La forêt de Saint Clair


Cette forêt n’est pas silencieuse.

Ce n’est pas le contraire d’une ville, offrant aux citadins épuisés le trésor de son calme.

C’est un monde où la vie grouille sous les pierres, dans le tronc des châtaigniers déracinés, dans le touffu des ronces.

Elle existe pour elle-même, pas pour notre plaisir. Et cette vie suit ses propres lois, s’organise, partage les ressources et le territoire. Grimpereaux, geais des chênes, locustelles, pinsons, bruants, s’avertissent de notre passage et poursuivent leurs activités.

C’est un habitat vivant, vibrant, puissamment odorant, un espace intermédiaire aux mille visages.

Tôt le matin, ce territoire bruisse, jacasse, craque et crie, parcouru de ruisseaux glougloutants, feuillolant au gré du vent, souffrant de la sécheresse et cherchant le moyen de survivre.

Comme nous, la forêt vit une catastrophe.

A son orée, la fontaine de Saint Clair offre, à qui le demande, fraîcheur et discernement.

Rassemblant quelques feuilles jaunies, des mousses et des branches, je compose un mandala forestier.

Sur les vieilles pierres luisantes, il propose un motif de lien, de gratitude et d’ouverture.

La rencontre se fait. Plus loin, la pierre touchée dans le chemin libère un flot d’images, d’émotions.

Joie, douceur inattendue, surprise, guérison.

Et pour toute eau, des larmes.

Les Génies des Sapins


J’avais tout juste le temps d’aller voir les sapins, qui m’avaient accueilli quelques jours plus tôt, lors d’une randonnée sur les hauts de Saint Cergue, dans le Jura suisse.

Nous avions traversé une prairie où des vaches, rendues nerveuses par la sécheresse et la présence de loups, cherchaient en vain de quoi se nourrir parmi les herbes desséchées. Les clarines accrochées à leur cou massif résonnaient dans l’espace, au rythme lent de leurs déplacements. Marchant au milieu du troupeau, nous étions attentifs à ne pas les effrayer par des mouvements brusques.

La chaleur de l’après-midi commençait à s’atténuer. Une douce odeur d’alpages, de résine et de bois fraîchement coupé flottait dans l’air tiède. Après avoir traversé la forêt, nous avons débouché dans un espace découvert, ponctué de quelques sapins. Je les ai contemplés longuement, un par un. Plusieurs d’entre eux avaient été frappés par la foudre. Il n’en restait plus qu’un tronc noirci et des branches calcinées. L’un d’entre eux, curieusement, n’avait brûlé qu’à moitié, l’autre moitié portant encore des branchages verts. Survivrait-il ? Les autres semblaient résilients, leurs aiguilles d’un beau vert foncé témoignant d’une vitalité rassurante. La lumière du soir les habillait, soulignait la beauté singulière, la grâce, la posture et le caractère de chacun. Et chacun, à sa place, incarnait une présence vivante, unique dans son être et dans sa forme, les uns tournés vers le lac, les autres en lisière de la forêt ou dispersés dans l’espace. Je les ai salués, tour à tour, avec un sentiment de gratitude et de respect.

  • Merci, les sapins, pour votre accueil aimable et généreux
  • Avec plaisir (je décelai comme une légère trace d’accent suisse, mais sans doute était-ce l’effet de mon imagination)
  • Cette année, je me suis senti plus proche de vous. C’est peut-être une illusion, mais il m’a semblé ressentir votre présence rayonnante lorsque je vous ai regardés dans le soleil couchant.

Silence.

  • Votre odeur aussi, j’avais l’impression qu’elle me faisait du bien.

Silence.

  • Je voulais aussi vous demander pardon pour toutes les souffrances que nous vous causons, la sécheresse, les feux, les insectes qui vous dévorent. Je sais qu’ils se multiplient à cause du réchauffement causé par nous, les humains.
  • En effet (c’était dit d’une voix légèrement grésillante, comme un poste de radio mal réglé)
  • Alors voilà, je m’en vais
  • Nous aussi, nous allons partir
  • Vous allez partir ? Où ça ?

Aussitôt, j’ai regretté la stupidité de ma question. Je suis resté un moment silencieux, songeur, assis sur un rocher.

Et puis j’ai eu l’impression que le rocher, aussi, avait quelque chose à me dire. (à suivre).

Note de l’auteur : faire parler une montagne, un lac, des sapins, avec une voix et un vocabulaire « humains », comme s’ils étaient des pantins animés par un ventriloque, est à l’opposé de notre projet d’écriture relationnelle, non-anthropocentrée, respectueuse du vivant dans toutes ses formes et tous ses règnes. Nous avons dû nous y résoudre pour cette série, dans le souci pédagogique d’inviter les humains à adopter un instant, serait-ce de manière artificielle, le point de vue d’autres espèces. Pour découvrir une manière différente d’écouter et de dialoguer avec le vivant, nous recommandons chaleureusement la lecture du livre d’Estelle Zhong Mengual, « Apprendre à voir. Le point de vue du vivant ». Actes Sud, 2021. Elle y décrit la façon dont les plantes communiquent, par modification successive de leur morphologie, génération après génération, en réponse à l’évolution de leur environnement et des autres espèces vivantes. Respecter leur altérité commanderait de s’abstenir de projeter sur elles des émotions et des pensées humaines, ce que nous avons fait ici, à regret. Les plantes peuvent également communiquer au moyen d’émissions chimiques, voire radioélectriques, comme évoqué par différents auteurs. Mais elles n’emploient pas de vocabulaire humain. C’est à nous d’apprendre à communiquer avec elles, en développant notre réceptivité, notre sens de l’écoute et de l’observation.

Le Génie du lac


(suite du Génie de la Montagne » et « les trois génies »)

Le Mont Blanc semblait flotter, détaché, au-dessus de la ligne des sapins dont le séparait une zone floue, articulée dans des dégradés de bleu et de blanc.

Décontenancé par son attitude, je me suis tourné vers l’esprit du lac.

  • Génie du Lac, je suis venu te dire que je m’en vais.

… silence.

Du lac émanait une odeur fraîche, légèrement tourbeuse. Le vent soulevait des frises d’écume courant sur la surface agitée, bosselée de petites vagues.

  • Et toi, n’as-tu rien à me dire, aucun conseil à me donner ? Cette année n’est pas comme les autres, le pays se dessèche, les forêts brûlent, il y a la guerre à nos portes, le monde est en crise et nos amis sont découragés, tétanisés. Je vais avoir besoin de courage, de discernement, de persévérance.
  • En effet

La voix me parvient des profondeurs du lac, froide et comme ralentie.

