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Le clavier bien parfumé


Samedi 21 mars. Nous sommes le premier jour du printemps et j’ai le nez qui coule. En temps normal, cette information n’aurait aucun intérêt, mais lorsque vous demeurez confiné avec une personne de 89 ans, le soupçon s’installe. On peut vivre avec ce qui nous menace, mais devenir soi-même un danger pour les êtres aimés, c’est cela, le plus difficile.

Pour l’instant, je m’en tiens à mon principe de vivre « ici et maintenant », sans projections sur l’avenir même le plus proche, tout en redoublant de précautions. Aussi contraignants soient-ils, les gestes-barrière, lorsqu’ils sont motivés par l’intention de protéger, deviennent des gestes d’amour.

Passer l’éponge imprégnée de désinfectant sur toutes les surfaces que l’on touche, boutons et poignées de porte inclus, devient une habitude, un réflexe. Il faut penser à tout, puis l’on n’y pense plus : on fait. Les gestes aussi vivent des cycles : ils passent par différents statuts, de notre conscience, en tant qu’éléments d’un protocole sanitaire, à notre mode de vie, dans lequel ils finissent par se fondre, invisibles, évidents, quasi naturels. Vivre en pleine conscience est une manière d’agrandir l’espace. Les Japonais l’ont bien compris, qui transforment leur intérieur en un temple ordonné, apaisé, spiritualisé, de la vie quotidienne. Leur capacité d’absorbtion en fait des champions de la résilience.

Ça doit être plus difficile pour mes étudiants, dont la majorité se retrouve aujourd’hui confinée dans des appartements trop petits pour une famille avec enfants. Nous avions déjà vécu l’expérience du cours virtuel au moment de la grève des transports, en décembre. A l’époque, j’avais adapté mon cours au format numérique, ouvrant plus d’espace aux discussions interactives. Cette fois j’ai décidé d’exploiter à fond les possibilités du virtuel en les faisant travailler en sous-groupes, ce qui permet de leur donner beaucoup plus largement la parole.  Du coup, ils participent micros ouverts, et l’on entend ce qui se passe dans leur environnement : cris des bébés, disputes, bruits de casseroles pénètrent soudain l’espace pédagogique transformé en une sorte de village où l’on s’interpellerait, de balcon en balcon, dans une mise en scène qui laisserait deviner les intérieurs. La bienveillance aidant, nous accueillons avec sérénité cette irruption de l’intimité dans la sphère publique. Les étudiants s’interrompent le temps que le petit frère ou la petite sœur cesse de crier, puis reprennent leur proposition de message sur la communication de crise. On entend des sourires. Ceux qui participaient moins, les plus timides, trouvent le courage de s’exprimer avec le chat, et j’apprends à les repérer quand leur prénom s’affiche. Après les avoir identifiés par leurs visages et leur gestuelle, j’apprends à les connaître différemment, par leurs écrits spontanés, leurs contributions aux exercices que je peux suivre en direct. C’est une expérience pédagogique inédite, qui rétablit une certaine forme d’équité entre les élèves.

Pour finir sur une note d’humour : revenant des courses, hier, je sors de ma poche les quelques pièces de monnaie rendues par le marchand de journaux et je décide d’y passer un coup de spray désinfectant. Puis, dans mon élan, j’en projette aussi sur le clavier de mon ordinateur. Maintenant il sent la lavande.

nettoyant lunettes
Ne pas confondre : à droite, c’est pour les lunettes ou le clavier, à gauche pour les mains 🙂

Réel virtuel, rituels : le monde d’après


Nuages

18 mars 2020

Jour 4 (deuxième jour du confinement)

18.30 : nous rentrons d’une brève promenade (attestation dans la poche) le long des anciennes voies du chemin de fer de petite ceinture, dans le sud de Paris.  Une petite bande de terre a été aménagée en jardin partagé, où de rares habitants du quartier s’activent à bonne distance les uns des autres. L’avenue Jean Moulin, déserte, a retrouvé sa dignité de grande artère. On se croirait au mois d’août, ou dans un film de science-fiction. Nos pas résonnent dans le silence. En cas de contrôle, nous expliquerons aux policiers que mon père a besoin de marcher tous les jours pour son cœur. Cela nous évitera le ridicule d’enfiler une tenue de jogging ou de nous promener avec un sac à provisions vide.

