Archives de Catégorie: Poésie

La ville-corail


La ville-corail se régénère et nous accueille,
Sur le récif croissant de notre histoire,
Augmentée de nos rêves.
Son opéra diffuse les amours symbiotiques de Polype et de Zooxanthelle.
Le Sauvage y prospère dans les friches, les interstices, les voies abandonnées, en lisière des parcs.
On y voit parfois des animaux relocalisés,
De ceux qui font de tout espace un territoire, et du silence une opportunité.
Renards trottant de nuit, faucons planant entre les tours de Notre-Dame, rats, punaises, et ces chers moustiques porteurs de maladies nouvelles, dangereusement exotiques.
L’Humain, qui s’y croit seul, s’extasie lorsqu’il les rencontre, ou réclame à hauts cris qu’on les anéantisse avec la rage d’un propriétaire découvrant, au matin, des inconnus dans son salon.
D’autres, plus sages, pensent à déposer une coupelle remplie d’eau sur leur balcon, les jours de canicule, avec la tendresse attentive qu’on a pour ses parents âgés. Les mésanges assoiffées viennent y boire sans crainte.

Ainsi se nouent, se renouent, des liens défaits par la défiance et la cruauté.

Mésanges, martinets, verdiers, chardonnererts: le chant choral qui s’élève alors de toutes parts, au-dessus des toits, dans l’air frais du matin, nous remplit de gratitude.Nous levons la tête pour contempler le ballet des hirondelles,
Et nous nous rappelons avec joie que nous sommes cette partie de la ville qui s’est mise un jour à aimer.

Les deux Génies, le prince et la grenouille


Netflix n’étant pas encore arrivé au pays des Génies, certains soirs, ils s’ennuyaient fort.

La fraîcheur venait enfin de tomber après plusieurs semaines d’une canicule intense qui avait frappé toute la Lacustrie du Nord. Le Génie des mots, penché sur l’écran d’un PC, entendit une voix impérieuse :

  • Frotte !

Il se retourna. Cela venait d’une vieille lampe à pétrole posée sur le piano derrière lui.

  • Plaît-il ?
  • Frotte donc, abruti !
  • Abruti toi-même !
  • Encodé !
  • Pétasse !
  • Polychrone !
  • Juriste !
  • On avait dit pas d’attaques personnelles ! Si tu triches à chaque fois…
  • Triche ou magie, la frontière est mince.
  • Je te rappelle que c’est moi qui suis supposé jouer avec les mots.
  • Comme tu veux, mais frotte, sinon : pan sur le bec !

Avec un peu de lassitude, le Génie des mots frotta la lampe. Un Génie bleu, luisant, souriant, déplia son corps body-buildé, puis se mit à sautiller sur un pied, la tête penchée sur le côté.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive ? S’étonna le Génie des mots, pourtant habitué aux manières étranges de son comparse.

Une petite goutte d’huile sortit à ce moment-là de l’oreille du Génie de la lampe.

  • C’est la vieille, elle se relâche un peu sur le ménage, avec la canicule. Alors dis-moi, tu bloques ?
  • Un peu, oui. J’aimerais venir en aide à ce blogger mais son histoire de prince et de grenouille ne m’inspire pas trop.
  • Fais-voir le titre ? Confessions d’une grenouille ? C’est une blague ?
  • Ca ne te plaît pas ?
  • C’est nul ! Est-ce qu’il n’avait pas déjà commencé quelque chose sous le titre « la reine des grenouilles » ? (https://buencarmino.com/2011/09/25/la-reine-des-grenouilles-13/)
  • Justement, ça fait déjà de longues années. Le drame, c’est que le sujet n’intéresse personne alors que ces pauvres petites bêtes sont en voie de disparition accélérée. Le journaliste du Monde qui avait écrit le premier article dédié à cette tragédie avait dû commencer par une supplication : « ne tournez pas la page » ! c’est dire si tout le monde s’en moque.
  • Ne parlons pas de moquerie. Pas encore.
  • Oui, c’est vrai. Interdit de spoiler. Tout de même tu sais bien que la disparition des petites bêtes fait pleurer cinq minutes, et puis on zappe.
  • C’est pour ça qu’il n’a pas fini son histoire ?
  • Je ne sais pas. Il y avait pourtant des répliques assez savoureuses.
  • Oui mais bon, une histoire de grenouille qui demande à un peintre de faire son portrait… c’est pas très vendeur quoi…
  • Voilà, et plus tard il s’en mord les doigts car les grenouilles ont disparu, elle n’a pas pu lui transmettre un secret très important, qui concerne le sort de l’humanité. Il s’agissait d’éviter une catastrophe et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?
  • Le truc qui me chiffonne, c’est que normalement c’est une jeune fille qui doit embrasser la grenouille et après, « bim » elle se transforme en prince non ? Ou alors la grenouille est gay ?
  • Ca y est j’ai compris, la grenouille est trans. Le sujet, c’est l’histoire d’un être délicat, sensible à la beauté, affectueux, obligé de vivre dans le corps d’une brute épaisse couverte de pustules.
  • Les grenouilles ne sont pas couvertes de pustules, tu confonds avec les crapauds.
  • Bon, alors on fait fausse route.
  • Je crois.