… Silence

  • Merci, alors
  • De quoi me remercies-tu ?
  • De ta présence calme et tranquille, de ta fraîcheur, de l’espace ouvert que tu nous offres, et qui ne dresse aucun obstacle au regard entre la montagne et nous.
  • Autre chose ?
  • Je te remercie d’être ce miroir bienveillant, qui nous accueille et ne juge pas. Cette année, je l’ai reçu comme une forme d’amitié.
  • Je m’en réjouis. Y a-t-il encore autre chose qui soit différent cette année ?
  • La confiance que je ressens, lorsque je me pose calmement sur tes rives.
  • As-tu besoin d’autre chose encore ?
  • Non, je te remercie.

C’est alors que je me suis souvenu de l’abeille.

Le Génie de la Montagne


Avant de partir, je suis allé voir le Génie de la Montagne.

Sur la rive opposée du lac, lointain, ses massives épaules émergeant d’un manteau de nuages meringués, son sommet teinté de rose par le soleil couchant, le Mont Blanc reposait dans sa majesté de sommet de l’Europe, puissamment ancré dans son socle géologique, impérial, jupitérien, presque intimidant s’il n’avait été voilé d’une mince pellicule atmosphérique.

Un long moment, je suis resté en silence, attendant qu’il me dise quelque chose, qu’il me donne un conseil, un signe d’encouragement.

Au bout d’un moment, comme rien ne venait, je me suis tourné vers lui et je lui ai dit, avec ma voix intérieure :

  • Génie de la Montagne, je m’en vais, je rentre chez moi.

La réponse est venue, sous la forme d’une vibration lente, caverneuse, alourdie par son passage à travers d’innombrables couches sédimentaires ne laissant passer que les mots essentiels :

  • je sais
  • C’est tout ce que tu as à me dire?
  • Qu’est-ce que tu attends de moi?
  • Comment repars-tu?
  • Je me sens… revigoré, propre
  • Alors c’est bien

Puis le Génie retomba dans un silence buté, minéral, hypothermique, pour les deux ou trois prochains millions d’années.

Décontenancé, je me tournai vers le Génie du Lac. (à suivre)

Méditation ciel bleu


L’avion traverse un grand coin de ciel bleu

Paix, gratitude, ancrage,

Et, sur mon nez, la mouche

Pas d’autre refuge


Rechercher la fraîcheur

Sur le sentier de crête où les pierres glissent

Danger, l’à-pic est vertigineux d’un côté

Comme de l’autre

Mais comment ne pas regarder le ciel si pur au-dessus de nos têtes?

Les pieds sûrs, l’oeil émerveillé,reliés par le fil d’une présence extrême

Admirer la splendeur des glaciers ruisselants, s’en désoler

Tenir son équilibre

Ecouter la montagne autour, maître d’apprentissage

Sa résonance en nous,

Merveille

Et Pas d’autre refuge

La petite fille l’abeille et le Mont Blanc


  • L’abeille

Ce matin, sur la pelouse, j’ai marché sur une abeille.

Son dard planté dans mon pied m’a rappelé qu’elle aussi était chez elle, au bord de ce lac où vont nager les humains.

J’ai ressenti une douleur vive mais temporaire.

Elle en est morte. Je tenterai de m’en souvenir.

  • La petite fille sur la pelouse

Elle aussi s’est fait piquer par une abeille.

Elle pleure, hurle. Sa mère tente de la calmer, sort son extracteur de venin.

Quel souvenir en gardera t-elle ? Haïra t’elle la petite butineuse ?

La scène se répète plusieurs fois au bord du lac.

  • Le Mont Blanc

De l’autre côté du lac, le géant cerné de nuages demeure, impassible

Nos petites aventures se déroulent à ses pieds majestueux

Mais il souffre lui aussi de la chaleur, sa couronne de neige fond.

A quoi ressemblons-nous, vus de l’autre rive ?

le Mont Blanc vu de Nyons

Mon ptit coeur qui fait boum!


Le Génie du coeur chantait sous sa douche

Boum, boum, mon p’tit coeur qui fait boum!

Le génie du dentrifrice, habitué à jouer les cacous dans la salle de bains, persifla :

  • on est de belle humeur aujourd’hui. T’as gagné au loto ou quoi?
  • Presque! On m’a réparé, je suis de nouveau bon pour le service. Du coup je sors aujourd’hui
  • Par cette chaleur? Tu vas déguster des cacahuètes
  • Cache ta joie! Ca fait plaisir, cet élan de solidarité, rétorqua le Génie du coeur agacé
  • Ben t’as pas vu la météo?
  • Pour moi c’est beau fixe
  • Ouais ben pour être fixé tu vas l’être, surtout sur le thermomètre
  • Dis-donc le bi-fluoré tu vas pas me gâcher mon plaisir. Si j’ai envie de chanter, je chante, et ca pourrait même bien faire un tube! Mais c’est vrai que les tubes tu t’y connais, toi, le dentifrice!
  • Ouais ben en fait de boum ca va surtout faire pschitt! Désolé de te décevoir mais le Stade de France c’est pas pour demain.
  • Vous avez bientôt fini de vous crêper les molécules ? Intervint l’humain. Allez hop le dentifrice, dans la trousse, on part en voyage. Et toi le coeur, tu ne t’emballes pas s’il te plaît
  • On va où? S’écrièrent les deux Génies à l’unisson
  • A Paris! Ce soir je vous emmène voir le Pont Neuf
  • Le Pont Neuf? Avec la Seine, les lumières et tout?
  • Si señor!
  • On pourra manger des glaces et faire des selfies?
  • Si vous faites la paix
  • Deal!
  • Check!
  • Ok!

Une demi-heure plus tard, dans le métro, les voyageurs pouvaient entendre une drôle de voix qui semblait provenir d’un sac de voyage. Légèrement fluorée, elle chantait

Boum! Boum! sur un rythme binaire.

L’atmosphère était légère. Les gens souriaient, heureux d’être là. Ils se félicitaient d’avoir choisi Paris pour commencer leurs vacances, malgré la canicule.

Rue Dauphine, l’humain s’arrêta pour contempler un pochoir représentant Catherine Deneuve auréolée de sa magnifique chevelure. La ville savait rendre hommage à ses idoles, jusque dans les endroits les plus inattendus.

