Archives de Catégorie: Courage

Balancez (tous) les porcs


Promenade hier soir avec un ami coach fraîchement arrivé à Paris. Tandis que nous marchons le long des grilles du Luxembourg, il se réjouit de la libération de la parole sur le harcèlement sexuel entraînée par l’affaire Weinstein. Alors que nous quittons les masses sombres du jardin pour nous diriger vers la Seine, il me demande : « penses-tu que cette prise de parole va s’élargir à d’autre formes de maltraitance, comme le harcèlement au travail ? » J’avoue que je n’y avais pas pensé. La plupart des articles que je lis sur ce sujet ne manquent pas de souligner que ces faits se produisent le plus souvent sur le lieu de travail, où les victimes (et les témoins) risquent leur carrière lorsqu’elles osent dénoncer leurs agresseurs. La peur du chômage, la sidération, la pression sociale jouent à fond contre la parole, et c’est précisément ce qui est en train de changer, on l’espère durablement.

C’est déjà une très bonne chose en soi. Ne sous-estimons pas le courage qu’il faut à celles qui osent enfin dénoncer l’inacceptable. Mais il y a plus. La question de mon ami pointait vers le pouvoir et son (mauvais) usage par ceux qui en sont les détenteurs, dans un contexte économique et sociétal marqué par la peur.  Qui sont les porcs, et qu’est-ce qui, dans leur environnement professionnel et culturel, les amène à croire qu’ils peuvent s’autoriser ces comportements d’une violence inadmissible ?

La plupart des personnes avec qui j’échange sur ce sujet, coachs, formateurs, professionnels du recrutement et des RH, s’accordent sur le fait que la crise économique et le sentiment de précarité n’ont fait que renforcer le système de pouvoir pyramidal et le sentiment de toute puissance que certains puisent dans leur statut hiérarchique. Le harcèlement moral, si difficile à prouver devant un juge, le burnout, les abus de toutes sortes sont devenus monnaie courante. Chaque fois que j’anime une formation ou un atelier pour plus de dix personnes, je peux être sûr qu’au moins l’une d’entre elles est en butte aux menées d’un ou de plusieurs pervers narcissiques. La proportion est encore plus élevée dans le coaching individuel. Plusieurs fois, j’ai dû faire remonter des alertes aux Risques Psycho-Sociaux, suscitant la gêne de mes interlocuteurs. A chaque fois, j’ai souligné qu’il s’agissait d’une obligation légale, et qu’ils risqueraient plus (légalement) à étouffer l’affaire plutôt qu’à la traiter.

Ce qui nous ramène à la question de mon ami : peut-on espérer une libération de la parole plus vaste, élargie à toutes les situations de harcèlement, à tous les abus de pouvoir, à toutes les formes de maltraitance en entreprise, dans les administrations et même, on le sait désormais, au sein de certaines grandes organisations humanitaires ?

N’est-il pas paradoxal que ces comportements perdurent, et même s’amplifient, dans un contexte où les nouvelles formes d’organisation (agilité, sociocratie, entreprise libérée) vont toutes dans le sens d’une répartition moins hiérarchique du pouvoir, où la Génération Y apparaît fortement demandeuse d’un autre rapport au travail, où la transparence amplifiée par les réseaux sociaux devrait rendre illusoire la croyance en une impunité durable ?

Car c’est de cela qu’il s’agit. De la fin de l’impunité. La vague «# balancetonporc » qui ne cesse de s’amplifier et de se renforcer apporte l’espoir que la peur, enfin, change de camp.

Mais cela ne suffira pas. L’agression, sous toutes ses formes, continuera tant qu’une réflexion de fond sur le pouvoir et ses dérives n’aura pas lieu. Concrètement, cela passera par des dispositifs d’alerte anonymes, par la démonstration que les harceleurs seront dénoncés et que de véritables sanctions seront prises, même à l’encontre de managers soi-disant indispensables à l’entreprise. On n’en est pas là, mais le mouvement a peut-être, enfin, commencé.  L’enjeu n’est rien moins de de créer une nouvelle culture, sociétale et managériale.

Qu’en pensez-vous?

Pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes (Suite Otto Scharmer)


27 juillet 2017, Hossegor

A ses disciples éplorés qui lui demandaient vers quel nouveau maître se tourner après sa disparition, le Bouddha mourant répondit simplement « Il n’y a pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes ».

Personnes, lieux, croyances : lorsque tous les repères s’en vont, ou sont fragilisés, la question du « refuge », ou de l’ancrage, se pose avec acuité.

Dans son livre « Théorie U », Otto Scharmer évoque l’incident dramatique de sa jeunesse où, face aux flammes dévorant la ferme où sa famille vivait depuis des générations, il sentit se dissoudre tout ce qui jusque-là lui avait donné un sentiment de sécurité et d’identité.

Moment terrible, mais qui n’est qu’un point de départ.

L’objet du livre, c’est ce qui se passe ensuite : le sentiment d’être comme aspiré vers le futur, et la résolution d’y consacrer le reste de sa vie. J’avais beaucoup entendu parler de la Théorie U, sans soupçonner la richesse et la profondeur de la réflexion qui a mené à son élaboration.

Les Américains ont cette expression : « vous devriez vous intéresser à l’avenir, car c’est là que vous allez passer le reste de votre vie ». Tout l’intérêt de l’ouvrage d’Otto Scharmer est de dépasser l’injonction pour proposer une méthode accessible, fruit de longues recherches et de nombreuses interviews. Pour paraphraser la quatrième de couverture, « La théorie U invite les acteurs du changement à adopter une nouvelle forme de leadership. (Scharmer) renouvelle les approches collaboratives (…) afin d’amener une conscience approfondie des situations et des enjeux permettant aux équipes de diriger à partir du futur émergent ».

Pour les Français, imprégnés d’une culture respectueuse du passé et de ses enseignements, cette orientation vers le futur ne va pas de soi. Fiers de notre héritage culturel et politique et des lieux dans lesquels s’incarne notre histoire, nous percevons l’avenir comme une promesse incertaine, un songe creux, voire une menace. Plutôt que de mépriser cette résistance comme une forme d’obscurantisme, il serait plus efficace de s’attacher à en comprendre les racines.  Si nous développons de fortes résistances, c’est que pour nous, bien souvent, changer, c’est trahir.