Long silence.

Le Génie de la lampe plissa son front bleu.

  • Reprenons au début. Il faut chercher les indices. Comme quand elle lui dit « peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais»… ca doit signifier quelque chose.
  • C’est ça. En fait, il n’a pas su poser la bonne question, par manque de curiosité.
  • Grave péché, le manque de curiosité !
  • Terrible !
  • A cause du manque de curiosité des humains je suis contraint de passer des siècles et des siècles enfermé dans une lampe qui pue l’huile rancie, moi qui ai tant de merveilles à offrir.
  • C’est nul, compatit le Génie des mots. Il faudrait trouver une grenouille et l’interroger.
  • Mais où veux-tu qu’on trouve une grenouille ?
  • Eh bien, dans la chambre des enfants. Il y en a une, en peluche.
  • Tu crois qu’on arrivera à la faire parler ?
  • Dis-donc, on est les experts ou pas ? Un peu d’assertivité, mec ! Fais briller tes neurones !

En un éclair, les deux génies se transportèrent dans la chambre d’enfant où ils dénichèrent une grenouille en peluche verte, aux membres un peu mâchouillés, vaguement décousue, les doigts de pied palmés peints en rouge, une sorte de couronne jaune sur la tête.

  • Vous êtes la reine des grenouilles ? S’enquit courtoisement le Génie des mots.
  • Ben ouais mon pote, répondit d’une voix rocaillo-gouailleuse la créature mâchouillée, qui leur faisait de plus en plus penser à Marguerite Duras, ou à la célèbre éditrice Françoise Verny avec sa grosse tête sans cou enfoncée directement entre ses épaules massives. Sur qui tu pensais tomber mon chéri ? La reine des pommes ?
  • Delighted, enchanté, hurla le Génie de la lampe avec l’enthousiasme exagéré d’un personnage de Tex Avery. Lui c’est Bob le Suave, il travaille dans la communication, et moi, Boose-K, dans la fumisterie.
  • Je croyais que c’était la même chose ?
  • Pas du tout ! Lui, c’est le Génie des mots, et moi je suis dans la lampe. Littéralement, à l’intérieur de la lampe.
  • Renversant, et vous lui voulez quoi, à la reine des grenouilles ? répondit la peluche.
  • On est venus pour un petit renseignement, gloussa Bob le Suave.
  • Ca va vous coûter cher, mes agneaux. Très cher.
  • Oh come on la vieille, fais pas ta bitch, t’as passé l’âge de jouer les fucking reyna de la playa.
  • On vient t’offrir le come-back sur un plateau d’argent et tu mégotes le scénario ? Renchérit le Génie bleu.
  • Justement, mes loulous, à propos de scénario, vous voulez savoir la fin ou on la joue au poker ?
  • Ne vous moquez pas de nous, Reine. C’est pas parce qu’on est des Génies qu’on se croit plus malins que les autres.

Le visage de la grenouille se contracta en un horrible rictus. Visiblement, le coup avait porté, mais lequel ?

  • Je ne me moque pas, les bichons. Plus jamais je ne me moquerai de qui que ce soit, ni moi ni personne de ma race. Latone, ça vous dit quelque chose ?
  • Ca dépend, se hasarda le Génie de la lampe. La tonne de quoi ?
  • OK, vous n’êtes pas au parfum, répartit la Créature en fourrageant à l’intérieur de son estomac déchiré, d’où elle sortit une clé usb. Il y a une variante de l’histoire, avec une autre fin. (à suivre)

Les tambours de neige


Quand résonnent les tambours de neige,
Un très ancien virus enfoui
Dans la terre gelée
se réveille.
Le dos musculeux des bisons frissonne dans l’air glacé
Quelque chose dans la nuit
Cristallise,
Tout est blanc.

Pulsation proche et lointaine,
un cœur immense
bat.
C’est le nôtre, et d’autres cœurs à l’unisson.
Quand ils accélèrent
Nous savons qu’un voyage se prépare.
Il en va de notre survie
Et de toutes les espèces.

Et nous, quand partons nous?
Demandent les enfants
Quand partons nous, maman?

Sur la plaine où serpente
Un fleuve empoisonné
Les tribus s’inquiètent et montrent les dents,
Grognant
Comme des animaux agacés.
La police, armée de jets d’eaux puissants,
Les disperse.

C’est ainsi que les choses se passent
C’est ainsi que les peuples cassent

Une vague enfle et rugit dans les stades, la foule se lève
Comme un seul homme
Et comme un seul homme
Elle s’abandonne
Aux voleurs qui l’enivrent.

En mer, des femmes et des hommes
Se noient
De rares marins parfois les secourent
Et les ramènent vêtus d’orange
Un appel brille haut dans le ciel nocturne, étoile ou satellite rouge clignotant.

Et toi, que sais-tu, toi
Qui ne dis rien?
Un cri strident nous réveille,
Le coeur affolé.

