Visages


Un jour, le monde s’est peuplé de visages, et ces visages avaient beaucoup à dire.

Tout est visage : un corps, le son d’une voix, la démarche et l’allure d’un homme, la présence d’une femme, un paysage.

La vitesse est visage.

Le silence est visage.

Toute vie prend peu à peu la forme d’un visage.

Toute force à l’oeuvre acquiert, peu à peu, la puissance, la lisibilité d’un visage.

Le visage est rencontre, aspiration, conflit, fleuve de vie charriant ses glaçons, ses graviers, ses eaux dans des plaines accueillantes ou des pays rugueux.

Masque illuminé d’un sourire, ombre où scintille, retenue au coin de l’oeil, une larme. Il est résistance ou tendresse, ouverture ou paroi.

Visage de l’être aimé, aux joues pigmentées d’impatience, visage d’une rose, d’une rue tranquille à la fin de la journée, d’un marché animé.

Visages d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, visages d’animaux ou de foules à l’indifférence trompeuse, parcourue de mouvements, d’humeurs à déchiffrer; visages des villes et des pays traversés par le voyageur. Visage du clandestin. Dangers.

Visages transformés sans fin, forces cachées dans la lenteur, dans l’infinitésimal, rocs, falaises, mousses, rivages. Forêts, toundras. Tout est visage.

A nous d’apprendre à percevoir ce qui se joue dans cette forme, ce qui se crispe et ce qui change, d’apprendre à lui donner sa place, à modeler notre présence face à son irréductible altérité.

Car il se tient face à nous. Il vit de sa vie propre et ne nous attend pas.

Il en est parfois d’effrayants, dévorés de l’intérieur, et qui nous appellent.

D’autres qui s’excusent, qui voudraient se fondre dans la masse, et d’autres encore, si vieux qu’ils finissent par se confondre avec l’arête d’un rocher, avec un geste interrompu.

Ceux-là sont les plus beaux, ceux qui nous appellent, qui nous font grandir.

Mais qu’est-ce qu’un visage ?

Apprivoiser

Ancrage élévation (guérir avec Matisse)


Double mouvement : faire corps avec la trame vivante, matérielle, du monde;

Aspirer à des états de vie, de perception, de vibration plus nobles et plus lumineux que l’existant, ne pas s’en contenter.

Si j’ai tellement recherché l’ancrage, c’est que le danger qui me guettait était de perdre tout contact avec le sol, le terreau, le terroir. Je me suis longtemps nourri de concepts et d’information pure, captivé par d’étincelantes constructions intellectuelles comme celles d’Edgar Morin, introducteur en France de la systémique et de la complexité.

Pour guérir de la séparation, j’ai d’abord recherché l’immersion dans le monde, le sentiment océanique. J’ai cessé de fumer pour retrouver l’immense richesse des sensations olfactives. J’ai fait transpirer mon corps, renforcé mon coeur, redressé mon dos pour mieux respirer. Nager fut un délice. Palmant parmi les poissons et les coraux des Philippines, j’ai connu la fluidité parfaite, appris à régler ma flottaison pour évoluer sans effort, au plus près des fonds sablonneux, sans abîmer d’un geste maladroit les trésors vivants qui m’entouraient. J’évitais de troubler la limpidité des eaux d’une palme un peu lourde ou, produisant des bulles en excès, d’effaroucher les poissons clowns et les rougets endémiques. La discipline exigée du plongeur, la coordination et la sobriété des mouvements, la conscience de soi et de son impact sur l’entourage immédiat ouvraient l’entrée du pays des merveilles.

Nouveau terrien, j’ai cherché dans l’action des sensations fortes, et je les ai trouvées.

Mais le besoin d’élévation demeure. Le besoin de finesse, de légèreté, de respiration dans la singularité assumée. Le désir de toucher de plus beaux visages, du bout des doigts.

Suivre des yeux, fasciné, le mouvement ascendant du pygargue, porté par les courants aériens plus haut que les nuages, vers la partie la plus lumineuse du ciel au-dessus des Alpes.

Ancrage, élévation. S’émerveiller du travail évolutif à l’oeuvre dans la transformation des plantes, sur des millions de générations, jusqu’à se hisser à la hauteur du désir de l’oiseau pollinisateur pour danser avec lui. Pétales, corolles, étamines, couleurs et formes affinent sans cesse ce langage d’un raffinement inouï que l’on peut apprécier dans l’humble véronique de perse ou le myosotis.

Vibrer avec l’élan de l’amoureux, transporté vers celle qui se laissera peut-être, ou non, convaincre de l’aimer à son tour, sur une scène de théâtre ou dans la vie. Pleurer lorsqu’elle le quitte et lorsqu’ils se retrouvent.

Cultiver le courage de rejeter la haine, la colère et toutes les passions tristes. Sculpter en soi l’espace de l’Autre.

Ancrage, élévation : ces deux élans se tressent en une spirale de vie, plus intense et plus belle.

Rechercher consciemment la beauté.

Aimer, avec Matisse, une version plus subtile de la présence au monde, allégée jusqu’à la couleur pure, en apparence immatérielle, dansante et joyeuse. Epouser cette joie, dans la ferveur et l’oubli de soi. Dans la reconnexion à soi. Se confronter à l’oeuvre rugueuse d’un Georg Baselitz, paroi verticale obligeant le regard à prendre son élan tel un skate face au mur de béton. Se laisser emporter, vers le haut, vers le vide, oser, lâcher prise.

S’élever, donc, mais vers quoi?

Question mal posée. Le pygargue épousant les courants ascendants ne cherche pas à se rapprocher du soleil. Il prend de la hauteur pour étendre son champ d’action. L’artisan, le musicien, le chirurgien qui passent une vie à perfectionner leur geste, l’actrice assouplissant sa voix, aiguisant son sens de l’observation pour mieux incarner ses personnages, l’humoriste améliorant son spectacle soir après soir : tous recherchent, et pratiquent, une forme d’élévation. C’est en eux le mouvement de la vie cherchant à donner le meilleur d’elle-même.

Seul avec Cézanne


Hier matin, presque par hasard, je me suis retrouvé seul face aux magnifiques Cézanne de la collection Morozov, exposée à la Fondation Louis Vuitton.

Epuisé par une longue séquence de travail et par une douloureuse fêlure au bras qui tarde à guérir, je m’étais octroyé ce moment de répit – par crainte aussi d’un nouveau confinement qui m’eût privé de voir cet ensemble extraordinaire avant qu’il ne reparte pour Moscou.

Me voici donc dans une salle dédiée aux paysages. Il n’y a pas grand monde, hormis deux parisiens blasés qui se plaignent d’une vue du Jas de bouffant, par Cézanne. Ils lui reprochent une certaine froideur, qu’ils attribuent à l’absence de personnages humains. Je ne peux m’empêcher de maudire intérieurement cette espèce humaine et son impérieux besoin d’envahir le moindre espace, jusqu’aux toiles de Cézanne, réservant mes imprécations pour la sous-espèce la plus stupide, la plus arrogante et la plus invasive, l’homo parisiensis, à laquelle j’ai le malheureux privilège d’appartenir. Que n’ai-je pris la précaution d’emporter mes boules quiès ! Elles m’eussent préservé de ces babillages irritants, même proférés à voix basse. J’en suis là de ces réflexions, lorsque mon œil est irrésistiblement attiré vers la toile suivante. Avant même de l’avoir véritablement vue, quelque chose en moi tressaille.

Je connais ce signal : il me prévient qu’une expérience toute particulière m’attend, et m’invite à me préparer en faisant le vide en moi pour l’accueillir dignement, avec tous les égards dus à quelque chose d’exceptionnel, qui me comblera bientôt d’une émotion rare, délicieuse, transformant tout mon être en une version de lui-même plus subtile, plus légère et joyeuse. Grâce à mon maître Proust, sensei occidental, je sais qu’il me sera donné, dans quelques instants, d’entrer en communication directe avec l’intention de l’artiste, de percevoir sa communion avec le motif, avec ce qui aura filtré de son travail, goutte à goutte, n’en conservant que l’essentiel. Et je sais aussi que cette émotion pure me reliera à la longue lignée de tous ses prédécesseurs, célébrant la beauté dans l’application de leurs gestes et dans l’affinement de leur perception, mais aussi dans les regards éduqués, de génération en génération, par tous les admirateurs qui ont su transmettre le goût, la capacité à recevoir, à s’émerveiller, jusqu’aux hommes et aux femmes qui ont rendu possible cette exposition et nous permettent aujourd’hui  d’entrer en résonnance avec l’une des plus belles expressions qui soient de la vie et de son mouvement.

D’un point de vue neurologique, je sais que mon œil a capté quelque chose, l’a transmis au cerveau, et que l’information, travaillée dans les replis de ma mémoire, s’est combinée avec d’anciennes émotions ravivées chaque fois qu’il m’a été donné de contempler certaines œuvres d‘art, d’entendre certaines musiques. D’un point de vue cognitif, me revient l’image de Bergotte, le petit pan de mur jaune, les pommes de terre mal digérées, je fais un pas en arrière pour laisser passer les parisiens blasés tout en savourant les images qui remontent à ma mémoire. Je sais ce qu’il faut faire, cela fait des décennies que je m’entraîne. Et j’ai tout mon temps. Je me sens stable émotionnellement, tandis que défilent en moi les images de ces livres d’art offerts par mes parents à cet âge où se forment nos capacités perceptives et notre imagination : Ver Meer, les peintres de Montparnasse, Modigliani, les primitifs Flamands. Grâce à cette éducation précoce, j’ai appris à distinguer les rapports de forme et de couleur justes, à scruter les détails, à suivre le pli d’une nappe se poursuivant en perspective oblique et sinueuse jusqu’au pied coudé d’un guéridon, remontant dans un coin le long d’un plinthe de bois sombre,  sur laquelle se détache hardiment la forme géométrique d’un pot de porcelaine tendu, par son bec, vers l’extérieur de la composition à laquelle le relient les couleurs des fruits et des branches, dans une harmonie d’orangés, de verts et de blancs cassés, le tout fusionnant pour créer une impression de calme désordre exhalant une odeur de poire mûrissante, de pommes sûres et de thé russe à la bergamote. Comment tout cela tient-il, sur cette nappe oblique semblant glisser vers le spectateur dans un mouvement que rien ne semble pouvoir arrêter, jusqu’à l’inévitable catastrophe ? Est-ce le bois de la table qui, par ses tonalités neutres et tactiles, nous rassure inconsciemment ? Ou l’agencement, parmi les replis de la nappe, des fruits et des objets, dont l’équilibre paraît s’établir indépendamment des lois de la pesanteur ? Ne serait-ce pas le guéridon dont on entrevoit juste le pied, tout en haut à droite, qui retient l’élan fou des choses emportées par le flux de la vie, tel un conducteur de char guidant ses chevaux au bout de rênes déployées en éventail, à la fois tendues et flottantes, marquées par les lignes rouges brodées de la nappe ? Et n’est-ce pas le visage grimaçant du conducteur de char que l’on aperçoit, entre les pieds du guéridon, dont il semble coiffé ? Folie ! Méfions-nous des natures mortes, elles sont grosses de tempêtes et Cézanne le savait, qui sut si bien marier les formes précises, rassurantes, de Chardin, avec la fureur de son siècle envahissant, non filtrée, la conscience du pauvre Van Gogh.

