Archives de Catégorie: le corps c’est la vie

Pour la vie vivante, celle qui s’exprime par le corps et qui n’a pas honte de vivre pleinement ses émotions, en hommage à Jean-Claude Guillebaud et à son ouvrage sur les nouveaux pudibonds

Territoire de mon père (72110)


A mon retour d’Asie, j’ai séjourné tout un été dans la Sarthe, avec mes parents. C’était l’occasion de passer du temps avec eux, de renouer avec ces paysages, après toutes ces années au loin. Entre deux missions, le calme absolu, pour ne pas dire l’ennui de la France profonde, me paraissait propice à la lecture de la Méthode, d’Edgar Morin. Je me régalais de complexité : substitut cognitif au piment, à la densité des foules asiatiques, aux splendeurs des récifs de corail.

Un jour, par la fenêtre du deuxième étage, je vois mon père remonter l’avenue en vélo. Il vient du sud : sans doute a-t-il parcouru sa boucle préférée sur les petites routes de campagne par le village de Saint-Aignan, ou de Jauzé. Son grand plaisir, en vacances, est de chercher de nouveaux itinéraires et de préparer les vélos qu’il adore entretenir, changeant la selle de l’un, resserrant les freins de l’autre et gonflant tous les pneus jusqu’à saturation. Son âme de bricoleur s’épanouit dans ces travaux, sans lesquels les plus belles ballades ne seraient pas tout à fait complètes. Il part toujours seul, le matin ou l’après-midi.

Ma mère, née ici, n’a jamais manifesté l’envie d’explorer ce territoire, dont elle connaissait en revanche l’histoire de toutes les fermes et des familles qui les habitent depuis plusieurs générations. Elle est allée à l’école du village avec certains, qu’elle retrouvait à la fête de la Saint Laurent, au mois d’août.

 

Quant à moi, je m’efforce d’intégrer ces différents savoirs, un peu à la manière de ces anciens atlas « historiques et géographiques » sur lesquels s’inscrivaient en couches superposées les données géologiques et les activités humaines.

Sa silhouette se rapproche. Arrivé au tournant, il ralentit, s’engage, semble hésiter, perd l’équilibre et tombe. A cet instant je sais qu’il ne remontera plus à vélo. Le territoire qu’il arpentait va rétrécir considérablement. Ses journées en vacances n’auront plus la même saveur exploratrice.

Des années plus tard, nous partons marcher du côté de Terrehault avec mes sœurs et mes beaux-frères. Le sentier longe des prairies ombragées, traverse des ruisseaux survolés de libellules. Une grenouille jaillit dans les herbes. Je n’étais jamais venu jusqu’ici. Pas la moindre trace de présence humaine : aucun bruit mécanique, aucun déchet. La nature, vivante, foisonnante. Arrivés à l’endroit où le chemin creux débouche sur une petite route départementale, l’un de mes beaux-frères se retourne, explique à l’autre, entré plus récemment dans la famille : “c’est ici qu’on passait avec L… (notre père), quand on faisait la grande boucle par Saint Aignan. “ Il l’avait accompagné, pendant tous ces étés.

Soudain surgit une image inconnue de mon père, tout un pan de son existence occultée : à force d’explorer ces petites routes de campagne, il avait appris par cœur ces itinéraires et les avait fait découvrir à d’autres. La transmission s’était faite. Pendant que je m’acclimatais en Asie, lui, le né-ailleurs, pièce rapportée dans la famille, était devenu l’expert, le passeur, encourageant les autres et les guidant, sillonnant sans relâche ce qui avait fini par devenir son petit royaume, sa principauté. Naturalisé sarthois par la grâce d’une seconde naissance exploratrice et sportive, il en avait acquis une connaissance intime, précise, de tous les chemins et de tous les raccourcis, de ceux qui n’apparaissent jamais sur les cartes. Depuis des années qu’il sillonnait ainsi les environs, il en connaissait tous les circuits, leur durée, leur difficulté, les coins à mûres et ceux où l’on peut cheminer à l’ombre aux heures chaudes.

Tandis que ma mère conservait du “pays” une représentation classique d’espace délimité par des frontières nettes et précises, où l’on est né, où l’on a grandi et dont on défend si nécessaire les coutumes et les codes, mon père, depuis toujours nomade, illustrait une conception du territoire plus proche de celle définie par Deleuze (territoire et déterritorialisation) ou celle, un peu plus difficile, que Bruno Latour nomme le Terrestre, avec un grand T. (https://www.youtube.com/watch?v=IIltiQWncN4) Le territoire, selon lui, serait ce dont nous tirons notre subsistance : arpent de terre ou réseau de clients et de fournisseurs ? Espace physique, économique, symbolique ? Entre le global et le local, un ”ici et maintenant” dont nous avons tout d’abord à dresser l’inventaire, avant toute action régénérative. Qu’est-ce qui vit ici ? Dans quel état se trouvent la faune et la flore ? Et les sols ? Quelles relations, quelles interactions ? Quelle histoire se raconte ? Et pour mon père, ex-ingénieur mondialisé familier d’Haïti, de l’Afrique et du Pakistan, sous-marinier revenu cultiver son jardin : l’espace que je peux parcourir en vélo, l’été, dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de l’atelier où ma mère réparait ses fauteuils. Avec amour.

Le temps suspendu

Puissance de la lenteur (Scharmer 1/3)


Goethe observe une feuille. 

Il ne se contente pas de la regarder distraitement : il la contemple dans tous ses détails, avec une attention précise, qu’il a longuement, patiemment exercée. Il suit des yeux le contour, les nervures, les moindres variations de la couleur, jusqu’à la recréer en imagination. 

Et cette image qu’il compose dans son esprit devient plus que l’objet-feuille, c’est la vie traversant la feuille, le frisson, la croissance. Il la voit grandir, se développer, tel une caméra au ralenti. Sa perception extraordinairement affûtée épouse et restitue le mouvement de transformation, dans son ensemble. Ainsi faisaient Claude Gellée, dit le Lorrain, capable de contempler un effet de lumière sur des feuillages pendant des heures, mais aussi Hiroshigue, Van Gogh, Cézanne ou Picasso. Affiner notre présence au monde est un exercice qui demande une grande rigueur et de la persévérance. Il faut avoir le courage de ralentir, dompter l’envie de passer à autre chose, d’avancer. Dans son enfance, Milton Erickson (1), paralysé par une maladie, passa deux années cloué dans un lit d’hôpital. Il développa un sens de l’observation extraordinaire, tel un véritable Sherlock Holmes de la psychologie. La moindre variation dans la couleur de la peau ou dans l’intonation d’une voix devenaient pour lui des indications précieuses sur l’état psychologique des personnes de son entourage. Plus près de nous, Edward T. Hall (2), l’un des fondateurs des études interculturelles, passa des heures et des heures à visionner des vidéos pour détecter les rythmes cachés des conversations, les gestes significatifs et tout ce qui fait langage au-delà des mots. Il en déduisit sa théorie des cultures profondes, et d’autres intuitions fulgurantes sur la communication interpersonnelle, qui pourraient occuper les chercheurs pendant des décennies. 