Sur le trottoir d’en face, un père et son fils masqués, traînant une trottinette.

A peine rentrés, le rituel du lavage des mains, puis je m’installe face à la baie vitrée ouvrant sur un vaste paysage de toits typiquement parisiens.

Il est temps de me remettre à l’écriture, après une journée bien remplie d’activités diverses.

Finalement, ce journal est bien le « journal d’un coach au temps du Corona ». Dans cette circonstance où les modalités de présence et d‘action se transforment, écrire, écouter, méditer, dialoguer avec mes clients, avec des proches ou avec les commerçants restés ouverts, c’est encore et toujours du coaching.  Du réel au virtuel, l’intention ne change pas : c’est toujours de révéler le meilleur en chacun, de lui redonner du pouvoir sur sa vie, d’éveiller les principes actifs et de mettre en place les rituels sécurisants qui donneront l’audace d’emprunter de nouvelles voies, d’oser des façons de faire inédites.

Le passage du réel au virtuel nécessite pour beaucoup d’entre nous des apprentissages techniques et comportementaux. La mise en place des nouvelles façons de travailler, de communiquer, de déléguer aussi, ne va pas de soi. D’autant que cet apprentissage doit se faire en mode accéléré, peut-être anxiogène pour certains.  Depuis deux jours, j’explore les fonctionnalités de diverses plateformes collaboratives à l’ergonomie variable. Partager son écran, créer des sous-groupes travaillant sur des « tableaux blancs », distribuer la parole, surveiller ce qui se passe sur le « chat » tout en maintenant la conversation générale. C’est exaltant et stressant. J’y vois la possibilité de rendre accessible à toujours plus de monde le partage des connaissances et de l’expérience, de créer et d’entretenir des liens, et surtout de changer d’échelle.

Car j’ai bien l’intention de participer en acteur conscient aux changements qui vont se produire. L’urgence est de construire l’infrastructure collaborative qui nous permettra de concrétiser nos intentions pour « le monde d’après ». C’est une question de mindset : nous devons penser avec un coup d’avance, comme le général de Gaulle se faisant, avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, la réflexion que le conflit serait mondial. Puisque l’Allemagne n’avait pas gagné le Blitz, elle ne pouvait plus que perdre, et la question principale devenait dès lors de savoir quel rôle la France était amenée à jouer dans le nouvel ordre mondial qui allait se construire.

Penser que nous devons à l’acte de rébellion d’un quasi marginal notre siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. Grâce à son audace, à sa résilience, à son habileté aussi, le petit coq gaulois a gagné sa place au milieu des tigres.

Mais le visionnaire de Gaulle n’aurait rien pu sans la capacité de Jean Moulin à fédérer les acteurs de la Résistance. L’homme de Londres a su faire avec la diversité de ces hommes de l’ombre. En affirmant sans ambiguïté aucune son attachement aux principes fondateurs de la République, il a créé la confiance et lui a permis de se régénérer, de se réinventer pour prendre toute sa place dans le monde d’après 1945. Pour cela, il lui aura fallu composer avec des modes de pensée très différents du sien, allant de la droite nationaliste aux communistes, réunis au sein du Conseil National de la Résistance. J’évoque ces moments dramatiques pour donner le sens de la perspective, et sans nostalgie. Quand plus rien ne tient, quand l’essentiel est en jeu, le chemin de la vision à la réalisation passe toujours par l’intelligence collective. Nous sommes dans un tel moment.

Soyons affirmatifs : il n’y aura pas de retour en arrière. Le système des loisirs, du tout jetable et de la célébrité voit ses feux s’éteindre à toute vitesse, laissant un parfum toxique de plastique brûlé. L’argent-roi est nu. Par quoi le remplacer ? Tout est ouvert. Mais pas pour longtemps. La brèche peut se refermer si nous laissons à d’autres le soin d’imaginer, d’agir, de transformer – tout, à commencer par nous-mêmes.

