Archives de Catégorie: Intelligence collective

Quand revient la lumière


La Terre est notre territoire. Notre famille, c’est le vivant. Les aimer, c’est s’aimer soi-même.

Ce matin, à la campagne, réveillé par les cris des corbeaux, j’ai reçu ce magnifique message que j’aimerais partager avec vous. Il vient d’une amie avec qui nous avions parlé du climat, du risque d’effondrement de la civilisation humaine etc. C’est une très belle réponse au sentiment d’angoisse qui monte (ou à la politique de l’autruche de certains). En ce jour où nous méditons sur les disparus de nos lignées familiales et sur les liens d’amour, ce message nous remet dans le courant de la vie :

« Suite à notre discussion au téléphone et aux différents articles sur le climat et les actualités
J’ai eu cette réfléxion que j’ai mis du temps à formuler
Elle me paraît essentielle
Peut etre Ca te parlera
Peut être pourrons nous en discuter

Le résultat de l’état de la terre et ce que nous en faisons, il n’est pas un état lié à ces 50 dernières années, il est le résultat d’une évolution.
L’évolution de l’homme.
Si on regarde en arrière, l’industrialisation et le développement du capitalisme sont les conséquences de conquêtes. Rien que la conquête des Indes et des Amériques où l’Occident va dominer par la violence les peuples qu’il considère comme sauvages, ou encore le principe de domination de la Nature par l’homme qui plus tard donnera l’agriculture.
Il n y a pas ici à juger de notre évolution, Elle n’est ni Bien ni mal, Elle est.
Le judéo-christianisme a apporté beaucoup de transformations et jusqu’il y a peu inscrites dans notre inconscient collectif occidental.
La notion de faute de culpabilité de Bon de mauvais, la position de soumission infantile face à un dieu Pere Tout puissant, l’homme qui remet sa puissance au Pere(Freud parle de ca il me semble).
Aujourdhui cette impuissance et cette culpabilité face au Monde sont un aveu de désamour et de séparation Pour l’homme.
On se sent impuissant à faire car on se croit séparé de la terre, séparé du Monde et des autres et coupable. (Commentaire de Robert : la méditation en pleine conscience permet justement de remédier à ce sentiment de séparation d’avec nos propres ressentis, avec les autres, avec les espèces vivantes et avec le monde)
Le Monde est ce qu’il est et nous avons bien du mal à le regarder en face. Inconfort.
Car c’est un Miroir tendu de ce que nous sommes : nous traitons la terre et les autres comme nous nous traitons nous-mêmes.
Pourquoi lutter ?pourquoi se mettre en colere ou se débattre ?
Ça ne changera rien la terre le Monde seront Toujours le reflet de la manière dont nous nous traitons.
On aura beau chercher des coupables, accuser le voisin ou se culpabiliser, tant qu’on ne prend pas conscience que nous nous traitons mal nous meme comme on traite le monde, sans Amour, rien ne sera contagieux.
Nous n’avons jamais été séparés ni de Dieu ni de la terre
On veut se le faire croire
On a toujours voulu croire qu’on etait des êtres impuissants
On a oublié, perdu le contact avec notre propre puissance, à travers le processus de notre évolution.
En 2018 émerge une prise de conscience de cette Non-séparation. Elle se traduit souvent, dans un premier temps, par une angoisse, une forme de sidération qui nous paralyse. On sait bien qu’on ne peut plus revenir en arrière, faire comme si on ne savait pas. Mais la tâche nous paraît immense, insurmontable, et nos forces trop petites pour relever ce défi. Le risque, à ce stade, c’est le désespoir, la tentation de s’abandonner à des conduites d’évitement. Puisqu’on va dans le mur, fumons un gros joint en regardant Netflix. Ce sentiment d’impuissance est une illusion que nous pouvons dissiper. Nous sommes travaillés par le sentiment de la nécessité urgente, non pas de sauver la Terre (Elle ést le résultat de millions d’années d’évolution) mais d’ouvrir notre conscience sur cette Non-séparation et de nous aimer nous mêmes afin que nous puissions aimer l’Autre, Le Monde, le vivant dans toutes ses manifestations.
Si on zappe cette première étape tout se cassera la gueule et ca sera vain.
Vouloir aller se battre ou sauver qui que ce soit si on n’apprend pas à ouvrir sa conscience, à s’aimer et etre conscient de son pouvoir de créer, de decreer,du divin en nous
Rien n’est séparé
Il n’y a pas la vie terrestre d’un côté et la spiritualité de l’autre
La spiritualité n’est pas un loisir pour moi
C’est la vie
Et etre congruent selon moi c’est vivre chaque minute en prenant conscience de sa Non séparation, de l’amour qui est partout dans Tout.
Ét a notre échelle à nous, rien que le savoir et en le vivant on peut aider les autres à le réaliser et à répandre cette energie d’amour et ainsi de suite comme un magnifique virus ».
Fin du message reçu.
J’ajoute : c’est précisément que ce nous nous efforçons de faire dans le cadre du parcours #AlterCoop avec Christine Marsan et aussi ce que faitStéphane Riot (voir ses publications récentes) et tant d’autres, chacun dans son coin et, de plus en plus, en constellation.