Un chercheur américain a su comprendre et traiter avec respect cet attachement au passé. E.T Hall, dans la Danse de la vie, explique longuement la différence entre les cultures du Vieux et du Nouveau monde dans leur relation au Temps. Ce merveilleux livre m’a permis de me sentir plus à l’aise avec ma triple orientation : ancré dans le présent, grâce à la méditation et à l’action, riche d’une connexion affectueuse avec le passé, en même temps que fasciné par le futur et fermement décidé à en être un contributeur actif. Paradoxalement, pour encourager des Européens à s’engager dans une démarche tournée vers l’avenir, la meilleure approche consistera à leur rappeler les grands innovateurs du passé, les Léonard de Vinci, Pasteur, et autres Blériot.

Mais le refuge ? « La terreur aussi est mondialisée », écrit dans Le Monde Lara Marlowe, correspondante à paris de l’Irish Times, avant de poursuivre : « chaque fois on espère que c’est le dernier attentat, tout en sachant qu’il y en aura sans doute d’autres ».

Les attentats de janvier et de novembre 2015, puis celui de Nice, mais aussi les changements dans notre environnement et, pour ma génération, la disparition progressive de celle qui nous a précédés, obligent à se poser la question : qu’est-ce qui tient ? Qu’est-ce qui donne sens à notre existence, lorsque tout se défait ?

Chacun se bricole une réponse : relations, réussites, valeurs, principes, richesses ou compétences. Dans la tempête, on se raccroche à ces canots de sauvetage. La Nostalgie d’un ordre ancien plus rassurant nous fait miroiter ses marchandises de contrebande.

Mais Charmer nous invite à prendre une décision plus radicale. Pour passer par ce qu’il nomme le chas de l’aiguille, l’étroit passage vers un nouveau monde, il n’y a d’autre option que d’abandonner ses repères et de faire le saut en avant.

C’est un choix personnel, autant que collectif. En tant que coach et formateur, spécialisé dans l’accompagnement de groupes et d’organisations, je me dois, par souci d’exemplarité, de faire moi-même l’expérience du lâcher prise auquel je les invite.

Face au groupe, le coach est un miroir. Il n’indique pas la direction à prendre, mais leur envoie ce message positif : « je crois en vous, en votre capacité à créer ce à quoi vous aspirez, et que vous craignez aussi, et je vous reconnais le droit de craindre et de désirer en même temps ce qui n’a pas encore de forme ». C’est donc notre responsabilité la plus noble, un vertige dans lequel nous devons plonger les premiers si nous voulons que les autres suivent. Il n’y a pas d’autre refuge : ni dans la théorie, ni dans l’expérience passée. Pour faire advenir ce qui n’existe pas encore, il faut créer un espace neuf, ouvert, avec un cœur disponible.

A ceux qui doutent, ou qui trouvent trop difficile de renoncer à un certain confort, je proposerai de vivre et de travailler avec des enfants et des jeunes. Rien de tel pour se réconcilier avec le futur. Car une chose est certaine : c’est bien là qu’ils passeront la plus grande partie de leur existence. Lara Marlowe, citant une jeune bénévole qui faisait du volontariat à la COP21, lui demandait si ce n’était pas trop dur d’atteindre l’âge adulte dans un monde tétanisé par le djihadisme et le changement climatique. « Non », répondit la jeune bénévole avec un grand sourire. « Je veux changer le monde ».

Dès lors, le choix de l’optimisme ou du pessimisme n ’est plus une question de croyance, mais de responsabilité envers ces nouvelles générations. Si nous les aimons suffisamment, nous pourrons puiser dans cet amour le courage nécessaire pour lâcher prise et faire le pas en avant.

sur des épaules de géants (2 sur 2)


Résumé de la première partie : l’histoire du petit G… et des conversations que l’on peut avoir aux urgences d’un hôpital parisien. Quand la vie nous force à grandir en accéléré. Quand nous avons l’impression de devoir remplir des vêtements trop grands pour nous. Et qu’on y arrive tout de même. Et qu’on apprend que ça s’apprend. Avec de l’aide.

Le stress de la rentrée en sixième, pour beaucoup de nos concitoyens, c’est désormais tous les mois, voire tous les jours. Ou pour le dire en langage sportif : la barre est désormais trop haute, le chrono trop serré. Face à une telle diversité de situations, il existe tout un faisceau de moyens à mobiliser.

C’est un bouquet de croyances, de valeurs, d’images mentales qui nous aident en permanence à prendre et à maintenir des décisions difficiles. Appelons-les nos « multi-vitamines mentales ». Elles circulent tout autour de nous et leurs effets bénéfiques se renforcent mutuellement. Une vidéo inspirante du dernier discours de Michelle Obama, ou, plus caustique, celui de Meryl Streep aux Golden Globes. Car l’ironie aussi peut être une manière saine d’affirmer ses valeurs. Dire ce qui est inacceptable nous définit. Savoir ce que l’on veut et ce que l’on refuse. Définir la victoire en ses propres termes : comment, dans quel état voulons-nous sortir d’une situation, aussi pénible soit-elle ? C’est cet état d’esprit qui transforme une défaite provisoire en épisode qui précède le rebond. La vie est un fleuve étrange, dont l’eau circule dans tous les sens à la fois.

Les parents du petit G… ont eu la sagesse de se concentrer sur la confiance en lui plutôt que sur les bulletins scolaires. La bonne nouvelle, en effet, c’est que la plupart des ressources dont nous aurons besoin sont déjà là, en nous ou autour de nous : discernement, courage, amour, ténacité, endurance. De même pour les compétences et les informations nécessaires à la résolution des situations les plus complexes.

Ainsi, au moment où nos parents recommencent à occuper le centre de notre vie en raison de leur vulnérabilité, un réseau familial, amical, social et professionnel apparaît ou se constitue, prêt à se mobiliser. On prend soudain conscience d’appartenir à toute une génération confrontée aux mêmes difficultés, riche d’une extraordinaire expérience. Ces proches ou moins proches mettent généreusement à notre disposition un énorme capital d’empathie. C’est que chacun se sent concerné, à plus ou moins brève échéance. De quasi-inconnus font un pas en avant pour donner un conseil, un renseignement précieux. Bien entendu, la qualité de ce réseau et de sa mobilisation dépend de nous.

Oser dire clairement ce dont on a besoin, exprimer de la reconnaissance, savoir transformer les demandes les plus ennuyeuses en actes d’amitié et d’amour. Telles sont les nouvelles compétences que nous devons acquérir pour faire face au labyrinthe médical, administratif, aux questions pratiques de toute sorte qui se bousculent et aux émotions parfois violentes qu’elles suscitent.