Dans sa cabine, l’astronaute
Retourne sa caméra vers la Terre
Et ce qu’il voit le bouleverse à jamais.
L’orange bleue voilée de nuages
S’inscrit dans le hublot;
Notre maison, notre planète
Seule et unique habitée
Dans l’espace.

Il en tremble d’amour.
Dis, que vois-tu là haut?

Je vois des aurores boréales
Je vois nos ancêtres les montagnes et
Les continents, les côtes;
Je vois
Nimbée de lumière
L’enveloppe si mince,
Si fragile, qui nous protège.

Un flux de tendresse le parcourt
La mémoire de ses molécules
S’éveille.
Seul et nu dans l’espace
Il se souvient de son origine

poussière d’étoiles.

Il se souvient de sa première visite au planétarium, sa main
Dans la main de son père.
Il revoit le soleil,
Les planètes sagement alignées
Tournant comme des toupies, les galaxies multicolores s’éloignant les unes des autres
A toute vitesse

Son coeur à nouveau s’émerveille.

Plus bas, sa ville natale scintille de mille feux
Les autoroutes serties de diamants
Tressent des réseaux,
c’est un diadème posé
Sur un écrin de velours noir.

Entre ces villes tentaculaires
Il y a peut-être encore des forêts
Et dans ces forêts des animaux,
Des rivières pétillantes
Il se souvient des orties qui fouettaient ses jambes,
Des fougères
Et du bruit vert mouillé,
La pluie tombant sur les feuilles en avril.

Il se souvient de la femme qu’il aime, de son corps tiède
Et de ses caresses
Il se souvient de ses enfants
De leur odeur lactée

Le rythme des tambours
Accélère encore
Maintenant c’est une pulsation puissante, inexorable
Un rythme qui vous pousse
En avant

L’appel résonne

Avant que ce monde ne s’épuise
Il est temps de boire la lumière
De soleils plus lointains que notre soleil
Plonger dans la mer de turquoise où naît la vie future
Ecouter ce qui palpite
Ouvrir nos coeurs
Chanter

Légendes urbaines (violet)


Poésie des mondes superposés comme une pâte feuilletée, cuisant dans la tiédeur de nos villes souterraines.

Ici fermente la mémoire des labyrinthes.

Au métro Denfert, quand cesse le fracas des trains, on entend les sons d’une harpe. Elle nous plonge dans un monde profondément enfoui, tissé de légendes et de mythes que l’on se racontait, le soir, dans une autre enfance, et puis une autre, et tant d’autres encore, jusqu’à se perdre dans le son (violet).

Turquoise


Des paillettes de Turquoise

Disséminées dans toute la ville

Oh cette vie drôle et ces sourires

Nous voici chasseurs de trésors

Hier aux abois, poussant nos corps crispés dans la rame, parmi d’autres corps las,

Ce qui revit en nous luit d’un éclat sonore

On n’en revient pas d’une telle

Simplicité, fraîcheur

Main magique c’est la nôtre

Dessins à la craie couleurs vives

Sur le trottoir après la pluie,

Lavé, géante ardoise.

Beige


Comme un pli dans la terre, où s’amasse l’énergie avant de se détendre violemment.

La vie se déploie dans ces failles, se ramifie, s’accroche.

Tu prends un bâton, puis un autre : ils ne cassent pas.

L’enfant vient, les frotte l’un contre l’autre. Ils s’enflamment.

L’oiseau qui cherchait sa pitance au bord de l’eau s’envole, tourne autour du soleil et disparaît.

Emergences, coaching et poésie


On me demande parfois comment me vient le sujet de ces articles, et pourquoi je choisis de les aborder sous l’angle du coaching, ou de la poésie.

La poésie est mouvement, recherche, inachèvement.

C’est un élan, qui parfois se brise.

Tour à tour rauque, affolée, jouissive, ou mature et calme, elle ne paraphrase pas le monde en plus décoratif : elle rend visibles des processus transformationnels. Eclosions, croissance, acmé, flétrissure et mort. C’est le passage bouleversant de la vie à travers le vivant. On est dans la matière, dans la fibre des muscles au moment où ils se contractent, on palpite en eux, on respire lorsqu’ils se relâchent.

Comme le coaching, la poésie offre l’espace d’un miroir attentif, une écoute au monde, à l’autre, et renvoie quelque chose qui produit du sens, apaise, réconforte ou donne envie d’agir.

Je n’écris pas dans l’intention d’exprimer quelque chose, mais pour créer de la relation.

Le coaching, pour sa part, offre des occasions de voir briller, dans les yeux de celui qui nous parle, ou qui prend soudain conscience qu’un chemin s’ouvre, un éclat vif, intense, chargé de toute la puissance poétique des émergences.

Le coaching et la poésie se complètent, s’amplifient, se polissent.

Ils ont en commun l’exigence de porter au plus haut degré d’accomplissement l’ADN inscrit dans les plis et replis de nos vies.

L’un et l’autre font résonner des accords singuliers, aiguisent notre attention, proposent des connexions subtiles.