Tous ces exemples ont en commun le principe d’immersion. Plonger au cœur des choses, libéré de tout ce qui nous en sépare : interprétations, croyances, voilà le secret d’une véritable présence au monde. Alors, seulement, nous pouvons créer du nouveau. Nous cessons de reproduire les schémas connus et rassurants pour accueillir ce qui vient, le futur émergent au cœur de l’expérience. Tel est le message développé par Otto Scharmer, dans la Théorie U. C’est également le sujet de ce blog, depuis le premier jour. S’immerger au cœur de l’expérience, pour mieux accueillir l’émergent : appelons cet exercice « l’immergence ». Signalons aussi les travaux de Francisco Varela sur le sujet.  A suivre

1 : « Ma voix t’ accompagnera, lien

2 / La danse de la vie

Comment la cigale apprit à danser aux fourmis


Parfois je pense à la cigale, aux remords étreignant la fourmi radine, qui la laissa crever de faim quand l’hiver fut venu. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Certains initiés en connaissent l’étrange épilogue : quelques siècles plus tard, la cigale choisit de se réincarner dans une grande ville occidentale. Se souvenant du conseil donné jadis par sa voisine, elle apprit à danser, et fit si bien qu’on la réclamait de toutes parts dans les salles de sport où les fourmis laborieuses venaient entretenir leur forme et déstresser. Elle s’amusait de les voir, raides comme des piquets, se déhancher gauchement sur des musiques bollywoodiennes. Ce qui les rendait particulièrement nerveuses, c’était une rumeur affirmant que leurs emplois de fourmis seraient bientôt remplacés par des robots animés par de l’Intelligence Artificielle. Les plus diplômées d’entre elles tentaient de se rassurer en se disant qu’elles étaient beaucoup trop compétentes et s’acquittaient de tâches bien trop sophistiquées pour  des robots. La plupart, cependant, n’étaient pas dupes. Elles agitaient frénétiquement leurs antennes et leurs petits corps grêles serrés dans des maillots fluos pour oublier un moment l’angoisse du lendemain. La cigale, pas rancunière, tentait de leur enseigner l’art de bouger en harmonie avec son corps, avec la musique, et même avec la lumière du jour. Certaines des fourmis, touchées par la grâce, y parvenaient. La plupart se contentaient de maigrir, ne pouvant concevoir de plus haute ambition. Selon leur logiciel, en effet, le bien-être était une idée dangereuse, une redoutable brèche dans l’esprit de discipline qui avait assuré la survie de leur espèce depuis des millions et des millions d’années.

Le compagnon de la cigale, qui était poète, venait parfois la retrouver à la fin du cours. Tandis que les fourmis, épuisées, filaient se changer au vestiaire, ils s’entraînaient en vue d’un concours de tango auxquels ils s’étaient inscrits tous les deux. L’une des fourmis, fascinée par l’harmonie de leurs mouvements et la joie qui rayonnait sur leurs visages, s’approcha timidement.

-comment faites-vous, leur demanda t-elle, pour jouir ainsi de la vie quand tout nous incite à l’angoisse?

-suivez-moi, répondit simplement la cigale, et elle l’entraîna hors de la salle de sport, dans un square où des enfants jouaient en poussant des cris d’excitation.

-vous voyez, madame, ils n’ont pas peur du futur : ils l’inventent.

Violence de Pâques


Il est arrivé! Quoi? Le printemps! A ne le voir qu’au travers d’images romantiques, pommiers en fleurs et gazouillis d’oiseaux, on en oublierait que le printemps déchire. Littéralement. La peau trop fine, trop neuve, qui recouvre nos émotions craque sous la violente poussée de sève. Il faut que quelque chose meure pour que l’appétit de renouveau soit satisfait.   C’est la violence de Pâques. Nous sentons vibrer l’écho d’anciennes religions et mythologies inspirées par le cycle des saisons. Croyances désuètes et configurations obsolètes doivent laisser place à de nouvelles figures.  D’autres en sortiront raffermies.

Lilas en Touraine

Chaque année, les oiseaux créent un chant nouveau, pour séduire à nouveau l’oiselle. Leurs cellules naissent et disparaissent, pour laisser la place à d’autres. Et nous ? De quelles naissances voulons-nous être les accoucheurs ? Tandis que nos horizons s’élargissent, l’être en nous qui s’émeut demeure, évolue, suit son propre rythme. Notre corps le sait bien, mais notre esprit l’oublie. Quelles promesses décidons-nous de renouveler ? A quoi resterons-nous fidèles ?

Résignés? Non merci!


Une dernière fois, respirer l’odeur des noisetiers après l’orage. Pincement de nostalgie à la veille du départ. Plonger dans l’action, fenêtres à fermer, valises …

L’été règne encore dans toute sa plénitude. La lumière change de minute en minute, au gré des nuages qui développent des architectures obliques dans le ciel éclairé comme un tableau de l’âge d’or hollandais. Feuillages roux-verts sur fond d’un bleu céruléen que trouble un rare corbeau. Une horloge éloignée tinte au clocher du village. Le vent caresse les branchages comme des doigts dans une chevelure aimée. La douceur de l’air a quelque chose d’éternel. Lire la suite

Liberté sans mesure


J’ai tellement aimé ce billet de mon ami JB Plantin (voir son blog : le petit JB le petit JB) que je le reproduis ici intégralement :

« Je n’indique plus combien je nage. Je n’indique plus combien je cours. Plus de runtastic, plus de musique branchée dans les oreilles. On passe notre temps à se mesurer : le temps, les calories, la vitesse – de pointe, en moyenne, le dénivelé…Etc. On s’enregistre, on se moyennise, on s’histographe.

On doit mesurer et exposer nos performances. Il nous faut optimiser le temps qu’il ne faut pas perdre et se lancer des défis à soi-même qu’on s’empresse de partager avec les autres. Il faut être efficace. Efficient. Je me chronomètre, donc je suis. Je me rythme au son de la musique. Quel glissement et quel perte de sens depuis le « connais toi toi-même » de Socrate, en passant par le « je pense donc je suis » de Descartes.

