Archives de Catégorie: Sarthe

Ce qu’on apprend des pierres


« Tu ne lâches donc jamais rien, même en vacances » ? S’exclame une amie à qui je viens d’envoyer le lien vers un précédent article de BuencaRmino.
Comment dire ? D’une part, l’été ne coïncide pas obligatoirement avec les vacances. Ou bien, il faudrait écrire vacances sans S, au singulier : LA vacance. C’est-à-dire une forme de vide. L’absence de pression, de tâches professionnelles à accomplir. Mais LES vacances ? Marguerite Duras écrivait dans les Petits chevaux de Tarquinia : « il n’y a pas de vacances à l’amour ». Comme il n’y en a pas non plus à la parentalité (laisser ses enfants en pension chez les grands-parents ne signifie pas que l’on cesse de s’en soucier, n’est-ce pas ?).
Mais pourquoi s’imposer d’écrire, quand rien n’y oblige ? Pourquoi ne pas juste lâcher prise, se détendre et profiter de ce moment privilégié ? Je pourrais me contenter de répondre « pour le plaisir », mais ce ne serait pas juste. Ecrire n’est pas toujours un plaisir, mais c’est une source de satisfaction. Certains d’entre vous savent même qu’il s’agit pour moi, souvent, d’un processus assez laborieux, dont le résultat n’est pas toujours à la hauteur du temps et de l’énergie investis.
J’écris comme d’autres courent, font leurs abdos, pour l’entraînement. Et parce que le plaisir, la possibilité du plaisir, est au bout. Sans garantie, mais suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine. Parmi les besoins fondamentaux de l’être humain identifiés par le psychologue Abraham Malsow, il y a le besoin de s’accomplir. Or c’est dans le processus d’écriture, en posant des mots sur des sensations, en creusant des questions vagues, indécises, émergentes, que je parviens à poser quelques idées sur lesquelles je peux ensuite m’appuyer pour progresser. Cela prend parfois des années. En témoigne cette série un peu ratée sur l’observation minutieuse et la relation au monde qui nous entoure (la reine des grenouilles), la pression que l’espèce humaine fait peser sur le vivant, les offenses à la beauté. Mais il y a quelque chose d’autre. Depuis plusieurs années, j’observe que ma relation au territoire, marquée initialement par l’esthétique (je le goûtais en « consommateur ») évolue vers une prise de conscience de l’interdépendance qui nous lie au vivant. Autrefois, j’appréciais la beauté du paysage et je mettais tous mes efforts à bien le décrire. Dans un deuxième temps, j’ai tenté de partager les sensations, le fruit des méditations qu’il m’inspirait. Ce que j’ai nommé, dans un article plus ancien, d’un mot inventé : l’immergence ». (Sur ce sujet, après « la reine des grenouilles », une amie lectrice a retrouvé cet autre article, plus ancien et plus réussi : Puissance de la lenteur)
Bien sûr, on pourrait tout à fait se contenter de passer ses vacances dans de beaux endroits, de les apprécier pour ce qu’ils nous offrent, et de se détendre. On l’a bien mérité, sans doute. Or, depuis quelques années, revenant tous les ans dans certains endroits (comme la Sarthe par exemple), je ne peux m’empêcher de constater la raréfaction des oiseaux, des insectes (abeilles, papillons, et tant d’autres que je ne sais même pas nommer), des grenouilles donc, les maladies qui frappent les marronniers, les platanes et tous ces arbres si communs qu’on avait fini par les croire éternels, au moins en tant qu’espèce. Mais il faut abattre, un à un, les marronniers malades, au risque qu’ils ne tombent sur la maison du voisin. Les abeilles meurent, tous les ans, et celles qui survivent ne produisent plus rien. Le silence règne, le soir, au bord des mares, et si nous avons la chance de pouvoir encore entendre chanter des oiseaux, c’est qu’il reste encore suffisamment d’arbres pour les abriter. La déconnexion d’avec le territoire, c’est aussi se demander que faire des ordures ménagères si l’on est venu à la campagne juste pour un week-end et qu’on n’a le droit de les déposer à un certain endroit que le jeudi suivant… C’est à de telles questions que l’on prend conscience, concrètement, que quelque chose est déréglé.
Si vous avez continué à lire jusqu’ici, je crains que votre moral n’en ait pris un coup. Voilà pourquoi, cette année, les publications de BuencaRmino se font de plus en plus rares. Mon objectif n’est pas de vous désespérer, mais je ne peux pas, non plus, continuer de faire comme si tout allait bien.
L’idée que le territoire soit constitutif de notre identité, par l’accumulation de souvenirs et tout ce qui nous lie à ses anciens occupants, revient comme un leitmotiv dans BuencaRmino. Les générations passent, nous transmettent la mémoire de lieux. Nous choisissons alors de l’honorer, ou de l’ignorer. Mais nous sommes encore dans le symbolique, l’émotionnel, la culture familiale ou régionale. La question qui se pose aujourd’hui est celle des moyens de subsistance. Celle de la survie. La nôtre, pas seulement celle des espèces menacées.
L’exploit serait de tenir l’équilibre entre les deux versants de cette réalité : les joies de la connexion avec la nature, et la désolation qu’amènent les prises de conscience nécessaires. Il y a quelques jours, lors d’une randonnée dans les Alpes suisses, j’ai dû marcher sur une telle ligne de crête, étroite, entre deux à pics. Le sentier était couvert de petites pierres glissantes, obligeant les marcheurs à une vigilance extrême. Tout en regardant de très près où nous mettions le pieds, il nous arrivait aussi de lever de temps à autres la tête pour admirer la splendeur des glaciers qui s’étendaient devant nous, tout en haut. A droite, à gauche, ruisselaient d’invisibles torrents. Des marmottes cachées entre les rochers sifflaient, de temps à autre. Les randonneurs se saluaient avec beaucoup de courtoisie, se cédaient le passage, plaisantaient joyeusement. Instables et dures, les pierres du sentier m’ont rappelé la nécessité d’une présence extrême à ce que l’on est en train de faire. Ne rien lâcher, même en vacances, pour se sentir vivre avec intensité, revenir, partager. Ca vaut la peine.1202389341_1355529267BI.jpg

