Dans leur jus


Tout paysage est imprégné de l’histoire et du travail des humains.

Quand je vois une route, je songe à ceux qui l’ont empruntée, une haie m’évoque ceux qui l’ont plantée, un bord de mer peuplé d’oiseaux, ceux qui ont permis qu’il soit protégé.

Une amie me faisait un jour observer, au coeur d’une forêt profonde, des chênes au tronc épais, dont les premières branches démarraient assez près du sol. Elle m’expliqua que ce devait être une ancienne clairière, où les paysans menaient leurs porcs se nourrir de glands.

Ainsi, les traces de cette activité très ancienne demeurent parmi nous, lisibles à qui sait les déchiffrer. Dans une ville, ce sont d’anciennes publicités vantant des marques disparues qui réapparaissent à l’occasion d’un décoffrage, dans le métro, ou sur des murs trop hauts pour qu’on eût songé à les remplacer. Qui buvait ces apéritifs amers? Quelles mères de famille nombreuse utilisèrent ces lessives au nom désuet?

Je me souviens des stations de métro condamnées, à Berlin. Elles restèrent figées « dans leur jus » jusqu’à la réunification, et même un peu après. On pouvait encore voir en 1992 des publicités datant de 1961. Puis le Mur tomba. On a recouvert les parois de publicités nouvelles, mais l’Homme de 1961, qu’est-il devenu?

Le temps, dans son langage, ajoute une épaisseur à toute vie. Comme une chanson reprise d’époque en époque, oubliée, redécouverte entre amis, qui charrie les saveurs et les images d’un temps d’avant notre naissance, il nous bonifie, nous étire dans un espace où la mémoire se mêle à l’imaginaire, où les publicités, les haies, les traces dans le paysage nourrissent un Nous plus riche et plus heureux.

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