Certains travaillent au niveau conceptuel, imaginant de nouvelles formes de démocratie, d’autres se sont lancés dans des expérimentations sociales à petite échelle, faisant construire des immeubles qu’ils habitent ensemble, selon de nouvelles règles. D’autres encore agissent en connecteurs, tissant des nœuds entre ces différents univers qui commencent à se rejoindre et constituent des boucles de rétroaction. (Pardonnez l’usage de ce jargon. D’ici quelques années, ces mots seront aussi répandus que « convivialité », « réseau », «hub » ou « startup »). Comme les racines des arbres entremêlées, échangeant des nutriments entre elles et avec d’autres espèces, des rhizomes s’étendent sous la surface, s’ancrent dans le sol nourricier, se renforcent mutuellement, jouant de leurs complémentarités. Il ne faudra plus bien longtemps pour que les arbres se voient, se nomment forêt.

Ce qui n’était encore que des épisodes épars acquiert la consistance d’un récit.

Le virus, parce qu’il s’attaque à nos équilibres biologiques, économiques et bientôt géopolitiques, en remontant les chaînes de production et d’échange mondialisées, révèle toutes les ramifications du système, les interdépendances, les chaînes de causes et de conséquences. Il nous force à sortir de notre confort et à prendre position. Comment, dans quel état, voulons-nous sortir de cette crise ? Dans quelle société voudrons-nous vivre ? Demain, pas plus qu’aujourd’hui, nous ne choisirons nos voisins. Mais nous ne pourrons plus faire semblant d’ignorer tout ce qui se passe sur un simple bouton d’ascenseur. La menace existentielle qui nous frappe souligne assez cruellement ce qui nous réunit, à commencer par le fait que nous sommes tous vulnérables. Nous aurons fait des sacrifices, et nous en demanderons le prix. Les soignants, aujourd’hui traités en héros, pourront-ils retourner souffrir dans l’ombre, épuisés, corsetés, maltraités, contraints de renoncer à tout ce qui fait le sens de leur engagement ? On évoque déjà la fin de la Tarification A l’Acte, qui transposait dans le monde hospitalier les principes de fonctionnement des entreprises privées soumises aux impératifs de rentabilité. Les enseignants qui auront fait l’effort d’adapter leurs méthodes pédagogiques à l’univers virtuel accepteront-ils d’être à nouveau méprisés par une société tout entière, parents d’élèves compris ? Si le confinement devait durer plusieurs mois, les millions de familles qui auront redécouvert le plaisir d’être ensemble, les voisins qui se seront entraidés, les employés qui auront fait tenir le système à bout de bras accepteront-ils de faire à nouveau leur deuil de l’empathie, de la solidarité, de la gratuité ? Mais, les contraintes n’ayant pas disparu, saurons-nous trouver les voies de l’efficience ? Quel équilibre saurons-nous trouver entre différents systèmes de valeurs ? D’autres scénarios sont possibles, moins optimistes, et pour certains même sinistres.

Mais déjà, l’imagination bouillonne. Le client que je coachais ce matin me racontait les apéros virtuels et autres initiatives que son équipe expérimente pour mettre un peu de couleur dans le télétravail. D’autres ont dû batailler vendredi pour obtenir le droit d’aller travailler depuis leur domicile. Lorsqu’elles reviendront au bureau, leur chef aura fort à faire pour regagner sa crédibilité. L’élan pour réinventer les modes d’organisation, lorsqu’il sera temps de se retrouver dans le monde « réel » ne peut que gagner en puissance et en légitimité.  L’imprévoyance et la rigidité de certaines organisations les mènera au bord de la rupture. D’autres, plus agiles, ne demanderont qu’à les remplacer. Privés de la liberté de se déplacer, les Français pourraient bien réclamer plus d’autonomie, le pouvoir de décider pour ce qui relève de leur expertise.

Utopie ? Je réponds : reconfiguration. Profonde. Inévitable. Vitale, en fait, car trop longtemps différée. La société française avance par secousses, et celle-ci nous affecte déjà rudement. Une génération déconsidérée par son imprévoyance et son mode de vie destructeur e pourra éternellement barrer la route à la jeunesse qui demande à être entendue.

Après la sidération, puis l’agitation plus ou moins ordonnée, la vie s’organise. Et de nouveaux rituels se répandent.  Entendrons-nous crépiter, à vingt heures, de soir en soir toujours plus forts, les applaudissements en l’honneur des soignants, selon le rituel inventé par les Italiens et repris par les Espagnols ?