Mais cela, c’est ce qui m’attend à l’étage supérieur, dans une toute petite salle où je pourrai contempler, quasiment seul, deux des plus belles natures mortes jamais peintes par Cézanne.

Pour l’instant, donc, je retiens mon œil tenté de filer vers sa droite, prenant le temps d’éliminer tout ce qui ne relève pas en moi d’un immense sentiment de gratitude. J’accepte d’avance l’irrégularité des lignes et tout ce qui viendra bousculer en moi le besoin d’ordre et de paix, tandis que la douleur lancinante, revenue dans mon bras et dans mon poignet, me rappelle que les sensations de mon corps seront les premières à accueillir ce qui frémit, tout près, et à devoir le contenir.

Alors, je me tourne vers la Sainte Victoire – car c’est elle, bien sûr, qui m’attendait, majestueusement exposée sur son pan de mur, et je commence l’ascension de ses flancs, plan par plan, attiré par la résonance magnétique extraordinairement puissante qui s’amplifie, émanant à la fois de l’image vue dans son ensemble, et de chaque détail qui la renforce et la précise.

C’est tout d’abord un petit chemin de terre jaune, sec, vibrant, qui bientôt s’enfonce à l’ombre d’un arbre étonnant, au feuillage ramassé en une boule de forme inquiétante, comme le gardien d’un seuil que l’on franchirait à ses risques et périls.  La zone intermédiaire, où disparaît le sentier, alterne des verts et des jaunes brossés sans ménagement, espace que l’on imagine crissant de cigales. Une maison dans les mêmes couleurs, posée de travers en surplomb sur la gauche, signale la fin de la zone habitée par les humains. Juste dernière le bâtiment cerné de traits noirs commence la zone proprement minérale, architecturée d’à-plats gris et mauves. Plus de sentier. L’œil contourne une arête vive, repère un petit point vert signalant un passage possible et poursuit, de là, son ascension. S’il parvient au sommet de l’arête, à peu près aux deux tiers de la toile, il peut alors prendre son élan et, comme un randonneur renversant le cou en arrière pour tenter d’apercevoir le sommet, il peut prendre la mesure de ce qui jaillit à la verticale face à lui : la paroi monstrueuse, raide, sans compromis, du massif de la Sainte Baume, rattachant la chaîne pyrénéo-provençale à celle des Alpes occidentales en un surgissement tectonique déferlant à travers les âges, depuis le temps des dinosaures jusqu’à nous.

Et de cela, Cézanne, debout face à son chevalet, les yeux plissés sous son large chapeau de paille, est le témoin. Mais aussi le passeur, humble et magnifique. L’invisible humain dans la toile, c’est lui. Et grâce à lui, c’est nous.

Comme la montagne emprisonnant dans sa forme ramassée le chaos des forces telluriques, déchirant le ciel stupéfait dans lequel elle semble projeter des giclées de lave invisible, le tableau contient toute la folie de la vie, les hasards de l’évolution, le travail des millions d’années, l’impérieuse nécessité de stabiliser, même provisoirement, quelque chose que  l’on puisse nommer, et pour cela, pour l’infinie persévérance avec laquelle, pendant des décennies, il n’a cessé de reprendre son travail et de perfectionner son talent, tel un maître en arts martiaux japonais, pour sa capacité à nous transmettre cette lumière sans qu’elle nous brûle, à rendre perceptibles ces forces sans qu’elles nous déchirent, pour sa solitude consentie face au roc, pour ce chemin qu’il trace et nous propose, pour son infinie générosité, pour son acharnement, pour ce bonheur d’apprendre à voir et à sentir, offrons-lui en retour le présent de notre infinie gratitude.

Joyeux noël.

https://www.morozovcollection.com/index.php/cezanne-2/
Montagne Sainte Victoire (1896)
Acheté chez Vollard en 1907
Huile sur toile 78,5 x 98,5 cm
Musée de l’Hermitage

Retour sur un verdict (un visage de la France)


Le procès des attentats du 13 novembre a montré une chose : c’est que la justice, avant d’être un verdict, c’est à dire une décision prise par un juge, argumentée, de déclarer coupables ou innocents les accusés, repose avant tout sur un processus. Long, minutieux, celui-ci se doit d’être équitable, et surtout il doit non seulement suivre des règles, une procédure, mais les rendre visibles, intelligibles et, ce faisant, acceptables. En ce sens le juge ne se contente pas de dire le droit, il l’incarne. Or cela importe beaucoup. C’est même essentiel. Ce processus est à la fois transformatif et restauratif. La mise en scène publique de la fabrique du droit contribue à recoudre une société déchirée. Elle donne la parole aux victimes et, par son déroulement lent, implacable, exhaustif, elle contribue au processus de guérison émotionnelle.

Ainsi prend corps le « fluctuat nec mergitur », (elle flotte, mais ne coule pas) autour duquel s’est raccroché tout un pays dans les jours, les semaines qui ont suivi les terribles attentats du 13 novembre.

Selon la Züddeutsche Zeitung, « les dix mois qui précédèrent (le verdict) étaient presque plus importants. Cela fait des mois que la France tente de retracer l’un des crimes les plus poignants de son histoire récente. Le procès n’était pas seulement le traitement d’un crime, c’était une tentative de décrire toutes les conséquences qu’un tel crime entraîne ».

Selon The Telegraph, cité par Courrier international, « ce procès était une manière de réaffirmer l’importance de la dignité et de la justice face à une barbarie aveugle ».

Or, dans l’Archipel français décrit par Jérôme Fourquet, la montée des affirmations identitaires et la diversification des systèmes de valeurs conduit à une confrontation permanente qui a besoin d’un cadre pour s’exprimer. La justice et son processus lent, solennel, délibératif, offre un tel cadre. Elle construit la paix, qui n’est pas le consensus, mais l’arbitration et le traitement des conflits selon des règles acceptées par tous.

Dans le modèle de la Spirale dynamique élaboré par Clare Graves et ses successeurs don Beck et Christopher Cowan, cela correspond au niveau d’existence identifié selon le code « DQ Bleu ». C’est le niveau à partir duquel les individus et les sociétés comprennent la nécessité des lois et des processus, et acceptent de s’y soumettre. Sans cela, il n’y a pas moyen de faire société. Le visage d’un pays n’est plus qu’un assemblage instable, offert à toutes les violences.

L’enjeu n’est pas d’imposer, dans un pur rapport de forces, les valeurs et les intérêts d’une majorité aux minorités qui s’estiment dominées. Il s’agit de créer un espace commun dans lequel non seulement le droit peut être dit (coupable ou non coupable au regard de la loi), mais aussi, en réponse à des attentes plus contemporaines de la société, de guérir, collectivement.

Cela nécessite une précieuse combinaison de rigueur, de transparence et d’empathie.

Plutôt que de s’attacher à déconstruire indéfiniment ce qui lie entre eux les éléments forcément divers d’une société, il serait judicieux d’apprécier aussi ce qui fait lien, ce qui permet de se reconstruire et de trouver sa place dans le chatoyant tissu qu’est la France.

Image Elisabeth de Pourquery pour France Info

Métamorphoses du lièvre


Comment peindre un lièvre? Il y a la manière de Chardin, appliquée à restituer chacun des poils, distinctement, tout en faisant chatoyer la lumière sur les flancs palpitants de la bête : l’animal est passé à l’état de nature morte. On le posera sur une table de cuisine, à côté d’une gibecière et d’un pot en étain. Sa raison d’être est alors de valoriser la virtuosité du peintre ( et la prouesse du chasseur, avant celle de la cuisinière qui saura, comme on dit, l’accommoder). On accroche le tableau dans la salle à manger. Un bouquet de poils à côté d’un bouquet de fleurs. Il symbolise alors la paix du foyer, les joies simples, domestiques, le confort matériel. Eventuellement, le passage des saisons, l’automne, déclenchant un frisson de mélancolie. C’est la version « week-end à la campagne », odeurs de terre mouillée, cheminée-tarte aux pommes.

Ou bien la manière des peintres chinois, toute en frémissements. Apparition, disparition, traces dans la neige. On n’en verra que les moustaches, ou moins encore. Une ombre fugitive. Un bouquet de traits merveilleusement agencés. C’est la version « lièvre du Cheshire », d’après Alice au pays des merveilles. Il ne reste à la fin de sa disparition progressive qu’un sourire, puis le sillage de ce sourire dans l’air. Ce qui se donne à voir ici, c’est la méditation du peintre. L’ego suspendu, disponible, ouvert à la rencontre.

Sous forme de personnage il revient, chez Disney, courant dans tous les sens comme un fou, chronomètre en main. Première victime de l’utilitarisme fordien qui découpe la vie en autant de process qu’il faut accomplir de plus en plus vite. « bonjour, bonsoir, je suis en retard » s’écrie le malheureux. La petite fille, effarée, se demande si les adultes sont bien sérieux.

On peut aussi le mettre en scène, le raconter : à l’image de tout lièvre réel se superpose le souvenir du lièvre des fables, évidé de son animalité, de sa volonté propre, de sa vie, marionette à laquelle on peut prêter pensées humaines et sentiments. Un artefact. Mâchonnant son trèfle, il échange avec la tortue des propos de ventriloque. La Fontaine restitue ses mouvements, son allure, tout son être, avec beaucoup de délicatesse. Le sentiment d’étrangeté vient de la bande-son plaquée, comme par erreur, sur le mauvais film. Ainsi font les espèces dominantes.

