Archives de Catégorie: résilience

sur des épaules de géants (2 sur 2)


Résumé de la première partie : l’histoire du petit G… et des conversations que l’on peut avoir aux urgences d’un hôpital parisien. Quand la vie nous force à grandir en accéléré. Quand nous avons l’impression de devoir remplir des vêtements trop grands pour nous. Et qu’on y arrive tout de même. Et qu’on apprend que ça s’apprend. Avec de l’aide.

Le stress de la rentrée en sixième, pour beaucoup de nos concitoyens, c’est désormais tous les mois, voire tous les jours. Ou pour le dire en langage sportif : la barre est désormais trop haute, le chrono trop serré. Face à une telle diversité de situations, il existe tout un faisceau de moyens à mobiliser.

C’est un bouquet de croyances, de valeurs, d’images mentales qui nous aident en permanence à prendre et à maintenir des décisions difficiles. Appelons-les nos « multi-vitamines mentales ». Elles circulent tout autour de nous et leurs effets bénéfiques se renforcent mutuellement. Une vidéo inspirante du dernier discours de Michelle Obama, ou, plus caustique, celui de Meryl Streep aux Golden Globes. Car l’ironie aussi peut être une manière saine d’affirmer ses valeurs. Dire ce qui est inacceptable nous définit. Savoir ce que l’on veut et ce que l’on refuse. Définir la victoire en ses propres termes : comment, dans quel état voulons-nous sortir d’une situation, aussi pénible soit-elle ? C’est cet état d’esprit qui transforme une défaite provisoire en épisode qui précède le rebond. La vie est un fleuve étrange, dont l’eau circule dans tous les sens à la fois.

Les parents du petit G… ont eu la sagesse de se concentrer sur la confiance en lui plutôt que sur les bulletins scolaires. La bonne nouvelle, en effet, c’est que la plupart des ressources dont nous aurons besoin sont déjà là, en nous ou autour de nous : discernement, courage, amour, ténacité, endurance. De même pour les compétences et les informations nécessaires à la résolution des situations les plus complexes.

Ainsi, au moment où nos parents recommencent à occuper le centre de notre vie en raison de leur vulnérabilité, un réseau familial, amical, social et professionnel apparaît ou se constitue, prêt à se mobiliser. On prend soudain conscience d’appartenir à toute une génération confrontée aux mêmes difficultés, riche d’une extraordinaire expérience. Ces proches ou moins proches mettent généreusement à notre disposition un énorme capital d’empathie. C’est que chacun se sent concerné, à plus ou moins brève échéance. De quasi-inconnus font un pas en avant pour donner un conseil, un renseignement précieux. Bien entendu, la qualité de ce réseau et de sa mobilisation dépend de nous.

Oser dire clairement ce dont on a besoin, exprimer de la reconnaissance, savoir transformer les demandes les plus ennuyeuses en actes d’amitié et d’amour. Telles sont les nouvelles compétences que nous devons acquérir pour faire face au labyrinthe médical, administratif, aux questions pratiques de toute sorte qui se bousculent et aux émotions parfois violentes qu’elles suscitent.

Tenir le cap, c’est aussi une affaire d’entraînement, comme le démontre « Sully ». Le film raconte l’histoire du pilote du vol US Airways 1549, contraint de poser son Airbus au milieu de l’Hudson lorsque ses deux moteurs tombèrent en panne brusquement. La reconstitution de l’accident, entrecoupée de flash-backs, montre bien comment toute la formation puis la carrière de ce pilote extraordinaire l’amènent à prendre de manière instinctive LA bonne décision, qui sauve la vie des 155 passagers. Géant ? Bien sûr, mais cet instinct s’est aiguisé, construit sur des heures et des heures de pratique dans des environnements toujours plus stressants. Enfant, celui-là ne rêvait probablement pas de sauver des vies, mais de piloter de super machines volantes.

– « Vois-tu d’autres options ? » demande « Sully » à son copilote.

– « non », répond celui-ci, terrifié mais d’une concentration parfaite.

– « Alors on va le poser sur l’eau. »

Et il le fait, sans perdre une seule vie humaine.