Les rituels recréent de la proximité sociale dans une société contrainte à la distance physique. Il y avait longtemps, en réalité, que des forces invisibles nous éloignaient les uns des autres. Le facteur contraint d’effectuer sa tournée de plus en plus vite, les pauses raccourcies, voire supprimées, le temps qui fait toujours défaut, la monétarisation de tout, même du simple conseil professionnel, sans parler de l’assistance aux personnes âgées, nouvelle source de revenus pour la Poste. C’est toute cette logique qu’il va falloir démonter, examiner sous toutes les coutures, pour réviser nos priorités.

Je cite un extrait des Furtifs, le best-seller d’Alain Damasio : « L’accueil avait été chaleureux. En réalité, la quinzaine de Balinais portait la communauté d’environ deux cents membres sur ses épaules, par sa générosité quotidienne, sa production ingénieuse de riz et sa spiritualité intacte. (…) Moitié par amusement, moitié par fascination, par dépit parfois, tant leur organisation avait foiré, parce que ça les intriguait ou peut être juste pour voir, les îliens avaient joué le jeu de ce nouveau modèle largement exotique pour eux. Pour acter une rupture, j’avais posé une expérimentation d’un mois où toute personne dérogeant aux règles était illico exilée. Les premières décisions s’étaient prises au consensus et à l’unanimité, chose impensable auparavant !   L’interdépendance délibérée des tâches, où l’on se rend sans cesse service, en réciprocité, favorisant l’entraide ; les amendes dosées en cas de manquement ; le principe des corvées communes pour l’irrigation ou pour la reconstruction sempiternelle des digues que le fleuve arasait ; les cérémonies croisées où tour à tour tel foyer ou tel clan recevait puis donnait, débouchant sur des fêtes purgeant les tensions : tout ça était directement issu de Bali ».

Voilà, je vous laisse rêver, en espérant que les librairies seront bientôt reconnues comme des commerces de première nécessité.

Et vous, quels rituels inventez-vous ?

Au calme, citoyens!


Primevèresjpg

Paris au printemps

17 Mars, jour 3

Fraîcheur, la petite fille qui chante à sa fenêtre, en face de chez moi, au moment où je quitte mon appartement sans savoir quand j’y reviendrai.
Je la salue de la main, mon coeur se serre un peu. Comment vivra t’elle ces journées, ces semaines d’enfermement? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une intolérable et nécessaire restriction à notre liberté de mouvement. Désarroi, révolte. Impatience bientôt dissipée lorsque mon oeil tombe sur quelques primevères d´un jaune pâle, plantées par des parisiens sur un bout de trottoir mis à leur disposition par la ville. Ignorant nos appréhensions, notre calendrier, nos lois, nos restrictions, le printemps perce ici et là, se multiplie, déroule sa vague puissante, inexorable, insideuse et subtile, sourd comme un roc, aveugle comme la Justice. Son triomphe est garanti. Rien ne pourra l’empêcher d’éclore où on ne l’attend pas. Gratitude, soulagement. Se rappeler que l’essentiel se passe ici et maintenant. Ces primevères sont bien réelles. Quelqu’un les a semées, sarcle le bout de terre où elles poussent, se réjouit de les voir fleurir. La résilience se joue dans ces détails, dans la capacité que nous pouvons cultiver à nettoyer instantanément tout ce qui nous pollue l’esprit.
Ainsi vit Paris, au temps du Coronavirus.
Nos émotions font la clé de sol, plongent, s’élèvent, de la colère à l’amour en passant par tous les états intermédiaires avant de se stabiliser. Nous vivons un apprentissage en accéléré.

Avenue René Coty : je change d’arrondissement, d’ambiance, d’univers.
La même impression de plonger dans l’inconnu qu’en février 2000, lorsque je suis parti m’installer à Singapour.
Pourtant je ne vais pas très loin : de Glacière à Alésia, une petite marche de quinze minutes suffit pour me rendre chez mon père où je vais m’installer jusqu’à la fin du confinement.
Lola, sa jeune voisine, écoute de la musique fenêtres ouvertes et c’est une joyeuse bouffée d’énergie qui se répand dans tout le quartier.
Je m’installe. J’ouvre mon ordinateur, je consulte mes mails tandis que le calme retombe, peu à peu. Sur la terrasse désertée du studio Pin-Up, les pigeons se disputent des miettes. Il fait doux.