Mais qu’en est-il du lièvre vivant, réel, qui se réchauffe au soleil de la fin de l’après-midi, sur les marches du perron? Sa lèvre retroussée, ses oreilles tendues, la peur affleurant sous la peau, les muscles prêts à bondir. Ce lièvre-là n’a rien d’allégorique, il ne représente que lui-même. Résister à la tentation d’en faire l’étendard de son espèce, un symbole, une victime de nos intrusions dans son espace nourricier.

Lui reconnaître un droit : celui de ne rien avoir à signifier.

Le soir, on le retrouve côté nord, batifolant dans la cour, puis il disparait dans la prairie. Ce mouvement relie les espaces, les mondes, le proche et le lointain, sa présence attire l’attention vers la cour où ses bonds se déploient comme une chorégraphie sur le plateau d’un théâtre, puis sa disparition dans les hautes herbes entraîne l’oeil du spectateur dans les profondeurs de la scène, vers les coulisses où sa silhouette a bientôt disparu. Il introduit l’action dans un paysage demeuré jusqu’alors pittoresque et passif, écrin de son jaillissement, territoire de ses appétits. Comment le perçoit-il? Son corps comprend tous les langages, déchiffre tous les signes et tous les dangers, voit toutes les ouvertures, il s’affole ou se fige. Mais il ne songe pas.

Il se passe tout de même quelque chose, dans la scène à décrire, puisque son irruption suffit à nous arrêter. Pour ne pas provoquer sa fuite, nous baissons la voix, figés derrière la vitre de la porte-fenêtre. Il nous voit, notre immobilité le rassure peu à peu. Son coeur doit ralentir, sa respiration s’apaiser. La nôtre aussi. Une émotion douce, rayonnante, attendrie, nous gagne. Il se pourrait que nos coeurs battent au même rythme. Il se pourrait que nous ressentions les traces de sa peur, dans nos corps. Emerveillés comme devant le visage d’un enfant. Remplis de gratitude. Heureux.

Puis le moteur du mental se rallume. La machine à questions. Que voit-il, lui, quand il nous voit? Son point de vue demeure inaccessible, irréductible, intraduisible. Autre à jamais. C’est cette altérité qui nous parle, en creux. Ou plutôt qui nous interroge. Quelle est notre place en ce monde, quelle relation voulons-nous avoir avec lui, avec cette lumière de fin d’après-midi, avec la tiédeur des pierres? Comment faisons-nous visage ensemble?

Guérir


Qu’est-ce que guérir ? Et de quoi guérit-on au juste ?

Il y a tout juste vingt ans, j’ai failli mourir. L’assassin potentiel n’impressionne guère par sa taille :  de couleur sombre, le moustique « aedes aegypti », qui peut se reconnaître par les marques blanches bien visibles sur les pattes, ne mesure pas plus de 5 millimètres.  Originaire d’Afrique, on le trouve maintenant dans les régions tropicales à travers le monde. Il est connu comme le porteur de la fièvre jaune, du chikungunya, et, pour ce qui me concerne, de la fièvre dengue.

Arrivé depuis à peine quinze jours à Manille, métropole grouillante de vie, bruyante et colorée où ce cousin du moustique tigre pullule pendant la saison des pluies, je ne m’étais pas méfié lorsque les premiers symptômes se sont manifestés. Au bout de deux jours d’une fièvre intense et de vomissements dévastateurs, un transfert à l’hôpital s’imposa. Le diagnostic fut confirmé : c’était bien la dengue, un virus dont on peut mourir en deux jours par hémorragie interne. La perspective était ignoble. Je voyais mon corps se vider, perdant tout ce qui nous attache au sentiment de dignité humaine.  Les médecins m’annoncèrent qu’ils me feraient des prélèvements sanguins toutes les deux heures et, si le taux de plaquettes diminuait au-dessous de 80, ils devraient se résoudre à une transfusion. Le scandale du sang contaminé venait de secouer la France, et je n’étais pas vraiment rassuré à l’idée d’un sang étranger venant remplacer le mien, mais entre ce risque et celui de l’hémorragie interne, le choix était clair.

Après les dernières visites, ma chambre s’est transformée en une zone d’isolement sensoriel, émotionnel et clinique, dans lequel plus rien de ce qui nous rattache à la vie n’existait. La nuit s’étendait devant moi, non comme l’opposé du jour, mais comme un espace désert à traverser : des heures pures et vides, uniquement rythmées par l’entrée et la sortie des infirmières venant effectuer les prélèvements sanguins. Pour ne pas les inquiéter, j’avais refusé de prévenir mes parents restés en Europe, et j’ai donc guetté les résultats des examens, de deux heures en deux heures, seul dans un silence adouci par le ronronnement de la ventilation et le cliquetis des chariots dans le couloir éclairé d’une lumière verdâtre. Par moments, les portes battantes s’ouvraient, se refermaient. Le taux de plaquettes descendait, descendait. 110, 100, 90. Je voyais s’approcher le moment où il faudrait se résoudre à la perfusion. Et puis, vers quatre heures du matin, il a commencé à remonter. Si j’en avais eu la force, j’aurais embrassé l’infirmière porteuse de la bonne nouvelle, une Philippine discrète, professionnelle et chaleureuse, aux gestes incroyablement précis et rassurants. Au milieu de mon délire, son sourire tropical, sa petite voix flûtée, sa présence rayonnante dans sa blouse verte impeccable et sa coiffe d’un blanc immaculé, alliait la douceur fruitée d’une mangue avec la rigueur scientifique d’un électrocardiogramme.

Dans les jours qui suivirent, toute l’équipe médicale me dispensa des soins aussi compétents qu’empathiques, et cette gentillesse renforça encore mon amour pour ce pays et pour ses habitants. J’acceptai leur bienveillance avec une gratitude infinie. La convalescence fut longue et difficile. J’étais épuisé, incapable de soutenir mon attention plus de vingt minutes, mais heureux et soulagé d’avoir échappé à une fin répugnante. Les amis, les collègues défilaient dans ma chambre, qui devint rapidement une annexe du bureau. On riait beaucoup. Leur humour cocasse, délicat, jamais malveillant, détendait l’atmosphère. On élaborait aussi de nouvelles stratégies commerciales, qui m’aidaient à me projeter dans le futur proche et l’action. Cela participait aussi au processus de guérison. J… nous insufflait son inépuisable énergie sans faire part de ses inquiétudes. Tandis que mon corps se reconstruisait, nous reconfigurions l’avenir de l’entreprise et celui de toute la profession.

Et puis j’étais bien entouré. « Ate » L… prenait soin de moi, me nourrissait, veillait sur ma faiblesse avec l’attention d’une mère de substitution.  A travers elle, sa présence, ses silences bienveillants, ses remarques empreintes du bon sens populaire typique des provinces du Nord, se nouait un pacte profond entre moi et ce peuple accueillant, maltraité, sous-estimé par les autres comme par lui-même.  Au-delà même des Philippines, c’était toute l’Asie qui proposait ses secrets millénaires pour contribuer à ma guérison. Mais de quoi fallait-il guérir ? Peu à peu cheminait en moi le sentiment d’être longtemps passé à côté de quelque chose d’essentiel, et ce quelque chose, aujourd’hui, se présentait, mangue mûre, savoureuse, à cueillir et à déguster. La vie était là, d’une richesse incroyable. Elle prenait mille visages, et chacun de ces visages avait quelque chose à me dire.

Un proverbe asiatique énonce que « lorsque l’élève est prêt, l’enseignant apparait ».

Quelque temps plus tard, Renée V…, l’excellente ambassadrice de France aux Philippines, m’offrit un livre de David Servan-Schreiber qui venait de paraître en France. Sous le titre générique de « Guérir », il décrivait, en une dizaine de chapitres, des thérapies aussi variées que l’EMDR, aujourd’hui largement utilisé pour guérir des traumatismes, la cohérence cardiaque, la méditation en pleine conscience, et d’autres approches pour guérir de l’anxiété, du stress, voire de la dépression sans médicaments ni psychanalyse. Un long chapitre consacré à la Communication Non Violente me fut d’une grande utilité dans mes rapports avec les Philippins des diverses couches de la société.

Beaucoup de ces thérapies ou de ces approches reposaient sur le principe de la non-dualité entre le Soi et le monde. Le Talagog, langue des Philippines, avait pour cela un concept, « kapwa », imparfaitement traduit par le mot français « empathie ». D’une grande richesse sémantique, il incluait la notion de coresponsabilité agissante, au-delà du fait de « sentir avec l’autre ».   Peu à peu, je comprenais que ce sens de la responsabilité reposait sur la conscience physique, émotionnelle et morale de l’impact de nos actions sur les autres. C’était le ressenti du rugbyman dans la mêlée, l’attention du musicien accordant son instrument à celui des autres, la retenue au moment d’énoncer des paroles blessantes, un arrondi des gestes, une pudeur dans les regards, une perception si précise de la présence des autres que, même dans la foule la plus compacte, les Philippins se heurtaient rarement, comme si leurs corps étaient guidés par de puissants radars.

Ce dont il importait de guérir, c’était précisément de la séparation d’avec le monde, avec soi, avec les autres. Guérir, ce n’était pas fusionner avec le monde, mais apprendre à trouver moyen d’être, de penser, de sentir et d’agir en plein accord avec  le Soi déployé dans toute sa singularité musicale, quantique, à la fois onde et particule, écoute et résonance.  

Depuis quelques temps, mon cœur bat trop vite. Son rythme connaît des irrégularités préoccupantes, et je vais devoir retourner à l’hôpital en pensant avec gratitude au moustique, aux Philippins, à toutes celles et tous ceux qui m’ont généreusement dispensé leur enseignement. J’étudie les livre de Baptiste Morizot, d’Estelle Zhong Mengual et de Philippe Descola qui nous proposent d’établir un autre rapport aux espèces non humaines, plantes ou animaux.  Une sorte de kapwa occidentale, éclairée par la connaissance, enrichie par les relations nouées entre égaux, par l’acceptation de l’altérité, de sa valeur, animée par la recherche, en toute humilité, mais joyeusement, de notre juste place.

Aedes aegypti

Aimer avec Matisse (1 sur 2)


  • Oh !
  • Oui, hein ?