Des bateaux-mouches bondés de touristes surexcités glissaient sous le Pont Neuf, en direction de Notre-Dame. Leur sillage se refermait sur des reflets roses, orangés, violets, indigo. La magie opérait de nouveau. Quai des Orfèvres, une famille de brésiliens se prenait en photo, puis repartait dans l’air tiédissant, en dansant et chantant

Boum! Boum!

Paris Pont Neuf

Le maillot Jaune (alchimie de la soif)


A la fin de l’été, résurgence au flanc de la montagne : une eau fraîche, longuement filtrée, jaillit d’entre les couches minérales.
Matière à poésie, qui deviendra torrent, ruisseau calme ou puissante rivière.

En attendant, supportons la soif! La soif grésillante, aride, impérieuse! La soif qui creuse les corps, impose un silence minéral. La soif-montagne, immensément dressée devant nous, verticale comme un appel, un col à grimper. Misère de l’Exploit désiré! Amer Maillot. Vertige et solitude.

La soif est le véritable lit de toutes les rivières. Elle nous trouve debout, transpirants, déterminés. Elle nous redresse, nous essore, nous calcine. Elle ne laisse rien de tendre en nous, que la tension.

C’est un travail pénible et nécessaire.
Une errance aux confins du désespoir.
Un risque à prendre. Un contrat durement négocié.

C’est le prix de la fraîcheur, prophétique, impitoyable, un métal martelé sans fin jusqu’à ce que résonne, dans l’atelier du forgeron, le son juste et précis d’une lame.

Notre dernière épreuve sera de la nommer.

dylan Groenwegen crédit Razvanphoto

Ancrage élévation (guérir avec Matisse)


Double mouvement : faire corps avec la trame vivante, matérielle, du monde;

Aspirer à des états de vie, de perception, de vibration plus nobles et plus lumineux que l’existant, ne pas s’en contenter.

Si j’ai tellement recherché l’ancrage, c’est que le danger qui me guettait était de perdre tout contact avec le sol, le terreau, le terroir. Je me suis longtemps nourri de concepts et d’information pure, captivé par d’étincelantes constructions intellectuelles comme celles d’Edgar Morin, introducteur en France de la systémique et de la complexité.

Pour guérir de la séparation, j’ai d’abord recherché l’immersion dans le monde, le sentiment océanique. J’ai cessé de fumer pour retrouver l’immense richesse des sensations olfactives. J’ai fait transpirer mon corps, renforcé mon coeur, redressé mon dos pour mieux respirer. Nager fut un délice. Palmant parmi les poissons et les coraux des Philippines, j’ai connu la fluidité parfaite, appris à régler ma flottaison pour évoluer sans effort, au plus près des fonds sablonneux, sans abîmer d’un geste maladroit les trésors vivants qui m’entouraient. J’évitais de troubler la limpidité des eaux d’une palme un peu lourde ou, produisant des bulles en excès, d’effaroucher les poissons clowns et les rougets endémiques. La discipline exigée du plongeur, la coordination et la sobriété des mouvements, la conscience de soi et de son impact sur l’entourage immédiat ouvraient l’entrée du pays des merveilles.

Nouveau terrien, j’ai cherché dans l’action des sensations fortes, et je les ai trouvées.

Mais le besoin d’élévation demeure. Le besoin de finesse, de légèreté, de respiration dans la singularité assumée. Le désir de toucher de plus beaux visages, du bout des doigts.

Suivre des yeux, fasciné, le mouvement ascendant du pygargue, porté par les courants aériens plus haut que les nuages, vers la partie la plus lumineuse du ciel au-dessus des Alpes.

Ancrage, élévation. S’émerveiller du travail évolutif à l’oeuvre dans la transformation des plantes, sur des millions de générations, jusqu’à se hisser à la hauteur du désir de l’oiseau pollinisateur pour danser avec lui. Pétales, corolles, étamines, couleurs et formes affinent sans cesse ce langage d’un raffinement inouï que l’on peut apprécier dans l’humble véronique de perse ou le myosotis.

Vibrer avec l’élan de l’amoureux, transporté vers celle qui se laissera peut-être, ou non, convaincre de l’aimer à son tour, sur une scène de théâtre ou dans la vie. Pleurer lorsqu’elle le quitte et lorsqu’ils se retrouvent.

Cultiver le courage de rejeter la haine, la colère et toutes les passions tristes. Sculpter en soi l’espace de l’Autre.

Ancrage, élévation : ces deux élans se tressent en une spirale de vie, plus intense et plus belle.

Rechercher consciemment la beauté.

Aimer, avec Matisse, une version plus subtile de la présence au monde, allégée jusqu’à la couleur pure, en apparence immatérielle, dansante et joyeuse. Epouser cette joie, dans la ferveur et l’oubli de soi. Dans la reconnexion à soi. Se confronter à l’oeuvre rugueuse d’un Georg Baselitz, paroi verticale obligeant le regard à prendre son élan tel un skate face au mur de béton. Se laisser emporter, vers le haut, vers le vide, oser, lâcher prise.

S’élever, donc, mais vers quoi?

Question mal posée. Le pygargue épousant les courants ascendants ne cherche pas à se rapprocher du soleil. Il prend de la hauteur pour étendre son champ d’action. L’artisan, le musicien, le chirurgien qui passent une vie à perfectionner leur geste, l’actrice assouplissant sa voix, aiguisant son sens de l’observation pour mieux incarner ses personnages, l’humoriste améliorant son spectacle soir après soir : tous recherchent, et pratiquent, une forme d’élévation. C’est en eux le mouvement de la vie cherchant à donner le meilleur d’elle-même.

Seul avec Cézanne


Hier matin, presque par hasard, je me suis retrouvé seul face aux magnifiques Cézanne de la collection Morozov, exposée à la Fondation Louis Vuitton.

Epuisé par une longue séquence de travail et par une douloureuse fêlure au bras qui tarde à guérir, je m’étais octroyé ce moment de répit – par crainte aussi d’un nouveau confinement qui m’eût privé de voir cet ensemble extraordinaire avant qu’il ne reparte pour Moscou.

