Archives de Catégorie: Humour

L’entrecôte


Une histoire que raconte Emmanuel Carrère, dans le Royaume :

C’est une maîtresse de maison qui reçoit à dîner. Elle a posé une superbe entrecôte de cinq livres sur le buffet de la cuisine. Les invités arrivent, elle bavarde avec eux dans le salon, on boit quelques martinis, puis elle s’excuse, file dans la cuisine  pour préparer l’entrecôte… et s’aperçoit qu’elle a disparu. Qui voit-elle alors dans un coin, en train de se pourlécher tranquillement les babines? le chat de la maison.

– Je devine ce qui s’est passé, dit la plus grande des filles.

– Oui? Que s’est-il passé?

– Le chat a mangé l’entrecôte.

– Tu crois ça? Tu n’es pas bête, mais attends…Les invités accourent. Ils discutent. les cinq livres d’entrecôte se sont volatilisés, le chat a l’air parfaitement satisfait et repu. Tout le monde en conclut la même chose que toi. Un invité suggère : et si on pesait le chat, pour en voir le coeur net? Ils ont tous un peu bu, l’idée leur paraît excellente. Ils emportent le chat dans la salle de bains, le mettent sur la bascule. Il pèse exactement cinq livres.  l’invité qui a suggéré de peser le chat dit : c’est bien ça, le compte y est. On est certains maintenant de savoir ce qui s’est passé. C’est alors qu’un autre invité se gratte la tête et dit : d’accord, on voit bien où elles sont, les cinq livres d’entrecôte. Mais alors, où est le chat?

Et pour déguster l’humour croisé d’Emmanuel Carrère et de Jean Echenoz, c’est ici.

Dans nos vies secrètes


Dans nos vies secrètes
Nos vies secrètes ne se racontent pas sur facebook, ne s’enregistrent pas sur FourSquare. Elles ne sont pas géolocalisées. Google ne sait rien d’elles. Nos vies secrètes sont assez drôles, mais irracontables. « Dans ma vie secrète », chante Léonard Cohen (ici), « Je souris quand je suis en colère, je triche et je mens, je fais ce que je peux, je me débrouille, mais je n’oublie jamais la frontière qui sépare le bien du mal, et j’ai soif de vérité. »
Dans nos vies secrètes, on avance à l’instinct, dans l’incertitude et l’ambiguïté. Rien n’est clair ni gagné d’avance, il faut faire avec ce mur de brouillard, décider, risquer, choisir sa route. Il nous arrive souvent de nous tromper, de regretter, puis on avance. « Le Dealer veut nous faire croire que dans la vie c’est tout noir ou tout blanc, mais heureusement ce n’est pas aussi simple, dans ma vie secrète », chante ce vieux bandit de Léonard.
Elles sont lestées de jours amers, d’échecs, de renoncements sans gloire, nos vies secrètes, ce sont des murs d’ombre au long desquels nous glissons, furtifs, animés d’un étrange espoir. Mais pas toujours. Dans nos vies secrètes, nous faisons parfois des rencontres inespérées, de noirs miracles se produisent, et de nos plus graves erreurs naissent parfois des merveilles.
Nous avons, dans ces vies secrètes, des fréquentations inavouables avec des êtres imaginaires, et d’autres bien trop réels. Nous sommes libres d’inventer, d’oser sans craindre la critique ou l’incompétence, et nos limites s’effacent, dans nos vies secrètes. L’échec n’est qu’un dé parti de travers, prêt pour un nouveau tirage, une erreur à corriger. Tout est jeu, dans nos vies secrètes. Ce sont des trésors d’enfants, cachés tout au fond des armoires.
Ce sont des programmes déviés par des armées de hackers sans scrupules, agressifs et joyeux.
Nos vies secrètes se faufilent dans les interstices du contrôle social et du politiquement correct. Ce sont des virus transformés en œuvre d’art à l’ère de leur reproductibilité par des artistes inconnus, clandestins, hors cote.
Nos vies secrètes se moquent des quarantaines, des calories, des manger-bouger, mais comme Léonard nous savons toujours tracer la frontière qui sépare la bienveillance de la cruauté, la compassion de l’indifférence, le profane du profit. Nos vies secrètes se tissent, jour après jour, d’heure en heure, enrichies de contradictions. Elles se déroulent sans logique et sans cohérence, et s’autodétruisent après la jouissance. Elles s’écrivent en graphes discontinus, à l’encre invisible et fort sympathique.
Perdues pour les algorithmes, elles ne rapportent rien à personne. Elles ne sont pas échangeables, n’ayant ni valeur, ni contre-valeur.
Nos vies secrètes ne sont même pas des vies, d’ailleurs ceci n’est pas un texte, et vous n’avez rien lu.