Tenir le cap, c’est aussi une affaire d’entraînement, comme le démontre « Sully ». Le film raconte l’histoire du pilote du vol US Airways 1549, contraint de poser son Airbus au milieu de l’Hudson lorsque ses deux moteurs tombèrent en panne brusquement. La reconstitution de l’accident, entrecoupée de flash-backs, montre bien comment toute la formation puis la carrière de ce pilote extraordinaire l’amènent à prendre de manière instinctive LA bonne décision, qui sauve la vie des 155 passagers. Géant ? Bien sûr, mais cet instinct s’est aiguisé, construit sur des heures et des heures de pratique dans des environnements toujours plus stressants. Enfant, celui-là ne rêvait probablement pas de sauver des vies, mais de piloter de super machines volantes.

– « Vois-tu d’autres options ? » demande « Sully » à son copilote.

– « non », répond celui-ci, terrifié mais d’une concentration parfaite.

– « Alors on va le poser sur l’eau. »

Et il le fait, sans perdre une seule vie humaine.

Plus tard, la commission d’enquête le met sur le gril, au point de le faire douter un instant d’avoir pris la bonne décision. Mais il se reprend, fait face, et persuade les examinateurs de réintégrer le facteur humain dans leurs calculs.

Ce film est la réponse que l’Amérique a mis 15 ans à apporter au 11 septembre, première dans la série des Grandes Dates Noires. Avec un humour typiquement new-yorkais, le capitaine des pompiers va jusqu’à dire au pilote désemparé : « en matière d’avions, votre atterrissage est la meilleure chose qui nous soit arrivé depuis de nombreuses années ».

On se souvient que les new-yorkais avaient réagi au 11 septembre en développant encore plus de courtoisie et de solidarité. On repense à la manifestation Nationale du 11 janvier, dans toute la France, après Charlie.

Le message est clair : face à la présidente de la Commission d’enquête, qui vient de le décharger de toute responsabilité et le félicite pour son exploit, le pilote rappelle que les 155 passagers ont pu être sauvés grâce au concours de tout l’équipage, des garde-côtes, des plongeurs et des sauveteurs qui les ont recueillis. Il le dit sans fausse modestie, comme une évidence bonne à rappeler dans une époque qui appelle à la solidarité mais valorise principalement le chacun pour soi.

Alors, Nains ou géants ? Il faut imaginer la terreur de la chenille au moment de devenir papillon, et lui décrire les merveilles du printemps, lorsque ses ailes à peine sèches la porteront de fleur en fleur sous le soleil d’avril.

Il faut imaginer le petit G.… devenu, quelques années plus tard, un puissant nageur, champion dans sa catégorie – le relais.

Il faut entendre le message de « Sully », le pilote héroïque et merveilleusement compétent.

Commencé  aux urgences de St Joseph, puis de Léopold Bellan, en hommage au personnel de ces hôpitaux qui font un  travail formidable.

Sur des épaules de géants (1 sur 2)


Parfois, nous avons l’impression que la Vie nous force à devenir des géants.

Je me souviens du fils d’une amie, un garçon de 10 ans … Lors de son entrée en sixième, le petit G.… a commencé à faire des cauchemars.

Emmené chez une pédopsychiatre, il s’est dessiné tout petit au milieu de ses deux parents immenses. La psychologue expliqua alors aux parents perplexes qu’il exprimait un refus face à ce qu’il ressentait comme une pression pour grandir trop vite.

Ce stress du « passage en sixième », nous pouvons l’éprouver à divers moments de la vie personnelle ou professionnelle. Changer de travail, de métier ou de pays, recomposer sa famille, faire face à la perte d’autonomie ou à la disparition de ses parents, à la maladie grave d’un conjoint. Tout devient extrêmement compliqué, et, comme le petit G.… à la veille de son entrée en sixième, nous sommes terrifiés à l’idée de ne pas être à la hauteur.

C’est que nous avons oublié une donnée essentielle. « Si j’ai pu voir si loin », écrivit Copernic, « c’est que j’étais juché sur des épaules de géants ». Face aux épreuves de la vie, nous sommes tous des géants-porteurs les uns pour les autres. La coopération, qui requiert la confiance, serait même selon l’éthologue Frans de Waal l’un des plus grands avantages compétitifs de l’espèce humaine (l’Age de l’empathie, 2010).

Reste à gérer le vertige. Le principal travail d’adaptation consiste d’abord à rééduquer notre « oreille interne ». Comment percevons-nous la distance qui nous sépare de l’objectif ? Et si elle nous paraît vertigineuse, comment la réduire ? La technique la plus efficace consiste à transformer les obstacles, réels ou imaginaires, en un plan d’action. « Je n’y arriverai pas » devient : « sur quels paramètres ai-je du pouvoir », puis « quelles sont les principales questions à résoudre, et dans quel ordre » ? Et enfin : « comment progresser » ?

Voyant qu’il avait des difficultés dans les matières classiques, les parents du petit G.… lui proposèrent de tenter diverses activités pour multiplier les occasions de réussir, parmi lesquelles la natation.

Semaine après semaine, ils lui ont prodigué leurs encouragements, hurlant au bord des bassins. Il dut maîtriser sa peur, apprendre à respirer sous l’eau, à bien finir une épreuve. Lutter dans ce terrain mouvant, dépourvu de points d’appui, où les muscles tirent, où mille sirènes vous implorent de lâcher. Il en a bavé, mais il a tenu.

Comment se motive t-on pour gagner quelques dizaines de secondes ? De la même façon qu’on se mobilise pour tenir face à la maladie. C’est la conclusion à laquelle nous sommes arrivés en discutant avec une coach sportive rencontrée par hasard aux urgences d’un hôpital parisien.

Elle accompagnait un client. Moi, des proches. On attend beaucoup aux urgences. Tandis que son client se tord de douleur sur son brancard, un coude déboîté, flambant de jeunesse au milieu des vieillards dans son maillot jaune et rouge, je lui fais part de mon intérêt pour tous les facteurs de l’endurance. Nous nous apercevons rapidement que nous parlions le même langage : fractionner l’objectif, tenir le pas gagné (Rimbaud), qui dans le foot se traduit par « occuper le terrain », voire « conserver le ballon », enregistrer et célébrer le moindre progrès, analyser froidement les échecs, et surtout se projeter dans le « maintenant » de la victoire.

Pour un malade en voie de guérison, cela peut être une expo que l’on se promet d’aller voir avec des êtres chers. Pour le sportif, un progrès régulier lors des prochaines compétitions, ou gagner dans un lieu symbolique.

Il s’agit de construire des anticipations positives (« monter en première division »), couplées à des principes d’action de style « je ne raccroche pas avant d’avoir conclu au moins une vente » pour le commercial, ou « chaque minute de vie est une occasion d’aimer, et de se le dire », à propos d’un être cher.