Finalement, je me suis rendu compte qu’on se perdait. On n’est plus dans l’effort pour prendre soin de soi. On n’est plus avec soi. Perturbé par la musique et les indications chronométriques, on ne libère plus son cerveau qui ne se relâche plus pour pouvoir mieux se débrider. C’est probablement un signe des temps que de vouloir se mesurer en permanence pour se prouver qu’on existe, alors qu’on ne fait que s’abrutir. Le paradoxe est que notre époque fait la promotion des retraites dans les monastères ou autres temples, ou encore les séjours en Cure.

C’est dans le silence qu’on se retrouve. C’est peut-être ça qui effraie. Le silence est perturbant et souvent effrayant, au début, mais c’est la fondation qui permet de se reconstruire en profondeur pour mieux se libérer. Débrancher… »

Merci JB,  Czicksentmihaly, dans Vivre, évoquait déjà le flux jubilatoire ressenti lorsque nous vivons une expérience optimale, hors de toute mesure et de tout sentiment du temps qui s’écoule.

A lire également le dossier du Point cette semaine sur la concentration : http://www.lepoint.fr/societe/la-concentration-d-un-pilote-de-chasse-06-06-2015-1934147_23.php, et bien sûr aussi le live d’Hartmut Rosa sur notre rapport au temps.

Rando-logie fin des vacances


Cette petite chronique estivale se termine en images.

Une fois par an, plus souvent si possible, le corps et l’âme ont besoin d’aller respirer l’air des cimes.

A Nayes 4

Du lac Léman aux rochers de la Naye, un petit train à crémaillère, bien nommé « le train du chocolat », emmène les randonneurs de toutes les nationalités vers les alpages. De là, chacun choisit son itinéraire en fonction de sa forme physique et de son temps. Sommets, torrents, sapins, fleurs, les ingrédients habituels sont au rendez-vous.

Dès que l’on s’éloigne un peu du sommet le plus visité, la montagne est déserte, ou presque. De loin en loin, le son des cloches nous rappelle que nous sommes sur le territoire des vaches. Par chance, il fera bleu presque jusqu’au bout. Disons même : céruléen. Un endroit merveilleux pour organiser une chasse aux œufs de Pâques.

Pas de grandes envolées lyriques : marcher, c’est poser un pied devant l’autre, et recommencer.

Un randonneur coréen ne cesse de répéter « magnificent, magnificent ». Pour la peine, on lui propose de le prendre en photo.

C’est la fin des vacances, on vous souhaite bon courage et bonne rentrée.

Léman Montreux 3Léman Montreux 5

Naye 1

Chacun cherche son territoire (suite)


Epineux sujet que celui du territoire, qui pose immédiatement la question du vivre ensemble.

Tout ce qui ne va pas de soi dans notre société crispée ressort et danse autour de ce mot, sur des musiques étranges. Il attire les controverses comme un aimant la limaille de fer. Qu’on le veuille ouvert ou fermé, tourné vers l’avenir ou préservé dans sa nourrissante singularité, le territoire, au sens collectif du terme, fait problème. C’est pourquoi chacun cherche le sien, par défaut. Mais aussi parce qu’il faut bien poser les pieds quelque part. Besoin d’ancrage, comme un homme encombré d’une échelle qui cherche un mur où l’appuyer. Nous ressentons le désir de créer quelque chose de nouveau, qui nous appartiendrait en propre, et qui nous aiderait à trouver notre place dans ce monde en pleine transformation. Pour autant, nous ne voulons pas tout rejeter de ce qui nous constitue. Comment faire le tri ? Sur quels critères ? Quels choix s’offrent à nous ?

Le Larousse définit un territoire comme « une étendue de terre dépendant d’un Etat, d’une ville ou d’une juridiction » ; ou « une zone occupée par un animal ou un couple, délimitée d’une certaine manière et défendue contre l’accès de ses congénères». En médecine, enfin, le mot désigne « l’ensemble des parties desservies par un vaisseau ou un nerf ». Au-delà des terres, les eaux territoriales évoquent « une zone maritime bordant la côte d’un Etat, qui y exerce ses compétences ».

Un territoire serait donc un « espace » sur lequel nous exerçons notre juridiction, c’est-à-dire notre pouvoir, et nos compétences ; qui tient son unité d’un langage ou système assurant la circulation de l’information, et qui vaut la peine d’être défendu. C’est un lieu de mémoire ou de projection, thème largement exploré dans la Recherche du temps perdu (voir le chapitre « noms de pays » dans du Côté de chez Swann). Plus tard, Deleuze développe la notion de « territoire mobile », ouvrant la possibilité d’une infinité de nouveaux sens et de métaphores.

A partir de la définition originelle d’une étendue de terre, espace géographique délimité qu’il faudrait défendre contre des « congénères », nous pouvons faire évoluer cette notion vers quelque chose de plus large et de plus varié. Tout ce qui peut servir de point d’ancrage, tout environnement favorable est à considérer.

A commencer par notre corps : en lui sont stockés les bons et les mauvais souvenirs, l’énergie, la fatigue et le découragement. Notre corps est un véhicule extraordinaire, qui peut nous mener à bien des destinations si nous apprenons à l’entretenir et à le piloter.

Ce peut être aussi le cercle des relations humaines : famille, proches, amis, groupes de pairs ou collègues envers lesquels nous éprouvons de l’amour, de l’amitié, de la complicité, de l’estime ou du respect. Visualiser ce cercle autour de nous constitue l’un des plus puissants leviers de motivation qui soient au moment de nous embarquer dans un projet difficile. Je peux zoomer sur tel ou tel visage, ressentir ces présences autour de moi, imaginer les échanges stimulants que j’aimerais avoir avec ces personnes. Pour bien des gens, le couple ou la famille représentent le territoire qu’ils sont prêts à défendre à tout prix, qui donne envie de se battre, de faire des efforts, un espace à cultiver, protéger, embellir. Un environnement dynamique et sécurisant. L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort.

Pour les personnes sensibles aux ambiances, les saisons contiennent tout un réservoir de sensations, d’émotions particulières. Nous associons différents types d’énergie aux lumières de l’été, aux frémissements du printemps, aux chatoiements de l’automne, à l’hiver aux lignes claires, et nous savons adapter le rythme de nos actions à celui des saisons. Frederick Hudson a construit sa théorie du changement autour de ce thème. Enrichir notre perception de chacun de ces quatre « territoires émotionnels » nous permet d’envisager les transitions avec plus de sérénité. Nous redouterons moins l’hiver si nous l’envisageons comme la saison du confort, l’automne comme la saison du tri, et nous pouvons optimiser le printemps comme un temps de préparation.