Le changement dont il est question est tout à la fois économique, sociétal, culturel et spirituel mais avant tout émotionnel. Il engage toutes les dimensions de l’être. Le mental seul ne possède pas le pouvoir de traction nécessaire pour accomplir la transformation de nos croyances et de nos modes de vie. Pire : l’approche mentale suscite incrédulités, résistance, indifférence, quand l’amour et l’empathie aplanissent au contraire ces obstacles. Notre culture rationnelle se méfie de l’émotion car elle est souvent employée par les démagogues. Mais le violon n’est pas responsable de la mauvaise musique. A nous d’apprendre à en tirer des sons harmonieux. L’Hymne à la joie de Beethoven n’a pas été composé pour nous faire aimer l’Europe libérale et bureaucratiques mais la joie de vivre et la fraternité.
Je vous souhaite un bon premier novembre dans l’Amour de soi, des autres et du vivant.

Publicités

L’apprentissage yin yang


Altercoop, Module 1, Jour 1 du parcours « Pédagogie de l’Altérité et de la Coopération » créé par Christine Marsan et toute une équipe de contributeurs. Un appren-tissage de l’intelligence collective et de ses aspérités.

Assis tranquille, en éveil, dans le cercle où la parole commence à circuler. Chacun se présente, évoque ses attentes. Taches de couleur, mouvements saisis du coin de l’œil. Des personnalités se révèlent, déjà, en partie. Timbres de voix, débit, silences. D’autres, en creux, suscitent la curiosité. L’esprit construit déjà ses premières hypothèses. Une chemise rose, un t-shirt blanc, chaussures et chaussettes. Paroles. Claires ou confuses. La petite dame frisée avec ses lunettes. Le jeune barbu à l’autre bout de la salle.  Un accent toulousain.

Toute la journée, je demeure attentif aux flux et reflux de la conscience, comme un rocher tout à tour couvert et découvert par les vagues. Tourné vers les autres, absorbant, puis vers l’espace intime, pour transformer ce qui vient d’être entendu, perçu, en expérience et en connaissance.

C’est un double processus émotionnel et cognitif, alternant entre les polarités yin et yang de l’être.

Yin : j’écoute, j’observe et je perçois.

Yang : je participe aux exercices, je m’exprime, je danse.

Yin : je me nourris de ces idées, de ces sensations, j’aiguise ma curiosité.

Yang : la montée d’énergie, l’enthousiasme et la détermination naissante, au fur et à mesure que s’affirme le projet de contribuer à instaurer une culture de la Coopération. Les intervenants ne nous en cachent pas les difficultés. Michel Vallée, Isabelle Montané décrivent les mécanismes et les représentations mentales d’où surgit la violence. Le frère Auberger raconte avec beaucoup de simplicité la réalité des rapports au sein d’une communauté monacale, lorsqu’il faut côtoyer jour après jour des personnalités rugueuses, que l’on n’a pas choisies. Il nous explique la liberté que l’on peut trouver dans l’obéissance. La salle frémit : le mot n’a pas bonne réputation. Mais à quoi s’agit-il d’obéir ? A des hommes, à des valeurs, à ce qui nous parle au fond du Vivant ? Début de réponse en fi d’après-midi.