Jusqu’ici, rien de révolutionnaire. Ce qui change, c’est la multiplicité des occasions d’appliquer la méthode. La pression exercée sur les individus est trop forte, les ruptures de repères trop nombreuses et surtout elles se succèdent de manière si rapide et si violente qu’il devient indispensable d’industrialiser le procédé.

A suivre…

Ce qui nous rend plus forts


Chers lecteurs, chers happy few,

Tout d’abord, merci pour votre fidélité. Vous n’êtes pas très nombreux, mais votre lecture attentive et vos commentaires suffisent à entretenir la flamme.

Pardonnez la tonalité de cette chronique, sombre et combative. Les temps sont durs. On n’en est plus à donner des conseils pour réussir son début d’année, ni même à formuler des vœux. Si vous cherchez du rose bonbon, revenez dans quelques jours ou dans quelques semaines, ou lisez ce qui suit lorsque vous aurez le cœur aguerri. Entre la boxe et les bisous, difficile de tenir le juste milieu.

Il paraît que, depuis « Charlie », nous sommes devenus plus forts, plus endurants. Nous aurions développé des capacités de résilience face à l’adversité. Mais nous sommes aussi devenus plus durs, notamment envers les plus faibles, ceux que la société rejette parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils nous renvoient l’image d’une vulnérabilité qui nous fait peur. Des sociologues ont même créé le terme « pauvrophobie » pour évoquer ce phénomène. Cela ne nous honore pas.

Il y a quelques jours, l’humoriste Nicole Ferroni établissait un parallèle entre les valeurs chrétiennes et le traitement réservé par certaines communes de France aux réfugiés syriens. N’est-il pas étrange en effet de voir ceux qui se réclament ostensiblement de ces valeurs les contredire dans leur refus d’accueillir des familles forcées de fuir la guerre qui a dévasté leur pays ? Score à date : Jésus : 3, Ciotti : 0.

Ici-même, le sujet avait été abordé en 2011 (déjà !) sous le thème du « repos pendant la fuite en Egypte » (lien). S’il devait traiter le sujet aujourd’hui, le peintre devrait représenter la Sainte Famille  en migrants affublés de gilets de sauvetage orange fluo plutôt qu’en jolis drapés Renaissance. Pour le bœuf et l’âne, un rafiot en train de couler, avec des pointes de clous tournées vers l’intérieur, offrirait une représentation cruelle, mais réaliste, de la scène à faire. Imaginons Saint Joseph et la Vierge Marie débarquant sur nos côtes, les pieds en sang, affamés, trempés, grelottants.

Que pouvons-nous faire ? Ouvrir nos cœurs, déjà, et nous rappeler d’où nous venons. Accorder un regard, et peut-être un Euro, au SDF qui nous casse les oreilles dans le métro avec sa complainte usée. Ce n’est pas par paresse de se laver qu’il sent mauvais, et sa voix éraillée n’est pas plus désagréable que celle de Cécile Duflot.

Le but de cette chronique n’étant pas de distribuer des leçons de morale, la question qui nous intéresse est celle-ci : comment tenir le juste équilibre entre la force et la compassion ?

Il ne s’agit pas de choisir entre le pessimisme et l’optimisme, entre l’angélisme et la méfiance, mais plutôt d’identifier et de mobiliser ce que les coachs appellent des ressources, et les peintres : des points d’appui.

Un article américain (lien) évoquait le sujet récemment, sous le titre « how to develop mental toughness ». J’ai hésité sur la traduction du mot « toughness » : comment développer de l’endurance ? De la force mentale ? Plus que la résilience, en effet, ce qui m’intéresse, c’est la capacité de s’ouvrir au monde et d’en absorber les chocs, sans renoncer à notre sensibilité et à ce qui fait de nous des êtres humains complets, sinon accomplis.

Je vous donne le lien ici, et j’y reviendrai dès que j’aurai le temps de développer le sujet.

En attendant, je vous souhaite de développer de la force et de l’endurance, mais aussi beaucoup de tendresse, en cette nouvelle année qui va secouer fort. Qu’elle révèle les talents cachés, la grandeur, la générosité qui ne demandent qu’à s’épanouir. Et n’oubliez-pas : soyez bien entourés.

PS : un mot, bien sûr, à propos d’Istanbul. Cette ville que je ne connais pas encore, et dont l’histoire me fascine, tout comme sa position à cheval sur l’Europe et l’Asie, cette ville est aujourd’hui meurtrie par un nouvel attentat, et j’aimerais apporter toute mon empathie et tout mon soutien à ses habitants. Mais puisqu’on parle de la Turquie, je ne peux pas m’abstenir de citer l’écrivaine Asli Erdogan, dont la résistance face à l’oppression est une leçon de courage pour tous. Et je mentionnerai cette autre écrivaine, Elif Shafak, pour son merveilleux « la bâtarde d’Istanbul ».

Comment devient-on Michelle Obama ?


L’amie C… me demande comment je fais pour trouver encore de la lumière à partager, quand il fait si noir. C’est que la noirceur m’inspire. C’est une adversaire intéressante. Elle mérite bien quelques efforts, surtout lorsqu’elle se fait si dense, si profonde et si nauséabonde. Quand le consensus est glacial, miser sur la chaleur devient un acte de rébellion.
Et puis, pour la lumière, il y a les femmes. Pas toutes. Pas n’importe lesquelles. Celles qui respirent grand, large et fort.
Michelle Obama, par exemple.Michelle pour blog.png