Plus tard, la commission d’enquête le met sur le gril, au point de le faire douter un instant d’avoir pris la bonne décision. Mais il se reprend, fait face, et persuade les examinateurs de réintégrer le facteur humain dans leurs calculs.

Ce film est la réponse que l’Amérique a mis 15 ans à apporter au 11 septembre, première dans la série des Grandes Dates Noires. Avec un humour typiquement new-yorkais, le capitaine des pompiers va jusqu’à dire au pilote désemparé : « en matière d’avions, votre atterrissage est la meilleure chose qui nous soit arrivé depuis de nombreuses années ».

On se souvient que les new-yorkais avaient réagi au 11 septembre en développant encore plus de courtoisie et de solidarité. On repense à la manifestation Nationale du 11 janvier, dans toute la France, après Charlie.

Le message est clair : face à la présidente de la Commission d’enquête, qui vient de le décharger de toute responsabilité et le félicite pour son exploit, le pilote rappelle que les 155 passagers ont pu être sauvés grâce au concours de tout l’équipage, des garde-côtes, des plongeurs et des sauveteurs qui les ont recueillis. Il le dit sans fausse modestie, comme une évidence bonne à rappeler dans une époque qui appelle à la solidarité mais valorise principalement le chacun pour soi.

Alors, Nains ou géants ? Il faut imaginer la terreur de la chenille au moment de devenir papillon, et lui décrire les merveilles du printemps, lorsque ses ailes à peine sèches la porteront de fleur en fleur sous le soleil d’avril.

Il faut imaginer le petit G.… devenu, quelques années plus tard, un puissant nageur, champion dans sa catégorie – le relais.

Il faut entendre le message de « Sully », le pilote héroïque et merveilleusement compétent.

Commencé  aux urgences de St Joseph, puis de Léopold Bellan, en hommage au personnel de ces hôpitaux qui font un  travail formidable.

Sur des épaules de géants (1 sur 2)


Parfois, nous avons l’impression que la Vie nous force à devenir des géants.

Je me souviens du fils d’une amie, un garçon de 10 ans … Lors de son entrée en sixième, le petit G.… a commencé à faire des cauchemars.

Emmené chez une pédopsychiatre, il s’est dessiné tout petit au milieu de ses deux parents immenses. La psychologue expliqua alors aux parents perplexes qu’il exprimait un refus face à ce qu’il ressentait comme une pression pour grandir trop vite.

Ce stress du « passage en sixième », nous pouvons l’éprouver à divers moments de la vie personnelle ou professionnelle. Changer de travail, de métier ou de pays, recomposer sa famille, faire face à la perte d’autonomie ou à la disparition de ses parents, à la maladie grave d’un conjoint. Tout devient extrêmement compliqué, et, comme le petit G.… à la veille de son entrée en sixième, nous sommes terrifiés à l’idée de ne pas être à la hauteur.

C’est que nous avons oublié une donnée essentielle. « Si j’ai pu voir si loin », écrivit Copernic, « c’est que j’étais juché sur des épaules de géants ». Face aux épreuves de la vie, nous sommes tous des géants-porteurs les uns pour les autres. La coopération, qui requiert la confiance, serait même selon l’éthologue Frans de Waal l’un des plus grands avantages compétitifs de l’espèce humaine (l’Age de l’empathie, 2010).

Reste à gérer le vertige. Le principal travail d’adaptation consiste d’abord à rééduquer notre « oreille interne ». Comment percevons-nous la distance qui nous sépare de l’objectif ? Et si elle nous paraît vertigineuse, comment la réduire ? La technique la plus efficace consiste à transformer les obstacles, réels ou imaginaires, en un plan d’action. « Je n’y arriverai pas » devient : « sur quels paramètres ai-je du pouvoir », puis « quelles sont les principales questions à résoudre, et dans quel ordre » ? Et enfin : « comment progresser » ?

Voyant qu’il avait des difficultés dans les matières classiques, les parents du petit G.… lui proposèrent de tenter diverses activités pour multiplier les occasions de réussir, parmi lesquelles la natation.