La musique, enfin, représente la quintessence du « territoire mobile ». Sous forme de play-liste ou stockée dans nos portables et autres iPods, elle nous accompagne avec tout une palette d’émotions que nous pouvons amplifier, modifier, moduler à notre guise. Des études psychologiques ont démontré que le fait d’écouter une musique en résonnance avec notre état émotionnel du moment accentue notre sentiment de satisfaction, qu’elle soit joyeuse ou mélancolique. C’est que nous recherchons avant tout l’harmonie, une forme d’intimité qui nous renvoie un écho de ce que nous voulons être, à un certain moment. On pourrait ici parler d’un territoire-cocon. En filant la métaphore, plutôt que de subir nos états émotionnels, nous pouvons choisir d’en être les DJs et de les composer avec le soin qu’un programmateur de radio mettrait à organiser ses séquences.

Identifier et cultiver tous ces territoires nous permet de disposer d’une palette d’options toujours plus large, et donc de nous sentir plus libres. Construisant notre identité sur ces nouveaux territoires, nous regagnons du pouvoir sur le cours de notre vie. Car si les territoires hérités ne sont pas extensibles à l’infini, ceux que nous créons ne connaissent pas de limites. Si nous nous définissons étroitement en fonction des valeurs transmises par notre famille, nous nous privons de la possibilité d’en choisir de nouvelles, plus appropriées à nos besoins. Nous pouvons définir et affiner nos objectifs en fonction de ces territoires, avec l’agilité mentale d’un architecte imaginant de faire tomber un mur, de recomposer l’espace, de faire entrer plus de lumière. En multipliant les points d’appui, nous gagnons en autonomie, en assurance, et nous trouvons l’audace de tenter de nouvelles approches. Comme un chef d’Etat qui s’assure de bonnes et solides alliances avant d’affronter un adversaire, apprenons à renforcer notre réseau relationnel. Sachons choisir le bon moment pour agir, sans culpabiliser si les mois froids et mouillés nous rendent mélancoliques.

Enfin, pour revenir au thème initial de cet article, en devenant plus conscients de ce qui nous constitue, nous nous sentirons moins menacés par la différence des autres. Si nous intégrons comme un « ingrédient » essentiel de notre identité nos relations, notre préférence pour telle saison, tel type de musique, telles valeurs, il nous sera plus facile de trouver des points communs avec l’ « autre ». Nous nous sentirons moins menacés par ce « congénère » si nous le considérons comme un individu riche de ses multiples territoires, et non comme le représentant de telle ou telle « catégorie ». Face à lui nous nous sentirons d’autant moins tenus de « défendre » un territoire qu’il sera devenu mobile.

Car si je peux construire un ancrage avec le bruit de la pluie sur un toit de tuiles, je me sentirai chez moi, et en sécurité, partout où il pleut. Si j’ancre ma joie dans la sensation du soleil sur ma peau, il y aura des sources de joie pour moi partout sur la terre.

Chacun cherche son territoire


« D’où-êtes-vous » ? Les personnes issues d’une «minorité visible » s’entendent souvent poser cette question, même lorsque leur famille est française depuis plusieurs générations. Comme s’il fallait absolument « tracer » l’origine d’une personne pour pouvoir, enfin, la « situer ». Une étudiante qui avait fait la première partie de sa scolarité dans un collège représentatif de la société actuelle faisait ainsi part de son malaise grandissant. Au fil des années, tandis qu’elle progressait dans ses études, la diversité s’amenuisant, elle finit par être la seule noire dans toute sa classe de master. Et LA question revenait, de plus en plus insistante. Elle vivait très mal ce déni de son identité singulière, individuelle, de la part de ses camarades à un âge où l’on se définit beaucoup plus par son projet que par son origine.
A l’inverse, on a pu lire dans le BuencaRmino d’hier la question stupide d’un professeur à un élève arrivant en cours d’année pour échapper à la guerre civile qui ravageait alors la Côte d’Ivoire : « mais, vous n’êtes pas noir ? ». Eh non ! L’élève était bel et bien un réfugié, mais aussi blanc que les petits auvergnats de sa classe. La maladresse a des poches bien profondes.
Or, il suffirait de changer une lettre pour réorienter cette interrogation vers quelque chose qui tiendrait plus du projet construit et assumé. Un territoire mobile (lien). Au « d’où-êtes-vous » suspicieux se substituerait un « où êtes-vous » invitant l’interpellé à réfléchir sur ses ancrages identitaires.

Ouh là, pensez-vous, les grands mots sont lâchés !

Ancrage ? Identitaire ?

Explorons la métaphore : un ancrage, en PNL (programmation neurolinguistique), évoque une combinaison, dans nos circuits de neurones, entre des mots, des émotions, des images, et des parties de notre corps : je me souviens de mes vacances chaque fois qu’un rayon de soleil tiède caresse ma peau à un certain endroit. Au moment de fournir une dernière accélération en vue de la ligne d’arrivée, le coureur se remémore les images de réussites précédentes enregistrées dans sa mémoire émotionnelle et sensorielle. Il se concentre sur les sensations physiques ressenties ce jour-là dans son cœur, ses muscles et ses poumons, afin de puiser l’énergie dont il a besoin pour fournir l’effort nécessaire. Ainsi, de performance en performance, se construit l’association « muscles-qui-tirent/ligne d’arrivée », « cœur-qui-bat/victoire ». Le sens des messages envoyés par son corps à son esprit s’est modifié : le signal physique interprété comme « il est temps d’arrêter » signifie désormais « j’y suis presque ».
Plus tard, il se souviendra de la lumière qui tombait sur le stade, des encouragements du public et de l’air sur sa peau. Ces sensations, ou « sous-modalités », affineront et renforceront encore la puissance de l’association, qu’il pourra déclencher à volonté dans les moments critiques.

Notre sentiment d’identité se construit sur de tels ancrages, comme un oiseau fait son nid à partir d’éléments divers. Nous amalgamons des morceaux de récits, des souvenirs personnels, des sensations, que nous associons à des images réelles ou imaginaires. Mon ancrage « Bretagne » est un grand placard où mijotent, pêle-mêle, des visages, des voix, des accents, des ciels changeants, des crêpes moelleuses, de la musique aigrelette et puis des valeurs de droiture, de franchise, de persévérance. C’est un territoire imaginaire, culturel, affectif et moral, ancré dans une région réelle. Et, de même que l’oiseau ne choisit pas n’importe quelle brindille, nous sélectionnons les éléments retenus selon des filtres inconscients, qui forment nos préférences. L’entraîneur d’un sportif, lorsqu’il veut l’amener à un très haut niveau, le fait travailler consciemment sur de telles images afin de construire une forte motivation. Or nous aussi nous pouvons développer consciemment de telles associations. Nous pouvons même choisir et réorganiser nos ancrages de manière à obtenir nos objectifs. Il ne tient qu’à nous de faire le ménage dans nos grandes armoires, de trier ce que nous voulons conserver et ce qui ne nous sert plus, ou pire, ce qui nous freine. La question « d’où êtes-vous » devient : « d’où voulez-vous être » ? Après tout, puisque nous passons notre vie à réarranger nos souvenirs, autant le faire de manière consciente et productive.