Les deux démarches nous engagent, chacune à sa manière. Elles illustrent le choix qui s’offre à nous, à tout instant, de subir ou de vivre. Et cela coûte. Il y a des risques à prendre et des courbatures à gagner.

Pour conclure, cédons la parole à Franck Venaille, interviewé dans le Monde des livres : « Un livre, c’est toute une forêt qui se déplace et qui vient jusques à nos fenêtres pour dire : « Qu’est-ce que tu as fait de bien ces temps-ci, digne d’apparaître dans ton travail ? »

Comment la cigale apprit à danser aux fourmis


Parfois je pense à la cigale, aux remords étreignant la fourmi radine, qui la laissa crever de faim quand l’hiver fut venu. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Certains initiés en connaissent l’étrange épilogue : quelques siècles plus tard, la cigale choisit de se réincarner dans une grande ville occidentale. Se souvenant du conseil donné jadis par sa voisine, elle apprit à danser, et fit si bien qu’on la réclamait de toutes parts dans les salles de sport où les fourmis laborieuses venaient entretenir leur forme et déstresser. Elle s’amusait de les voir, raides comme des piquets, se déhancher gauchement sur des musiques bollywoodiennes. Ce qui les rendait particulièrement nerveuses, c’était une rumeur affirmant que leurs emplois de fourmis seraient bientôt remplacés par des robots animés par de l’Intelligence Artificielle. Les plus diplômées d’entre elles tentaient de se rassurer en se disant qu’elles étaient beaucoup trop compétentes et s’acquittaient de tâches bien trop sophistiquées pour  des robots. La plupart, cependant, n’étaient pas dupes. Elles agitaient frénétiquement leurs antennes et leurs petits corps grêles serrés dans des maillots fluos pour oublier un moment l’angoisse du lendemain. La cigale, pas rancunière, tentait de leur enseigner l’art de bouger en harmonie avec son corps, avec la musique, et même avec la lumière du jour. Certaines des fourmis, touchées par la grâce, y parvenaient. La plupart se contentaient de maigrir, ne pouvant concevoir de plus haute ambition. Selon leur logiciel, en effet, le bien-être était une idée dangereuse, une redoutable brèche dans l’esprit de discipline qui avait assuré la survie de leur espèce depuis des millions et des millions d’années.

Le compagnon de la cigale, qui était poète, venait parfois la retrouver à la fin du cours. Tandis que les fourmis, épuisées, filaient se changer au vestiaire, ils s’entraînaient en vue d’un concours de tango auxquels ils s’étaient inscrits tous les deux. L’une des fourmis, fascinée par l’harmonie de leurs mouvements et la joie qui rayonnait sur leurs visages, s’approcha timidement.

-comment faites-vous, leur demanda t-elle, pour jouir ainsi de la vie quand tout nous incite à l’angoisse?

-suivez-moi, répondit simplement la cigale, et elle l’entraîna hors de la salle de sport, dans un square où des enfants jouaient en poussant des cris d’excitation.

-vous voyez, madame, ils n’ont pas peur du futur : ils l’inventent.

La poésie, madame, et les Oiseaux Rares


Pourquoi la poésie africaine n’est-elle pas invitée au festival d’Avignon cette année? Mystère.

Il faut se gorger de poésie, l’aimer comme on respire, ou comme on jette un défi.

Un défi à la banalité. A la résignation. A tout ce que vous voudrez.

C’est une exigence folle, un étonnement constant.

Car la poésie n’est pas chère, mais elle n’est jamais gratuite.

Hommage aux Oiseaux Rares (Les Oiseaux Rares), magnifique librairie du quartier Croulebarbe où vibrent les mots, les idées, où l’on peut entendre parfois des auteurs lire des extraits de romans, de poèmes,  où l’on trouve, posé parmi tant de trésors, un recueil de Nimrod.

« J’aurais un royaume en bois flottés » (nrf Poésie/Gallimard) contient d’inestimables pépites, comme celle-ci, rude et contemporaine :

« Ils les frappent avec des tuyaux d’arrosage

Ils les frappent avec des tuyaux en latex

Ils les frappent sous le soleil de midi

Ils les frappent en double salto »

ou bien :

« J’ai souvenir de cet éléphant qui s’éloigna

Comme se déploie

Le dédain »

Ainsi nous frappe la vie, et nous nous déployons en salto, comme ces étudiants tchadiens maltraités par la police. Après, ce qui revient, c’est encore la vie. Mais une vie plus brillante, plus dense, plus rauque. Un écart. Ce qu’elle nous propose? Naître à la poésie. Jour après jour.

 

 

 

 

La petite fille aux mandarines


Dimanche 11 janvier 2015 – Juchée sur les épaules de son père, la petite fille aux joues maquillées de bleu-blanc-rouge épluche une mandarine, et l’odeur s’en répand sur les deux millions de personnes rassemblées.

Des marseillaises éclatent. Un groupe de jeunes escalade la colonne de Juillet.

Quel souvenir gardera t-elle de cet après-midi? Se souviendra t-elle des chants, de la foule à perte de vue, des drapeaux agités dans l’air? Conservera t-elle l’image des puissants de ce monde passant dans leur camion blindé, ou la poésie de cette multitude colorée, sans haine, force vive et compacte faisant corps avec l’être même de la ville comme si la Seine était sortie de son lit et s’était transformée en ce peuple  fier, serein, pétillant et drôle?