La dame au pull rouge, que j’ai failli heurter dans un mouvement de surprise, me regarde avec empathie. Nous nous trouvons tous les deux au dernier étage de l’exposition « Morozov », à la Fondation Louis Vuitton, face à un petit tableau de Matisse qui sent fort son Cézanne. En pivotant légèrement sur la droite après avoir fini de contempler quelques toiles de jeunesse (Nature morte à la bouteille de Schiedam), je suis tombé sur celle-là, et n’ai pu retenir une exclamation émerveillée, qui a déclenché en retour l’amusement partageur de la visiteuse. Nous échangeons sur le fait de savoir si « Pot bleu et citron » désigne bien un pot de chambre (probablement, oui). Lien ici : https://www.alamyimages.fr/pot-bleu-et-citron-par-henri-matisse-1897-image62660831.html

« De Cézanne », écrit Judith Benhamou dans les Echos, « Matisse tire le goût des compositions déséquilibrées qui mettent le regard en suspension, des formes simplifiées, des fonds géométriques et des objets inanimés ». Mais il y a plus. Comme dans la Nature morte à la draperie de Cézanne (1897, évoquée dans le texte précédent), la touche est ici fortement chargée. Elle s’allégera plus tard, devenant plus fluide, mais le citron demeure ici palpable, on en devine l’odeur et l’amertume : Matisse ne s’est pas encore détaché de la dimension matérielle et sensorielle des objets qu’il nous donne à voir, à sentir, presque même à toucher. Il cherche encore à représenter quelque chose qui ne peut se révéler que dans la profondeur de la troisième dimension, à laquelle il renoncera plus tard.

Or, comme dans les natures mortes de Cézanne, et même dans celles de Chardin, quelque chose échappe à la reproduction réaliste des fruits, des cuillers de métal ou des céramiques, aussi parfaitement agencées soient-elles : un léger flou, sur le bord de la touche, évoque le glissement de toutes choses au moment même où il prétend les stabiliser. D’où le vertige, l’étonnement qui peuvent saisir le visiteur lorsqu’il perçoit, sans savoir la nommer, l’irruption du Temps dans le tableau.

Darwin, déjà, stupéfait devant le spectacle des plissements géologiques des Alpes, s’était demandé quelle force colossale avait pu produire ces monstrueuses déformations, avant de se rendre à l’évidence : le Temps, seul, les millions d’années de pression accumulée, avaient pu produire ce surgissement, projeter des fossiles de coquillages à des altitudes aussi prodigieuses et tordre la matière comme une pâte feuilletée.

Le Temps, qui travaille la matière, dispersant ici et là les indices de son passage comme autant de signaux faibles au cœur d’une masse énorme de données qu’il faudra filtrer, rassembler, interpréter afin de créer du sens. Depuis Proust et Bergson, nous savons que l’art est une tentative de représenter, plus que l’instant, les formes que prend cette rencontre entre la matière et la durée, leurs relations, et les émotions qu’elles suscitent en nous.

Loin de prétendre abstraire la quintessence d’une vie figée, sous la forme d’une illusion parfaite, Matisse donne à voir le processus de reconstitution du réel jusque dans ce qu’il peut avoir de plus laborieux. Les touches individualisées, séparées les unes des autres et non plus fondues comme dans la « belle peinture » classique, libèrent un flux d’émotions, de perceptions vibrantes qui nous excitent avec une stridence inaccoutumée. Les superpositions de couleurs complémentaires leur confèrent une vibration inquiétante, heureusement contenue par l’harmonie des formes. Zoomez sur les détails, agrandissez plusieurs fois l’image, et demandez-vous sur quelle sorte d’alien repose la cuiller, en équilibre instable, avec ses yeux rouges de mutant ?

Cette nature-là n’est pas morte. Elle est engagée dans un cycle de transformations qui finira mal. Voyez le citron qui se prépare à pourrir. On le pressent dans le dégradé des couleurs qui s’assombrissent, ternissent, virent au vert olive d’un côté, dans d’étranges orangés de l’autre.

  • Mais venez-voir celle-ci, elle n’est pas mal non plus, me propose la dame au pull rouge.

Et tandis que je m’éloigne avec soulagement vers un inoffensif « fruits et pot de café » aux belles harmonies de bleu clair, de vert et de rose, les aliens rentrent dans leur cachette, le citron feint de se fondre dans la nappe plissée, les touches de couleur se rangent sagement les unes à côté des autres, et les étincelles du Temps pétillent une dernière fois avant de s’éteindre en silence.

Matisse mûrit, bientôt sa peinture se tournera vers des questions nouvelles.

Courcival, les toits

The trainer with a red T-shirt


His name is Guna Sakeran. Several times, I have tried to join him to express my thankfulness and to let him know how he has changed my life, but he must have changed his email address, and several attempts to join him via facebook or LinkedIn remained unsuccessful.

The last time we spoke was in Singapore, more than 15 years ago.

And now, I have piqued your curiosity and several of you must be wondering: but who is this guy? Guna was not a guru, nor a philosopher, or a teacher, or a spiritual figure of influence or anything like that.

Guna was indeed a good speaker, particularly good at storytelling, and he was also a very spiritual person, although that was not his main job.
Guna was my gym trainer in Singapore, between 2000 and 2002. That was exactly 20 years ago, and the memory of his figure and of his voice are as vivid as if it had been yesterday.
He was neither very tall nor very large, indeed his figure was not particularly impressive, but he had a quality of presence, a bald head and an upright posture that captured attention. When he spoke, with his calm, assured voice, one would listen.

When I arrived in Singapore, I was suffering from back pain, and joining a gym and starting to exercise regularly seemed a good option for an expat who didn’t yet have much else to do, having only just started to build a new social circle.

At first, we agreed on a three-sessions per week program on Mondays, Wednesdays and Fridays, after work. Soon enough, I started arriving late at the gym, apologizing about those urgent mails that kept arriving until the last minute.

Guna was patient and polite, very professional. Thanks to him, I discovered muscles in my body I had never thought existed. Pain was a sign of progress, and I progressed a lot, especially during the first two months. My spine became straighter, the back pains disappeared (replaced by other, self-inflicted pains in the muscles, but these news pains came with a sense of pride and accomplishment), and some of the stress I was having at work could easily be channeled on the treadmill.
All of this because, week after week, Guna kept encouraging me with his firm and friendly voice, colored with a strong and warm tamul accent. « Go on, Misterrr Rrrobert », he would say with his rolling rs, « one morrre minute. keep yourr back strraight ». And my back would straighten up and get firmer, week after week.

But I kept coming late, sometimes even postponing sessions with an apology. So, one day, Guna, as I arrived tired from a particularly long day, suggested that I come to the gym in the morning rather than in the evening.

  • “Misterr Rrrobert”,  he rolled amiably, “why don’t you come to train before work, instead of after? You would have much morre enerrgy, and you could come on time and fully enjoy yourr session.”

The proposal made a lot of sense, but I hesitated.

  • That would mean coming in at 7.00 a.m.? You know, I am not really a morning person.
  • Well, Misterr Rrobert, why don’t you give it a try and see how it goes? I assurre you, you would make a lot of progrress.

Nobody had ever dignified my name with so many rolling rs before, and the idea of “progress” was tempting. So, I said yes.

The next Monday, I got up at 6.00 am, and was rewarded with a beautiful sunrise. The air was still fresh, and when I walked out of the building, I could hear the wonderful chirp of the varied species of  birds living in this green neighborhood, a bit remote from the city center. Guna greeted me with a warm, encouraging smile, and I started lifting heavier weight, as befitted the promise to “prrogrress”.   Since I had a bit of time before going to work, and with an appetite enhanced by the exercise, I made a stop at the “kopitiam”, a street café just close to my office on Killiney road, where I enjoyed their special café and toast with a local-made jam named “kaya” while watching passersby. I noticed a big black bird with a yellow beak and made a mental note to ask my colleagues for its name.

On Wednesday, the training also went fine, except that I ended up with terrible cramps in the legs, which made me walk like a cowboy on his way to a duel in the sun. The office receptionist, a strong woman with a heavy Chinese accent, asked if I had suffered an injury, and looked incredulous when I explained that I had just overdone it a bit at the gym.

On Friday, when I got up, a heavy tropical rain was falling. I tried to call a cab to go downtown, where my gym was situated, but it took a while until I found one available and I arrived fifteen minutes late. Guna, who was waiting for me at the desk, accepted my explanations and we managed to cram the same number of exercises in forty-five minutes instead of one hour.

Our initial conversations had been entertaining, but a bit impersonal: Guna was cautious to talk only about “safe” topics such as football, food or travel, and to stay away for religion, politics or anything controversial. As we got to know each other better, his great talent for storytelling unveiled, and he started explaining to me the local mores and even superstitions, which I greatly enjoyed. He would tell me, for instance, about a big mango tree in his neighborhood, bending under the weight of delicious-looking fruits nobody dared to pick.

  • Why is that, I asked? Do they belong to an angry neighbor?
  • Not at all, Misterr Rrobert. It is because this tree is the refugee for all the souls of the people who have been killed by the Japanese during the war.
  • Oh I see, yes of course that’s why nobody wants to picks them.

Through him, I started to see the deep history lying under the veil of modernity, in this city apparently dedicated to the frenzy of consumption and food. I had read the city’s history and knew about the mass murders committed by the Japanese, but hearing it through Guna’s stories made them much more personal and real. I had also visited the Peranakan museum, downtown, and read all the fascinating explanations about these families of combined Malay and Chinese origins which had created an original culture just before the second World War.

I did my best to arrive on time to our morning sessions, and realized that starting the day with a beautiful sunrise and the voice of the neighborhood birds was quite pleasant. But I couldn’t help arriving a bit late, every now and then. By then, I had learned that the black bird with a yellow beak was a Java Mynah, and there was also the Asian Koel, identified by tis constant “ku-uh” at dawn, the yellow-vented bulbul with a rolling, bubbly chirp, the black-naped oriole, and so many others.

Singapore is a small country if measured only by the surface of its territory, but, although densely built it is rich with a very diverse fauna and flora, a fantastic mix of flavorful cuisines, and, if you pay attention, a deep layer of family traditions and cultures. In fact, if you show a bit of respectful curiosity, people are all too happy to share with you their interests and their stories.

One morning, I braced myself and asked Guna which, of all the thousands of India deities, was his favorite god? The answer came instantly:

  • The one I revere the most is Lord Ganesh
  • Oh really? Why him in particular?
  • Because he is the protector of the family

And then Guna started telling me the story of this god who had stood in front of his mother’s house to protect it from invaders. When returning from a trip, his father didn’t recognize him, and decapitated him with his sword. Later, the father realized his mistake and went to the forest to look for his son’s head, but since he could not find it, he took and elephant’s head and placed it on his son’s neck instead.