Ma nièce de quinze ans a commencé à s’intéresser à la politique en écoutant son discours du New Hampshire, qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Ses cousines plus âgées l’ont regardée sur YouTube, en anglais. On en a parlé sur le Whatsapp familial. Leurs mères, leur grand-mère ont pris le relais, et bientôt la conversation n’a plus roulé que sur cet événement, sa signification, sa portée. Pas seulement pour les américaines mais pour toutes les femmes. Et pour les hommes aussi. Mais comment peut-on avoir autant d’impact sans exercer le pouvoir, et sans miser sur l’influence ?
En un mot, comment devient-on Michelle Obama ?
Comment devient-on cette icône planétaire ? Bien plus qu’un phénomène viral : un exemple inédit de leadership, un modèle. Animée de la même force de conviction que Thatcher, mais généreuse, humaine, et plus inspirante qu’Angela Merkel ou Theresa May. Pour tous les peuples, et pour longtemps. En Europe, au Moyen-Orient, aux Philippines, en Inde et dans toute l’Afrique anglophone.
N’en doutez pas, sa place est assurée dans l’histoire, et pas seulement celle des Etats-Unis. J’ai la conviction que sa trace ne cessera de grandir et de s’approfondir avec son message, au fur et à mesure qu’elle prendra corps dans la vie des femmes de toutes origines et de toutes générations. On étudiera cette vidéo dans les séminaires de communication politique, puis dans les écoles, comme on étudie aujourd’hui l’adresse de Williamsburg. Parce qu’elle capture un tournant décisif.
Plus encore que les faits, le style ou la trajectoire de cette femme exceptionnelle, ce qui frappe, c’est l’élan. Un souffle, une éloquence qui balaient le découragement, les doutes, les objections, capables de retourner, d’enflammer, de jeter dans l’action le public le plus cynique, le plus désabusé qu’on ait connu dans l’histoire américaine.
Une femme.
Une voix puissante, qui dit non
Qui dit stop
Qui dit ceci doit cesser immédiatement
La veulerie, le mépris, le sexisme outrancier, la haine crue, l’ignorance affichée comme un trophée, ce torrent de boue vomi jour après jour par un ego que rien ne bride.
Une voix qui demande le respect. Qui l’exige. Sans compromis.
Sous la lumière intense de ce projecteur, le choix devient clair. Limpide, même. Transcendée, la peu ragoûtante compétition entre une politicienne chevronnée et un évadé fiscal fier de son incompétence passe dans une autre dimension. Avec des mots simples, prononcés distinctement de manière à pouvoir être comprise de toutes, Michelle Obama dessine un monde vivable et désirable.
Quel que soit le résultat de ces élections, celle qui sut dès le premier jour mettre un D majuscule dans l’expression Première Dame a fait voler en éclats l’image conventionnelle d’une épouse de président. Après avoir gagné le respect, la confiance et l’affection des américaines, imposant la normalité de la présence d’une femme noire à la Maison blanche, elle a trouvé dans le soutien à la candidature d’une autre un canal extraordinaire pour exister et faire exister ses convictions les plus profondes.
Elle l’a fait en un seul discours, mais quel discours ! Acéré comme un diamant, brûlant d’une fureur contenue, canalisée, rageuse, tout en faisant preuve d’une maîtrise incroyable, tandis qu’elle exprimait sa douleur, son refus de l’humiliation, soulevant peu à peu toute une salle pour résonner bien au-delà des seuls Etats-Unis, aux quatre coins de la planète.
Dans cette époque où des peuples entiers se vautrent dans la haine, cédant à leurs instincts les plus abjects, où l’on cherche parfois en vain des raisons d’espérer, elle affirme avec éclat qu’il n’est pas besoin d’espérer gagner pour agir.
Il suffit, mais c’est énorme, insensé, de garder le cap en s’accrochant à cette vertu si peu tendance, dernier refuge de ceux qu’écrasent l’arrogance et la vulgarité des puissants : la dignité.
Michelle, ma belle.

Cet or invisible et qui rit c’est nous c’est la vie


Depuis vendredi soir, la France a basculé, mais dans quoi ? On s’interroge : est-ce que c’est ça, vivre dans une ville en guerre ? Le sentiment d’innocence perdue. S’inquiéter pour ses proches ou pour des inconnus dès que retentissent les sirènes. Rentrer à pied, le soir, dans des rues désertes. Se tenir au plus près des voitures en stationnement. S’habituer à prononcer ces mots : « tueurs, fusillade, victimes » en parlant non d’une ville étrangère : Beyrouth, Alep ou Lagos, mais de Paris. Passer des heures à rassurer les uns, réconforter les autres et chercher au plus profond de soi l’énergie pour tenir. Cela va durer, dit-on. Bien plus longtemps qu’on ne se l’imaginait en janvier dernier lorsqu’il fallut trouver des mots pour décrire la situation flottante, incertaine et dangereuse dans laquelle nous venons d’entrer. Il y aura encore du sang, du verre brisé, ce sera moche. Autant s’y faire, mais pas au sens où l’on se résignerait à l’horreur. Plutôt comme on se forge une carapace de courage.   La jeunesse de notre pays, ciblée, touchée, vit son épreuve du feu. Elle en sera transformée, devra faire des choix difficiles. Celui de continuer à sortir et de se mélanger à des inconnus ou de se barricader devant sa « fiction ». Choisir entre l’ouverture et le repli, entre la haine et la solidarité, entre la peur et le défi. Elle l’écrit déjà, ici par exemple, et c’est très beau, plein d‘énergie, la rage de vivre et d’aimer. Lire la suite

Un nouveau tour de manège


Si vous vous demandez que lire cet été, sur la plage, au café ou confortablement installé à l’ombre d’un arbre, je vous recommande chaleureusement le dernier ouvrage traduit en français de Tiziano Terziani, Connu à travers le monde entier pour « un devin m’a dit ».

Merci aux éditions « les cinq continents » pour ce beau cadeau estival.

Extrait de la présentation : « Voyager a toujours été pour Tiziano Terzani une seconde nature.
Sauf que ce voyage pas comme les autres, dont il est question dans ce livre, est aussi son plus difficile. Quand on lui diagnostique un cancer qui met sa vie en péril, c’est naturellement qu’il part en quête du remède qui le sauvera. Mais où chercher ? »

http://www.lescinqcontinents.com/infos/index.php?2015/03/18/995-un-autre-tour-de-manege-de-tiziano-terzani-intervalles-2015

Liberté


Curieux que ce mot de Liberté ne soit jamais encore apparu sur ce site ouvert à toutes celles et tous ceux qui désirent se mettre en mouvement.

Liberté de commencer.

D’écarter les appréhensions, les doutes.

Passer à l’action.

Ne viser que le plaisir de faire, sans même savoir avec certitude si le succès sera au rendez-vous.

Goûter ce sentiment qui s’épanouit, sur le bout de la langue : un goût de quelque chose qui bouge.

Etre le moment, l’étincelle, féconder l’instant.

Choisir de donner du sens, d’apporter la lumière où il n’y avait rien.

Sentir, autour de soi, la présence de toutes celles et tous ceux qui nous encouragent: des amis, des modèles, héros imaginaires ou bien réels.

Encore Cynthia Fleury : « nul besoin pour le courageux d’espérer trouver l’instant gracieux. La volonté de le provoquer lui suffit » (La fin du courage, p.96).

Et, plus haut : « tout peut devenir occasion pour une conscience en verve capable de féconder le hasard et de le rendre opérant » (p.95).

C’est ainsi que l’on devient libre, en exerçant son pouvoir de lancer le dé sur la table, en riant – ou bien la gorge nouée d’angoisse. Lèvres tordues. Mais quand même.