Avec le recul, pour moi, c’est l’odeur des mandarines et ses yeux de petite fille.

 

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Scandale à scander sur les places


 

Quand plus rien ne vaut,

Tout s’envole

Hurlait un jour dans le métro

La folle.

Ce qui se tait

Ce qui s’ébruite

Cette rumeur insensée

Qui revient susurrante

Collante et noire,

Aigrir nos oreilles engourdies

 

Ce qui se défait

Ce qui se tricote

Cette honte

Comment souffrirons-nous,

Ma soeur,

Que le jour recommence

Et que le jour finisse

Que le passé sans fin

Nous heurte et rebondisse

Sur la plage où des enfants meurent

 

Ce qui nous tire

Ce qui nous tient

Ce qui nous lâche

Ce qui nous mord

Ce qui nous émeut

Ce qui fâche

Ce qui nous poursuit

Ce qui nous rattrape

Est-ce la vie

Palpitante et glacée

Est-ce

Un amour percé

Fuyant désolé rapace

Est-ce une sorte d’avidité

Soif dévorante excessive

Une inquiète aspiration

Le contraire de l’audace

Un feu qui pourtant la nourrit

Un fruit pourri

 

Est-ce toi

Réponds réponds vite

Est-ce toi

Car ce n’est pas moi

Ce n’est pas

Mon foyer, ma trace

Je ne suis pas de ces saumons

Remontant vers la source

Et le berceau des fleuves

 

Mon chemin descend vers l’aval

Il va

Vers le plus large océan

Vers la vague scélérate

Et l’angle mort des phares

 

Il descend dans le bleu

Dans l’outremer dans ce qui bouge

Dans les corps qui transpirent

Dans le coeur des voleurs

Où le sang bat plus vite.

Est-ce un chemin d’ailleurs?

Une direction, une autorisation?

Ce chemin de plus en plus lourd

Cette limite

Au bord du silence.

 

Ce n’est pas une frontière

Un évangile, un territoire

Il ne relie ni ne sépare

Il ne se porte pas en bandoulière

Ni en sautoir

 

C’est un chemin qu’on aménage

A force d’y marcher sous les astres

On y rencontrera peut-être

Une diseuse de mauvaise aventure

Des oiseaux de mauvais augure

Et des poètes au chômage.

 

C’est qu’ils ont tout perdu

Les pauvres

Et d’abord notre écoute

Ils ont semé des diamants sur la route

Et récolté du fiel

Ils se sont épuisés

De festival en festival

Les voici sages comme des mirages

 

Sans eux nous avons dérivé

Nous avons failli

Plonger dans un sommeil profond

Nous avons souscrit de mauvais rêves

A crédit

 

Pour manger nous avons vendu

Notre fille à des pirates

Rien que d’y penser

La mémoire éclate

 

Quand on pense à notre idéal

Priez pour nous

Pauvres spéculateurs

Car nous avons bradé

Intérêt et capital

Nous sommes les enfants de Kerviel et de la mère Fouettard

Un caprice à tête de têtard

 

La rumeur enfle

Elle reprend son cours

C’est un boa qui s’apprête à nous dévorer

Comment lutter

Où trouver des armes

Dealer ô mon dealer

Que reste t-il au fond de la boîte?

Un Pokemon d’espérance

Et deux grains d’amour.

 

Il est temps d’aller chercher

Nos vieux amis trempés

Tous les mots de la langue française

Ne nous manquez pas s’il vous plaît

Vous êtes la dernière parcelle de lumière

La dernière étincelle

Et la naissance d’un feu possible

Ne vous dérobez pas

Chers vieux mots

Vous pouvez encore servir

En soufflant sur les braises

Un baiser viral

Qui se fout bien de la foutaise.

Le cours de l’or est suspendu.

 

Capitale de la douceur


La tête d'Ane, Passy

La tête d’Ane, Passy

Avant tout, corrigeons vite l’erreur commise dans la précédente chronique : selon une lectrice avisée, l’expression « prati.. o…/pratique » aurait fait apparaître sur son écran de nombreuses publicités d’une marque d’ameublement. BuenCarmino présente ses excuses à toutes les victimes de ce qu’on appelle en com’ digitale du « retargeting ». Pour éviter tout futur désagrément nous emploierons désormais l’expression « poético-pratique », qui correspond plus à notre projet.

N’espérez pas pour autant voir apparaître du Mallarmé sur vos écrans. Soyons réalistes : les sponsors ne se bousculent pas. Pour la poésie, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes.

Ce qui nous amène au sujet du jour. Il paraît que la douceur, l’émotion, la sensibilité sont tendance.

Dans la déco, le rose poudreux-moelleux triomphe (chérie, j’ai collé des macarons sur les murs).

Dans l’art contemporain, ce seraient, nous disent certains, « des formes rondes et pleines, qui évoquent la douceur et la sérénité » (même si la provocation, le décalé, le dur, le crissant, l’abject y ont toujours toute leur place en résonnance d’un monde anxiogène).