I thanked him for the story, and even much more for sharing something so deeply personal. Clearly, he related to this god’s impersonation of family values, the sense of sacrifice and the fortitude it may require. His life was so aligned, full of dignity, and I felt deeply admiring for that. I told him the Catholics had “patron saints”, and among them, Saint Joseph came closest to his revered Lord Ganesh as the hard-working, reliable, unglamourous protector of the family. In a society that seemed to care so much for celebrity and material goods, it was reassuring to see there were people who placed deeper values at the center of their life. He could see that I was not only respectful, but eager to learn more about his core values and beliefs.

After that, we had many interesting discussions about any kind of topic. He even talked about politics, just lowering his voice a bit so other people training on the machines around us couldn’t hear. We grew up appreciating each other, and eventually became friends. I was not only grateful for the wonderfully entertaining stories, but also for the “prrogrress” in my body, which was indeed getting stronger, more flexible, and resistant. None of the strategies I had tried back in Europe to motivate myself to train regularly had worked. After a few months, I would either give up, or stop progressing. But now, thanks to his story-telling talent (and the relentless encouragements he kept providing with his friendly but authoritative and determined voice), I had accomplished what I thought impossible.

Yet I still arrived late, from time to time.

One day, though, I asked him where he lived. He told me he lived in Jurong, the westernmost part of the island-state. He had to change buses twice, which obliged him to wake up at 4.30 a.m. in order to be tat the gym short before 7.00 a.m.

I was shocked. Until then, for me, waking up as early as 4.30 a.m. had been something one would do two or three times a year to catch a plane or for some exceptional circumstance. But he was waking up so early, waiting in the dark for his buses and traveling more than an hour just to be able to greet me on time at the gym, day after day, week after week. For a moment, I had a vision of Guna waiting at the bus stop, his muscular body strapped in an impeccable red t-shirt. A working-class hero with a shaven head, large ears and an elephant’s trunk, coming out of the tropical forest to train lazy foreigners in an air-conditioned building.  The closest thing Western advertising imagery had to offer was the UPS delivery man in a brown uniform, a poorer version of the god of Reliability.

I felt so ashamed for the occasions when I had arrived late at the gym that I pumped iron like never before, if only to make him proud.

In the following weeks, whenever I was tempted to take my time or to go soft on the training, I visualized Guna, standing besides one of the machines at the gym, smiling in his own benevolent and serious way. We started having conversations about the sense of discipline. He told me how he gave some of his precious time on weekends as a voluntary football trainer for the tamil kids in his neighborhood, and how the parents failed to teach them the importance of education. When talking about these topics, he became bitter, blaming his community for lacking social ambition for their children. He was angry to see that the tamil had, in his words, “gone down the social ladder” while the Malays and Chinese had elevated their economic and social status in Singapore. But he wouldn’t think of blaming “the government” or any abstract entity for that. While deeply anchored in the tamil values, he was also completely sold to the protestant dream based on hard work, self-training and the sense of personal responsibility for one’s destiny. Somehow, the two value systems blended in him, driving him to succeed without ever ceasing to care for the others. He started reading books about personal finance, such as “Rich dad, poor dad”, and shared with me his entrepreneurial dreams. One of these ideas was to start his own brewery, and he spent the following weeks reading technical and business books. Then he gave up,  or moved on to something else.

A few weeks before I left Singapore for the Philippines, Guna invited me and a few of his foreign clients to his wedding. The ceremony, held in a brightly decorated temple encrusted between two high rises, was magnificent, joyful and deeply spiritual at the same time. A small brochure in three languages had been published so that we could follow the ceremony and understand everything that was happening. We greatly appreciated the delicate attention. At the end of the ceremony, after the brides had touched their parent’s feet to ask for their blessing, all the guests lined up to put a little bit of red-colored cream on their front, and we all felt equally blessed and grateful for being so graciously included. The dinner that followed was exquisite, and the moment when the whole party exploded in dancing was unforgettable. For a moment, I felt I had really been accepted to be part of something so large I couldn’t see its boundaries, something one could have called “Asia”, a continent, a set of customs and costumes, a combination of tastes, perfumes and sounds that took you and elevated you, that transformed you for a while into a different kind of person, or at least that offered you the freedom to become a better version of yourself. Of course, this was a dream,  and the next Monday I woke up in front of my usual Excel spreadsheet, designing communication strategies for American companies and writing press releases stuffed with meaningless quotes by vice-presidents delighted to buy their competitors or launch the 3.1 version of their software.

Soon after that, I moved to the Philippines and started yet another adaptation process. Whenever I visited Singapore in the following years, I made a point to call Guna and invite him for lunch in China square. Then I moved back to Europe, and lost track of him.

When social networks became widely available, I looked for him with various combinations of keywords, but his name never appeared. I had to accept the idea that we will never resume our conversations about football, religion, food or discipline. But whenever I feel like letting go of some difficult task, when the weight of life feels too heavy, the muscular man with a red t-shirt, large ears and an elephant’s trunk appears to me, and I can hear his firm voice whisper in my ears, the “rs” rolling like balls on a wet soccer field: “go on, mister Rrobert, one more time. You can make it”. And I get things done.

Discontinuité créative


Dernier article de la série sur le thème « continuité-discontinuité ».

Les consultants, coachs, formateurs et managers qui parlent de la résistance au changement m’agacent. Trop souvent, ils adoptent une approche culpabilisatrice. Plutôt que d’écouter les difficultés bien réelles des personnes confrontées à de nouvelles technologies, à de nouvelles formes d’organisation, à la rupture des liens de camaraderie noués avec des collègues ou des proches autant qu’à des environnements sécurisants, on leur reproche de s‘accrocher à des habitudes obsolètes. Pire : on en fait une affaire de compétences, d’aptitude, sans se demander une seconde si le changement proposé leur apporte des avantages bien réels, une innovation pertinente, une dépense justifiée d’énergie cognitive.

S’adapter coûte : en temps, en énergie, en deuils à faire.

Nul ne change pour le plaisir de changer. Selon le psychologue Frederick Hudson il faut qu’il y ait eu désenchantement, rupture avec l’ancien pour que l’aspiration à la nouveauté se manifeste.

Et ‘ailleurs, pourquoi faudrait-il choisir entre reliance et rupture ? Conformément au principe de conjonction cher à Edgar Morin, si l’on remplace le « ou » pas le « et », nous pourrions avoir le beurre ET l’argent du beurre, l’audace et le calcul, l’innovation et la fidélité aux traditions, l’amour ET la liberté.

La parole poétique, les approches narratives créent un espace où continuité et discontinuité cohabitent, à moins qu’elles ne viennent le creuser tour à tour d’une interrogation vitale : qu’est-ce qui se déploie dans le temps ? Qu’est-ce qui surgit dans la rupture ? Comment s’effectuent les transformations ? Reconfiguration graduelle de nos existences ou saut brutal ?

Dans l’Espérance en mouvement, Joanna Macy, inventrice du Travail Qui Relie, nous propose de commencer tout travail de changement par un ancrage en gratitude. Apprécier ce qui est là, et plus profondément encore, ce qui fait que nous sommes ici, tels que nous sommes. Percevoir et reconnaître en nous le lent, l’inexorable travail de l’Evolution qui continue.

Cette partie de la forêt qui, un jour, s’est mise à marcher.

Continuité, discontinuité : et si ces deux concepts exprimaient deux états possibles, un yin-yang de potentiels réunis par un souffle vital dans lequel tout se transforme ?

« En 1959, Miles Davis est lassé de l’ère du be-bop » écrit eventail.be. Le musicien cherche à se réinventer avec une musique plus libre, épurée, touchant à l’universel. « Je voulais élaguer les notes », expliquera t-il.  Il ralentit le tempo, simplifie les changements d’accords. Le 2 avril, il s’entoure de quelques-uns des meilleurs musiciens de son temps pour une séance d’enregistrement. Bill Evans au piano, John Coltrane au saxophone ténor, Julian Cannonball Adderley au saxophone Alto, Paul Chambers à la contrebasse et Jimmy Cobb à la batterie. « J’avais ajouté un autre type de son, venu de l’époque où, dans l’Arkansas, on rentrait de l’église en entendant de super-gospels. Ce type de feeling m’est revenu, je me suis souvenu du son de cette musique », cite éventail.be.

Pas de répétition : la fraîcheur doit jaillir, intacte, exprimer toute sa vigueur dès les premières notes.

Après l’introduction rubato par Gil Evans, doigts de loup sur les touches d’ivoire, la contrebasse introduit la ligne mélodique, tout en minimalisme et simplicité, soutenue par les cymbales feutrées de Jimmy Cobb et ponctuée par l’éclat des cuivres. Les notes ciselées, retenues, préparent l’éclosion de ce qui demande à naitre, émerge enfin comme un fauve d’entre les feuillages, et c’est So What. Neuf minutes qui changent l’histoire de la musique.

Young athletes pole vault seems to reach the sky

Réparer, guérir, transformer : l’art japonais du kintsugi


Continuité, discontinuité, changement : la civilisation japonaise a, plus que toute autre, exploré ce thème à travers les arts, la méditation, dans la vie quotidienne. Cette fascination s’exprime à la perfection dans le kintsugi, une technique artisanale qui consiste à réparer des porcelaines brisées en y insérant de la laque saupoudrée d’or ou d’argent.

Au départ, l’intention était de donner une seconde vie à des objets précieux, pour éviter de les mettre au rebut. Mais, au lieu de chercher à dissimuler les traces des fêlures au moyen d’une laque invisible, les artisans japonais eurent l’idée d’en faire un nouveau motif décoratif.

Sous l’influence du zen, qui voit dans tout accident l’expression de la vie, la réparation est ainsi peu à peu devenue l’occasion de raconter une histoire. Rendre visibles, et même valoriser en les magnifiant, les traces de la brisure initiale, confèrent à l’objet une empreinte émotionnelle supérieure à la beauté parfaite, mais froide, qu’il avait avant la cassure. Evocatrice de rivières cascadant, au printemps, dans les prairies encore enneigées, la poésie émanait désormais de la rupture, de l’afflux de vie qu’elle rendait possible, et non plus de la perfection formelle.

Renversant le stigmate attaché à la cassure pour créer quelque chose d’une plus grande valeur encore, de plus riche, de plus complexe et de plus complet, l’humble potier se faisait l’artisan d’une « glorieuse renaissance ».