Celui qui commence attire la lumière – et les obstacles.

Ils viendront, c’est certain.

C’est là que nous aurons besoin du second courage : le courage de continuer.

 

Chaque journée compte


Le soleil est plus pâle en hiver. Cela ne veut pas dire que ses rayons ne brillent pas pour nous. Simplement ils nous parviennent attiédis, ou demeurent cachés derrière un voile de nuages. Nous le savons, et nous ne cessons de l’oublier jusqu’au moment où le voile se déchire. De même, écrit Cynthia Fleury dans la fin du courage, (Lien ici), nous savons bien que le courage existe, mais certains jours il nous paraît hors de portée. C’est pourquoi j’aime cette définition de Paul Nizan qu’elle citait sur France Inter lors de la sortie de son livre, en 2011 : « le courage véritable consiste chaque jour à vaincre les petits ennemis ».

Ainsi, hier, la jeune femme qui gère l’espace de co-working où je travaille, me voyant stationné l’air un peu flou devant la machine à café, me dit avec gentillesse : « heureusement, on est jeudi». Tout en regardant couler mon café, je lui demande en quoi le fait d’être jeudi mérite une mention particulière. « Parce que », me répond-elle d’une voix encourageante, « il n’y a plus que deux jours avant la fin de la semaine ». Je tente de lui expliquer que deux jours, tout de même, mais les mots ne viennent pas, l’enthousiasme est resté au vestiaire et je repars avec mon café tremblotant au fond du gobelet.

J’aurais dû persévérer, tirer sur les mots englués jusqu’à ce qu’ils sortent.

La journée se passe, pleine de pépites : un déjeuner passionnant et plein de promesses, une présentation qui coule de source, une séance de coaching amusante et productive : le soleil s’est effectivement montré dans sa gloire, selon la formule, après dissipation des brumes matinales.

Et les mots viennent, ceux que j’aurais dû prononcer ce matin. J’aurais dû prolonger la conversation, lui expliquer que pour moi le travail est une occasion d’agir, de faire une différence même quand c’est difficile. J’aurais dû lui dire que la semaine n’est pas un tunnel entre deux week-ends. J’aurais dû la remercier pour son empathie, la féliciter pour sa capacité à sourire même aux locataires les plus renfrognés, pour le talent qu’elle met à trouver la dernière petite cuiller propre au fond du tiroir et pour cette énergie qu’elle déploie, du matin au soir, semant dans l’escalier des paillettes de lumière.

Chaque journée compte.

Devant la Môme

Devant la Môme

Nous sommes Charlie


 

Donc, ce sera la guerre. Mais la guerre selon nos termes, avec nos armes. Nous cultiverons les liens, l’amour, le talent. La solidarité. Nous serons du côté de la vie, avec détermination, et ne céderons pas un pouce de liberté. Que la blessure nous aide à garder la conscience claire et vive. Que la joie revienne, vite, une joie lucide et forte. Nous retrouverons le goût de rire, non pas d’un rire grinçant, mais d’un rire qui libère.

Mais pour l’instant, c’est difficile. Gorges nouées des journalistes et chroniqueurs, ce matin, sur France Inter. La rage et l’incertitude. On parle, autour des machines à café : besoin d’échanger, d’être ensemble. La France est en état de choc. Les témoignages de solidarité affluent du monde entier et font chaud au cœur. C’est aussi cela qui donne la force de rester digne et de repousser la tentation de la haine.

Hier soir, j’avais prévu de revenir dessiner dans l’atelier de modèle d’Aracanthe, pour la première fois depuis trois ans.  L’ambiance était calme et grave, pesante et fermée comme les visages des parisiens dans le métro, dans les rues mouillées. Huit dessinateurs concentrés, le modèle enchaînant les poses toutes les deux minutes avec beaucoup de professionnalisme et de talent. Nous pensions tous aux journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo. Leur impertinence a  donné le ton de notre adolescence.  Plus tard, ils ont repris avec courage le flambeau de la liberté la plus extrême, nous autorisant ainsi à occuper largement tout l’espace du milieu.  On n’entendait  que le bruit des crayons et des pointes sur les feuilles, le tictac de l’horloge rythmant la durée des poses. Finalement c’est le modèle qui a pris l’initiative de rompre le silence, s’exclamant d’une voix pointue avec toute l’impertinence nécessaire  : « cette pose s’appelle « tu les aimes mes fesses »  (en allusion à la célèbre réplique de Brigitte Bardot dans le Mépris, et à la caricature qui en avait été faite). Tout le monde a éclaté de rire, la chape de plomb  s’est fissurée. On ne la laissera pas se refermer, ceci est mon vœu et ma résolution pour cette nouvelle année.

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Magnifique ce poème d’Analogos qui traduit bien ce que nous ressentons tous ce matin.

de rouille d’os et de courage


Un exemplaire de la Croix ramassé dans le métro nous annonce qu’on va vers noël.

Ca tombe bien.

Je veux dire : il était temps.

Pour répondre au mail d’un ami qui a besoin d’encouragements, je relis Cynthia Fleury, la fin du courage (lien).  En 2011 (des super-réserves de courage) j’avais déjà évoqué, mais trop brièvement, ce livre-coup de poing à l’estomac.

Ca commence très fort, avec une préface d’une densité rugueuse, explosive. Le genre d’impression qu’on doit avoir quand on est aspiré dans un trou noir. Sauf que personne n’est revenu pour en parler.

Elle, oui, elle est sortie de son trou noir. Mais de justesse. On sent qu’elle n’est pas passée loin, et cela donne au livre un caractère d’urgence et d’authenticité qui manque dans la production contemporaine.

Je pense en particulier à Frédéric Lenoir. Dommage qu’il écrive mou, sans aspérités, car c’est un très bon trendspotteur, il faut lui reconnaître au moins ça. La Guérison du monde, par exemple,  évoque la tentation du découragement. Chez lui, cela donne : « il existe des antidotes au poison du découragement et de la passivité qu’il entraîne. Il convient d’abord d’avoir à l’esprit que le monde que nous voyons à travers les médias n’est pas le monde réel,  mais un spectacle du monde quotidiennement mis en scène par les médias selon une partition limitée à la litanie des mauvaises nouvelles » (p.276). Sauf que se retrouver comme mon ami E. par terre avec le visage éclaté, un AVC et l’assurance qui se dérobe, ça n’est pas un spectacle, c’est une réalité pour un certain nombre de gens autour de nous.