Me voici donc dans une salle dédiée aux paysages. Il n’y a pas grand monde, hormis deux parisiens blasés qui se plaignent d’une vue du Jas de bouffant, par Cézanne. Ils lui reprochent une certaine froideur, qu’ils attribuent à l’absence de personnages humains. Je ne peux m’empêcher de maudire intérieurement cette espèce humaine et son impérieux besoin d’envahir le moindre espace, jusqu’aux toiles de Cézanne, réservant mes imprécations pour la sous-espèce la plus stupide, la plus arrogante et la plus invasive, l’homo parisiensis, à laquelle j’ai le malheureux privilège d’appartenir. Que n’ai-je pris la précaution d’emporter mes boules quiès ! Elles m’eussent préservé de ces babillages irritants, même proférés à voix basse. J’en suis là de ces réflexions, lorsque mon œil est irrésistiblement attiré vers la toile suivante. Avant même de l’avoir véritablement vue, quelque chose en moi tressaille.

Je connais ce signal : il me prévient qu’une expérience toute particulière m’attend, et m’invite à me préparer en faisant le vide en moi pour l’accueillir dignement, avec tous les égards dus à quelque chose d’exceptionnel, qui me comblera bientôt d’une émotion rare, délicieuse, transformant tout mon être en une version de lui-même plus subtile, plus légère et joyeuse. Grâce à mon maître Proust, sensei occidental, je sais qu’il me sera donné, dans quelques instants, d’entrer en communication directe avec l’intention de l’artiste, de percevoir sa communion avec le motif, avec ce qui aura filtré de son travail, goutte à goutte, n’en conservant que l’essentiel. Et je sais aussi que cette émotion pure me reliera à la longue lignée de tous ses prédécesseurs, célébrant la beauté dans l’application de leurs gestes et dans l’affinement de leur perception, mais aussi dans les regards éduqués, de génération en génération, par tous les admirateurs qui ont su transmettre le goût, la capacité à recevoir, à s’émerveiller, jusqu’aux hommes et aux femmes qui ont rendu possible cette exposition et nous permettent aujourd’hui  d’entrer en résonnance avec l’une des plus belles expressions qui soient de la vie et de son mouvement.

D’un point de vue neurologique, je sais que mon œil a capté quelque chose, l’a transmis au cerveau, et que l’information, travaillée dans les replis de ma mémoire, s’est combinée avec d’anciennes émotions ravivées chaque fois qu’il m’a été donné de contempler certaines œuvres d‘art, d’entendre certaines musiques. D’un point de vue cognitif, me revient l’image de Bergotte, le petit pan de mur jaune, les pommes de terre mal digérées, je fais un pas en arrière pour laisser passer les parisiens blasés tout en savourant les images qui remontent à ma mémoire. Je sais ce qu’il faut faire, cela fait des décennies que je m’entraîne. Et j’ai tout mon temps. Je me sens stable émotionnellement, tandis que défilent en moi les images de ces livres d’art offerts par mes parents à cet âge où se forment nos capacités perceptives et notre imagination : Ver Meer, les peintres de Montparnasse, Modigliani, les primitifs Flamands. Grâce à cette éducation précoce, j’ai appris à distinguer les rapports de forme et de couleur justes, à scruter les détails, à suivre le pli d’une nappe se poursuivant en perspective oblique et sinueuse jusqu’au pied coudé d’un guéridon, remontant dans un coin le long d’un plinthe de bois sombre,  sur laquelle se détache hardiment la forme géométrique d’un pot de porcelaine tendu, par son bec, vers l’extérieur de la composition à laquelle le relient les couleurs des fruits et des branches, dans une harmonie d’orangés, de verts et de blancs cassés, le tout fusionnant pour créer une impression de calme désordre exhalant une odeur de poire mûrissante, de pommes sûres et de thé russe à la bergamote. Comment tout cela tient-il, sur cette nappe oblique semblant glisser vers le spectateur dans un mouvement que rien ne semble pouvoir arrêter, jusqu’à l’inévitable catastrophe ? Est-ce le bois de la table qui, par ses tonalités neutres et tactiles, nous rassure inconsciemment ? Ou l’agencement, parmi les replis de la nappe, des fruits et des objets, dont l’équilibre paraît s’établir indépendamment des lois de la pesanteur ? Ne serait-ce pas le guéridon dont on entrevoit juste le pied, tout en haut à droite, qui retient l’élan fou des choses emportées par le flux de la vie, tel un conducteur de char guidant ses chevaux au bout de rênes déployées en éventail, à la fois tendues et flottantes, marquées par les lignes rouges brodées de la nappe ? Et n’est-ce pas le visage grimaçant du conducteur de char que l’on aperçoit, entre les pieds du guéridon, dont il semble coiffé ? Folie ! Méfions-nous des natures mortes, elles sont grosses de tempêtes et Cézanne le savait, qui sut si bien marier les formes précises, rassurantes, de Chardin, avec la fureur de son siècle envahissant, non filtrée, la conscience du pauvre Van Gogh.

Mais cela, c’est ce qui m’attend à l’étage supérieur, dans une toute petite salle où je pourrai contempler, quasiment seul, deux des plus belles natures mortes jamais peintes par Cézanne.

Pour l’instant, donc, je retiens mon œil tenté de filer vers sa droite, prenant le temps d’éliminer tout ce qui ne relève pas en moi d’un immense sentiment de gratitude. J’accepte d’avance l’irrégularité des lignes et tout ce qui viendra bousculer en moi le besoin d’ordre et de paix, tandis que la douleur lancinante, revenue dans mon bras et dans mon poignet, me rappelle que les sensations de mon corps seront les premières à accueillir ce qui frémit, tout près, et à devoir le contenir.

Alors, je me tourne vers la Sainte Victoire – car c’est elle, bien sûr, qui m’attendait, majestueusement exposée sur son pan de mur, et je commence l’ascension de ses flancs, plan par plan, attiré par la résonance magnétique extraordinairement puissante qui s’amplifie, émanant à la fois de l’image vue dans son ensemble, et de chaque détail qui la renforce et la précise.

C’est tout d’abord un petit chemin de terre jaune, sec, vibrant, qui bientôt s’enfonce à l’ombre d’un arbre étonnant, au feuillage ramassé en une boule de forme inquiétante, comme le gardien d’un seuil que l’on franchirait à ses risques et périls.  La zone intermédiaire, où disparaît le sentier, alterne des verts et des jaunes brossés sans ménagement, espace que l’on imagine crissant de cigales. Une maison dans les mêmes couleurs, posée de travers en surplomb sur la gauche, signale la fin de la zone habitée par les humains. Juste dernière le bâtiment cerné de traits noirs commence la zone proprement minérale, architecturée d’à-plats gris et mauves. Plus de sentier. L’œil contourne une arête vive, repère un petit point vert signalant un passage possible et poursuit, de là, son ascension. S’il parvient au sommet de l’arête, à peu près aux deux tiers de la toile, il peut alors prendre son élan et, comme un randonneur renversant le cou en arrière pour tenter d’apercevoir le sommet, il peut prendre la mesure de ce qui jaillit à la verticale face à lui : la paroi monstrueuse, raide, sans compromis, du massif de la Sainte Baume, rattachant la chaîne pyrénéo-provençale à celle des Alpes occidentales en un surgissement tectonique déferlant à travers les âges, depuis le temps des dinosaures jusqu’à nous.