Au fil du temps, la technique est devenue métaphore. Dans son livre « Kintusgi », l’auteure Bonnie Kemske cite Léonard Cohen : « il y a une fêlure, une fêlure en toute chose, et c‘est par cette fêlure que passe la lumière ». Au soir de sa vie, le vieux chanteur canadien rayonnait d’une sagesse et d’une empathie lumineuses, à travers l’épaisseur d’une existence que l’on savait marquée par de nombreuses trahisons, des pertes et des renaissances multiples. Sa voix d’or coulait à travers la matière solidifiée des épreuves, se frayant un chemin vers le cœur des spectateurs émus au plus profond d’eux-mêmes.

Réparer devient un acte thérapeutique, pour l’artisan lui-même : selon la restauratrice Yukiko Kuroda cité par Bonnie Kemske, « apprendre à réparer une céramique brisée m’a aidée à me réparer moi-même ».

Les parcours de vie que le coach est amené à rencontrer sont comme ces bols fêlés. Pertes de sens ou d’emploi, découragement : autant d’accidents, de ruptures que les clients désemparés lui confient, parfois avec difficulté, honteux de n’avoir pas réussi selon les critères de la société contemporaine attachant les échecs à la personne comme une étiquette indélébile.

Réparer les vivants, selon le titre du magnifique livre de Maïlys de Kerangal, devient alors la plus noble des tâches. Gardons-nous bien de proposer une « réparation transparente, à l’identique ». Il n’y a jamais de retour au statu quo ante.

L’or dont nous pouvons saupoudrer les blessures, c’est la capacité d’empathie. Sans elle, pas de véritable croissance humaine. Révéler, magnifier nos blessures, c’est s’ouvrir à l’autre, en lui permettant d’afficher en retour ses propres vulnérabilités. L’humilité, comme voie de transformation personnelle, tel est le message des artisans japonais empreints de la sagesse du zen.

Kintsugi, image Sébastien Marty

Pour une résilience joyeuse


Pour conclure ce premier cycle de l’année sur le thème de la continuité, j’aimerais poser une question qui m’a été inspirée par un échange sur les réseaux sociaux. L’échange portait initialement sur les réactions à un article de Christian Clot intitulé : « Abandonnons la résilience, place à l’adaptation ! » https://www.ladn.eu/entreprises-innovantes/nouvelles-gouvernances/stop-resilience-adaptation-christian-clot/?fbclid=IwAR07v1sQB6PA8ce66SsmtLl6O2T_TvSD2YcuzHQ_uKTIrXSWRxaD-CtDj54

J’ai lu l’article, bien que je n’aime pas beaucoup les points d’exclamation dans un titre. Cela me donne la désagréable sensation d’une injonction comminatoire, éveillant immédiatement mon envie d’y résister. Mais lisons tout de même. L’auteur y propose de dépasser le concept d’anti-fragilité développé par Nassim Nicholas Taïeb, Il explique ensuite le concept d’adaptance qu’il a créé (créer un concept permet de déposer un copyright et de se créer un petit bout de territoire).

Pourquoi pas. Je préfère pour ma part revenir à la notion de continuité évoquée dans les trois précédents articles de ce cycle, en écho au livre de Barbara Stiegler « il faut s’adapter ». Elle s’y moque assez gentiment de cette injonction, sous-tendue par l’idée que nous serions insuffisants, inadaptés, alors que ce n’est pas, selon elle, l’humain, mais les structures et les croyances de la société et des organisations qui sont inadaptées. Moquerie mise à part, l’enjeu est bel et bien de développer les capacités adaptatives des individus, non pas par obligation, mais pour leur redonner du pouvoir sur le réel.

Peut-on, dès lors, imaginer une résilience joyeuse ? Le mot n’est en soi pas très enthousiasmant. Il évoque la capacité à récupérer d’un traumatisme, individuel ou collectif. Le retour à l’équilibre antérieur n’est pas garanti : comme dans la marche, on fait un pas en avant, puis un nouvel équilibre s’instaure. Mais il peut subsister des douleurs, des vulnérabilités. Alors, la joie ?

C’est pourtant ce que propose Joanna Macy, figure emblématique de l’éco-psychologie. La méthode du Travail Qui Relie, qu’elle a mise au point au cours d’années de recherche et de pratique, commence par un ancrage dans la gratitude.

Avant d’affronter, sans détourner les yeux, les réalités et les menaces qui pèsent sur la continuité de la vie sur terre, les exercices qu’elle propose ont pour but de nous aider à augmenter notre résilience, dans la joie.

C’est la joie, profonde, sincère, qui nous donne le courage, la force et la détermination pour surmonter la peur et le découragement face à l’adversité.

“Lorsqu’on prend l’habitude de tenir un journal de gratitude”, écrit-elle dans l’Espérance en mouvement, “ on entraîne son esprit à remarquer plus facilement et plus souvent les aspects positifs dans notre vie. Ressentir la gratitude est une compétence qui s’apprend et qui s’entraîne par la pratique”.

J’aime cette idée que nous puissions, par une pratique régulière, développer consciemment notre sens de l’’observation pour renforcer notre résilience et nos capacités d’adaptation. Prendre le temps de se remémorer les bons moments de la journée écoulée nous relie à nos sources intérieures de bien-être. Penser aux personnes avec qui nous avons eu le plaisir d’échanger, qui prennent soin de nous et dont nous aimons prendre soin. Porter consciemment notre attention sur les souvenirs agréables et l’élan de vie qu’ils éveillent en nous.

N’y a t’il pas là de quoi se réjouir ?

L’année à pas de loup


L’année commence à pas de loup, dit cet ami lorsqu’on l’interroge sur sa « météo interne ». Il évoque son hésitation à s’engager trop rapidement dans l’action, son besoin de tâter la consistance de la neige avant d’y faire porter tout son poids.

En l’écoutant, me viennent à l’esprit les images d’un documentaire vu récemment. On y suivait Vincent Munier, photographe spécialisé dans les prises de vues d’animaux blancs, traquant dans la poudreuse non des traces de loups, mais d’oiseaux, de lièvres, ou d’un renard occasionnel.

Image : Vincent Munier

Il y a quelque chose de merveilleusement apaisant dans ces vastes paysages enneigés, silencieux, d’un blanc pur, doucement lumineux, où pointe parfois l’éclat d’une branche, l’arête d’un rocher. L’œil, autant que l’esprit, s’y perd et s’y repose. On se sent gagné par la calme intensité du photographe. Quel type de guetteur est-il, affûté, revivifié, tamisé dans la concentration extrême, enseveli jusqu’au cœur dans cet amas ouaté après avoir marché pendant des heures pour arriver jusqu’à la combe ?

Peut-on danser avec les loups ? Quelque chose en nous de très ancien demande à frémir avec le lièvre, à se blottir dans la tiédeur des tanières, à se laisser porter comme l’oiseau par les courants ascendants, jusqu’aux cimes.

Prendre le temps de savourer la présence à peine perceptible du vivant est un cadeau que l’on peut se faire, avant que ne s’ébranle le lourd convoi des jours et des semaines. Cela ne coûte rien, ne consomme rien, n’abîme pas la planète. C’est de l’appréciation pure. Et cela peut suffire à nous redonner le sens d’une continuité avec nous-mêmes, après une année de ruptures et d’épreuves.

Sortir du temps, pour se sentir vivre. Puiser dans ce contact avec la part la plus précieuse de notre expérience la force et la détermination nécessaires pour affronter, le moment venu, ce qui se présentera.

Résilience et continuité


Il est d’usage, début janvier, de faire un bilan de l’année écoulée avant de se projeter dans l’avenir en formulant des vœux, voire des résolutions. Le changement est à l’ordre du jour : désiré, et le plus souvent subi, sous forme d’une adaptation aux bouleversements en cours dans nos conditions d’existence. Faire le tri, se séparer de ce dont nous n’avons plus besoin : objets ou habitudes, vieilles croyances, relations devenues toxiques ou pesantes. Cela ne nous correspond plus, ce n’est plus nous. Faire de la place pour que puisse advenir le nouveau : rien de plus sain, naturellement.

Cette année, pourtant, tandis que les guirlandes clignotent encore sur les sapins, j’aimerais renverser l’ordre des priorités avec une question : qu’est-ce qui vous donne un sens de la continuité ?

On n’a jamais autant parlé de résilience que depuis le début de la pandémie. Définie comme une capacité à s’adapter à des bouleversements brusques, entraînant une rupture d’équilibre et des changements probablement définitifs, la résilience détrône l’efficience et la transformation au palmarès des valeurs. Il n’y a pas si longtemps, le mot d’ordre était encore de « faire plus avec moins », dans une sobriété plus ou moins consentie. Tout devait être comptabilisé, rationné, optimisé. Les personnes chargées de l’accueil dans de grandes organisations sociales, lorsqu’elles passaient trop de temps à écouter les publics, se voyaient accuser de faire de la « sur-qualité ». On a vu que cette politique menait au bord de la catastrophe lorsqu’elle s’appliquait à la réduction des lits d’hôpital et à la suppression des stocks de masques, au prétexte que le marché y pourvoirait en cas de nécessité.  Le marché n’a pas pourvu, sa main invisible est restée au fond de sa poche, et nous nous sommes retrouvé le bec dans l’eau, ou plutôt dans le virus.

Changer ? Pourquoi pas ? Mais pourquoi faudrait-il que ce changement prenne à tout prix la forme d’une rupture, d’un sacrifice ? N’y avait-il donc rien, dans nos attachements, dans ce qui nous donne un sentiment d’unité, qui méritât d’être emporté dans le « nouveau monde », vanté ou redouté ?

Si notre corps, notre cerveau, se transforme à chaque instant, il le fait à son rythme, à sa manière. De nouvelles connexions s‘établissent entre nos neurones, comme une sorte de mariage à l’essai. Puis, s’il y a affinité, l’essai se transforme, et la connexion chimique devient physique. Si l’on porte aujourd’hui ses vieux téléphones à la déchetterie, on aura pris soin, au préalable, de s’assurer qu’on a bien sauvegardé photos, contacts et souvenirs précieux.

Je repose ma question : qu’est-ce qui, dans notre vie, dans ce qui nous donne le sentiment d’exister, mérite d’être conservé ? Poser cette question consciemment, avec lucidité, nous donne du pouvoir sur nos existences.  Choisir, c’est exercer sa liberté. Alors, seulement, nous pourrons aussi décider de ce qui n’a plus lieu d’être, et nous en séparer. Non pas jeter, mais recycler : participer au mouvement de la vie.