Chez Cynthia Fleury, cela donne, en plus violent : « c’est étrange de savoir que « tenir », à l’instant, ce sera surtout ne pas passer à l’acte ».  Et plus loin : « l’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? Savoir qu’il va falloir tenir alors que rien ne tient ? » Elle emploie souvent ce mot, « tenir », les poings crispés mais ne lâchant rien.  J’y pensais dimanche soir en regardant de rouille et d’os, le magnifique film de Jacques Audiard avec Marion Cottillard et Mathias Schoenarts. Eux aussi « tiennent », et finissent par guérir non sans prendre au passage une sacrée dégelée (au sens propre comme au figuré). Qu’elle est belle, courageuse, émouvante, Stéphanie, face à la mer, lorsqu’elle retrouve les gestes de la dompteuse. Lenoir, ou son éditeur,  aurait titré : « danse avec les orques ». (J’ai l’air de me moquer, comme ça, mais cela ne vous dispense pas de le lire.)

Mais revenons à Cynthia Fleury : « nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais » (quand je vous dis qu’elle ne lâche pas), « qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? Si ma chute peut sembler poétique, celle qui est collective est gluante. Et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s’extraire de la glu, sachant qu’il n’y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. » et là, le diamant noir, l’appel à mobilisation générale si on ne veut pas moisir avec les trous du cul de la Complaisance généralisée jusqu’à la fin des temps : « La vrai civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l’éthique son devant nous. (…) Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants ». (…) Comment faire ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ?   (Les même mots que chez Lenoir mais elle appuie là où ça fait mal : sur le détonateur). »Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que ce n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel à portée de regard ».

Je l’aime vraiment bien, la Cynthia-pitbull. Et me revient l’une des plus belles répliques de Marion-Stéphanie dans « de rouille et d’os » : « la délicatesse, tu sais très bien ce que c’est, tu n’as pas arrêté d’en avoir avec moi depuis le début ».

Alors lui, force brute, s’exécute avec une puissance, un amour, une humilité totales, comme on lave les pieds d’un SDF.

Voilà, avec toutes ces digressions je n’ai toujours pas évoqué le Royaume, d’Emmanuel Carrère, mais en fait si.

Bon courage, mon pote. Guéris vite.

Coup de coeur au blog Analogos


Juste un coup de coeur aujourd’hui : le blog de Francis Royo : Analogos et sa page d’aphorismes Aporos. Où je m’aperçois, en choisissant les « tags » de cet article, que « naufrage » et « courage » font une rime riche. Matière à méditer, contenue dans peu de mots, poésie sans éclats de voix. Ouverture et lumière au bout des tunnels de cendre. S’autoriser la poésie quand la douleur persiste.

http://analogos.org/category/aporos/

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caresser les naufrages du bout du cœur c’est encore s’accrocher à une île

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Aporos 252

l’originalité indémodable de l’instant est de n’être plus

Le sixième sens


Les vacances sont un bon moment pour explorer des pans entiers de notre expérience que nous avons tendance à laisser en jachère le reste de l’année. Ce que l’on regroupe commodément sous le nom de « mystères » n’est souvent qu’une page laissée dans l’ombre, par crainte, paresse ou conformisme. Or, si nous voulons trouver de nouvelles ressources, il faudra bien sortir de notre zone de confort.Rassurez-vous, nul ne vous demande de devenir fans de la Licorne Rose, ni d’utiliser la moquette à un usage autre que celui auquel elle est destinée. Mais la poésie ?

Le sixième sens, évoqué hier dans l’article (reblogué) d’Isabelle Fontaine sur la Dame à la Licorne (ici) englobe et transcende les cinq autres. Mais quelle est sa nature? L’amour? L’intuition? La conscience globale? La voix bien timbrée de Christophe André, dans ses exercices de méditation en pleine conscience, nous guide. De la perception du souffle à celle du corps dans son ensemble, du corps aux idées, qu’il faut se représenter telles des nuages traversant le ciel de la conscience élargie, à la fois vide et pleine. La méditation se conclut sur cette phrase rassurante : « tout ce dont j’ai besoin est déjà là ».

La tradition orientale et l’occidentale se croisent ici.

Le chemin consiste à nous appuyer sur nos cinq sens et sur nos perceptions pour approfondir notre lien au monde, source d’équilibre et de résolution. Cela ne se fait pas tout seul. Il y faut de la discipline (sujet déjà évoqué tout au début de BuencaRmino, lien). La proposition pourrait en décourager certains en cette période de vacances, mais c’est maintenant qu’il faut rassembler ses forces et cultiver sa cohérence. Nous en aurons bientôt besoin.

Pour finir, une citation de François Cheng, déjà évoquée.
« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourra paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit bien qu »à l »opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, de l’autre la beauté. »
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Jayavarman 7, Musée Guimet

Une leçon de courage et de leadership


Ecrire à chaud, vite, pendant que l’émotion bouillonne dans ma tête et dans mon corps. Témoigner d’une force inouïe, qui soulève des montagnes, et de l’humour, qui en allège le poids. Aujourd’hui je veux vous parler de Philippe Croizon, athlète de haut niveau, humoriste aux savoureux talents de conteur, doué d’un leadership exceptionnel. Qui se trouve, par ailleurs, être en situation de handicap.

Dernier intervenant au HappyLab Forum, hier après midi, Philippe Croizon nous a bouleversés, transportés, transis, tout en nous secouant de rire à chaque instant de son récit.

A peine installé sur le podium avec l’aide d’une accompagnatrice, Philippe agite les moignons de ses bras dépourvus de leurs prothèses, parcourt la salle d’un regard circulaire et balance, jovial : « pas de bras, pas de micro ». La référence au film les Intouchables est très juste : on peut rire avec les personnes en situation de handicap, d’un rire libérateur, solidaire, qui dissout instantanément la gène et les angoisses.

Le ton est donné. Maintenant, vous pouvez regarder les images; ici : http://www.azurelite.net/nadf/Philippe-CROIZON_a15.html?com et vous pouvez ême soutenir son association Handicap2000.

Avec le plus grand naturel, l’homme qui a traversé la Manche puis relié cinq continents à la nage nous donne une formidable leçon de courage et de leadership. Les sceptiques évoqueront le voyeurisme et l’exploitation de la corde sensible, alors qu’il s’agit de tout le contraire. Philippe Croizon ne demande pas que l’on s’apitoie sur son sort, il nous invite à trouver en nous les ressorts du courage et de la persévérance. Avec un humour désarmant, il raconte comment il a piégé le Conseil général de son département, « contraint » de le soutenir après une déclaration improvisée sur France3, puis ses rencontres avec les divers sponsors, un par un, et les yeux dans les yeux. Il évoque longuement le soutien de toute son équipe, jusqu’aux derniers kilomètres, en vue des côtes françaises, encadré par deux champions du cœur et de la natation et porté par la pensée de ses fils et « des deux cent personnes qui s’étaient engagées avec lui ».