Semaine après semaine, ils lui ont prodigué leurs encouragements, hurlant au bord des bassins. Il dut maîtriser sa peur, apprendre à respirer sous l’eau, à bien finir une épreuve. Lutter dans ce terrain mouvant, dépourvu de points d’appui, où les muscles tirent, où mille sirènes vous implorent de lâcher. Il en a bavé, mais il a tenu.

Comment se motive t-on pour gagner quelques dizaines de secondes ? De la même façon qu’on se mobilise pour tenir face à la maladie. C’est la conclusion à laquelle nous sommes arrivés en discutant avec une coach sportive rencontrée par hasard aux urgences d’un hôpital parisien.

Elle accompagnait un client. Moi, des proches. On attend beaucoup aux urgences. Tandis que son client se tord de douleur sur son brancard, un coude déboîté, flambant de jeunesse au milieu des vieillards dans son maillot jaune et rouge, je lui fais part de mon intérêt pour tous les facteurs de l’endurance. Nous nous apercevons rapidement que nous parlions le même langage : fractionner l’objectif, tenir le pas gagné (Rimbaud), qui dans le foot se traduit par « occuper le terrain », voire « conserver le ballon », enregistrer et célébrer le moindre progrès, analyser froidement les échecs, et surtout se projeter dans le « maintenant » de la victoire.

Pour un malade en voie de guérison, cela peut être une expo que l’on se promet d’aller voir avec des êtres chers. Pour le sportif, un progrès régulier lors des prochaines compétitions, ou gagner dans un lieu symbolique.

Il s’agit de construire des anticipations positives (« monter en première division »), couplées à des principes d’action de style « je ne raccroche pas avant d’avoir conclu au moins une vente » pour le commercial, ou « chaque minute de vie est une occasion d’aimer, et de se le dire », à propos d’un être cher.

Jusqu’ici, rien de révolutionnaire. Ce qui change, c’est la multiplicité des occasions d’appliquer la méthode. La pression exercée sur les individus est trop forte, les ruptures de repères trop nombreuses et surtout elles se succèdent de manière si rapide et si violente qu’il devient indispensable d’industrialiser le procédé.

A suivre…

Ce qui nous rend plus forts


Chers lecteurs, chers happy few,

Tout d’abord, merci pour votre fidélité. Vous n’êtes pas très nombreux, mais votre lecture attentive et vos commentaires suffisent à entretenir la flamme.

Pardonnez la tonalité de cette chronique, sombre et combative. Les temps sont durs. On n’en est plus à donner des conseils pour réussir son début d’année, ni même à formuler des vœux. Si vous cherchez du rose bonbon, revenez dans quelques jours ou dans quelques semaines, ou lisez ce qui suit lorsque vous aurez le cœur aguerri. Entre la boxe et les bisous, difficile de tenir le juste milieu.

Il paraît que, depuis « Charlie », nous sommes devenus plus forts, plus endurants. Nous aurions développé des capacités de résilience face à l’adversité. Mais nous sommes aussi devenus plus durs, notamment envers les plus faibles, ceux que la société rejette parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils nous renvoient l’image d’une vulnérabilité qui nous fait peur. Des sociologues ont même créé le terme « pauvrophobie » pour évoquer ce phénomène. Cela ne nous honore pas.

Il y a quelques jours, l’humoriste Nicole Ferroni établissait un parallèle entre les valeurs chrétiennes et le traitement réservé par certaines communes de France aux réfugiés syriens. N’est-il pas étrange en effet de voir ceux qui se réclament ostensiblement de ces valeurs les contredire dans leur refus d’accueillir des familles forcées de fuir la guerre qui a dévasté leur pays ? Score à date : Jésus : 3, Ciotti : 0.

Ici-même, le sujet avait été abordé en 2011 (déjà !) sous le thème du « repos pendant la fuite en Egypte » (lien). S’il devait traiter le sujet aujourd’hui, le peintre devrait représenter la Sainte Famille  en migrants affublés de gilets de sauvetage orange fluo plutôt qu’en jolis drapés Renaissance. Pour le bœuf et l’âne, un rafiot en train de couler, avec des pointes de clous tournées vers l’intérieur, offrirait une représentation cruelle, mais réaliste, de la scène à faire. Imaginons Saint Joseph et la Vierge Marie débarquant sur nos côtes, les pieds en sang, affamés, trempés, grelottants.