Et de cela, Cézanne, debout face à son chevalet, les yeux plissés sous son large chapeau de paille, est le témoin. Mais aussi le passeur, humble et magnifique. L’invisible humain dans la toile, c’est lui. Et grâce à lui, c’est nous.

Comme la montagne emprisonnant dans sa forme ramassée le chaos des forces telluriques, déchirant le ciel stupéfait dans lequel elle semble projeter des giclées de lave invisible, le tableau contient toute la folie de la vie, les hasards de l’évolution, le travail des millions d’années, l’impérieuse nécessité de stabiliser, même provisoirement, quelque chose que  l’on puisse nommer, et pour cela, pour l’infinie persévérance avec laquelle, pendant des décennies, il n’a cessé de reprendre son travail et de perfectionner son talent, tel un maître en arts martiaux japonais, pour sa capacité à nous transmettre cette lumière sans qu’elle nous brûle, à rendre perceptibles ces forces sans qu’elles nous déchirent, pour sa solitude consentie face au roc, pour ce chemin qu’il trace et nous propose, pour son infinie générosité, pour son acharnement, pour ce bonheur d’apprendre à voir et à sentir, offrons-lui en retour le présent de notre infinie gratitude.

Joyeux noël.

https://www.morozovcollection.com/index.php/cezanne-2/
Montagne Sainte Victoire (1896)
Acheté chez Vollard en 1907
Huile sur toile 78,5 x 98,5 cm
Musée de l’Hermitage

Le Génie du Rocher (conclusion)


– (suite du prédédent)

  • Génie du Rocher, as-tu quelque chose à me dire? Je t’écoute
  • A quoi bon ?

La voix n’était pas aigrie, juste calme, résignée

  • A toi aussi je voudrais demander pardon pour le manque de respect des humains envers toi et tes frères.
  • En effet

C’était la troisième fois que j’entendais cette expression.

  • Je sais qu’à Plougastel, ils ont déversé des graviers souillés de goudron sur l’un de tes proches
  • Oui, ça lui donne envie de vomir en permanence. Il est complètement déréglé maintenant
  • Je comprends. Pardon, désolé
  • Et maintenant, que vas-tu faire?
  • Je vais parler de vous aux humains. Je vais essayer de leur faire prendre conscience de tout le mal que nous vous faisons
  • Nous ne sommes pas séparés. Le mal, c’est aussi à vous que vous le faites

Je me suis senti pris d’une envie de vomir.

Sous mes fesses, la surface rugueuse du rocher continuait de diffuser une douce chaleur.

  • Tout a changé cette année
  • Pas moi
  • Est-ce que tu veux bien me pardonner?
  • J’absorbe et je transforme tout
  • Merci

Silence …

Il ajouta :

  • Et bien le bonjour au Génie des Mots
  • Tu le connais?
  • Oui, c’est jeune Génie assez prometteur, s’il est bien orienté
  • Cest notre responsabilité de l’orienter
  • En effet

Le Rocher de l’impératrice, Plougastel – territoire

Pluie bénie


Elle n’a pas duré longtemps, mais la petite averse aura suffi pour apporter un peu de fraîcheur et nous solidariser avec le vivant.

Les arbres et les animaux soulagés respirent, l’herbe se redresse, reverdit, les buissons répandent leurs odeurs humides, forestières.

Une forme d’amitié circule.

Une fois sortis de la bulle, nous acceptons de souffrir ou de nous réjouir avec eux. Espèce parmi les espèces. Accablés quand ils le sont, revigorés tout comme eux.

Nos ancêtres agriculteurs aimaient la pluie d’été, modérée, désaltérante, parfumée, une pluie bénie.

Son passage éphémère, insuffisant, transforme en jardin le sous-bois desséché.

Puis tout s’évapore.

Photo Christine Marsan

Les trois génies


Le Génie du chêne et le Génie des pierres regardaient passer le Génie des mots sur un petit sentier de montagne étroit, glissant.

Il s’en sortait pluôt bien, sautillant de pierre en pierre, d’un pied sûr.

Hum, fit le Génie du chêne.

Oui, répondit le Génie des pierres.

Mais bon, fit le Génie du chêne.

C’est sûr, ajouta le Génie des pierres.

Lorsqu’il passa devant eux, le Génie des mots leur fit un geste amical et respectueux.

Bonjour les amis! S’écria t’il.

Tu vois, fit le Génie du chêne, un peu gêné.

Comme quoi, répondit le Génie des pierres.

La gueule du korrigan


Quimper, juin 2018.

J’ai dû marcher sur un korrigan par mégarde. Ou bien dire, faire, penser quelque chose qui l’aura contrarié. Et voilà qu’il pleut sur Quimper, à verses, un orage spectaculaire au moment même où j’apprends que mon train vient d’être annulé par traîtrise. C’est à dire sans prévenir. Sans donner au voyageur le choix de s’organiser autrement. Pas calmés pour autant, les korrigans se sont encore déchaînés au point d’obtenir l’annulation du vol qui aurait pu me ramener vers Paris.

C’est râpé pour demain, je n’irai pas former de petits génies surdiplômés aux joies de la conduite de changement, ou de la gestion de projet, pas plus qu’aux secrets du management interculturel. Tant pis, tant mieux.

Je traverse en courant la place subitement vidée de ses punks à chiens, m’engouffre dans le premier hôtel venu, paye ma chambre et m’allonge sur le lit recouvert d’une chose aux couleurs atroces.

Plafond.

Catherine Meurisse, elle, aurait su dessiner la scène, les petits traits obliques de la pluie collante, malveillante, indélébile, la tête de l’agente SNCF plantée derrière son comptoir avec la résilience revêche d’un chardon, et ma gueule à moi, dépitée, bouche tordue.

Mais surtout le visage du réceptionniste, hier soir, dans l’autre hôtel. Il se croyait malin, le rouquin, avec sa bouille béate et ses mises en garde.