Tintin à Madagascar


Rentrée tout en rondeur et de bonne humeur, sous prétexte d’aller tester des procédures de crise au bord de l’océan indien. Maurice, Madagascar : quand le travail stimule au lieu de fatiguer. Jusqu’à l’arrivée d’un nuage de criquets, qui nous précipite aux fenêtres avec des cris d’enfants, l’ambiance est vibrante et productive comme celle d’une ruche. Lorsqu’on atteint sans effort un haut degré de concentration, que les actions s’enchaînent avec naturel et fluidité, lorsque la plus grande rigueur n’exclut pas les fou-rires et que la discipline d’une équipe entière évoque le sport plus que le militaire, on sait que l’on vit un moment de « flow » décrit par Mihaly dans « Vivre », l’un des livres fondateurs de la psychologie du bonheur.

Et c’est un bonheur aussi de vivre cela si loin de chez soi, parmi des gens issus de cultures si différentes, mais qui s’harmonisent entre elles avec la suavité des consonnes et des voyelles adoucies dans l’accent créole. Ici, l’intelligence collective se respire parmi les parfums de vanille et les brises marines.

Créole aussi l’humour si particulier, léger, moqueur avec bienveillance, l’humour des îles.

J’en veux pour témoignage ce « Tintin à Madagascar »,(lien ici)  fausse couverture servant de décor aux boîtes de marqueterie vendues à l’aéroport. Délicieusement parodique, l’objet remise au musée de la ringardise le « Tintin au Congo » de honteuse mémoire. Au mépris colonial répond la subtilité, doublée d’un savoir-faire artisanal exceptionnel.

 Tintin à Madagascar 3

Les malgaches que j’ai rencontrés ne se croient pas obligés de tordre les commissures des lèvres d’un air sinistre pour paraître professionnels, puisqu’ils le sont. J’aimerais tant que la Banque Mondiale et le FIM s’en aperçoivent pendant qu’il est temps de stabiliser un pays qui se relève à peine d’une période agitée.

Comme Tintin, personnage aux deux visages, l’un noble et solidaire, l’autre ignoble et donneur de leçons, choisissons celui que nous voulons incarner. Mais choisissons vite.

A propos de ruches, coup de cœur sur un sujet qui n’a rien à voir : c’est la saison du miel. Bonjour à mon ami Jérôme Veil, happy-culteur et fondateur de « Miel de quartier » (lien ici).

Une arrière-saison combative et drôle


Allez, je m’en doute bien qu’elle ne vous dit rien qui vaille, cette rentrée qui se faufile, doucereuse, hypocrite, sur la queue d’un été finissant avant même d’avoir commencé. Vous vous sentez floués, grugés par les promesses de dopamine et d’azur non tenues, ou trop légères pour véritablement tenir au corps. Ce sont des bénéfices trop vite évaporés, de trop menus plaisirs menaçant de tourner à l’aigre. Et pourtant, cette rentrée, à moi, elle me donne une faim d’ogre.

Par esprit de contradiction, bien sûr, mais pas seulement.

J’ai pour ma part de très belles raisons de chérir le mois de septembre. Dans la lumière dorée du Luxembourg, où passe parfois l’éclair d’un écureuil, j’ai caché des graines de souvenirs. Je les cultive en jardinier gourmand, sans une once de nostalgie. Plus loin, la rue Vavin remonte vers le boulevard Montparnasse où de modernes alchimistes s’entrainent à reprogrammer le vieux plomb, pour en faire de l’or. La formule est connue : corps, langage, mémoire. Car nous avons de l’or entre les mains, des roses fraîches dans le cœur, aux lèvres un goût d’épices. J’aime aussi l’air frais des matins vivaces : il y a parfois dans ces arrière-saisons des recommencements qui flamboient, de glorieux hasards, des surprises à l’éclat de diamant. Mais ce sont des diamants qu’il faut tailler pour qu’ils brillent, ils ne sont pas donnés. Ces étincelles qui se rallument avec l’ardeur d’une seconde chance, il faut en saisir la magie, tout de suite, et s’accrocher. Sachons allumer ces mèches prometteuses. Ne craignons pas de dynamiter la morosité qui s’installe : ce n’est jamais qu’un nouveau conformisme, à retourner comme un vieux gant. Soyons le départ du fou-rire dans une assemblée de notaires.