Que pouvons-nous faire ? Ouvrir nos cœurs, déjà, et nous rappeler d’où nous venons. Accorder un regard, et peut-être un Euro, au SDF qui nous casse les oreilles dans le métro avec sa complainte usée. Ce n’est pas par paresse de se laver qu’il sent mauvais, et sa voix éraillée n’est pas plus désagréable que celle de Cécile Duflot.

Le but de cette chronique n’étant pas de distribuer des leçons de morale, la question qui nous intéresse est celle-ci : comment tenir le juste équilibre entre la force et la compassion ?

Il ne s’agit pas de choisir entre le pessimisme et l’optimisme, entre l’angélisme et la méfiance, mais plutôt d’identifier et de mobiliser ce que les coachs appellent des ressources, et les peintres : des points d’appui.

Un article américain (lien) évoquait le sujet récemment, sous le titre « how to develop mental toughness ». J’ai hésité sur la traduction du mot « toughness » : comment développer de l’endurance ? De la force mentale ? Plus que la résilience, en effet, ce qui m’intéresse, c’est la capacité de s’ouvrir au monde et d’en absorber les chocs, sans renoncer à notre sensibilité et à ce qui fait de nous des êtres humains complets, sinon accomplis.

Je vous donne le lien ici, et j’y reviendrai dès que j’aurai le temps de développer le sujet.

En attendant, je vous souhaite de développer de la force et de l’endurance, mais aussi beaucoup de tendresse, en cette nouvelle année qui va secouer fort. Qu’elle révèle les talents cachés, la grandeur, la générosité qui ne demandent qu’à s’épanouir. Et n’oubliez-pas : soyez bien entourés.

PS : un mot, bien sûr, à propos d’Istanbul. Cette ville que je ne connais pas encore, et dont l’histoire me fascine, tout comme sa position à cheval sur l’Europe et l’Asie, cette ville est aujourd’hui meurtrie par un nouvel attentat, et j’aimerais apporter toute mon empathie et tout mon soutien à ses habitants. Mais puisqu’on parle de la Turquie, je ne peux pas m’abstenir de citer l’écrivaine Asli Erdogan, dont la résistance face à l’oppression est une leçon de courage pour tous. Et je mentionnerai cette autre écrivaine, Elif Shafak, pour son merveilleux « la bâtarde d’Istanbul ».

Le marron d’Hudson ou les saisons du changement


marronsLe marron, frais sorti de sa bogue, doux au toucher, lisse et d’un beau brun luisant, de quoi nous parle-t-il ? De l’automne et de ses sortilèges, de l’enfance, des promenades sous les arbres penchés, sur un tapis de feuilles colorées, où les bruits s’amortissent. On le ramasse, on le tient dans la paume de sa main pour le plaisir de goûter sa tiédeur, sa rondeur apaisante, bienveillante, amicale.

Il ne promet rien, pas même la conservation des souvenirs plaisants, encore moins le retour des beaux jours, car on sait que l’hiver approche, mais le tenir ainsi nous fait du bien. Sa discrétion rassure. C’est un ami fidèle, sur qui l’on sait pouvoir compter. Sa magie n’a rien de spectaculaire, mais elle touche à l’essentiel. Car ce beau fruit possède le pouvoir d’absorber une partie de nos chagrins, d’alléger nos craintes, et de nous ramener dans le cocon de l’instant présent.

C’est un doudou naturel, protecteur et consolateur, comme ces musiques qu’on écoute en boucle à l’adolescence, déchirés par la nécessité d’aimer et de grandir, de rupture en rupture.

Il y a de la joie dans sa manière de refléter la lumière. Il l’enrichit d’une tonalité généreuse, synonyme d’abondance et de satiété. Grâce à lui, l’automne devient une saison de la résilience, un temps de récolte où la vie révèle de nouveaux accords, plus riches, plus complexes et plus variés que ceux des saisons pleines. Les concerti pour mandoline, de Vivaldi, font merveilleusement chatoyer ces sonorités délicates, soleils de fin d’après-midi passant à travers des feuillages ou multipliés dans le courant d’une rivière.