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Bien ranger sa maison


Après la perte d’un proche : trier, ranger le lieu familial, remettre en circulation les énergies bloquées, aérer les pièces et les émotions. Clarifier ce qui nous attache à ce lieu, au territoire environnant. Prendre conscience de tous les liens, de ce qui change ou va changer. Faire de la place pour les nouvelles générations, qui ont leur propre histoire à construire. Apprendre à mieux écouter les uns et les autres. Cultiver la délicatesse des liens. Concevoir de nouveaux projets. Respirer, percevoir, goûter ce qui est là. Puis, quand le moment vient, partir. Poursuivre le voyage.CHâlet à GrimentzPhoto : châlet à grimentz, après la randonnée.
Photo : châlet à grimenz, jste

Bleu canicule (au coeur de l’été)


Chaos dans la cuisine (suite et fin)


Un bébé dans une maison change la polarité magnétique, le sens du courant, les phases de la lune peut-être. Autour de lui tout se réorganise.

Les rythmes, en tout cas, l’ordre des priorités, la structure des conversations.

Tout rajeunit, tout change, emporté dans le tourbillon. Il y a deux ans, je tentais de lire la Méthode d’Edgar Morin, ici même, au calme. L’image des soleils naissants qu’il évoque me revient en mémoire : l’ordre et le chaos s’engendrent l’un l’autre, l’instabilité précède l’émergence de nouvelles formes de vie. Les familles sont une autre sorte de chaos, en perpétuelle transformation. Une collection de vieux albums photo retrouvée par hasard nous raconte la même histoire de générations qui passent, de vacances et de pique-niques. Les visages apparaissent et disparaissent sur les photos.

Une famille s’organise autour de ses éléments les plus vulnérables, c’est un trait que nous partageons avec tous les mammifères. En fait c’est une loi de la vie. Une très belle loi. Touchante. Admirable. Et rassurante aussi.

On s’activait, le nez dans les casseroles, et soudain tous se précipitent à la fenêtre en poussant des cris d’excitation : les deux hérons sont revenus.

On n’en voyait plus qu’un, l’été dernier, puis il s’était fait rare. On craignait sa disparition. S’ils sont là, c’est qu’ils trouvent de quoi se nourrir, malgré les prédictions alarmantes sur la mort programmée des grenouilles. Tous ces animaux que l’on ne voit plus : lapins, renards, mésanges, même les abeilles et les guêpes se font rares. La campagne devient un désert silencieux, peuplée de nos seuls cris, par intermittence.