Pour aujourd’hui, je n’en dirai pas plus.

PS : ne ratez pas la série que publie en ce moment le Monde sur Plonk et Replonk, les graphistes suisses à l’humour délicieusement loufoque (lien ici).  Ils détournent des images quasi-vraies, ou les recomposent pour créer des bijoux hilarants. Parmi leurs carte postales décapantes : « le percement de l’arc de Triomphe » ou la « famille de cosmonautes » (lien ici) qui prennent la pose, en scaphandres ajustés à leur taille et à leurs costumes 1900. Il ne tient qu’à nous d faire, de chaque instant, une Belle Epoque.

Les couleurs de la résilience


Sur la chaîne de l’AFPA, une interview de Stefan Vanistendael sur la résilience.

La définition qu’il en donne va bien plus loin que la résistance aux chocs : il s’agit pour un individu, une famille, une société entière, de la capacité à mobiliser toutes les ressources dont elle a besoin pour résister au stress, au changement, à l’usure. D’une voix douce et sans jargon, Stefan Vanistendael expose des idées fortes et partage son expérience sans jamais prendre une position d’expertise, mais plutôt de partage. Dans un autre article, sous le titre : « la résilience, le regard qui fait vivre« , il évoque, à propos du film Billy Eliott, « le regard d’une femme qui fait son métier, dans un contexte banal, mais qui ne recule pas devant ce qu’elle voit, qu’il s’agisse d’un manque de liberté ou d’un potentiel caché ». Cette femme décidera de donner sa chance à Billy. La chance d’accomplir son rêve. Réfutant tout déterminisme et tout fatalisme, Stefan Vanistendael  nous explique que la capacité de se reconstruire dépend de deux choses fondamentales : le lien, et le sens.

Le lien, ou le regard que nous portons les uns sur les autres. L’attention.

Il se passe quelque chose d’intéressant dans la société française. Depuis quelque temps, on voit se multiplier des actes de micro-solidarité, dans le métro, dans la vie de tous les jours. Parfois c’est juste un sourire complice, une porte que l’on retient, le coup de fil d’un ami, le sms qui tombe à pic, empreint de bienveillance. Autant de petits gestes attentifs qui ne sauveront pas la planète mais qui, à chaque minute, nous sauvent collectivement et individuellement du désespoir.

J’en profite pour proposer un deuxième coup de coeur à l’association Passerelles et Compétences, qui met en relation des associations ou des ONG et des bénévoles qui ont du temps et du savoir-faire à donner. Le passage à l’action, lorsqu’elle est tournée vers les autres et qu’elle valorise les compétences, représente l’une des thérapies les plus efficaces.

En bonus et clin d’œil, parce que l’humour est aussi l’une des clés de la résilience, une pub vue dans le métro et qui n’a rien à voir avec le sujet (Merce Cunningham : la danse et la musique n’ont rien à voir l’une avec l’autre, elles ont juste lieu au même moment, au même endroit), quoique…

Back in the Philippines


And so I am back in the Philippines, surrounded by familiar and unfamilar faces. It starts in Abu Dhabi airport, as hundreds of Filipinos working in the Middle-East, otherwise known as Overseas Foreign Workers (OFWs), prepare to board the plane. A unique ambience, made of excitement and nostalgia, as the accumulated pain and repressed fears comes closer to the surface. Some of these people have not been home for years. They long to see their relatives, to feel home again, and safe. That feeling is so palpable and moving, even a foreigner like me gets the goose bumps.

Then in Manila, the pervasive sound of laughter bubbles up around me, in malls, in elevators, in meeting rooms, in the street. People keep laughing all the time, about anything, and this is so refreshing. Its a question of attitude, a way of looking at life.

My French friends find it hard to believe I am actually here for work, but how can I ever explain how much work here can at the same time be pleasure? French companies based here know about this unique mix of professionalism and joie de vivre, as can be seen on their facebook page. Go for pink and apple green, ye super-accountants, engineers, managers!

When you are really good at what you do, and you work so hard, you can afford to go a little crazy from time to time.

And of course the culinary trip to pampanga with a bunch of ladies and art-buffs, the Beti church, Art-Nouveaux houses lost in the middle of dusty villages and the splendid swamps where birds come from all over Asia. As always the best stories come at sunset, like the great-grand mother who would be taken out of her grave by the villagers once a year for all saint’s day and exposed for a couple of days until she was authorized to go back rotting undergrouond. Now I understand better the crazyness of certain Filipino movies.


And by the way, who murdered the cute little turn-of-the Century koleyiala?