Sur les ondes de Radio France, on entend beaucoup de musique française de la fin du XIXème siècle depuis quelque temps. Debussy, Fauré, Ravel et même Vincent d’Indy sont plus connus pour leur célébration de la vie humaine et de la sensibilité que pour la mise en scène triomphale de la mort des héros et des dieux. Sur France Inter, l’émission « Grand bien vous fasse », grand succès de l’été, serait la plus podcastée en ce moment. D’ici à y déceler un grand besoin de bienveillance, il n’y a qu’un pas.

Mais attention !

Notre propos n’est pas ici d’ajouter plus de sucre à la guimauve lénifiante qu’on nous sert à longueur de journée. Dans le café gourmand, on apprécie que le café conserve tout son arôme et son amertume. Il ne viendrait à l’idée de personne d’y tremper sa cuiller de mousse à la mangue, n’est-ce pas ? Juxtaposer n’est pas mélanger. Le plaisir est dans les contrastes.

A ce marshmallow synthétique, pauvre en texture et en goût,

nous préférons une douceur allègre, appétissante, musclée. Celle qui fond dans la bouche après avoir fait pétiller les papilles. En somme, il faut qu’elle ait du corps et des tanins ouverts, comme les grands vins.

C’est la bienveillance des forts, ceux qui n’hésitent pas à poser des limites, affirmer leur point de vue, le défendre avec civilité, en changer si l’honnêteté le réclame, qui osent s’attendrir, s’émerveiller, vivre de puissantes émotions.

Une douceur virile, en quelque sorte.

Vous voilà perplexes ? Tant mieux !

Epilogue : les cultivateurs de bonheur


Nous arrivons à la fin de l’été, et de cette série de chroniques. Libre à chacun de tourner la page, pour répondre aux injonctions de la rentrée. Mais si vous en avez la possibilité, j’aimerais vous inviter à prendre un instant pour méditer sur cette saison. Quelques minutes pour tenter d’en capturer la saveur particulière, ce que vous aimeriez retenir de ce temps suspendu, libéré des contraintes habituelles. C’est un moment où l’on accorde généralement plus d’attention à ses besoins, à son entourage, à ce qui nous relie.  Laisserez-vous se disperser à nouveau ces trésors, ou saurez-vous les protéger, non pas comme un souvenir, mais comme autant de « boutures de bonheur » que l’on replante dans une terre nouvelle, pour qu’elles y reprennent vie ?

Pour le dire autrement, comment transformer en principes actifs le meilleur de l’expérience vécue  ?

Vous avez sans doute vécu plus en harmonie avec vos valeurs, respecté votre corps, pris le temps d’écouter vos proches, d’apprécier un coucher de soleil, de cuisiner des produits frais et savoureux. Dans un cadre apaisé, vous avez su accueillir vos émotions comme des messages et non comme des envahisseurs. Vous vous êtes autorisés à ne rien faire ou, au contraire, vous vous êtes donné des défis que vous avez su relever.  Vous en êtes fiers, satisfaits, rassérénés. Vous vous êtes sentis à nouveau capables, entreprenants, sympathiques, drôles, malins, résistants, dignes d’être aimés.

Qu’est-ce qui vous empêche de continuer ? C’est une décision à prendre. Un choix délibéré d’accorder un peu plus d’attention à chacune de ces pépites, chaque fois qu’elle se présente, et de créer volontairement de tels moments privilégiés.

Comment ? Premier indice : pendant les vacances, nous avons cueilli le bonheur, la joie de vivre. Il est temps de passer en mode « cultivateur ».

Nous y reviendrons. Pour vous accompagner dans cette rentrée pas toujours facile, BuencaRmino va passer en mode « pratico-pratique ». Au fil des semaines qui viennent, nous aborderons des sujets plus terre à terre, sans perdre de vue la poésie, que nous plaçons toujours au cœur de l’existence. A bientôt ?

Pour l’amour du silence


Cette chronique en remplace une autre sur « les horizons perdus », impossible à tenir.

J’écris « tenir », comme on tient une ligne de crête, une promesse faite à soi-même, une position militaire. Car l’été n’éteint pas le feu qui couve sous la braise, et je refuse de l’attiser.

J’écrirais volontiers sur le Burkina (« pays des hommes intègres »), pour faire contrepoids aux stupidités qu’on peut entendre et lire à propos du burkini. Malheureusement je n’y connais rien. L’hédonisme consommateur évoqué par Yves Michaud n’est pas satisfaisant non plus, j’ignore quels cocktails tendance, vintage ou néo-bitter siroter à l’heure de l’apéro, et je n’ai pas encore suffisamment potassé pour vous parler de la rentrée littéraire.

Alors ? De quoi peut-on parler sans fuir ? Déjà, la rentrée me mordille les mollets pour m’attirer dehors, dans la rue trépidante. On me demande un article sur le Brexit, mais j’aimerais prolonger de quelques jours encore la liberté d’écrire pour le seul plaisir.