Le sixième sens


Les vacances sont un bon moment pour explorer des pans entiers de notre expérience que nous avons tendance à laisser en jachère le reste de l’année. Ce que l’on regroupe commodément sous le nom de « mystères » n’est souvent qu’une page laissée dans l’ombre, par crainte, paresse ou conformisme. Or, si nous voulons trouver de nouvelles ressources, il faudra bien sortir de notre zone de confort.Rassurez-vous, nul ne vous demande de devenir fans de la Licorne Rose, ni d’utiliser la moquette à un usage autre que celui auquel elle est destinée. Mais la poésie ?

Le sixième sens, évoqué hier dans l’article (reblogué) d’Isabelle Fontaine sur la Dame à la Licorne (ici) englobe et transcende les cinq autres. Mais quelle est sa nature? L’amour? L’intuition? La conscience globale? La voix bien timbrée de Christophe André, dans ses exercices de méditation en pleine conscience, nous guide. De la perception du souffle à celle du corps dans son ensemble, du corps aux idées, qu’il faut se représenter telles des nuages traversant le ciel de la conscience élargie, à la fois vide et pleine. La méditation se conclut sur cette phrase rassurante : « tout ce dont j’ai besoin est déjà là ».

La tradition orientale et l’occidentale se croisent ici.

Le chemin consiste à nous appuyer sur nos cinq sens et sur nos perceptions pour approfondir notre lien au monde, source d’équilibre et de résolution. Cela ne se fait pas tout seul. Il y faut de la discipline (sujet déjà évoqué tout au début de BuencaRmino, lien). La proposition pourrait en décourager certains en cette période de vacances, mais c’est maintenant qu’il faut rassembler ses forces et cultiver sa cohérence. Nous en aurons bientôt besoin.

Pour finir, une citation de François Cheng, déjà évoquée.
« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourra paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit bien qu »à l »opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, de l’autre la beauté. »
Guimet_2401

Jayavarman 7, Musée Guimet

Le voleur de téléphone 


Mardi soir

S’éloignant de Paris, le petit train se vidait de ses passagers, gare après gare. On entrait dans un paysage de contes, apaisé, verdoyant, où le temps s’écoulait sans heurt et sans pression. Comme un plongeur quittant l’agitation de la surface et les courants, on descendait peu à peu vers des profondeurs tranquilles.  Les souvenirs d’enfance affleuraient, l’insouciance, la douceur espérées gagnaient le corps et l’esprit détendus. Un dernier mail à envoyer, l’esprit se tournait déjà vers les proches, la famille.

Jusqu’à l’avant-dernière gare. Le train s’arrête, les portes s’ouvrent. Dans le couloir, une ombre arrive en courant par derrière, arrache mon téléphone. On se débat, le prédateur me projette en avant, s’enfuit tandis que je pars à la recherche de mes lunettes tombées sur la voie. Rien à faire, il est loin. Colère, frustration, désespoir. L’insouciance de tout à l’heure nourrit désormais un sentiment de culpabilité. Repousser l’image de cette ombre noire, toxique, obsédante, qui ne cesse de passer comme un film en boucle. La rage monte et descend, par vagues. Le viol du train m’affecte plus que le vol de l’objet. La sérénité perdue, peut-être à jamais, d’un territoire où je me croyais en sécurité. Comment recréer la bulle ? Comment faire pour éviter que le souvenir de l’agression n’imprègne désormais le petit train de sinistres appréhensions ? Comment protéger de la contamination la campagne où je me rendais, territoire du bonheur à défendre à tout prix ? Si je perds ce dernier refuge, si cet axe sort de ses gonds, le monde entier part à la dérive.

 

Mercredi

Avec des exercices de PNL je parviens à rétrécir, éloigner, déformer l’image intruse. Jouant des sous-modalités comme un chef opérateur maîtrisant sa focale, je la modifie, l’éclaircis, l’enrichis de détails ridicules. Le voleur se trouve affublé d’un chapeau de bouffon multicolore à grelots comme un humoriste à l’affiche dans le métro,  mais lorsque l’esprit s’apaise enfin, le corps se manifeste et la douleur pointe. Le seul remède consiste à se plonger dans l’action : gendarmerie, plainte, assurance, démarches …  

 

Jeudi matin

Les douze coups de midi sonnent à l’horloge du village. Une première fois, puis le rappel. Leur sonorité ronde apportée par le vent jusqu’à ma fenêtre a fait le plein de soleil en traversant le parc, et me réconforte. D’horribles images s’estompent, se dissipent. Ouvrir et respirer le parfum qui monte. La verticale du temps s’emboîte à nouveau dans l’espace : il y a de l‘ordre à nouveau dans le monde. La possibilité d’un ordre.  La paix violée, l’harmonie disloquée retrouvent un territoire. On peut s’abandonner à cela, fondre en ce lieu réel ou symbolique. On peut même le reconstruire à volonté, dans l’imagination, puisqu’on en connaît désormais le plan. Cet ordre est bien meilleur que l’éternité, puisqu’il inclut la vie. Le message est clair : c’est le son qu’il faut capturer, la sensation pure. En elle, tout peut naître à nouveau. Ce trésor toujours disponible, inviolable, est à portée de main, à portée d’oreille et de respiration. La vie est là. Frémissante. A saisir. La vie palpite, malléable et docile : à nous de lui donner forme et direction, d’imprimer le rythme des mots, la force et la couleur des émotions, la rigueur des idées. Pour cela, nous avons des mots libres, qui n’appartiennent à personne.  Nous avons le plan du refuge, et la clé. Nous avons ce pouvoir, immense et merveilleux. Rien n’est volé, rien n’est perdu. Ceux qui aiment la vie reprendront le train.

 

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Pour une journée internationale du corps


Coup de coeur pour le beau blog québequois « dessiner le corps » qui propose une journée internationale du corps. A suivre et à partager.

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Extrait : Pour une journée internationale du corps

Le corps est en général mal aimé. Il est désiré, idéalisé, parfois admiré lorsque son exceptionnelle beauté le démarque de l’ordinaire, d’avantage convoité, consommé, exploité, évalué et jugé, jusqu’à en être méprisé, rejeté, exclu (et enterré), mais rarement honoré et véritablement aimé pour ce qu’il est.

