Archives de Tag: Sarthe

Légendes sarthoises (jeudi 12 août)


Plus belle la Sarthe en version familiale. Eté pourri, famille unie.

1. Famille! La maison se remplit. Onze voix croisées, onze vies, onze personnalités – bientôt quinze, réunies pour les quatre-vingts ans des grand parents.
2. Trois jours qu’il pleut, la pression monte comme dans une cocotte-minute. Une grande cocotte-minute, certes, en version paquebot, avec des fenêtres, un grand escalier pour user l’énergie des enfants qui montent et descendent cinquante fois par jour, des pièces où s’isoler, des ordinateurs, des jeux de société, des grandes sœurs coopératives, mais tout de même. A notre époque, on aurait sorti les déguisements de la malle, au grenier. Fabuleux les déguisements, avec des broderies, des culottes de soie, des châles roumains, des vestes à brandebourgs rehaussés de fil d’or et des chapeaux de feutre rouge ottomans. On les a tous déchirés, à force, et puis les mites. Maman descendait dans la grande cuisine où l’on pouvait boire une bolée de cidre en écoutant causer les grandes personnes, toujours prêtes à conter des histoires en sarthois. L’histoire du goupil attrapé par la moissonneuse batteuse et dont on voyait la queue tout aplatie sortant d’une botte de paille. Aujourd’hui, on est là pour se voir, alors on se voit. Conversations, vieilles photos, présences, attentions, thé, comment s’appelait ? On entre, on sort, preuves d’amour, compétition, compromis, négociations, ça vibre et ça bourdonne comme un plateau de télé. Casting d’enfer, on maîtrise tous les genres : comédie, tragédie, sitcom, raisonnements, postures d’autorité, rébellion, manipulation, jalousies, stratégies, c’est « Plus belle la Sarthe » en Version Familiale ! Avec ça, le plein de rebondissements, de détails qui font vrai, montage serré : bobos, repas, projets, pleurs, malentendus, supermarché, cris, badminton, stridents, légumes, il faut que ces enfants, vitamines, éplucher, lessives, légumes, salle de bain libre, aujourd’hui des pâtes, qui veut jouer ? Coups de gueule, coups de fatigue, à trois vous m’éteignez cet ordinateur. Légumes, saturation, vélo, sortir avant qu’il ne repleuve. Mettez vos chaussures, décidez-vous, la clé.
3. Demain, s’il pleut toujours, on ira tous à la FNAC au Mans, puis les filles emmèneront leurs petits frères au cinéma. Trop classe ! Les garçons se désintéressent de tous ces sms, les « tu crois qu’il ? », et « si je réponds ça ? » des grandes sœurs fébriles. Frontières : à treize ans, « t’as qu’à pas répondre », à quatorze, on kiffe.

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Wee-end en Sarthe (Trois générations sous le même toit)


Comme une caméra flottant à la surface de la mer, un coup dessus, un coup dessous, dans un monde et puis dans un autre, ma paupière se relève juste comme un rayon de soleil vient frapper les volets intérieurs de la chambre. J’ai dû dormir. Le gris du ciel et celui des volets se reflètent l’un dans l’autre. A l’intérieur, il fait orange. Quelle heure est-il ? Des bruits résonnent dans les étages, un enfant fait vibrer l’escalier, des rires fusent de la salle à manger. Tout en bas, des voix de mères s’interpellent. Ce week-end, nous sommes trois générations sous le même toit.

La Fontaine, les grenouilles et les deux égéries


Légendes sarthoises.

Au bord de la douve, un héron cendré se rejoue La Fontaine en cherchant des grenouilles. Dès la nuit tombée, lapins, renards, blaireaux, chouettes et chevreuils prennent possession des lieux. Nous les suivons, fascinés, de fenêtre en fenêtre, toutes lumières éteintes, écoutant le chant des grillons, la respiration des animaux dans la prairie, en attendant de voir se lever les premières étoiles.

Se souvenir du regard de l’enfant qui voit sa première étoile filante

Les grenouille sisters nous font leur concert pour fêter l’ouverture de l’été. Je danse avec mes deux égéries qui m’entraînent, de la terre aux étoiles and back. Je pense à vous.

(Dimanche 31)

Possibilité d’un chevreuil


Décapage, ponçage : six heures.

Aperçu deux chevreuils au bord de la douve : dix secondes.

Chevreuils : dix secondes

Les mains me cuisent. Douleur quotidienne, je m’habitue et trouve encore la force d’enfourcher un vélo le soir pour aller m’ouvrir les poumons sur les petites routes de la Sarthe. Le corps exulte, je respire, chaque mètre de la route me régale de ses parfums.

Ce soir la lumière est somptueuse a dit ma mère. Dans ce mot, le moelleux de l’air, la blondeur du sable de la terrasse et du crépi, l’ample mouvement de la brise enveloppant le château comme une chevelure balayant les épaules d’une femme, la tiédeur du soir et quelque chose d’un peu solennel, comme une trace de la musique au son de laquelle dansèrent les anciens habitants. On pense au décor d’une pièce de théâtre ou d’une fête. L’été dans toute sa gloire.

Demain, je peins.

(vendredi 29)

Un nom de commando (3/3)


Oser : la route appelle l’audace. Courir avec vous, tenir ce journal de l’été, dédicace et complicité.

Pari en voie d’être gagné. Les Réalisations Probantes s’accumulent comme autant d’armes cachées sous les rochers, pouvoirs secrets à conquérir, talismans. Cette maison même invite à rêver plus grand, plus fort. Sur la bande-son, dans l’Ipod, Nina Simone chante : « I did it my way ».

 

I did it my way

 

commando Proust (2/3)


Courir!