Le coach Hudson, au beau nom de fleuve nord-américain, a formalisé dans sa théorie du changement la métaphore des quatre saisons comme cycle du renouvellement, que précèdent le tri, l’abandon, la germination. Rien ne sert de vouloir accélérer le processus. Chaque étape est nécessaire.

Le marron, dans sa complétude, nous renvoie quelque chose de nous-mêmes. Il nous dit que nous possédons les ressources et le talent nécessaires pour rebondir, quand le moment sera venu. Mais il nous donne aussi l’autorisation de prendre un temps de repos, un temps pour soi. Ce besoin de confort, d’intériorité, parfois stigmatisé comme une tendance à l’égoïsme, écoutons-le. Ne craignons pas le silence, l’immobilité : c’est le terreau dans lequel germinent les projets les plus audacieux. Dans ces moments-là, soyons de bons compagnons pour nous-mêmes. Apprenons à apprécier ce qui est là, comme on passe un chiffon imbibé de cire sur des meubles en bois pour accentuer leur luisant.

Ce marron, recueilli dans une forêt de France, évoque aussi pour moi l’Amérique du nord, des envies de voyages, et de très belles conversations. Que vous dit-il ?

 

La peluche Tamaloo, triomphe de la douceur active


Dimanche 11 septembre 2016.

Une date qui donne le frisson. Comment ne pas se souvenir, en l’écrivant, de ce jour où la confiance s’est déchirée pour des millions de gens aux Etats-Unis, et sur toute la planète ? Depuis cet événement, les cyniques et les pessimistes ont beau jeu de se moquer de ceux qui portent, malgré tout, l’espoir dans la possibilité d’un monde meilleur, plus vivable pour les prochaines générations.

On observera d’ailleurs que ce sont souvent les mêmes qui, par leur négationnisme climatique, retardent l’adoption des mesures audacieuses qui permettraient d’éviter le pire.

Dans leur bouche, le mot « bisounours » résonne comme une douce injure. C’est une arme hypocrite, à la violence déguisée en condescendance, redoutable en réalité. On peut leur répondre avec cette puissante citation de Vaclav Havel, rapportée par le pasteur Rainer Eppelmann à Angela Merkel à un moment où elle se trouvait en difficulté en raison de sa politique d’accueil envers les migrants.

« L’espoir », écrivait l’ancien dissident Tchèque, « l’espoir, ce n’est pas la conviction qu’une chose se termine bien, mais c’est la certitude que cette chose fait sens, quelle que soit la manière dont elle se termine ».

Mais l’horreur n’est pas le sujet de cette chronique. Nous reviendrons plutôt sur la douceur, la douceur active, intelligente, efficace.

Hier, j’étais à Novancia pour coacher des doctorants participant aux 24 heures chrono de l’entrepreneuriat (https://www.novancia.fr/24H-chrono-entrepreneuriat-doctorants-2016), organisé conjointement par cette école et l’ANRT.

Le pitch : « Avec pour objectif de désacraliser l’entrepreneuriat, cet évènement doit permettre aux participants de conjuguer leurs connaissances scientifiques avec l’audace de la création d’entreprise.

10 équipes de 7 doctorants vont concourir durant 24 heures non-stop pour proposer à un jury d’industriels et d’entrepreneurs des projets d’entreprises réalistes s’appuyant sur leurs connaissances scientifiques »

Dans la pratique, ce sont 70 participants et leurs coachs qui phosphorent non-stop, deux jours et une nuit, dans un cadre propice à la formation de l’intelligence collective. La diversité des disciplines scientifiques et des cultures garantit la richesse des propositions, mais cela rend aussi plus difficile d’en choisir une seule et de l’affiner jusqu’à ce qu’elle se transforme en un projet viable.

Vivre le deuil d’une bonne idée, à fortiori de plusieurs, est une expérience pédagogique essentielle, surtout lorsqu’on la vit en mode accéléré.