La vague

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La boîte de chocolats


Tous les ans, à cette période de l’année, nous nous adressons des vœux : santé, relations, réussite, satisfactions personnelles et professionnelles. Et bien sûr, moi aussi, cette année comme les autres années, je vous souhaite tout cela et plus encore.

Cela, ce sont les chocolats. Et je vous souhaite qu’ils soient délicieux, qu’ils stimulent vos papilles et votre imagination. Et puis, il y a la boîte de chocolats. Décorée avec soin, la boîte est riche de promesses. Elle nous rappelle la personne qui nous a fait ce cadeau, éveille en nous gratitude et satisfaction. Peut-être aussi nous donne t’elle envie de faire, à notre tour, des cadeaux. Peut-être pouvons-nous aussi songer aux cadeaux que nous nous sommes faits à nous-mêmes, l’année écoulée, et ceux que nous pourrions nous faire en 2021.

Lorsque la boîte est vide, il reste toujours la possibilité de la remplir : cela s’appelle une intention.  De quels délicieux chocolats souhaitons-nous remplir cette nouvelle année, que ce soit pour nous-mêmes ou pour offrir aux autres et au monde ? De quelles saveurs mystérieuses ou familières allons-nous composer notre échantillon, en maîtres-chocolatiers imaginatifs et gourmands ? Et pour concrétiser ces intentions, quelle détermination, quels talents saurons-nous mobiliser ? Il est temps de vous révéler le secret de la boîte de chocolats : c’est une source inépuisable. Il nous appartient de la laisser se remplir, infiniment, de chaleur humaine, d’appréciation, de générosité. Si par moments, face aux difficultés, le courage ou la motivation vous manquent, rappelez-vous que nous avons toujours la possibilité de nous tourner vers la boîte de chocolats. Intentions, détermination, motivation sont autant d’ingrédients à partir desquels nous pouvons façonner les délicieux petits cubes enrobés dans leur papier brillant. Ces explosifs petits morceaux de joie n’attendent qu’une chose : être offerts, choisis, libérés de leur enveloppe, croqués et savourés. Libérez les chocolats !

Voeux Liwanag 2021

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La vie d’après, suite : l’inventaire


Célébrons et respectons les soignants

J’aime bien cette idée de célébrer les soignants par une grande manifestation collective lorsque ce sera possible, MAIS pour que ce ne soit pas une insulte à leur sacrifice, certaines conditions devront être remplies :


1. Une preuve d’humilité de nos gouvernants et autres experts sous forme de Retour d’EXpérience. Il ne s’agit pas de punir des individus mais de démonter entièrement, pièce par pièce, le “moteur décisionnel” clairement défectueux qui a amené les responsables à prendre de mauvaises décisions depuis 2012 (et pas seulement depuis janvier). Cette analyse impitoyable devra inclure le comportement du Président du Sénat et le Président de l’association des Maires de France et tous ceux qui menaçaient de hurler à la dictature en cas de report des élections municipales. Je préfère l’application du principe de responsabilité systémique (la chaîne d’actions et d’interactions) à celui, trop facile, du bouc émissaire

2. Une remise à plat de notre système de santé et de son financement. Là encore, les Français doivent être invités à cette réflexion collective dans un format responsabilisant tel que celui de la Convention Citoyenne pour le Climat. Puisque tout ne pourra pas être financé, les décisions devront être prises et assumées ensemble.

3. L’Agilité, basée sur la confiance et la responsabilisation, doit remplacer les procédures hiérarchiques descendantes qui contraignent aujourd’hui les soignants à passer plus de temps devant leurs ordinateurs qu’auprès de leurs patients. Dégager du temps pour le soin, l’écoute, implique d’alléger autre chose, ailleurs. Le micro-management infantilisant imposé par la Cour des comptes, seul véritable décisionnaire en matière de politique de santé, a des conséquences insupportables. Je n’oublierai jamais le stress de l’infirmière devant quitter précipitamment la chambre de ma mère en fin de vie pour aller, vite vite, remplir des formulaires. Et je ne supporte plus de coacher des médecins dégoûtés de leur métier par des contrôleurs CPAM suspicieux et malfaisants. Ce ne sont pas les personnes qu’il faut changer, c’est un modèle de prises de décisions descendant, hiérarchique, archaïque et mortifère. Alors, oui, si nous sommes capables de faire cela, je veux bien descendre les Champs Elysées en applaudissant, non pas quelques infirmières hissées symboliquement sur un bus pour les isoler de la foule, mais nous tous, qui aurons su reconfigurer en profondeur nos manières de penser, de décider, de de sentir et d’agir.

PS : j’apprends que 58 parlementaires de différentes sensibilités politiques lancent un appel invitant les Français à imaginer un « grand plan de transformation de notre société » à l’issue de la crise épidémique. Une consultation est ouverte à partir de samedi et pour une durée d’un mois, pour recueillir les propositions.http://www.lcp.fr/actualites/58-parlementaires-appellent-les-francais-construire-le-monde-dapres?fbclid=IwAR0RItAXULTXK3dCOJLz3iJi5CTqYB9nd4nni76Ah8vXlqSLlBzOvbfVkU8

Je partage également ici le commentaire d’Isabelle Delannoy appelant à remplir un grand questionnaire citoyen dans l’esprit des démarches proposées par Bruno  Latour

Il me semble important de réaliser avant d’y participer le questionnaire proposé par Bruno Latour pour se centrer sur ce que nous voulons voir apparaître et ce que nous voulons voir disparaître (il s’agit de deux initiatives différentes mais nul ne nous empêche de les relier !!) :

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas.

Question 2 :

Décrivez pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente

et en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente. (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 :

Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités.

Question 4 :

Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’ellesse développent/ reprennent ou même soient créées de toutes pièces ?

Question 5 :

Décrivez pourquoi cette activité vous apparaît positive et comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez et permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables. (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 :

Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité.

(Trouvez ensuite un moyen pour comparer votre description avec celle d’autres participants. La compilation puis la superposition des réponses devraient dessiner peu à peu un paysage composé de lignes de conflits, d’alliances, de controverses et d’oppositions.)

Lien vers l’article de Latour où il propose ce questionnaire : https://aoc.media/opinion/2020/03/29/imaginer-les-gestes-barrieres-contre-le-retour-a-la-production-davant-crise/

Et ceci : http://www.bruno-latour.fr/fr/node/851.html?fbclid=IwAR31YDa4ZWD2WKo4NACfaYOqFfjb4fr1IoNPffGlrekbHq9JakfhwNSVCn8

la vie d’après


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le temps suspendu

Au fur et à mesure que la fin du confinement s’éloigne, repoussée de semaine en semaine, et tandis que le gouvernement distille des messages destinés à nous faire comprendre qu’elle sera partielle, progressive, complexe, amère et surtout d’une lenteur exaspérante, la vie d’après se pare de toutes les qualités d’une Terre promise brillant de mille feux, là-bas, loin derrière la colline. Ca nous travaille comme un bourgeon. Comme une espèce d’adolescence collective. Nous nous prenons à rêver, coincés dans nos appartements, à tout ce que nous pourrons faire demain, lorsqu’il sera permis de se déplacer. Tout aura le goût de la nouveauté. Une fraîcheur inédite.

Ce sera comme une sorte de Nouvel An : on prendra des résolutions, on s’échangera des vœux, avec un brin de tristesse pour celles et ceux qui n’auront pas passé le cap. On sera devenus plus aimables, attentifs aux autres, heureux de les retrouver. C’est qu’ils nous auront manqué, les autres – les vrais autres, les autres acceptables, ceux dont on ne craint pas qu’ils nous contaminent avec leurs microbes au supermarché, leurs postillons malencontreusement déposés sur les poignées de porte et d’ascenseurs. On aura peut-être même, si nous les voyons, de la compassion pour les mineurs isolés, jeunes migrants échoués dans l’entre-deux de nos villes et de nos statuts. On aura peut-être envie de faire enfin la connaissance de ces voisins du dessous dont on entendait les applaudissements crépiter, à vingt heures, sur le mur d’en face. On organisera des apéros, des vrais, avec des verres qui s’entrechoquent et des olives qu’on saisira, tout de même, du bout d’une pique précautionneuse. On sera, surtout, pris d’une fureur exploratrice, d’une curiosité dévorante pour l’au-delà du quartier. A force d’arpenter toujours les mêmes rues, de devoir s’arrêter au carrefour, de se limiter au même côté du boulevard, nous brûlerons d’envie d’aller voir ce qui se passe là-bas, sur l’autre rive. La ville tout entière nous apparaîtra comme un immense terrain de jeux qu’on arpentera en Vélib pour le plus grand bonheur de nos muscles et de nos poumons. Il y aura du danger, des accidents, des pickpockets et des maladroits. Tout aura l’extraordinaire saveur de la liberté, la liberté chérie, confinée, empêchée, reconquise à force de patience et de sacrifices. Il y aura quelque chose d’explosif dans nos joies. On se prendra presque pour des héros, avant de se rappeler celles et ceux qui nous aurons permis d’arriver vivants de ce côté-ci du cauchemar. Les soignants, les caissières, les livreurs et peut être même les éboueurs auront droit à un flash de tendresse fugitive, avant de sombrer à nouveau dans l’oubli collectif.

A moins que la lenteur, la durée de l’épreuve ne nous ait transformés et changé nos priorités, nos valeurs.

Que ferons-nous de cette nouvelle jeunesse gratuite, inespérée ? De cette seconde chance offerte à titre exceptionnel ?

Lorsque nous sortirons enfin, les rues seront si propres et les oiseaux si tranquilles que nous aurons peut-être, émerveillés, surpris, décontenancés, l’idée de modifier nos habitudes et de les respecter.

Ce serait tellement fort si nous pouvions nous rappeler, juste avant d’ouvrir nos portes, d’ouvrir aussi nos cœurs.

La colère et les conseillers


On a le droit d’être en colère. Mais que faire de ce caillou râpeux, nauséeux, qui nous écorche l’intérieur de la bouche et les lèvres ? On voudrait crier, mais dans quelle direction ? Le vent souffle trop froid, trop fort dans les rues désertes. On pourrait profiter des quelques minutes où chacun se tient à sa fenêtre, au moment d’applaudir les soignants, juste avant vingt heures. Mais ce serait leur manquer de respect.