« Faites attention aux korrigans », m’avait-il lancé tout sourire en réponse à ma demande d’un endroit sympathique où passer la soirée.

Dans un suprême effort, j’avais réussi à marquer mon appréciation pour l’humour de sous-préfecture, et maintenant, je payais le prix pour mon absence de sincérité.

Korrigan, korrigan, korrigan toi-même !

Gueule de korrigan

Les amis blessés


Il y a des blessures qui ne guérissent pas.

Vous avez payé cher pour le savoir, mes amis, chers amis. Ce savoir vous ouvre un espace infini dans lequel grandit la sagesse.

Et dans cet espace aussi grandit la tendresse que nous avons les uns pour les autres.

Dans vos voix les traces d’un autre bonheur, qui ne fut pas, mais qui demeure vivant – d’une autre vie.

Cette amitié nous honore, nous oblige, nous donne jour après jour la force et le courage de vivre.

Elle a le tranchant d’un silex, le moiré d’une vieille veste, la constance d’un rivage.

Elle a, cette amitié, le visage ridé d’un ancêtre et la fraîcheur d’un enfant pétillant d’appétit.

Elle ne guérira pas, ne se refermera pas, ne s’ornera pas d’un point final.

Le plus probable est qu’elle continuera de s’arrondir, galet malmené par le ressac dont on aime, quand on l’a ramassé sur la plage, sentir le poids dans sa main.

Retour sur un verdict (un visage de la France)


Le procès des attentats du 13 novembre a montré une chose : c’est que la justice, avant d’être un verdict, c’est à dire une décision prise par un juge, argumentée, de déclarer coupables ou innocents les accusés, repose avant tout sur un processus. Long, minutieux, celui-ci se doit d’être équitable, et surtout il doit non seulement suivre des règles, une procédure, mais les rendre visibles, intelligibles et, ce faisant, acceptables. En ce sens le juge ne se contente pas de dire le droit, il l’incarne. Or cela importe beaucoup. C’est même essentiel. Ce processus est à la fois transformatif et restauratif. La mise en scène publique de la fabrique du droit contribue à recoudre une société déchirée. Elle donne la parole aux victimes et, par son déroulement lent, implacable, exhaustif, elle contribue au processus de guérison émotionnelle.

Ainsi prend corps le « fluctuat nec mergitur », (elle flotte, mais ne coule pas) autour duquel s’est raccroché tout un pays dans les jours, les semaines qui ont suivi les terribles attentats du 13 novembre.

Selon la Züddeutsche Zeitung, « les dix mois qui précédèrent (le verdict) étaient presque plus importants. Cela fait des mois que la France tente de retracer l’un des crimes les plus poignants de son histoire récente. Le procès n’était pas seulement le traitement d’un crime, c’était une tentative de décrire toutes les conséquences qu’un tel crime entraîne ».

Selon The Telegraph, cité par Courrier international, « ce procès était une manière de réaffirmer l’importance de la dignité et de la justice face à une barbarie aveugle ».

Or, dans l’Archipel français décrit par Jérôme Fourquet, la montée des affirmations identitaires et la diversification des systèmes de valeurs conduit à une confrontation permanente qui a besoin d’un cadre pour s’exprimer. La justice et son processus lent, solennel, délibératif, offre un tel cadre. Elle construit la paix, qui n’est pas le consensus, mais l’arbitration et le traitement des conflits selon des règles acceptées par tous.

Dans le modèle de la Spirale dynamique élaboré par Clare Graves et ses successeurs don Beck et Christopher Cowan, cela correspond au niveau d’existence identifié selon le code « DQ Bleu ». C’est le niveau à partir duquel les individus et les sociétés comprennent la nécessité des lois et des processus, et acceptent de s’y soumettre. Sans cela, il n’y a pas moyen de faire société. Le visage d’un pays n’est plus qu’un assemblage instable, offert à toutes les violences.

L’enjeu n’est pas d’imposer, dans un pur rapport de forces, les valeurs et les intérêts d’une majorité aux minorités qui s’estiment dominées. Il s’agit de créer un espace commun dans lequel non seulement le droit peut être dit (coupable ou non coupable au regard de la loi), mais aussi, en réponse à des attentes plus contemporaines de la société, de guérir, collectivement.

Cela nécessite une précieuse combinaison de rigueur, de transparence et d’empathie.

Plutôt que de s’attacher à déconstruire indéfiniment ce qui lie entre eux les éléments forcément divers d’une société, il serait judicieux d’apprécier aussi ce qui fait lien, ce qui permet de se reconstruire et de trouver sa place dans le chatoyant tissu qu’est la France.

  • une pensée pour Philippe Lançon, auteur du Lambeau, rescapé de l’attentat à Charlie hebdo, et pour Catherine Meurice, championne de résilience et formidable dessinatrice
Image Elisabeth de Pourquery pour France Info

Métamorphoses du lièvre


Comment peindre un lièvre? Il y a la manière de Chardin, appliquée à restituer chacun des poils, distinctement, tout en faisant chatoyer la lumière sur les flancs palpitants de la bête : l’animal est passé à l’état de nature morte. On le posera sur une table de cuisine, à côté d’une gibecière et d’un pot en étain. Sa raison d’être est alors de valoriser la virtuosité du peintre ( et la prouesse du chasseur, avant celle de la cuisinière qui saura, comme on dit, l’accommoder). On accroche le tableau dans la salle à manger. Un bouquet de poils à côté d’un bouquet de fleurs. Il symbolise alors la paix du foyer, les joies simples, domestiques, le confort matériel. Eventuellement, le passage des saisons, l’automne, déclenchant un frisson de mélancolie. C’est la version « week-end à la campagne », odeurs de terre mouillée, cheminée-tarte aux pommes.

Ou bien la manière des peintres chinois, toute en frémissements. Apparition, disparition, traces dans la neige. On n’en verra que les moustaches, ou moins encore. Une ombre fugitive. Un bouquet de traits merveilleusement agencés. C’est la version « lièvre du Cheshire », d’après Alice au pays des merveilles. Il ne reste à la fin de sa disparition progressive qu’un sourire, puis le sillage de ce sourire dans l’air. Ce qui se donne à voir ici, c’est la méditation du peintre. L’ego suspendu, disponible, ouvert à la rencontre.

Sous forme de personnage il revient, chez Disney, courant dans tous les sens comme un fou, chronomètre en main. Première victime de l’utilitarisme fordien qui découpe la vie en autant de process qu’il faut accomplir de plus en plus vite. « bonjour, bonsoir, je suis en retard » s’écrie le malheureux. La petite fille, effarée, se demande si les adultes sont bien sérieux.