C’est la deuxième fois que j’ai le privilège d’accompagner une équipe dans le cadre de ce Challenge, en Australie en mai dernier et cette fois-ci à Paris. A chaque fois c’est un bonheur de travailler en compagnie des esprits les plus vifs, les plus frais (même après 24 heures sans dormir), les plus innovants. Les aider à canaliser leur énergie créative dans un sens productif, à renforcer leur argumentation, à se préparer à la redoutable épreuve du passage devant un jury très averti.

A la fin de la journée, les deux semi-finalistes ont l’honneur de présenter leur projet devant le jury et l’ensemble des participants.

L’un de ces deux projets m’a particulièrement touché. Les doctorants avaient décidé de s’attaquer au sujet de la douleur des enfants malades, difficile à traiter efficacement car ils ont du mal à expliquer leurs symptômes.   Pour contourner la peur de la blouse blanche et favoriser le dialogue avec les enfants, ils avaient eu l’idée d’équiper de capteurs une peluche, la « peluche tamaloo ».

Des caméras fixées dans les yeux de la peluche pouvaient capturer l’expression faciale des enfants, qui constitue un indice fiable de leur niveau de douleur. Un microphone et d’autres capteurs sensibles permettaient d’enrichir le contact sensoriel avec l’enfant pour pouvoir établir ensuite le traitement le plus efficace.

Cette alliance de la science médicale, de la technologie et de la douceur enchanta le public, soulevant des salves d’applaudissement.

Une fois de plus, il était démontré que les bisounours pouvaient gagner la partie. Les capteurs et le big data au service de l’empathie : quoi de plus puissant ?

Le pouvoir propre


Juste après la peur, se pose la question du pouvoir.

Alain Cayrol fut notre professeur de magie. Son enseignement a changé le cours de ma vie.

Mon autre professeur, Nicole de Chancey, dont j’évoque la mémoire dans une chronique republiée ce matin, fut la première à nous poser cette question simple, et très puissante : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Question jamais abordée sous cet angle ici. Or je crois profondément que la France ne pourra guérir que si chacun d’entre nous prend, individuellement, le chemin de la guérison.

Il y eut bien l’interrogation, lancée après les attentats du 15 novembre : « comment retrouver du pouvoir sur nos vies ». Mais le pouvoir propre ? C’est-à-dire le pouvoir naissant, tel qu’il émerge et grandit, se nourrissant des ombres absorbées, des failles acceptées, des horizons perdus et reconquis ? Le pouvoir qui ne cherche pas à exercer d’influence sur son environnement, mais qui rayonne. Le pouvoir qui nous surprend, nous effraie parfois, auquel nous allons devoir nous habituer au fur et à mesure que nous poursuivons un travail de développement personnel. C’est beaucoup plus intéressant que la simple résilience, mais cela pose la question brûlante : le pouvoir de faire quoi? De quel territoire, imaginaire ou réel, sommes-nous les rois et les reines? Si nous avions le pouvoir de changer les choses, dans quel pays souhaiterions-nous vivre? Et quelle serait notre contribution?

Nous avons évoqué la question des ressources avec mes étudiants lors d’un webinar sauvé de la catastrophe, improbable et chaleureux. Le thème était : « comment identifier nos ressources face à un challenge un peu musclé ? » Comment mobiliser notre entourage, nos valeurs, nos talents, notre expérience et tout ce que l’univers propose, pour atteindre nos objectifs ? Une variante : « quand avez-vous surmonté un tel obstacle, et de quelle manière ? » Quel personnage, réel ou imaginaire, vous a inspirés ?

La seconde question est celle du caractère « propre » de ce pouvoir. L’exploration des enjeux. Que désirons-nous réellement, et pourquoi ? Que se passera-t-il si nous atteignons notre objectif ? Et si nous ne l’atteignons pas ? Quelles sont nos responsabilités ? De quelles attentes avons-nous le droit de nous libérer, pour ne retenir que ce qui nous concerne vraiment ?