Reste à trouver un sujet. Ecrire sur l’amour du silence, le silence de l’amour. Entre les deux, quelque chose se passe.

C’est une interview de l’anthropologue David Le Breton dans un magazine TV qui m’a mis la puce à l’oreille. Ils consacrent tout un dossier au silence, à sa disparition prochaine. Comme tout ce qui disparaît me touche, le noble silence gagne son ticket pour la chronique du jour.

Relevons tout de suite un premier paradoxe : lorsqu’on ne peut plus trouver le silence, le pis-aller consiste à le remplacer par une musique apaisante, supposée couvrir les bruits environnants et apporter la paix de l’esprit. C’est le choix généralement fait par les nouvelles générations. Le silence aurait pour ces hyperconnectés quelque chose d’angoissant. C’est qu’il renvoie vers les mondes intérieurs, l’intimité haïe, le « face à soi » qui fait peur. Vraiment ? A vérifier.

Pour David Le Breton, le silence est l’ultime frontière, celle qui ne cesse de reculer, seuil d’un territoire qui s’amenuise au point de bientôt disparaître.

Silence des lieux calmes, isolés, squares le matin, plages désertes, hauts alpages.

Silence qui ne mord pas, ne prive de rien, qui propose.

Silence qui met en relief la parole. Intervalle entre les pensées. Accueil.

Silence nourri de regards échangés.

Pouvoir de se taire ensemble et de s’en trouver plus proches.

Interruption du bavardage intérieur.

Silence du coureur de fond.

Silence concentré du travailleur manuel, de l’artiste et de l’artisan.

Silence du dentiste au moment d’arracher la dent.

Silence ouvert, accueillant, disponible à ce qui surgit,

Silence méditatif des retraitants.

Silence des sentiers qui mènent ailleurs, ou vers soi.

Silence habité des clairières

Silence du temps qu’on prend pour lire

Silence qui laisse à nu les postures, les corps, les visages

Silence des secrets d’où naîtront des mondes, et qu’il faut protéger,

Silence qui dure, où grandissent la patience et l’estime de soi

Silence de l’amour au bord de se révéler,

Silence d’une autre rive, invitation à traverser les courants,

Silence libérateur

Silence infini de l’Eveil

Le mercredi, c’est poésie!


Colère, langage et poésie (suite)


Et la poésie ?

La poésie, c’est la fraîcheur. Ce qui naît à l’horizon du silence, un calme propice à l’appréciation de la beauté. Ce que l’on vient chercher sur cette île, dans les marais rouillés, sur ses plages pailletées d’aluminium au couchant, et qui donne l’énergie de monter jusqu’au sommet du phare des Baleines pour l’éblouissement qui nous attend, tout là-haut. Après l’étroit escalier en colimaçon, déboucher sur la plate-forme à 360 degrés et contempler la houle de mer roulant à l’infini ses muscles bleus. Savourer la profondeur de cette immense masse liquide qui s’étend jusqu’à l’autre bord, les côtes des Amériques, peut-être Martha’s Vineyard. Rêver de cette île-soeur, ancien repère des chasseurs de baleines où mon amie G… va parfois se ressourcer. L’amitié se superpose à la splendeur du paysage, ses secrets ne sont pas moins profonds que ceux de l’océan.

Avoir l’Atlantique en partage, aimer, se souvenir. Voir déferler les vagues et ne pas s’en lasser. (Il y a de la poésie dans la vitesse, comme dans la lenteur). S’immerger dans tout cela, comme on se lave. Laisser se dissoudre les anciennes formes, les appréhensions, fondre avec bonheur dans la masse du monde.

Romain Rolland appelait cela le « sentiment océanique ». La méditation pratiquée avec persévérance permet d’atteindre cet état de communion avec l’univers, sans limites, où rien ne pèse : croyances, devoirs, identité, rien à quoi s’accrocher, rien à défendre. Un état où la vague, pour reprendre la vieille métaphore bouddhique, ne se sent plus séparée de l’océan.

 

L’erreur de beaucoup d’occidentaux, précisément, est de s’attacher à cet état bienheureux, au point d’en faire l’objectif de leur quête, et de culpabiliser lorsqu’ils ne parviennent pas à l’atteindre. Le véritable but de la méditation n’est pas de s’évader ni de cultiver l’hédonisme, une tentation que relève Yves Michaud dans une récente interview au Monde.  Le premier but de la méditation est de prendre conscience que tout est lien, relation, et que nous sommes au cœur de cela. D’accueillir tout ce qui est là puis, dans un deuxième temps, nous détacher de toute convoitise. J’ai moi-même partagé cette erreur, jusqu’à cet été, lorsque mon hôte m’a donné à lire Mark Epstein (Pensées sans penseur) et Jack Kornfield (Bouddha, mode d’emploi pour une révolution intérieure). Ces deux psychologues américains explorent chacun à sa manière les convergences entre la science occidentale et la pratique orientale de la méditation. J’y reviendrai.