Il est le bouc émissaire par excellence. Banni, humilié, puni, châtié, martyrisé et torturé pour des paroles et pensées qui viennent d’avantage de la tête que de son propre élan de corps, il subit docilement et en silence toutes sortes de maltraitements.

Tout ce qui s’érige en propriétaire absolu du corps (plus spécifiquement le mental), se considérant « au dessus » de la condition corporelle, se permet d’en jouir à sa guise, de le pousser à bout et de le malmener, le considérant au même titre qu’un esclave ou un animal.

L’humanité s’est ralliée autour de toutes sortes de journées internationales, dont celle de la terre, pourquoi n’y en aurait-il pas une pour le corps?

Parions que si le corps était mieux aimé et compris, la planète ne s’en porterait certainement que mieux.

Alors votons pour une journée mondiale du corps! Cela pourrait aujourd’hui même, ou être une journée flottante, imprévisible, en hommage au fait que rien de ce qui est vivant ne peut se manifester sans le don du corps. (lire la suite : http://dessinerlecorps.wordpress.com/2012/02/12/pour-une-journe-internationale-du-corps/)

Danser sa vie


Danser sa vie ? Depuis trop longtemps le corps était en sommeil, le poignet serré dans un strap, le froid, la pluie, tout ce que l’on peut inventer comme raisons de mijoter dans sa bulle. Et puis un jour l’envie qui monte, les fourmis dans les jambes, on y va, chiche ! Courir appelle des mots plus actifs. Des verbes, des substantifs plus denses pour accompagner le mouvement, ce qui s’éveille au fur et à mesure que les muscles s‘échauffent. L’oxygène et les mots circulent. Marcher, bouger, taper dans un ballon, danser comme on respire.

Danser sa vie. L’expo qu’il faut aller voir à Beaubourg, et puis l’invitation, que l’on peut suivre au pied de la lettre ou laisser courir. Danser sa propre vie, comme Isadora Duncan, explorer ses rythmes et la géométrie secrète, expressive ou révélatrice, du corps, avec William Forsyth ou Pina Bausch. Dans ce contexte, on apprécie la sobriété de Merce Cunningham, aperçue dans Craneway Event. Il faut absolument voir, ce dimanche soir au théâtre de la Ville, la projection du film Oceans, et puis Biped, où les danseurs présents sur scène dialoguent avec leur représentation déterritorialisée par la vidéo. Courageusement, Cunningham fut l’un des premiers à explorer la confrontation du corps et des nouvelles technologies, au moment même où il en faisait l’instrument dune écriture toujours plus sophistiquée. On pense au combat de Bénédicte Pesle pour faire accepter l’abstraction de cette chorégraphie à une France demeurant attachée au récit. On pense à l’ami David Pini, infatigable ambassadeur de la « cause » et qui n’aimait pas, lui non plus, qu’on lui raconte des histoires.

Mais s’il n’y a plus d’histoire, plus de récit, que reste t-il ? La présence. Le don de soi. C’est de cela qu’on parle, entre dessinateurs, après l’atelier. Le talent des modèles, l’expressivité, la présence avant la technique et la morphologie. Le cri qu’on peut entendre ou celui qui bouillonne sous la peau, qui traverse les muscles et bat sur un tempo des Doors ou des B52s. Le calme profond qui se répand, l’ancrage au sol, bien vissé sur le point d’appui. Parfois aussi l’espièglerie, qui s’épanouit en un sourire à la fin, juste avant le changement de pose.

La danse, expression de la subjectivité. L’abstraction, et puis la performance. Mais nulle invitation à pénétrer dans le cercle magique : le spectateur qui se prendrait au jeu se verrait ramené à la raison par d’aimables et sourcilleux gardiens. Participer ? Et puis quoi encore ? Ici on regarde, on ne danse pas.

L’exposition a pour ambition de montrer les liens croisés entre la danse et les arts graphiques au XXème siècle, puis leur éloignement dans la seconde moitié du XXème siècle, comme s’ils n’avaient plus rien à se dire, ou que la tension avait fini par se relâcher. Aujourd’hui, l’équivalent des arts graphiques de pointe est à rechercher du côté de l’univers numérique. Les enjeux de ce croisement sont peu abordés dans l’exposition, et c’est dommage.

On peut aussi regretter la très faible représentation des pays du Sud. « Danser sa vie » se présente comme une histoire de la danse des XXe et XXIe siècles. C’est-à-dire, « bien sûr », une histoire de la danse occidentale, car à part quelques excursions japonaises (le sculpteur Isamu Noguchi), le reste du monde y demeure invisible, hormis quelques exceptions présentées dans le cadre du festival Vidéodanse (Rachid Ouramdane, Seydou Boro, Luis de Abreu). Les pays émergents, aujourd’hui de mieux représentés dans le domaine des arts graphiques, font encore figure de parent pauvre.

Malgré ces lacunes, il faut la voir et la revoir, absolument.

Toutes les villes mouillées se ressemblent


Toutes les villes mouillées se ressemblent. Elles parlent entre elles un langage secret, connu d’elles seules, une chanson sussurée à l’oreille du voyageur. Chacune a sa couleur, sa pudeur sous la pluie, une histoire intime et subtile courant par les rues ruisselantes.

Dans cette ville d’Europe, les passants se pressent d’écraser de petites bulles grises. Pensées pliées, c’est la rentrée; déjà perdues, reviendras-tu?

Toutes les villes mouillées se répondent. Au matin, leur visage a retrouvé sa fraîcheur. Une odeur nue de feuilles au sortir du métro crie l’enfance. Une chanson commencée là-bas revient. Rêver, revivre, aimer. Sous les parapluies, des visages.

So chic, un bus au rouge impérial éclabousse la foule d’eau sale, avec de vrais morceaux de reflets coupants comme du verre. Le faux sang se répand dans les flaques de néon. Une femme saoule se fait arracher son sac et vomit. Luxe et rage. Courir après les taxis noirs, méditer un polar. Pluie mesquine, assassine.

Asie. Sur le trottoir un enfant court. Un fou se savonne en riant. Le bruit feutré des pneus fait claquer l’eau des flaques. Après, le soleil brûle. Les femmes des quartiers nord se lavent. Cheveux mouillés, tordus, rincés. Comment les dessiner? Lèvres, épaules, et le pli du bras. Toutes les villes mouillées correspondent, les toits de zinc et la tôle ondulée rouillée grisée. Couleurs clinquantes, get a bigMac.