Yin : Pablo Servigne (vidéo Pablo Servigne AlterCoop: https://www.facebook.com/AlterCoop/videos/282651468937009/UzpfSTMwNzc1MjE4NjMwMjIwMzo0MTU5OTQ4NzIxNDQ2MDA/) résume en quarante cinq minutes les fruits de dix années de recherche sur la Coopération dans toutes les sphères du Vivant : que ce soit parmi les plantes, les animaux ou dans les sociétés humaines. La Coopération, nous révèle ce biologiste humble et passionné, c’est l’autre loi de la jungle, celle dont Darwin n’a rien dit, mais qu’a longuement étudié Pierre Kropotkine. Son travail est tellement sérieux, tellement profond, qu’il répond à toutes les objections que pourrait former un esprit habitué à vivre dans un univers social où la Compétition est érigée en principe majeur.

Yang : je m’affirme et je trouve ma place dans le groupe, tandis que l’appétit de savoir se transforme en impulsion d’agir.

Avec de plus en plus d’agilité, je passe de l’un à l’autre, le cognitif et l’émotionnel tressés comme dans la double hélice de l’ADN.

Durant ces trois jours, mon esprit n’a cessé de se tourner alternativement vers les intervenants, passionnants, puis vers la résonance de leurs paroles en moi, et vers le groupe, dont je percevais de plus en plus nettement les réactions, l’impression que faisaient sur chacun les présentations et les ateliers. A la fois observateur et participant, je remarquais combien s’affinait ma perception, toujours plus attentive.

Alternant stimulations cognitives, émotionnelles et même physiques avec la biodanza, le programme très riche, méticuleusement préparé, nourrissait un incroyable flux de pensées et de sensations que je notais sous forme de phrases ou de dessins.

J’insiste aujourd’hui sur la nature multiforme de cet apprentissage, d’autant que je m’y intéressais aussi en tant que coach, formateur et facilitateur.

D’une part, j’éprouvais un grand plaisir à mettre en pratique beaucoup de ce que j’avais appris jusque-là en matière d’intelligence collective et de développement personnel (communication non-violente, écoute active, présence selon la théorie U d’Otto Scharmer), d’autre part j’étais en appétit de nouvelles connaissances.

Je pensais fréquemment à ma mère, décédée quelques jours auparavant. Combien elle aurait été heureuse de me savoir si bien entouré, nourri des dialogues avec le franciscain frère Auberger ou avec Pablo Servigne, de la biodanza animée par Marianne Waquier, des conversations, des expériences partagées. Tous les moments joyeux, les amitiés naissantes.

Le soir du deuxième jour, un des participants souligne combien il a apprécié la cohérence de l’expérience et de l’enseignement.

Pour ma part, au cours de ces deux jours j’ai formé la décision de participer activement à la construction d’une culture de la Coopération. J’ai pleinement conscience que cela nécessitera de ma part, de notre part à tous, l’acquisition délibérée, persistante, courageuse, de nouvelles compétences humaines et sociales dans un effort équivalent à celui qui avait permis l’avènement et le déploiement de la démocratie en France au cours du XIXème siècle.

Comme pour la démocratie, je mesure bien ce que cette acquisition de compétences et de devoirs prendra des décennies. C’est un choix indispensable si nous voulons préserver la possibilité d’une vie humaine sur cette planète : il nous faut changer dès maintenant de logiciel, comme l’écrivait Michel Camdessus dans son livre « le monde en 2050 ».

Pour d’autres retours d’expérience sur ce parcours :

Sentipensants

https://sentipensants.org/2018/04/27/journal-vivant-altercoop-une-education-au-vivant-au-seuil-dune-culture-de-la-cooperation/

 

Le programme du module 4 : https://www.facebook.com/events/1748876741867393/

Mahdi parle sur SoundCloud de son parcours de la compétition vers la coopération : https://soundcloud.com/gabriellemiaeka/mahdi-et-son-passage-du-monde-de-la-competition-a-la-cooperation

Article de Christine Marsan dans le blog AlterCoop : https://www.altercoop.org/blog/la-cooperation-fait-revisiter-notre-rapport-a-l-amour

Intelligence collective et responsabilité


En matière d’intelligence collective, deux éthiques s’opposent alors qu’elles devraient se combiner.