On peut aussi le mettre en scène, le raconter : à l’image de tout lièvre réel se superpose le souvenir du lièvre des fables, évidé de son animalité, de sa volonté propre, de sa vie, marionette à laquelle on peut prêter pensées humaines et sentiments. Un artefact. Mâchonnant son trèfle, il échange avec la tortue des propos de ventriloque. La Fontaine restitue ses mouvements, son allure, tout son être, avec beaucoup de délicatesse. Le sentiment d’étrangeté vient de la bande-son plaquée, comme par erreur, sur le mauvais film. Ainsi font les espèces dominantes.

Mais qu’en est-il du lièvre vivant, réel, qui se réchauffe au soleil de la fin de l’après-midi, sur les marches du perron? Sa lèvre retroussée, ses oreilles tendues, la peur affleurant sous la peau, les muscles prêts à bondir. Ce lièvre-là n’a rien d’allégorique, il ne représente que lui-même. Résister à la tentation d’en faire l’étendard de son espèce, un symbole, une victime de nos intrusions dans son espace nourricier.

Lui reconnaître un droit : celui de ne rien avoir à signifier.

Le soir, on le retrouve côté nord, batifolant dans la cour, puis il disparait dans la prairie. Ce mouvement relie les espaces, les mondes, le proche et le lointain, sa présence attire l’attention vers la cour où ses bonds se déploient comme une chorégraphie sur le plateau d’un théâtre, puis sa disparition dans les hautes herbes entraîne l’oeil du spectateur dans les profondeurs de la scène, vers les coulisses où sa silhouette a bientôt disparu. Il introduit l’action dans un paysage demeuré jusqu’alors pittoresque et passif, écrin de son jaillissement, territoire de ses appétits. Comment le perçoit-il? Son corps comprend tous les langages, déchiffre tous les signes et tous les dangers, voit toutes les ouvertures, il s’affole ou se fige. Mais il ne songe pas.

Il se passe tout de même quelque chose, dans la scène à décrire, puisque son irruption suffit à nous arrêter. Pour ne pas provoquer sa fuite, nous baissons la voix, figés derrière la vitre de la porte-fenêtre. Il nous voit, notre immobilité le rassure peu à peu. Son coeur doit ralentir, sa respiration s’apaiser. La nôtre aussi. Une émotion douce, rayonnante, attendrie, nous gagne. Il se pourrait que nos coeurs battent au même rythme. Il se pourrait que nous ressentions les traces de sa peur, dans nos corps. Emerveillés comme devant le visage d’un enfant. Remplis de gratitude. Heureux.

Puis le moteur du mental se rallume. La machine à questions. Que voit-il, lui, quand il nous voit? Son point de vue demeure inaccessible, irréductible, intraduisible. Autre à jamais. C’est cette altérité qui nous parle, en creux. Ou plutôt qui nous interroge. Quelle est notre place en ce monde, quelle relation voulons-nous avoir avec lui, avec cette lumière de fin d’après-midi, avec la tiédeur des pierres? Comment faisons-nous visage ensemble?

Visages


Un jour, le monde s’est peuplé de visages, et ces visages avaient beaucoup à dire.

Tout est visage : un corps, le son d’une voix, la démarche et l’allure d’un homme, la présence d’une femme, un paysage.

La vitesse est visage.

Le silence est visage.

Toute vie prend peu à peu la forme d’un visage.

Toute force à l’oeuvre acquiert, peu à peu, la puissance, la lisibilité d’un visage.

Le visage est rencontre, aspiration, conflit, fleuve de vie charriant ses glaçons, ses graviers, ses eaux dans des plaines accueillantes ou des pays rugueux.

Masque illuminé d’un sourire, ombre où scintille, retenue au coin de l’oeil, une larme. Il est résistance ou tendresse, ouverture ou paroi.

Visage de l’être aimé, aux joues pigmentées d’impatience, visage d’une rose, d’une rue tranquille à la fin de la journée, d’un marché animé.

Visages d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, visages d’animaux ou de foules à l’indifférence trompeuse, parcourue de mouvements, d’humeurs à déchiffrer; visages des villes et des pays traversés par le voyageur. Visage du clandestin. Dangers.

Visages transformés sans fin, forces cachées dans la lenteur, dans l’infinitésimal, rocs, falaises, mousses, rivages. Forêts, toundras. Tout est visage.

A nous d’apprendre à percevoir ce qui se joue dans cette forme, ce qui se crispe et ce qui change, d’apprendre à lui donner sa place, à modeler notre présence face à son irréductible altérité.

Car il se tient face à nous. Il vit de sa vie propre et ne nous attend pas.

Il en est parfois d’effrayants, dévorés de l’intérieur, et qui nous appellent.

D’autres qui s’excusent, qui voudraient se fondre dans la masse, et d’autres encore, si vieux qu’ils finissent par se confondre avec l’arête d’un rocher, avec un geste interrompu.

Ceux-là sont les plus beaux, ceux qui nous appellent, qui nous font grandir.

Mais qu’est-ce qu’un visage ?

Apprivoiser

Guérir


Qu’est-ce que guérir ? Et de quoi guérit-on au juste ?

Il y a tout juste vingt ans, j’ai failli mourir. L’assassin potentiel n’impressionne guère par sa taille :  de couleur sombre, le moustique « aedes aegypti », qui peut se reconnaître par les marques blanches bien visibles sur les pattes, ne mesure pas plus de 5 millimètres.  Originaire d’Afrique, on le trouve maintenant dans les régions tropicales à travers le monde. Il est connu comme le porteur de la fièvre jaune, du chikungunya, et, pour ce qui me concerne, de la fièvre dengue.

Arrivé depuis à peine quinze jours à Manille, métropole grouillante de vie, bruyante et colorée où ce cousin du moustique tigre pullule pendant la saison des pluies, je ne m’étais pas méfié lorsque les premiers symptômes se sont manifestés. Au bout de deux jours d’une fièvre intense et de vomissements dévastateurs, un transfert à l’hôpital s’imposa. Le diagnostic fut confirmé : c’était bien la dengue, un virus dont on peut mourir en deux jours par hémorragie interne. La perspective était ignoble. Je voyais mon corps se vider, perdant tout ce qui nous attache au sentiment de dignité humaine.  Les médecins m’annoncèrent qu’ils me feraient des prélèvements sanguins toutes les deux heures et, si le taux de plaquettes diminuait au-dessous de 80, ils devraient se résoudre à une transfusion. Le scandale du sang contaminé venait de secouer la France, et je n’étais pas vraiment rassuré à l’idée d’un sang étranger venant remplacer le mien, mais entre ce risque et celui de l’hémorragie interne, le choix était clair.