A Lisbonne, un pavé dépasse. Les rails du tramway brillent sous l’averse électrique. Ici, les gens n’ont pas de corps, leurs vêtements se déplacent. La nuit se répand, jaune et grise. On ira voir Bosch au musée, des porcelaines chinoises et des paravents japonais. Maisons bleues, roses, moussues de vert. Moisir a quelques avantages.

A Paris, du haut de la grue, trois corneilles plongent dans le couchant, décrivent un large arc de cercle et percent la muraille plombée des nuages. Croire à l’éclaircie. Les villes et les souvenirs se séparent.

Galerie

Corps langage mémoire EPLV au MOTIF

Cette galerie contient 16 photos.


Une démarche qui magnifie le livre. Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage. Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui … Lire la suite

Corps langage mémoire le projet EPLV au MOTIF


Corps, langage, mémoire : retrouvez les thèmes chers à BuencaRmino entrelacés, amplifiés, vibrants, dans cette exposition à vivre.

BuencaRmino vous invite à venir découvrir, à l’occasion de la 22e édition des Portes ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville Belleville, du vendredi 27 au lundi 30 mai 2011 – 14h à 21h

une nouvelle forme de collaboration artistique : EPLV – les Exclus : Peinture en Livre… en Vidéo
corps – langages – mémoires

une installation d’arts visuels et vivants
production Aracanthe, conception Mirella Rosner

Une démarche qui magnifie le livre.
Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage.
Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui abritent chacun un couple livre peint – vidéo.
Tout au long des 4 jours de présentation, l’oeuvre est nourrie en direct par des performances issues d’une réflexion sur l’exclusion, l’identité, la mémoire, le temps.

le MOTif
6 villa Marcel-Lods, Passage de l’Atlas 75019 M° Belleville

n°94 sur le plan des AAB

contact communication Laure Samuel – 06 61 30 53 79

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Le point d’appui (fin du cycle)


Chacun cherche son point d’appui. Pour les uns, c’est un être, et pour d’autres une idée, un lieu, un espoir ou un souvenir. Parfois on croit le perdre, et puis on le retrouve, ou l’on s’en trouve un autre.

Mirella commente les dessins. « Cherchez le point d’appui : sur quelle jambe repose le poids du corps? Observez la tension des muscles, exagérez la main, le bras qui s’avance, ou le pied : la partie du corps la plus proche de vous. Libérez-vous du cerné, regardez ce qui se passe à l’intérieur, les plis de la peau qui remontent de l’autre côté du torse. Les jambes ne sont pas symétriques, le corps n’est pas droit. Repérez les torsions par rapport à un axe, intéressez-vous à la proposition du modèle ».

Ah, la proposition du modèle! Bien sûr, on est là pour ça, sinon pourquoi se déplacer quand il serait plus facile de travailler chez soi, à partir d’une photo qui a l’avantage de tenir la pose aussi longtemps qu’on le désire? La présence du modèle, lorsque ses poses sont vraiment habitées, font partie de la proposition tout autant que l’inclinaison d’un bras ou d’une tête.

Le premier modèle est une homme souriant, dans la force de l’âge. Ses propositions reprennent le vocabulaire classique. On peut lire dans ses poses la trace des générations de dessinateurs et de modèles qui se sont succédé à l’Académie depuis sa fondation (voir le Carnet d’études n°15 : l’Académie mise à nu, éditions Beaux Arts de Paris, sur l’histoire des modèles). Aujourd’hui, cette origine oubliée nous empêche de voir la lance, le bouclier absent du bras qui le portait, le guerrier grec inspirateur de ces poses héroïques et qui pourrait encore nous donner des leçons de courage pourvu que nous fussions disponibles. Héroïques, ou simplement idéalisés, comme les bronzes de Riace

Débarrassé du poids de l’académisme et des formes figées, ce corps nous restitue tout le joyeux génie de la Grèce, son bonheur d’être là, son évidence dans le rapport au monde.

On a parlé dans ce blog de Cynthia Fleury et de son livre sur le courage (« j’ai perdu le courage comme on égare ses lunettes »), de Jacqueline de Romilly et de son Hector. Sur quel point s’appuyer face à l’inacceptable?

Il faut chercher des armes dans la couleur, allumer des jaunes et des rouges, tordre le cou du doute.

Parfois, il arrive aussi que le guerrier soit vaincu. Est-ce pour autant la fin? Comment se relève t-on d’une défaite?

Et puis il y a Sophie, sa présence rayonnante, ses transitions glissantes d’une pose à l’autre. Ses mouvements de danse Butô dont l’origine serait inspirée des survivants de la bombe, à Hiroshima, tentant de se relever après le désastre. Après l’âge héroïque vient le temps de la résilience.

Ce qui se passe à l’intérieur? Observer la naissance d’une émotion, comme elle se répand dans le corps et du corps à l’espace. Le point d’appui, ce peut être un silence, une façon de conserver l’énergie qu’il faut apprendre à percevoir.

Ce combat-là, mené jour après jour dans l’instabilité du monde, est le sujet même de ce blog, dédié à toutes celles et tous ceux pour qui tenir debout n’est pas une évidence. A celles et ceux qui ne réussissent pas toujours du premier coup, et qui persévèrent.

A vous, le sourire de la vie.

Le corps dans l’écriture


Pourquoi ce malaise à propos du corps dans l’écriture en France? Il se publie tant de romans, tant d’histoires d’où le corps est absent, ou s’il est là, jamais vraiment habité, rarement aimé, toujours un peu déplacé, malvenu. Ce ne sont pas les études sur le sujet qui manquent, c’est la présence. Heureusement, les canadiens sauvent la mise, comme l’excellente revue Analyses.

Plus je creuse, et plus ça m’intrigue. Cela fait plusieurs mois que nous discutons avec Mirella Rosner et l’équipe d’Aracanthe-EPLV de son triple thème : « corps, langage, mémoire » (prochaine expo au MoTIF). Corps du modèle, dans l’atelier, bien posé sur son point d’appui, avec ses raccourcis qu’il faut saisir, ses attaches, ses creux et sa façon d’accrocher la lumière. Le langage, qui « tend vers » et jamais ne saisit; la mémoire, qui surgit de l’un pour se fixer dans l’autre, espiègle ambassadrice de mille objets divers.

J’en parle et puis j’oublie?

Mais revenons à l’écriture. Au départ de ce blog, un désir d’ancrage, ou de ré-ancrage, dans ce pays où je me sentais étranger au retour d’un séjour de sept années en Asie. Mais il y a différentes manières de se sentir étranger, comme il y a différentes manières d’arriver, de revenir, d’être là : « là où j’arrive, je suis un étranger » (Aragon). Se jeter dans l’Atlantique après des heures de marche au soleil, enfourcher un vélo pour s’exploser les poumons sur les petites routes de la Sarthe, en été. Poncer, pendant des heures, un vieux placard, pour le plaisir d’y poser enfin des couleurs nouvelles. Exulter dans cet épuisement libérateur. Une autre fois ce sont des lèvres, un parfum dans une chevelure, un pli du bras que l’on aime sans savoir pourquoi, qui nous attachent et qui s’en vont.