Car le leadership c’est entre autres cette capacité qu’ont ou que développent certaines personnes à en entraîner d’autres dans une aventure qui les dépasse. On retrouve chez Philippe toutes les qualités des grands leaders: la vision, l’audace, le courage, une formidable empathie et le talent de faire partager ses rêves les plus ambitieux. Ambitieux, mais pas fous : Philippe a su s’entourer d’une équipe à la technicité éprouvée. Comme tous les grands leaders, il possède le sens des réalités et la capacité à « faire advenir » les rêves par l’action.

A la fin de sa conférence, le sentiment qui domine dans la salle est mêlé d’admiration, de gratitude, et de bonheur. Le bonheur d’avoir partagé un moment très intense, et, je l’espère, d’avoir trouvé pour soi-même l’envie d’accomplir à notre tour quelque chose d’extraordinaire. On n’est pas dans l’univers des Bisounours, mais dans une conception du bonheur vécu comme un dépassement de soi, face à l’adversité.

On se dit que la générosité, comme le rire, est l’un des choses au monde les plus contagieuses.

Et puis revient l’image de ces deux garçons, pour lesquels il avait choisi, dans le plus noir moment, de revenir du côté de la vie. L’évidence alors s’impose que l’on vient d’entendre une formidable histoire d’amour.

Merci à Joanna Quelen, au HappyLab et à tous les participants.

Résistance et scepticisme


Le Voyage du héros, c’est aussi cela : trouver le courage de résister, isolé dans la foule, garder son calme et ses convictions, D’autres fois ce sera plus discret, car la ruse appartient à la panoplie du héros tout comme les armes conventionnelles, celles qui brillent au soleil.

Margotte a mal au dos


Comment parler de la douleur, de ses plis et de ses replis, de ses traces, de ses fulgurances ? Comment le faire sans verser dans la complaisance esthétisante ou sentimentale ? Et comment éviter la tentation du faux détachement supposé « prendre du recul », apporter du sens et toutes ces balivernes? On tergiverse, on se donne des principes, on s’interdit de naviguer dans les eaux molles de la consolation, cette position de repli si commode quand l’art et la littérature renoncent à transformer l’homme et le monde. Vouloir consoler, distraire, ce serait trahir la promesse, la mission sacrée. On est coach, alors on y croit. Quand vient la douleur, on se terre en silence, on attend qu’elle passe, on se met en mode « économie d’énergie », puis l’on se remet à parler. D’autre chose. Il est tellement plus facile de parler du courage, qui fait souvent défaut, ou de l’espoir qu’on rallume à coups de citations poétiques (René Char : « c’est la nuit qu’il faut croire à l’aurore »).
Et puis il y a Margotte.
Margotte a mal au dos. Tout le temps. Des douleurs terribles provoquées par une maladie au nom bizarre, qu’elle évoque dans son blog Somethingintherain. Parfois, Margotte écrit que la vie lui pèse, elle écrit dans son blog : « Certains jours, certains soirs, je me plains. J’ai mal. J’ai mal tout le temps, certains moments plus que d’autres, plus profondément. Cette douleur me pourrit la vie, me donne parfois envie de la quitter, la vie. (…) En fait, j’ai une maladie. Enfin, ils appellent ça un syndrome, ça me donne l’air moins malade : du moins c’est l’effet que ça me fait. Dites, qu’est-ce que c’est la différence entre une maladie et un syndrome ? C’est plus gentil, un syndrome ? Le mien, quand on me l’a présenté, il m’a plu parce qu’il était poétique : de l’air dans l’os. C’est joli, c’est comme si j’allais m’envoler. Puis après on m’a fait redescendre : Ehlers Danlos, le syndrome d’Ehlers Danlos hypermobile. SED pour les intimes. Vous pouvez regarder sur internet mais ça vous fera peut-être un peu peur. Alors restez avec moi, je suis gentille. Ce syndrome, il ne l’est pas. »
Un syndrome au nom poétique. C’est sans doute cela qui nous rapproche, cette attention particulière qui nous permet de capter la moindre molécule de poésie, où qu’elle soit, et jusque dans ce qui nous fait mal. Un jour, à l’occasion d’un texte où l’on évoquait Proust, Margotte fait irruption sur BuenaRmino et la question ressurgit. Que répondre à Margotte, sinon qu’on n’est pas sa douleur, qu’elle passe et nous traverse, comme la Ménie Hellequin dans le superbe roman de Fred Vargas, mais que la forêt demeure, et se reconstitue. Qui a écrit : « nous sommes cette partie de la forêt qui un jour s’est mise à penser » ? A penser, à vivre, à sentir. Et cela, nous le sommes toujours. Donner de l’attention à tout cela, qui vibre et vit, c’est commencer à desserrer l’étau de la douleur, une façon de ne pas lui donner le dernier mot.

Hannah Arendt ou la violence de la pensée


Hannah Arendt de Margarethe Von Trotta est un film nécessaire et grave sur le courage de penser – par soi-même,  à contre-courant s’il le faut. L’acte de penser est décrit tout d’abord comme une discipline : face au nazi responsable de millions de morts, la philosophe efface de son cerveau toute idée préconçue. Elle accomplit cette chose très difficile qui consiste à se contenter de voir et d’entendre ce qui se dit, dans la salle d’audience du tribunal, en repoussant le plus longtemps possible  la tentation d’interpréter. La violence des réactions suscitées dès la parution dans le New Yorker de son premier article sur le procès Eichman met en lumière la difficulté de penser là où l’on n’attendait qu’un portrait du monstre. Car l’homme responsable de six millions de morts ne peut être qu’un monstre. En parler sans émotion relève de la plus singulière arrogance, et c’est précisément ce qu’on lui reproche. Penser, au lieu de compatir : de nos jours, cela vous vaudrait le titre honni d’intellectuelle. Le courage de la philosophe est exemplaire, et pourrait nous inspirer. Elle révèle combien la haine de la pensée est devenue la norme dans notre société loliste. Avant d’aller voir le film, lisez ou relisez ses livres, comme nous y invite Rue89. http://www.rue89.com/rue89-culture/2013/04/24/avant-daller-voir-film-hannah-arendt-lisez-241752 Puis, s’il vous reste un peu de temps, lisez Cynthi Fleury qui parle si bien du courage, et de sa fin. https://www.youtube.com/watch?v=LKA-SOht4xE