Lavé avec amour


balcon fleuri

Jour 2 de ce journal, et sans doute J-2 du confinement généralisé. Plus que des habitudes, c’est tout notre état d’esprit qui doit changer. L’idée de rester confiné, sans doute pendant de longues semaines, me glace. Il va bien falloir s’y faire, à cette idée, pourtant. La tourner et la retourner sous toutes ses facettes, comme un Rubik’s cube, jusqu’au moment où l’on parviendra à se persuader que l’on a réellement essayé toutes les combinaisons possibles et qu’il n’en reste qu’une, la plus déplaisante. Mais la plus nécessaire.
Par-delà les toits et les cours d’immeubles, je vois deux ouvriers en gilet orange fluo qui travaillent (encore,) sur un échafaudage. Quelle chance de disposer ainsi d’un balcon fleuri et d’une vue dégagée ! De l’autre côté de l’appartement, les fenêtres donnent sur un joli paysage de toits parisiens, avec ses cheminées orange sur lesquelles se posent parfois des mouettes, et ses couchers de soleil.
Hier soir, en apprenant que nous allions très probablement avoir droit au confinement généralisé dès mercredi, j’ai pris la décision de m’installer chez mon père pour m’occuper de lui le temps nécessaire. A 89 ans, changer ses habitudes représente une véritable difficulté pour lui. Se laver les mains, par exemple.
A quoi pensez-vous, tandis que vous comptez jusqu’à trente en vous lavant les mains ?
Le sujet est plus sérieux qu’il n’y paraît.
La tentation serait de compter jusqu’à cinq, dix, un peu plus, encore un peu plus, et puis c’est bon.
Mais non, ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon car ces gestes d’hygiène, ou gestes-barrière, n’ont pas été inventés pour nous embêter. Ces trente secondes correspondent au temps nécessaire pour détruire les virus, microbes, bactéries, et autres vilaines bestioles accrochés dans les replis de notre peau.
Comment le lui faire comprendre, et surtout lui inspirer la patience nécessaire ?
Je choisis de lui parler d’amour. Se laver les mains en pensant à chacun de ses enfants et petits-enfants, et s’il le faut même les arrière-petits-enfants, ça doit bien durer jusqu’à trente secondes, en y mettant de l’intention ?
Ca lui paraît cocasse, comme idée, mais il écoute et s’applique.
Il tient vingt secondes chrono. Je sens que ce n’est pas gagné. On fera mieux la prochaine fois.
Me voici reconverti coach en hygiène de vie, qui l’eût cru ?