L’éthique de coopération, plus populaire, met l’accent sur une recherche du consensus à tout prix, l’acceptation de l’Autre et de sa différence, le refus de tout ce qui ressemble à de l’autorité. Le risque est alors de laisser se développer des comportements qui finissent par vampiriser toute l’énergie du groupe et le vider de sa substance.

Qui n’a pas connu ces réunions interminables où l’endurance de quelques-uns leur permettait d’obtenir, à l’usure, une décision qui n’enthousiasmait réellement personne ? Ces débats où d’habiles manipulateurs réussissaient à prendre en otage l’ordre du jour, imposant les sujets qui leur tenaient à cœur au détriment de l’intérêt général ? Qui n’a pas ressenti d’impatience en écoutant tel ou tel intervenant confondant travail de groupe et thérapie collective ?

Si le cadre n’est pas posé, compris et respecté de tous, le destin de ces groupes est d’exploser, ou de connaître la mort lente. A l’arrivée : désillusion, ressentiment, regret du temps perdu que l’on aurait pu consacrer à d’autres activités.

C’est ici que la seconde éthique entre en jeu. Il s’agit de l’éthique de responsabilité.

Le mot n’a pas bonne réputation dans les milieux collaboratifs. On le soupçonne de justifier un certain élitisme, à moins qu’il ne s’agisse de la responsabilité des autres : entreprises, organisations, leaders … La responsabilité fonctionne alors comme une limite opposée à leur pouvoir présumé malfaisant. Mais pour soi, non, pas question de s’interroger : puisqu’on est animés de bonnes intentions, ne se range t’on pas automatiquement du bon côté de la Force ? Et du coup, nos comportements ne sont-ils ils pas toujours impeccables ?

Miroir, oh mon beau miroir systémique, ne suis-je pas le plus collaboratif, le plus empathique, le plus chaleureux des êtres ? Ne suis-je pas doué d’une patience à toute épreuve, d’une infinie compréhension pour les minorités, jusqu’à remettre en cause l’issue d’un vote pour ne pas faire de peine à tel ou tel malheureux arrivé juste un peu en retard ?

Rugueuse, la responsabilité contraint à se positionner en faveur du groupe et de sa raison d’être, quitte à s’opposer avec fermeté aux comportements déviants.

Comment les groupes qui survivent à ces écueils gèrent-ils les comportements centrés sur l’ego plutôt que sur la contribution à la réussite collective ? Comment résistent-ils aux tentatives de prise de pouvoir, plus ou moins déguisées ? A l’inertie de ceux qui se laissent porter par la vague, sympathiques-élastiques sans rebond ni flamme ?

En faisant appel à l’éthique de responsabilité. C’est-à-dire, avant tout, en posant et en faisant respecter les limites comportementales qui contiennent la violence et la colère, toujours présentes sous la surface des rapports interpersonnels.

Responsabilité du participant : je m’implique, je prends position, j’interpelle s’il le faut celles ou ceux qui n’agissent pas dans un sens constructif. Je les invite à revenir dans le groupe, à percevoir sa dynamique. J’exprime mes propres besoins sans agressivité mais sans passivité : ni paillasson ni hérisson, ni polisson – à l’unisson. Je cherche et je propose des solutions, je canalise mes émotions, je me recentre et j’agis, déjà, par ma seule présence.

Responsabilité du facilitateur : formé aux techniques de l’animation, de la communication non-violente, il/elle s’investit dans la prévention des dérapages, et renvoie au groupe sa propre responsabilité, collective, somme des responsabilités individuelles. Il possède toute la légitimité nécessaire pour fixer le cadre, ou du moins pour le faire respecter. Si nécessaire, il rappelle à chacun la raison d’être du groupe. Il est facilitateur de convergence, non de compromis tièdes.

Alors, la limite devient un mur porteur, galvanisant l’énergie du groupe, qu’elle concentre plus qu’elle ne lui fait obstacle.