La poésie, c’est aussi la capacité d’intégrer l’anxiété, la douleur et la laideur inévitables. Avec humour et bienveillance. C’est la beauté des contrastes, régie par d’invisibles contraintes. C’est un jeu, c’est faire comme si. Comme font les enfants. On dirait qu’on serait des pirates, ou des princesses. On irait sur la lune.

La poésie incarnée, c’est Tintin, son enthousiasme juvénile, sa fraîcheur naïve mais toujours motrice, un mouvement porté vers la résolution des intrigues ou des mystères.  C’est le professeur Tournesol, soulevé de terre par une boule de feu au milieu d’un désordre indescriptible, dans les Sept boules de cristal. C’est l’audace et la soif de justice. Et ce sont aussi les jurons du capitaine Haddock.

C’est « mille millions de mille sabords » et c’est la ligne claire, obtenue à force d’un travail ambitieux, difficile, qui cherche et parfois trouve une expression plus rare, plus forte et plus précise.

C’est la grâce, l’éternelle jeunesse.

Colère, langage et poésie


La colère a mauvaise presse, et c’est bien dommage, car elle recèle à côté des poisons bien connus quelques pépites intéressantes. Tout dépend de la manière dont elle s’exprime, et de la direction qu’elle prend (ou qu’on lui imprime consciemment). Selon Freud : «  le premier humain à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation » .

Un matin, pendant les vacances, mes hôtes entament une conversation sur cette émotion mal famée. La référence, pour moi, c’est le capitaine Haddock, grand maître des tempêtes verbales, gourou ès fureur, pontifex irae, comique involontaire et faire-valoir du lumineux Tintin.

Haddock est connu pour ses éruptions volcaniques résonnant, telles les trompettes d’un Magnificat, à travers l’espace du récit dont il ne cesse de déformer le cours, ou de l’accélérer, transformant en gags les catastrophes qu’il ne cesse de déclencher.  Or, ce qui nous enchante, ce n’est pas tant leur intensité que la créativité merveilleusement poétique de ses jurons.

Des amateurs éclairés se sont même chargé de les classer par ordre alphabétique (lien ici : http://fjaunais.free.fr/Tintin/Ihadpres.php)

Il y a quelque chose de jubilatoire dans ce flot toujours renouvelé.  Je ne peux pas résister au plaisir de vous en citer ici quelques-uns :

Anacoluthe, invertébré, jus de réglisse !

Boit-sans-soif !

Cercopithèques !

Ectoplasmes !

Forbans !

Gargarismes, gredins, et le délicieux : grenouilles !

Lépidoptères !

Macrocéphales ! Marins d’eau douce ! Mitrailleur à bavette !

Ornithorynque !

Il y a aussi la colère-essorage, violente, mais nécessaire, purificatrice. Celle qui ramène le calme après expulsion des scories et autres émotions troubles. Le colérique-justicier, de type Zorro, qui se met en colère pour une noble cause, invective les fauteurs de torts au comportement égoïste, agressif, manipulateur, inacceptable. Et tant d’autres…

Mais les colères de Haddock ont quelque chose de spécial, de pur et d’enfantin dans leur spontanéité foutraque. Parfois, on sent bien qu’il dérape. Ca déborde de tous les côtés, mais avec une forme de jubilation qu’on lui envie. C’est qu’on aimerait pouvoir, comme lui, se libérer du carcan de la bienséance et dire, une bonne fois, ce qu’on a sur le cœur.

Ainsi la colère n’est pas nécessairement qu’on poison. Elle peut mener à des formes d’action constructives, à condition de la canaliser.

Et la poésie ?  (à suivre)

L’enfant et son ombre


Un enfant marchait, suivi de son ombre. Il lui parlait.
Ombre, disait l’enfant, pourquoi me suis-tu partout comme tu le fais ? N’es-tu jamais tentée de voir ailleurs, d’aller découvrir d’autres pays ?
Je suis ton ombre, répondit l’ombre. On me verra chaque fois que tu rencontreras la lumière.
Et pour célébrer cette rencontre, l’ombre dansait autour de l’enfant, sautillait, s’aplatissait, changeait de forme et d’épaisseur selon le relief du sol et l’angle que faisait le corps de l’enfant avec la lumière du soleil.
Mais, poursuivit l’enfant, à quoi me sers-tu ? Pourquoi suis-je obligé de supporter ta présence ?
A ce moment-là, l’enfant traversa la rue et son ombre fut avalée par celle des murs.
Tu vois, reprit l’enfant, je peux te faire disparaître à ma guise.
Dommage, répondit doucement la voix de l’ombre. J’allais t’apprendre à danser.

On n’est pas des touristes! (tous des touristes)



Un hors-bord, circumnaviguant l’île,

Crève la bulle atemporelle

Où nous avions trouvé refuge.

Nous voici ramenés à notre condition de touristes.




Sur les pistes cyclables on croise

Des hollandais, des parisiens, des brexites,

Toute l’Europe et la dés-Europe

Affluent sur ce bout de terre périssable.

Ce petit paradis soigné, léché, policé,

Tremble derrière ses digues

Nos esprits comme ces marais sont en zone inondable

On n’y verra bientôt plus brouter que des ânes.

famille de cosmonautes