L’Amour au temps du corona


fleur de résilience
Nous entrons donc en résilience. Officiellement. A l’échelle de tout le pays, pour commencer. Car j’espère bien qu’après une première phase marquée par le chacun pour soi, la coordination s’organisera au-delà des frontières. Le virus, lui, s’en moque et les traverse allègrement.
Marcher dans des rues désertes, aller voter, se passer du gel sur les main. La vie change et la vie continue. Se recentrer sur l’essentiel, comme y invitait Christine Marsan sur facebook. Appeler des personnes éloignées, vulnérables ou simplement isolées. Pratiquer les gestes barrière, et les gestes qui créent du lien. Se fendre d’une petite blague, alléger l’atmosphère, écouter, partout, chaque fois que c’est possible, à la boulangerie, chez le marchand de journaux. Entretenir quelque chose d’impalpable et qui nous fait tenir. Ensemble. Et chacun dans sa singularité. Car c’est à chacun de trouver son coin de ciel bleu, d’attraper les rayons de soleil qui percent les nuages, pour mieux les partager.
Il y a tant à faire, plutôt que de subir. Et chacune de ces microdécisions nous redonne du pouvoir, fait reculer les frontières de l’inquiétude.
Le déclencheur est venu de mon ami Olivier Caeymaex, auteur d’un billet magnifique, inspirant, drôle et généreux, publié ce matin sur facebook. Qu’il soit remercié pour ce boomerang lancé dans l’espace virtuel. Je m’empresse de le saisir et de le relancer.
Plus d’excuses : il est temps de réactiver ce blog endormi pour partager avec vous ce que m’inspire la situation dans laquelle nous nous trouvons, et les réactions qu’elle suscite dans nos sociétés humaines.
Ecrire non pas en expert, en sage, en coach partageant ses bons conseils, mais en ami, en frère, en citoyen perturbé tout comme vous par ce qui nous arrive et cherchant de son mieux comment faire face à ses propres angoisses.
Mais pas seulement.
Car j’aimerais aussi vous faire part de ce qui bouillonne, pour l’instant dans les cerveaux et dans les conversations, et bientôt je l’espère aussi dans la vie réelle. Ces constellations d’idées qui commencent à se répandre et ces chaînes de solidarité qui se constituent, ici et là. Ces voisins qui s’inquiètent de la vieille dame isolée au septième étage, ces groupes d’amis qui proposent des méditations groupées pour se donner du courage et de la sérénité le matin, ces inconnus qui réfléchissent et débattent respectueusement sur les réseaux sociaux (mais oui, c’est possible).
Comme souvent, cette épidémie et la crise économique qu’elle provoque, par son ampleur et son intensité, vont jouer un rôle d’accélérateur de tendances déjà perceptibles. Ces changements profonds se feront sentir dans l’éducation, l’économie, la citoyenneté, les relations humaines, dans notre relation à nous-mêmes, aux autres, à la société, au monde.
Interrogé ce matin sur France Inter sur le déploiement massif des solutions d’éducation en ligne, le psychologue Serge Tisseron invitait les parents à profiter du temps qu’ils ne passent dans les transports pour jouer avec leurs enfants, les aider dans leurs devoirs et regarder de plus près ce qui se passe sur leurs écrans.
L’éducation va changer ses méthodes pédagogique, les entreprises vont s’apercevoir que le télétravail ne fait pas s’effondrer la productivité, mais devront sans doute porter plus d’attention à l’esprit d’équipe lorsque tous les échanges se font en mode virtuel. Les entreprises réorganisent leurs chaînes de production et le laboratoire Sanofi annonce qu’il va recommencer à produire en France des principes actifs (à partir desquels sont produits les médicaments) pour diminuer notre dépendance envers la Chine. Il se pourrait bien que de nouvelles formes d’expérimentation démocratique se répandent, et que des approches entièrement nouvelles de la médecine cessent d’être taboues.
C’est de cela que j’aimerais rendre compte, et comme un seul billet ne suffira pas, je m’engage à revenir vers vous, aussi régulièrement que possible.
Quand au titre de ce billet : le roman l’Amour au temps du choléra, de Gabriel-Garcia Marquez, se situe dans une petite ville des Caraïbes où sévit régulièrement le choléra. Il y raconte l’histoire de Florentino, amoureux transi de la belle Fermina que son père pousse à épouser un autre homme. Mais la vie a ses tournants : cinquante ans plus tard, une occasion se présente pour le pauvre télégraphiste et poète de reconquérir le cœur de sa belle. Bien sûr je ne dévoilerai pas ici la fin du roman. Sachez seulement qu’il se conclut dans un geste de défi poétique superbe, tandis qu’ils naviguent tous deux sur le fleuve Barranquilla, détachés des humains et de leur vie quotidienne.
Mettre à profit ce temps de pause imposée pour lire, au calme, et retrouver le plaisir de la fiction.
Les amis à qui j’ai parlé de ce roman sur facebook m’ont également rappelé la Peste, de Camus, et le Hussard sur le toit de Giono : la littérature largement traité le sujet des épidémies et des diverses réactions qu’elle suscite auprès des sociétés humaines.
Notre vie à nous n’est pas un roman, et pour certains, qui ne supportent pas les restrictions et l’angoisse liées à la progression de l’épidémie, elle commence à ressembler à un cauchemar. Mais ce que nous enseignent les romans, c’est que l’Amour possède une puissance qui déborde tout, bouleverse tout, emporte les obstacles et les peurs dans son flot puissant.
Alors, si vous éprouvez l’irrésistible besoin de faire des provisions, faites-vous plaisir : achetez des livres.
PS : cette fleur a été photographiée de haut : elle pousse à l’horizontale, sous le balcon, enracinée à même le béton #résilience