Je t’aime et puis j’oublie?

C'est de la bombe!

Pour moi, c’est passé par le corps. Le corps et le langage, le corps dans l’écriture, dans la chorégaphie de Pina Bausch, et puis le corps dans le dessin. Ébloui par le chant de Salomon, de Toni Morrison, dont le moindre personnage rayonne d’une présence physique que l’on trouve rarement dans la littérature d’aujourd’hui, j’ai travaillé les mots tout un été. Nancy Houston évoquait aussi, récemment, le malaise de l’intelligentsia française lorsqu’on parle du corps, de ses sensations brutes, non filtrées. Cette façon bien française de ne pas être là, pas complètement, posés sur un bout d’orteil. Houellebecq emblématique évocateur de ces corps désincarnés, pressés de fuir dans un cyber-univers où les mots tissent de longues chaînes de code. Bien vu, bien décrit, terrifiant.

Je clique et puis j’oublie?

Aujourd’hui, j’en suis sûr, ce qui me sépare d’eux, c’est ce qui les sépare du corps. Du corps et de ce qu’il dit. Un manque d’ambition, pour ne pas dire une forme de lâcheté face à l’intensité du corps, à ses silences, à toute cette vie violente qui le traverse. La pratique régulière du dessin, même en l’absence de progrès notable, a pour effet de transformer le regard : dans le métro, dans le bus, l’oeil s’arrête sur une main, sur l’angle d’une tête, la posture déséquilibrée d’une hanche, et cela dit quelque chose. La main vit. La hanche crie. Les muscles se tordent sur mille douleurs, essorés comme de vieux torchons. Ça voudrait danser, mais ça n’ose… Parler avec son corps au milieu de la ville, parmi les passants, les transports (publics, amoureux?). Et pourquoi non? Pina Bausch, Wim Wenders l’ont fait.

Je danse, et puis j’oublie?

Il y a la PNL, qui va chercher l’enfant blotti sous les arbres, au fond du jardin, et qui le ramène en pleine lumière, accompagné de ses mentors choisis. Soudain, comme on est libre, avec la bienveillance. Tigres apprivoisés, digérés, incorporés au patrimoine émotionnel : la mémoire a perdu ses griffes. « J’ai confiance, et je vis ».

Et puis il y a Frankie. Son atelier d’écriture, son insistance et sa jubilation physique à l’évocation d’un objet, de sa texture, de son toucher, sa manière de faire surgir la présence humaine à partir d’une odeur, d’un mollet de montagnard bien rebondi, propre à susciter le désir d’une femme. Frankie nous jette en pleine figure ce qu’évitent si soigneusement les intellectuellement corrects à l’émotion si retenue qu’elle en étouffe. Avec Frankie, les mots retrouvent force, âpreté, saveur. Ils relient à nouveau le corps et ce qui brûle en nous dans un flamboiement de couleurs. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ce qu’il faudrait cacher, replier sous les couvertures, ensevelir. Ce plaisir rare, on le goûte entre soi, dans un petit cercle initié. Sa révélation aurait quelque chose de plus obscène encore que de chanter nu place de la Bastille, le jour de l’enterrement de mère Thérésa. C’est le vieux combat du Carême et du Carnaval, un rouge trop vif aux lèvres ou dans les dessins d’Olivier Thévin, chargés d’un pouvoir explosif.

La main sur le détonateur, je compte, et puis je ris.

Pina Bausch ou Songkhran à Wuppertal


Je viens de voir Pina, le magnifique documentaire de Wim Wenders sur la chorégraphe Pina Bausch et sa troupe.

Première observation : la salle était pleine, ce qui prouve que le public parisien ne se déplace pas que pour Thor. Nous voici rassurés.

Seconde observation : la richesse du vocabulaire chorégraphique inventé par Pina Bausch et ses danseurs possède le pouvoir d’évoquer toute une gamme d’émotions : joie, beauté, frustration, sentiment de pouvoir, nostalgie, manque, réconciliation. On assiste à la naissance d’une écriture accessible à tous, pourvu que l’on sache se rendre disponible. Le corps vit, parle, nous touche, et j’en viens à regretter que Jean-Claude Guillebaud n’ait pas abordé la danse contemporaine dans son dernier ouvrage sur la vie vivante et les nouveaux pudibonds. Pina Bausch et Merce Cummingham ont rendu au corps humain toute la noblesse que les technoprophètes et autres cyber-pudibonds s’efforcent de lui arracher. Remettre le corps au centre est une façon de se confronter à sa finitude, au deuil, à la mort, aux limites qui définissent précisément notre condition d’humains. Sans la conscience de cette limite, comment pourrions-nous vivre pleinement la sensation, le chaud, le froid, le mouillé, la main palpitant sur la peau tendue?

Troisième observation : les cadrages de Wim Wenders réussissent à replacer le corps humain dans une perspective urbaine qui risquerait de l’écraser, et qui le valorisent au contraire en lui donnant un vaste champ libre où le mouvement s’épanouit. Que la danse contemporaine puisse ainsi vivre et s’exprimer pleinement dans un cadre urbain contemporain, cela paraît tout naturel et pourtant ça ne l’est pas. Wuppertal incorpore en son espace la chorégraphie, crée des opportunités pour les danseurs qui s’en emparent et c’est très beau.

Quatrième observation : la scène où les danseurs s’aspergent d’eau autour d’un énorme rocher m’a rappelé Songkhran, le rituel bouddhique thaïlandais au cours duquel les moines bénissaient les fidèles en leur jetant de l’eau. L’énergie, la spontanéité, la fraîcheur explosent dans ce rituel réinventé par Pina Bausch.

Extrait de Mondomix, le blog de Mathilde Penchinat : « Pina restitue des fragments de quatre spectacles de l’Ensemble du Tanztheater Wuppertal tournés en public, entrecoupés par un trombinoscope des danseurs. Un à un, chacun évoque en silence un souvenir de Pina, avant de l’exprimer plus naturellement par la danse. Les danseurs dépassent ensuite physiquement les frontières de la scène pour laisser leur corps se mouvoir dans des lieux publics les plus divers (monorail de Wuppertal, forêt, falaise,…). Un film dansé donc, complété par des images touchantes de l’une des plus grandes chorégraphes du XXème siècle. »

Danse, le corps, c’est la vie!