Revenant à pied du métro Plaisance, où ma sœur vient de me remettre (en se tenant à bonne distance) un paquet d’attestations conformes aux nouvelles directives (nos gouvernants se sont-ils demandé comment font ceux qui n’ont pas d’imprimantes ?), je médite sur le petit billet que j’ai décidé d’écrire ce matin. Sujet : la gratitude. Je voulais reprendre un exercice enseigné par Nicole de Chancey, notre professeure de coaching (Sa voix nous accompagnera).

Mais quelque chose ne sonne pas juste. Un arrière-goût d’amertume. Et de la tristesse. En ce moment-même, à quelques centaines de mètres, le service de pneumologie de l’hôpital Saint Joseph, qui a su prolonger la vie de ma mère suffisamment longtemps pour que nous puissions lui dire au revoir dans des conditions à peu près dignes, doit gérer la vague de patients en détresse respiratoire. Et cela me met en colère. Déjà, il y a deux ans, j’avais été témoin du désarroi et de l’épuisement de ces infirmières et des ces aides-soignantes empêchées de soigner correctement leurs patients par un système inhumain. La tension, déjà, crépitait sous les charlottes et sous les masques. Protestations, burn-out, suicides : rien n’y faisait, la machine à broyer resserrait sa main de fer, suivant les diktats de la Cour des Comptes.  La Tarification A l’Acte, expression de priorités purement budgétaires, avançait aveuglément, tel un Godzilla réglementaire détruisant tout sur son passage.

Il s’en fallait déjà de peu pour que le système craque. Et le peu s’est produit.

Colère. Profonde, ancienne, enracinée dans cet épisode et dans tout les signaux qu’on n’a pas écoutés depuis. Suivant les conseils du gouvernement et de son Conseil d’experts, j’ai fait prendre à mon père le risque de l’emmener voter, il y a tout juste quinze jours. Le lendemain, on annonçait le confinement généralisé. Comment notre système décisionnel a-t-il permis cela ?

Il serait trop facile de s’en prendre aux seuls gouvernants. Dans ce blog où la politique n’est pas bienvenue, je nomme : Gérard Larcher, Président du Sénat, François Baroin, Président de l’Association des Maires de France, qui se sont opposés au report des élections en menaçant de crier à la dictature si le Président suivait ce que lui soufflaient la prudence et le bon sens.

J’en veux à Marisol Touraine, ancienne Ministre de la Santé et à ses conseillers, dont Jérôme Salomon, qui ont pris collectivement la décision de ne plus stocker de masques protecteurs. Ils ont fait confiance au marché mondial, croyant qu’il serait possible de s’y approvisionner en cas de besoin. A moins qu’ils n’aient même pas envisagé qu’un tel besoin puisse se faire sentir dans l’urgence. Dans les deux cas : colère face à tant d’imprévoyance et d’irresponsabilité.

Tous ces responsables, et bien d’autres, auront à rendre des comptes le moment venu. Mais ce qui m’intéresse encore plus que leur sort et que leurs fautes individuelles, c’est l’enchaînement des causes, les raisonnements tordus, l’emboîtement des biais cognitifs cumulés, la dérive des priorités que nous avons, tous, collectivement, toléré.

Nos élites sont le résultat d’une certaine éducation. Elles incarnent des valeurs obsolètes, un mode de prises de décision en tour d’ivoire, une hiérarchie descendante qu’il faut examiner sans complaisance. La colère sans apprentissage ne débouche sur rien d’utile. S’il faut un exutoire à la colère légitime de tout un peuple, alors qu’elle ne s’exerce pas sur les pantins, mais sur les ficelles, et sur ceux qui les tirent. Ces ficelles, ce sont nos illusions, et ceux qui les tirent, ce sont nos valeurs, nos abdications, notre insouciance, nos préférences mal placées. Lynchons-nous nous-mêmes !

Ou bien réfléchissons. Prenons le temps de décortiquer, lentement, minutieusement, scrupuleusement, nos illusions collectives, notre respect pour la hiérarchie, pour les rangs, les grades, notre refus de la complexité, notre soif de consommation, de prestige, de confort. Pourquoi sommes-nous de si mauvais conseillers pour nous-mêmes ? Si quelque chose doit changer, après l’épidémie, que ce soient nos modes de pensée, nos impatiences, notre irresponsabilité. Transformons l’énergie de la colère en détermination à reconfigurer tout ce qui doit l’être. La colère n’est qu’un état émotionnel, un carburant que l’on met dans son moteur pour le faire avancer. Dans quelle direction ?

Sur l’excellence décisionelle, et les précautions à prendre pour éviter de prendre des décisions aux conséquences catastrophiques, lire l’excellent ouvrage d’Olivier Zara : l’Excellence décisionnelle, sur son blog Axiopole Excellence décisionnelle.

Un dimanche à Venise


Si vous vivez en ville en ce moment, vous aurez certainement besoin d’entendre quelque chose comme ceci pour préserver votre santé mentale : Mésange charbonnière

Ou bien celui-ci : Chants d’oiseaux

Régalez-vous, c’est gratuit, offert par la nature. ce n’est pas que les oiseaux avaient disparu des villes, mais leur chant était couvert par le bruit des voitures.

Mais si vous voulez faire plus que les entendre, et vous entraîner à les reconnaître, c’est ici, par exemple la mésange charbonnière  (tulip-tulip-tulip):encore des oiseaux

A ne pas confondre avec la mésange bleue, « toujours vie et décidée ». Sa voix est très aigue, acidulée, un peu aigrelette selon le commentateur :   « c’est un peu comme un petit éclat de rire suraigu » mésange bleue

Et pour s’exercer à en reconnaître jusqu’à 25 espèces, c’est ici : 25 chants d’oiseaux

La nature reprend ses droits, partout, dans les villes abandonnées par les touristes. On aurait aperçu des dauphins nageant dans le grand canal, à  Venise, Dauphins à Venisetandis que les parisiens redécouvrent émerveillés le chant des oiseaux. J’ai décidé d’apprendre à les reconnaître, un par un : Courrier international des dauphins à Venise

Et le petit chêne incongru qui pousse au milieu des fleurs, sur le balcon de ma mère. Que fait-il là ? Chêne au balcon

Je conclus ce moment Turquoise par une nouvelle citation des Furtifs, d’Alain Damasio, poursuite du fragment partagé hier : « Un anthropologue aurait certainement su montrer que ces pratiques, à la fois énergétiques, sociales et spirituelles, tramaient en profondeur, à la manière d’un batik. (…) Je connaissais très peu de communautés où les liens étaient aussi délicatement tissés entre les gens, où l’on sentait une attention mutuelle, une attention ourlée et constante, j’allais dire féminine. Et encore moins de communautés où ces liens humains semblaient se prolonger hors du social, en rhizome à nos pieds ou à la façon de branches qui auraient poussé au bout de nos doigts, tendues vers … Vers quoi ? Les animaux et les plantes, la terre retournée, le fleuve ? Plus loin ? Vers le cosmos ? Ça sortait en tout cas du seulement-humain, de trop-humain, de l’hominite aigüe qui nous attaque les os et les sinus, nous rend si pincés, si étroits. »

Si ce vocabulaire, ou ce qu’il évoque, vous paraît ésotérique, ce n’est pas grave. Entraînez-vous déjà à reconnaitre le chant des oiseaux.

Le clavier bien parfumé


Samedi 21 mars. Nous sommes le premier jour du printemps et j’ai le nez qui coule. En temps normal, cette information n’aurait aucun intérêt, mais lorsque vous demeurez confiné avec une personne de 89 ans, le soupçon s’installe. On peut vivre avec ce qui nous menace, mais devenir soi-même un danger pour les êtres aimés, c’est cela, le plus difficile.

Pour l’instant, je m’en tiens à mon principe de vivre « ici et maintenant », sans projections sur l’avenir même le plus proche, tout en redoublant de précautions. Aussi contraignants soient-ils, les gestes-barrière, lorsqu’ils sont motivés par l’intention de protéger, deviennent des gestes d’amour.

Passer l’éponge imprégnée de désinfectant sur toutes les surfaces que l’on touche, boutons et poignées de porte inclus, devient une habitude, un réflexe. Il faut penser à tout, puis l’on n’y pense plus : on fait. Les gestes aussi vivent des cycles : ils passent par différents statuts, de notre conscience, en tant qu’éléments d’un protocole sanitaire, à notre mode de vie, dans lequel ils finissent par se fondre, invisibles, évidents, quasi naturels. Vivre en pleine conscience est une manière d’agrandir l’espace. Les Japonais l’ont bien compris, qui transforment leur intérieur en un temple ordonné, apaisé, spiritualisé, de la vie quotidienne. Leur capacité d’absorbtion en fait des champions de la résilience.

Ça doit être plus difficile pour mes étudiants, dont la majorité se retrouve aujourd’hui confinée dans des appartements trop petits pour une famille avec enfants. Nous avions déjà vécu l’expérience du cours virtuel au moment de la grève des transports, en décembre. A l’époque, j’avais adapté mon cours au format numérique, ouvrant plus d’espace aux discussions interactives. Cette fois j’ai décidé d’exploiter à fond les possibilités du virtuel en les faisant travailler en sous-groupes, ce qui permet de leur donner beaucoup plus largement la parole.  Du coup, ils participent micros ouverts, et l’on entend ce qui se passe dans leur environnement : cris des bébés, disputes, bruits de casseroles pénètrent soudain l’espace pédagogique transformé en une sorte de village où l’on s’interpellerait, de balcon en balcon, dans une mise en scène qui laisserait deviner les intérieurs. La bienveillance aidant, nous accueillons avec sérénité cette irruption de l’intimité dans la sphère publique. Les étudiants s’interrompent le temps que le petit frère ou la petite sœur cesse de crier, puis reprennent leur proposition de message sur la communication de crise. On entend des sourires. Ceux qui participaient moins, les plus timides, trouvent le courage de s’exprimer avec le chat, et j’apprends à les repérer quand leur prénom s’affiche. Après les avoir identifiés par leurs visages et leur gestuelle, j’apprends à les connaître différemment, par leurs écrits spontanés, leurs contributions aux exercices que je peux suivre en direct. C’est une expérience pédagogique inédite, qui rétablit une certaine forme d’équité entre les élèves.

Pour finir sur une note d’humour : revenant des courses, hier, je sors de ma poche les quelques pièces de monnaie rendues par le marchand de journaux et je décide d’y passer un coup de spray désinfectant. Puis, dans mon élan, j’en projette aussi sur le clavier de mon ordinateur. Maintenant il sent la lavande.

nettoyant lunettes
Ne pas confondre : à droite, c’est pour les lunettes ou le clavier, à gauche pour les mains 🙂