On aurait pu faire plus imagé, demander : « si vous deviez plonger du grand plongeoir, de quoi souhaiteriez-vous vous alléger ? »   Ou : « que faites-vous pour vous empêcher d’être grands » ?

Mais je préfère la formule initiale, explosive dans sa simplicité : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Et pour terminer, deux petits exercices pratiques : le premier évoqué ici même, il y a un an, à la fin du dernier article consacré à Nicole de Chancey : exercice pratique (lien)

Et le second, ici  (lien) sur l’estime de soi.

Profitez de l’été pour faire des expériences.

Vous avez dit futile?


 

Il fait si beau ce matin, le ciel est si pur, que je dois m’excuser par avance auprès de vous d’aborder un sujet plus grave que de coutume. Un sujet que l’on peut aussi choisir de traiter d’une touche légère, avec bienveillance, comme on accueille chez soi un visiteur trempé sous l’averse. Il s’agit de la peur, et des ressources qu’elle nous permet de mobiliser.

La peur est une déferlante. Il faut la prendre à plein corps, de face, et se laisser traverser par elle pour se retrouver ensuite hébétés, glacés mais debout, rassemblés, tonifiés, vivants.

Il suffit d’une alerte un peu sérieuse pour soi-même ou pour ses proches et toute la légèreté de l’été s’évapore. Quand le bon fonctionnement du corps n’est plus garanti, on se sent comme le passager d’un bateau sur lequel vient de se déclarer une voie d’eau. La certitude de rejoindre le rivage, sur lequel on se tenait tout à l’heure, heureux parmi les autres vacanciers, scrutant l’horizon où se déployaient des voiles multicolores, se dérobe.

Les courants, les remous nous déstabilisent. Notre perception de l’environnement se modifie. La mer dans laquelle on se baignait il y a quelques heures avec tant de confiance et de plaisir s’est tout à coup transformée en un risque mortel qu’il nous faut parer à tout prix. Toutes nos facultés se concentrent et le stress, augmentant nos forces et notre vigilance, réduit notre champ de vision pour en éliminer tout ce qui ne concerne pas le danger immédiat.

Pourtant, la beauté du monde qui nous entoure n’a pas disparu. La même lumière continue ses jeux argentés sur la crête des vagues, mais nous la ressentons comme une présence indifférente, ironique ou cruelle, pareille à ces dieux de l’antiquité se divertissant au spectacle du malheur humain.

Il faut une volonté particulièrement bien entraînée pour continuer à jouir de tout ce qui était là, tout à l’heure, et qui n’a pas changé. Apprendre à s’en nourrir, à puiser force et courage dans ces éléments qui ne nous veulent rien, ni bien ni mal.

Maintenir cette alliance est un travail de tous les instants, dans lequel s’aiguise notre perception. Il nécessite une impeccable clarté d’esprit, un amour de la vie chevillé au corps, et quelque chose de plus : la persévérance des sportifs de haut niveau, des musiciens, des ingénieurs, ou de quiconque a besoin d’atteindre et de maintenir le plus haut niveau de performance. C’est une décision qu’il nous appartient de prendre. Quel regard choisissons-nous de porter sur les événements qui nous affectent ? Si nous le voulons, tout, même la peur, se transforme en ressource. Le moindre caillou sur le chemin devient trésor, l’obstacle une occasion d’exercer notre agilité. Aimons la peur, à condition de la chevaucher habilement : soyons champions de surf, épousons la vague, absorbons toute son énergie pour rejaillir, là-haut, dans le soleil, terrifiés mais ravis.

Si vous êtes encore en vacances, pardon pour le ton sérieux de cette chronique. Voyez-là comme une ligne d’horizon, d’un bleu plus foncé, qui rend par contraste encore plus éclatant le bleu joyeux de la mer la plus proche. Entendez-là comme un appel à goûter l’instant présent, à le savourer dans tout ce qu’il a d’éphémère et de précieux. Considérez-la comme un bruit qui, lorsqu’il cesse, rend au calme environnant toute sa plénitude. Appréciez l’imperfection dans la perfection.

Comme le chantait Léonard Cohen :

« Il y a au cœur de toute chose une fêlure,

Et c’est par elle que passe la lumière »