Les groupes qui parviennent à ce niveau de maturité relationnelle atteignent un niveau d’efficacité surprenante. Ils sont capables d’audace, innovent, transforment leurs rêves en réalité tangible, et font l’expérience d’une satisfaction rare : ils découvrent leur infini pouvoir d’agir.

Chaos dans la cuisine (suite et fin)


Un bébé dans une maison change la polarité magnétique, le sens du courant, les phases de la lune peut-être. Autour de lui tout se réorganise.

Les rythmes, en tout cas, l’ordre des priorités, la structure des conversations.

Tout rajeunit, tout change, emporté dans le tourbillon. Il y a deux ans, je tentais de lire la Méthode d’Edgar Morin, ici même, au calme. L’image des soleils naissants qu’il évoque me revient en mémoire : l’ordre et le chaos s’engendrent l’un l’autre, l’instabilité précède l’émergence de nouvelles formes de vie. Les familles sont une autre sorte de chaos, en perpétuelle transformation. Une collection de vieux albums photo retrouvée par hasard nous raconte la même histoire de générations qui passent, de vacances et de pique-niques. Les visages apparaissent et disparaissent sur les photos.

Une famille s’organise autour de ses éléments les plus vulnérables, c’est un trait que nous partageons avec tous les mammifères. En fait c’est une loi de la vie. Une très belle loi. Touchante. Admirable. Et rassurante aussi.

On s’activait, le nez dans les casseroles, et soudain tous se précipitent à la fenêtre en poussant des cris d’excitation : les deux hérons sont revenus.

On n’en voyait plus qu’un, l’été dernier, puis il s’était fait rare. On craignait sa disparition. S’ils sont là, c’est qu’ils trouvent de quoi se nourrir, malgré les prédictions alarmantes sur la mort programmée des grenouilles. Tous ces animaux que l’on ne voit plus : lapins, renards, mésanges, même les abeilles et les guêpes se font rares. La campagne devient un désert silencieux, peuplée de nos seuls cris, par intermittence.

Mais les hérons sont revenus ! Merveille des merveilles ! Rien n’est plus beau que de les voir prendre leur envol, tournoyer au-dessus des douves et du pigeonnier, décrire de larges cercles dans les airs avant de revenir se poser au bord de l’eau.

Soudain, la splendide asymétrie des bâtiments forme un décor qui semble organisé pour valoriser leur majestueuse évolution.

L’été se donne en spectacle, avec ses opulents nuages, ses lumières changeantes, ses figurants de toutes espèces et nous, les humains, persuadés d’y jouer de grands rôles.

C’est comment déjà, le rire du héron ?

 

Pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes (Suite Otto Scharmer)


27 juillet 2017, Hossegor

A ses disciples éplorés qui lui demandaient vers quel nouveau maître se tourner après sa disparition, le Bouddha mourant répondit simplement « Il n’y a pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes ».

Personnes, lieux, croyances : lorsque tous les repères s’en vont, ou sont fragilisés, la question du « refuge », ou de l’ancrage, se pose avec acuité.

Dans son livre « Théorie U », Otto Scharmer évoque l’incident dramatique de sa jeunesse où, face aux flammes dévorant la ferme où sa famille vivait depuis des générations, il sentit se dissoudre tout ce qui jusque-là lui avait donné un sentiment de sécurité et d’identité.

Moment terrible, mais qui n’est qu’un point de départ.

L’objet du livre, c’est ce qui se passe ensuite : le sentiment d’être comme aspiré vers le futur, et la résolution d’y consacrer le reste de sa vie. J’avais beaucoup entendu parler de la Théorie U, sans soupçonner la richesse et la profondeur de la réflexion qui a mené à son élaboration.

Les Américains ont cette expression : « vous devriez vous intéresser à l’avenir, car c’est là que vous allez passer le reste de votre vie ». Tout l’intérêt de l’ouvrage d’Otto Scharmer est de dépasser l’injonction pour proposer une méthode accessible, fruit de longues recherches et de nombreuses interviews. Pour paraphraser la quatrième de couverture, « La théorie U invite les acteurs du changement à adopter une nouvelle forme de leadership. (Scharmer) renouvelle les approches collaboratives (…) afin d’amener une conscience approfondie des situations et des enjeux permettant aux équipes de diriger à partir du futur émergent ».