Après les dernières visites, ma chambre s’est transformée en une zone d’isolement sensoriel, émotionnel et clinique, dans lequel plus rien de ce qui nous rattache à la vie n’existait. La nuit s’étendait devant moi, non comme l’opposé du jour, mais comme un espace désert à traverser : des heures pures et vides, uniquement rythmées par l’entrée et la sortie des infirmières venant effectuer les prélèvements sanguins. Pour ne pas les inquiéter, j’avais refusé de prévenir mes parents restés en Europe, et j’ai donc guetté les résultats des examens, de deux heures en deux heures, seul dans un silence adouci par le ronronnement de la ventilation et le cliquetis des chariots dans le couloir éclairé d’une lumière verdâtre. Par moments, les portes battantes s’ouvraient, se refermaient. Le taux de plaquettes descendait, descendait. 110, 100, 90. Je voyais s’approcher le moment où il faudrait se résoudre à la perfusion. Et puis, vers quatre heures du matin, il a commencé à remonter. Si j’en avais eu la force, j’aurais embrassé l’infirmière porteuse de la bonne nouvelle, une Philippine discrète, professionnelle et chaleureuse, aux gestes incroyablement précis et rassurants. Au milieu de mon délire, son sourire tropical, sa petite voix flûtée, sa présence rayonnante dans sa blouse verte impeccable et sa coiffe d’un blanc immaculé, alliait la douceur fruitée d’une mangue avec la rigueur scientifique d’un électrocardiogramme.

Dans les jours qui suivirent, toute l’équipe médicale me dispensa des soins aussi compétents qu’empathiques, et cette gentillesse renforça encore mon amour pour ce pays et pour ses habitants. J’acceptai leur bienveillance avec une gratitude infinie. La convalescence fut longue et difficile. J’étais épuisé, incapable de soutenir mon attention plus de vingt minutes, mais heureux et soulagé d’avoir échappé à une fin répugnante. Les amis, les collègues défilaient dans ma chambre, qui devint rapidement une annexe du bureau. On riait beaucoup. Leur humour cocasse, délicat, jamais malveillant, détendait l’atmosphère. On élaborait aussi de nouvelles stratégies commerciales, qui m’aidaient à me projeter dans le futur proche et l’action. Cela participait aussi au processus de guérison. J… nous insufflait son inépuisable énergie sans faire part de ses inquiétudes. Tandis que mon corps se reconstruisait, nous reconfigurions l’avenir de l’entreprise et celui de toute la profession.

Et puis j’étais bien entouré. « Ate » L… prenait soin de moi, me nourrissait, veillait sur ma faiblesse avec l’attention d’une mère de substitution.  A travers elle, sa présence, ses silences bienveillants, ses remarques empreintes du bon sens populaire typique des provinces du Nord, se nouait un pacte profond entre moi et ce peuple accueillant, maltraité, sous-estimé par les autres comme par lui-même.  Au-delà même des Philippines, c’était toute l’Asie qui proposait ses secrets millénaires pour contribuer à ma guérison. Mais de quoi fallait-il guérir ? Peu à peu cheminait en moi le sentiment d’être longtemps passé à côté de quelque chose d’essentiel, et ce quelque chose, aujourd’hui, se présentait, mangue mûre, savoureuse, à cueillir et à déguster. La vie était là, d’une richesse incroyable. Elle prenait mille visages, et chacun de ces visages avait quelque chose à me dire.

Un proverbe asiatique énonce que « lorsque l’élève est prêt, l’enseignant apparait ».

Quelque temps plus tard, Renée V…, l’excellente ambassadrice de France aux Philippines, m’offrit un livre de David Servan-Schreiber qui venait de paraître en France. Sous le titre générique de « Guérir », il décrivait, en une dizaine de chapitres, des thérapies aussi variées que l’EMDR, aujourd’hui largement utilisé pour guérir des traumatismes, la cohérence cardiaque, la méditation en pleine conscience, et d’autres approches pour guérir de l’anxiété, du stress, voire de la dépression sans médicaments ni psychanalyse. Un long chapitre consacré à la Communication Non Violente me fut d’une grande utilité dans mes rapports avec les Philippins des diverses couches de la société.

Beaucoup de ces thérapies ou de ces approches reposaient sur le principe de la non-dualité entre le Soi et le monde. Le Talagog, langue des Philippines, avait pour cela un concept, « kapwa », imparfaitement traduit par le mot français « empathie ». D’une grande richesse sémantique, il incluait la notion de coresponsabilité agissante, au-delà du fait de « sentir avec l’autre ».   Peu à peu, je comprenais que ce sens de la responsabilité reposait sur la conscience physique, émotionnelle et morale de l’impact de nos actions sur les autres. C’était le ressenti du rugbyman dans la mêlée, l’attention du musicien accordant son instrument à celui des autres, la retenue au moment d’énoncer des paroles blessantes, un arrondi des gestes, une pudeur dans les regards, une perception si précise de la présence des autres que, même dans la foule la plus compacte, les Philippins se heurtaient rarement, comme si leurs corps étaient guidés par de puissants radars.

Ce dont il importait de guérir, c’était précisément de la séparation d’avec le monde, avec soi, avec les autres. Guérir, ce n’était pas fusionner avec le monde, mais apprendre à trouver moyen d’être, de penser, de sentir et d’agir en plein accord avec  le Soi déployé dans toute sa singularité musicale, quantique, à la fois onde et particule, écoute et résonance.  

Depuis quelques temps, mon cœur bat trop vite. Son rythme connaît des irrégularités préoccupantes, et je vais devoir retourner à l’hôpital en pensant avec gratitude au moustique, aux Philippins, à toutes celles et tous ceux qui m’ont généreusement dispensé leur enseignement. J’étudie les livre de Baptiste Morizot, d’Estelle Zhong Mengual et de Philippe Descola qui nous proposent d’établir un autre rapport aux espèces non humaines, plantes ou animaux.  Une sorte de kapwa occidentale, éclairée par la connaissance, enrichie par les relations nouées entre égaux, par l’acceptation de l’altérité, de sa valeur, animée par la recherche, en toute humilité, mais joyeusement, de notre juste place.

Aedes aegypti