La ville-corail


La ville-corail se régénère et nous accueille,
Sur le récif croissant de notre histoire,
Augmentée de nos rêves.
Son opéra diffuse les amours symbiotiques de Polype et de Zooxanthelle.
Le Sauvage y prospère dans les friches, les interstices, les voies abandonnées, en lisière des parcs.
On y voit parfois des animaux relocalisés,
De ceux qui font de tout espace un territoire, et du silence une opportunité.
Renards trottant de nuit, faucons planant entre les tours de Notre-Dame, rats, punaises, et ces chers moustiques porteurs de maladies nouvelles, dangereusement exotiques.
L’Humain, qui s’y croit seul, s’extasie lorsqu’il les rencontre, ou réclame à hauts cris qu’on les anéantisse avec la rage d’un propriétaire découvrant, au matin, des inconnus dans son salon.
D’autres, plus sages, pensent à déposer une coupelle remplie d’eau sur leur balcon, les jours de canicule, avec la tendresse attentive qu’on a pour ses parents âgés. Les mésanges assoiffées viennent y boire sans crainte.

Ainsi se nouent, se renouent, des liens défaits par la défiance et la cruauté.

Mésanges, martinets, verdiers, chardonnererts: le chant choral qui s’élève alors de toutes parts, au-dessus des toits, dans l’air frais du matin, nous remplit de gratitude.Nous levons la tête pour contempler le ballet des hirondelles,
Et nous nous rappelons avec joie que nous sommes cette partie de la ville qui s’est mise un jour à aimer.

Libérez la dopamine!


13 Juillet 2919, ile de Ré

Par sa beauté, la richesse des espèces qu’elle abrite et sa vulnérabilité aux aléas climatiques, sans compter l’impact immédiat des cent mille humains qui s’y pressent tous les ans, l’île de Ré est un lieu emblématique de ce qui se joue en ce moment, partout sur la planète.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris de trouver hier, dans une librairie de Saint Martin en Ré, un livre assez savant sur les diverses mesures qui pourraient être prises pour la protéger. Il s’en vendra tout au plus quelques dizaines d’exemplaires,
mais ce qui compte, c’est qu’il participe déjà d’une recherche de solutions, au-delà du constat.
Nous sommes tous concernés.
L’été, de plus en plus, est la saison des bilans et des remises en question de notre mode de vie. Comment habiter cette planète sans la détruire? Les canicules à répétition, le contact plus intime avec la nature et les dégâts que lui inflige notre civilisation, la disparition des espèces familières (grenouilles, hirondelles, mésanges) accélère cette prise de conscience et va même jusqu’à provoquer, ces certains, ce que les psychologues ont nommé « éco-anxiété ». https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/l-eco-anxiete-ou-la-detresse-due-au-changement-climatique_132187
Le risque est de sombrer dans un sentiment de désespoir démobilisateur : à quoi bon faire tous ces efforts pour changer mon mode de vie si c’est fichu de toute façon?
Nous avons longuement évoqué ce sujet avec Christine Marsan. Pour elle, l’urgence est de changer d’imaginaire : sans nier le risque d’un effondrement, thèse développée par les collapsologues, elle prône la création d’un nouvel imaginaire. Son livre pour une Néo- RenaiSens (nouvelle édition à paraître à la rentrée) propose un changement de civilisation, centrée sur de nouvelles valeurs. De même, quand le sociologue Bruno Latour propose dans « Où atterrir » de centrer notre attention sur le Terrestre, il ne propose pas de revenir à l’ancienne conception du Territoire comme un lieu à cerner de murs pour le protéger. Ce serait illusoire. Mais « porter notre attention sur » signifie établir un inventaire minutieux de ce qui vit, ici et maintenant, des relations – pas seulement économiques – qui relient tous ces êtres entre eux et au lieu dans lequel ils vivent.
C’est à partir d’un tel inventaire que nous pourrons -devrons, c’est une question de survie – inventer de nouveaux modes de vie soutenables.
La crise d’éco-anxiété ne m’a pas épargné. J’y ai plongé moi-même, il y a tout juste un an. La seule réponse convaincante que j’aie pu trouver a été le passage à l’action. Pour moi, c’est l’écriture, puisque c’est ce que je sais faire. Contribuer par l’écriture, puis par mon action de coach, formateur et conférencier à la création d’une culture de la Résilience et de la Coopération : croyez-moi, ce n’est pas un gadget, un truc de bobo. C’est moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Je dois à la générosité des amis qui m’hébergent de pouvoir le faire dans un cadre magnifique, avec un grand sentiment de joie et de gratitude qui me remplissent de bénéfique dopamine. C’est tout le bien que je vous souhaite, où que vous soyez.