Pour les Français, imprégnés d’une culture respectueuse du passé et de ses enseignements, cette orientation vers le futur ne va pas de soi. Fiers de notre héritage culturel et politique et des lieux dans lesquels s’incarne notre histoire, nous percevons l’avenir comme une promesse incertaine, un songe creux, voire une menace. Plutôt que de mépriser cette résistance comme une forme d’obscurantisme, il serait plus efficace de s’attacher à en comprendre les racines.  Si nous développons de fortes résistances, c’est que pour nous, bien souvent, changer, c’est trahir.

Un chercheur américain a su comprendre et traiter avec respect cet attachement au passé. E.T Hall, dans la Danse de la vie, explique longuement la différence entre les cultures du Vieux et du Nouveau monde dans leur relation au Temps. Ce merveilleux livre m’a permis de me sentir plus à l’aise avec ma triple orientation : ancré dans le présent, grâce à la méditation et à l’action, riche d’une connexion affectueuse avec le passé, en même temps que fasciné par le futur et fermement décidé à en être un contributeur actif. Paradoxalement, pour encourager des Européens à s’engager dans une démarche tournée vers l’avenir, la meilleure approche consistera à leur rappeler les grands innovateurs du passé, les Léonard de Vinci, Pasteur, et autres Blériot.

Mais le refuge ? « La terreur aussi est mondialisée », écrit dans Le Monde Lara Marlowe, correspondante à paris de l’Irish Times, avant de poursuivre : « chaque fois on espère que c’est le dernier attentat, tout en sachant qu’il y en aura sans doute d’autres ».

Les attentats de janvier et de novembre 2015, puis celui de Nice, mais aussi les changements dans notre environnement et, pour ma génération, la disparition progressive de celle qui nous a précédés, obligent à se poser la question : qu’est-ce qui tient ? Qu’est-ce qui donne sens à notre existence, lorsque tout se défait ?

Chacun se bricole une réponse : relations, réussites, valeurs, principes, richesses ou compétences. Dans la tempête, on se raccroche à ces canots de sauvetage. La Nostalgie d’un ordre ancien plus rassurant nous fait miroiter ses marchandises de contrebande.

Mais Charmer nous invite à prendre une décision plus radicale. Pour passer par ce qu’il nomme le chas de l’aiguille, l’étroit passage vers un nouveau monde, il n’y a d’autre option que d’abandonner ses repères et de faire le saut en avant.

C’est un choix personnel, autant que collectif. En tant que coach et formateur, spécialisé dans l’accompagnement de groupes et d’organisations, je me dois, par souci d’exemplarité, de faire moi-même l’expérience du lâcher prise auquel je les invite.

Face au groupe, le coach est un miroir. Il n’indique pas la direction à prendre, mais leur envoie ce message positif : « je crois en vous, en votre capacité à créer ce à quoi vous aspirez, et que vous craignez aussi, et je vous reconnais le droit de craindre et de désirer en même temps ce qui n’a pas encore de forme ». C’est donc notre responsabilité la plus noble, un vertige dans lequel nous devons plonger les premiers si nous voulons que les autres suivent. Il n’y a pas d’autre refuge : ni dans la théorie, ni dans l’expérience passée. Pour faire advenir ce qui n’existe pas encore, il faut créer un espace neuf, ouvert, avec un cœur disponible.

A ceux qui doutent, ou qui trouvent trop difficile de renoncer à un certain confort, je proposerai de vivre et de travailler avec des enfants et des jeunes. Rien de tel pour se réconcilier avec le futur. Car une chose est certaine : c’est bien là qu’ils passeront la plus grande partie de leur existence. Lara Marlowe, citant une jeune bénévole qui faisait du volontariat à la COP21, lui demandait si ce n’était pas trop dur d’atteindre l’âge adulte dans un monde tétanisé par le djihadisme et le changement climatique. « Non », répondit la jeune bénévole avec un grand sourire. « Je veux changer le monde ».

Dès lors, le choix de l’optimisme ou du pessimisme n ’est plus une question de croyance, mais de responsabilité envers ces nouvelles générations. Si nous les aimons suffisamment, nous pourrons puiser dans cet amour le courage nécessaire pour lâcher prise et faire le pas en avant.