Au bord de la départementale, un panneau signale : « Nauvay, 5 kilomètres ». Ces cinq kilomètres, je les ai courus par une chaleur infernale, il y a dix jours, et rien ne m’ôtera la fierté de l’avoir fait. L’ami qui m’entraînait s’était enduit d’une crème solaire à la puissante odeur de cacao qui se mêlait à celle de l’asphalte à demi fondu ainsi qu’aux effluves de la campagne. L’ami, plus entraîné que moi, décrivait des boucles en avant, en arrière, parcourant deux fois plus de distance que moi qui le suivais ou le précédais, rattrapé à chacun de ses passages par les lourdes senteurs du cacao. J’ai piqué un fou rire, au beau milieu de la route, sans cesser de courir. Au retour, l’orage nous a cueillis juste à l’entrée du parc.

Plus tard, je pourrai revenir puiser dans la force de ce souvenir. La distance est malingre en comparaison du Paris-Versailles, mais en courant, je voyageais aussi dans le temps. Un monde englouti qui remonte à la surface, le petit moulin, nos vélos, les espèces de fleurs et de papillons disparus, la brutale énergie de l’enfance. Proust est passé par ici, il repassera par là.

A quoi bon passer après lui ?

Son ombre immense, et toutes ces histoires de marquises, la grand’mère sortant d’une tasse de thé, le génie de la lampe. Si familières et si lointaines. Pauvre Sarthe, écrasée par Combray. La Sarthe avec son patois refoulé, son accent gommé, ses expressions délicieusement imagées qui ne passent pas à la télévision. Comment parler aujourd’hui de ce monde ? Une province entière de ma vie, le continent caché de l’écriture, du désir d’écrire. Guerre aux boulets pesants, guerre aux doutes. Monday After, un nom de commando. Chaque mot posé vaut des kilomètres.

La leçon d’audace


 

Nuages (Django Reinhardt)

 

La Sarthe, ça décape (suite)

Mardi 26 août 2010. Les travaux manuels continuent dans la Sarthe profonde. L’énorme placard de la cuisine semble reconstituer ses forces chaque nuit pour mieux me narguer au matin, comme les géants dans les contes. Serait-il ensorcelé? Il me semble parfois au bord de parler, mais ses secrets sont bien gardés. Ce n’est pas le genre de placard à se déboutonner si facilement. Tant mieux : sa réticence décuple mes forces, ma rage d’en finir. L’un des plus grands bienfaits du bricolage est d’arrêter l’essoreuse à pensées pour nous forcer à concentrer notre attention sur l’immédiat, le concret. il faut croire que le geste de poncer libère des endorphines, car je me trouve baigné d’un sentiment de grand bonheur malgré la fatigue. C’est peut-être cela, la leçon de mon placard-mentor.

Hier, dégagé trois des panneaux du bas. Le décapant fait grésiller la peinture qui se tord, frise, bouillonne. La dernière fois que nous avons décapé et repeint le monstre, c’était l’été 1980, avec un ami d’Allemagne de l’Est qui venait d’être expulsé de son pays d’origine. Un sentiment d’exclusion consumait ce grand blond sardonique au long nez, qui ne trouvait jamais sa place nulle part et surtout pas dans la bourgeoise Allemagne de l’ouest. Il me communiquait sa passion du bricolage, dans laquelle il investissait toute sa fureur et sa soif de liberté. Avec lui, grâce à lui, j’éprouvais le pouvoir libérateur de la main qui crée de nouveaux territoires, un nouveau rapport au monde. Le soir, il disparaissait pendant des heures dans la bibliothèque, assouvissant son autre grande passion pour les mots, la littérature et l’imaginaire. Première expérience de l’exil, et de la déterritorialisation.

On travaillait en écoutant à la radio les nouvelles de Pologne, on découvrait le nom de Solidarnosc. Une brèche s’ouvrait dans l’empire soviétique. Coïncidence, il dormait dans la polonaise, une chambre ainsi nommée car on y accueillit des réfugiés polonais fuyant la répression des tsars en 1830. Joachim apprenait ses premiers rudiments d’Espagnol en se brossant les dents. Quinze jours plus tard, il encadrait un groupe de trente adolescentes à Valence et menait tant bien que mal les conversations avec les familles d’accueil. C’est qu’il n’avait pas froid aux yeux, sûr qu’il parviendrait à communiquer avec les familles d’accueil avec ses rudiments d’Espagnol. Qu’avons-nous fait de cette audace ?

Ré moins cinq

En calculant bien, j’en ai pour cinq jours, ce qui me permettra d’attaquer la peinture dimanche, avant mon départ pour l’île de Ré. Cinq jours à brosser, décaper, gratter, respirer de la poussière et du solvant, cinq jours enfermé quand la campagne sarthoise est gorgée de soleil, tout ça pour le plaisir d’appliquer une large couche de peinture moelleuse et fraîche, à la fin, tout à la fin. Masochisme ou persévérance ?

Re-paysement

Ce journal est l’histoire d’un parti pris : le parti-pris de vivre cet été non comme une évasion hors de la vie quotidienne, mais comme une plongée au plus profond de la vie, à chaque instant, pour en ressentir toute l’intensité. L’aventure, au cours de ces quelques semaines ne consistera pas à explorer des pays lointains, à réaliser des exploits sportifs, et surtout pas à me dépayser. Ce que j’ambitionne, au contraire, c’est le re-paysement. Comme Joachim autrefois, je guéris de l’exil par l’ancrage du corps.

Le soir, j’enfourche un vélo et je pars sur les petites routes de campagne. L’odeur des balles de foin coupé se mêle au parfum des sous-bois. Dans tous les champs, des moissonneuses-batteuses en plein travail, jusque tard dans la nuit.

 

Plus belle la Sarthe