La Stratégie du Thé par Olivier Zara


La Stratégie du Thé, d’Olivier Zara, présente une approche aussi solide qu’astucieuse pour dépasser les limites du modèle pyramidal traditionnel, encore dominant dans la plupart des entreprises en France, sans pour autant tomber dans le dogmatisme trop souvent constaté chez les tenants des nouvelles approches managériales, telles que l’entreprise libérée ou l’holacratie.

Pour employer une expression à la mode, Olivier Zara remet l’église et la mairie au centre du village, de part et d’autre de la place du marché, c’est à dire qu’il intègre ces deux approches dans un concept de « management paradoxal » qui doit beaucoup à Edgar Morin et à la systémique. Ce qui est agréable, c’est qu’il le fait avec une bonne dose d’humour et de pragmatisme, et surtout avec un grand sens de la pédagogie.

Plutôt que de vouloir imposer une clé supposée ouvrir toutes les serrures, il distingue trois types de situations, correspondant à trois niveaux de difficulté : simples, compliquées, et complexes, appelant chacune des modes de prise de décision et de management distincts. Le fil conducteur de l’ouvrage est d’ailleurs la recherche d’une excellence décisionnelle qui met l’accent sur ce qu’il appelle la « performance amont », par opposition à la « performance aval » uniquement centrée sur l’exécution.

Contrairement aux adeptes de l’entreprise libérée, Olivier Zara n’invite pas à supprimer les couches managériales intermédiaires, mais propose de les connecter à de nouvelles sources de légitimité face à ce qu’il identifie comme les quatre grandes catégories de « pages blanches » : des situations complexes, pour lesquelles il n’existe aucune voie tracée d’avance.

S’adressant aux managers de proximité aussi bien qu’aux chefs de projets et aux dirigeants, la Stratégie du Thé enrichit le corpus d’ouvrages de management et de stratégie digitale d’une réflexion subtile autant que pragmatique. Très accessible, le livre nécessite cependant une lecture linéaire, en suivant l’ordre des chapitres. Quitte à y revenir ensuite pour revoir et approfondir tel ou tel passage.

La Stratégie du Thé s’inscrit dans la continuité des précédents ouvrages d’Olivier Zara sur l’intelligence collective et le mangement digital, qu’il synthétise et prolonge. Il offre des clés pour mobiliser l’agilité, faciliter l’innovation et susciter l’engagement dans un environnement volatile, incertain, complexe et ambigu (VICA).

C’est à mon sens l’un des ouvrages les plus pertinents et les plus utiles que l’on puisse lire à ce jour sur le sujet, et sur l’excellence décisionnelle.

Ceux qui ont eu le privilège de participer à l’une de ses formations sur la technique de réflexion collective « Synergy4 » peuvent attester de son efficacité.  Un questionnaire préparatoire permet de générer rapidement un nombre impressionnant d’interrogations qui nourrissent à leur tour une réflexion sans aucune complaisance.  Aucun angle mort ne subsiste après un pareil traitement. L’intuition collective qui se dégage au fur et à mesure des tours de table successifs encourage la prise de décisions fortes, innovantes et pertinentes. Il ne reste plus ensuite qu’à relire la Stratégie du thé, qui livre un mode d’emploi bien ficelé pour rendre irrésistibles les innovations proposées.

A commander ici : http://www.blog.axiopole.info/2016/10/27/strategie-du-the/

Intelligence collective et butinage (deuxième partie)


Résumé de la première partie : la première de mes trois journées de cours sur l’Intelligence collective à Paris 3 est dédiée aux fondamentaux, que nous explorons tout d’abord sous forme de discussion, puis à travers une série d’exercices pratiques. Ce groupe, assez jeune, allie la fraîcheur du regard à une certaine maturité du questionnement. Riches d’une large diversité d’expériences professionnelles ou associatives : football, colos, théâtre ou jobs d’été, ils cherchent des réponses pratiques aux difficultés qu’ils ont déjà pu rencontrer.  Sans naïveté ni complaisance, ils ont soif d’apprendre et d’expérimenter.

Lire la suite