Mais les hérons sont revenus ! Merveille des merveilles ! Rien n’est plus beau que de les voir prendre leur envol, tournoyer au-dessus des douves et du pigeonnier, décrire de larges cercles dans les airs avant de revenir se poser au bord de l’eau.

Soudain, la splendide asymétrie des bâtiments forme un décor qui semble organisé pour valoriser leur majestueuse évolution.

L’été se donne en spectacle, avec ses opulents nuages, ses lumières changeantes, ses figurants de toutes espèces et nous, les humains, persuadés d’y jouer de grands rôles.

C’est comment déjà, le rire du héron ?

 

Chaos dans la cuisine (1/2)


Le chaos, non. Tout au plus une agitation fébrile, le premier jour des vacances, et le deuxième c’était déjà nettement mieux, fluide, autour de la table où se préparent les repas des adultes et ceux des enfants. Intelligence des corps, gestes précis, on se croirait dans une foule asiatique où la multitude évolue sans jamais se heurter, mais c’est bien la France. Les portes des placards et celle du frigo claquent, le lave-vaisselle ne cesse d’avaler ses proies qu’il digère à une vitesse effrayante. Les conversations se croisent, pratiques ou spéculatives. Du black-facing aux dernières lubies des bobos, tout y passe. On rit beaucoup. Combien sommes-nous dans cette cuisine ? Avec ou sans gluten ? Halal ou dessert ? Quinze en comptant le bébé, le demi-frère, les conjoints, les neveux, les nièces mais pas de chien, heureusement. Celui qu’on a croisé dans la cour appartient à l’autre famille mais on peut jouer avec. Et au ballon, mais au ras du sol pour ne pas casser les carreaux.

Tout ce qu’il ne faut pas faire. Interdits. Frayeurs. Tout ce qu’on pourrait abîmer, perdre, oublier, dans cette maison trop grande. Les petits objets qu’il faut cacher, l’antimites et la mort aux rats. Vous les avez bien tous enlevés ? Mais oui. Trois jours avant votre arrivée. A mettre en hauteur : tout ce qu’une petite bouche avale, tout ce que de petits doigts peuvent saisir, tout ce que deux petits yeux fûtés convoitent. (à suivre)

Les haies sur notre passage libéraient une odeur de miel


Le TGV-Lyria ne disposant pas encore d’espaces calmes, sans enfants hyperactifs tout équipés avec poumons super puissants, cordes vocales quasi neuves et parents résignés ayant à peine servi, j’opte pour un séjour prolongé au bar.

Très fier d’avoir si vaillamment résisté à mes envies de meurtre, je m’installe face à la fenêtre, muni d’un petit verre de Merlot pour le réconfort et de mes écouteurs blancs pour l’isolation phonique.

Soupir.

Détente.

Bonheur.

Des fragments de poème remontent à la surface. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». C’est-à-dire qu’on va vers la Suisse. A 250 km/heure les détails s’estompent, la jouissance est pure : c’est la ligne claire.

Par la fenêtre défile ce que la France offre de plus somptueux en matière de paysages. Une telle splendeur me donne envie de crier tout mon amour de ce pays, comme le ferait n’importe quel touriste américain. Courbes de l’horizon, des collines, meules de foin : tout est rond, blond, paisible dans cette lumière de fin d’après-midi. Des formes anciennes qui touchent à l’éternité. Forêts, clochers, villages s’enfuient à toute vitesse, d’autres les remplacent. Lever le nez juste à temps pour voir scintiller le miroir bleu du Rhône, ou de la Saône ? Qu’importe. Nous sommes dans un monde vierge de tout savoir, un monde d’avant les noms. Réapprendre à voir avec les yeux seuls, se lier sans interpréter. Conscience pure.

Baigner dans cette joie tranquille. Semi-torpeur. Le Merlot commence à faire son effet, la rêverie s’installe.

Des haies de peupliers ponctuent l’espace d’un trait vert, suivant des voies tracées par le passage des hommes et des animaux. Ce sont des paysages qu’on retrouve dans tous les musées d’Europe. Nous croisons le chemin des peintres. La route des Flandres à l’Italie passait par ici, aux XVème/ XVIème siècle. Comme dans un tableau de Patinir, on ne s’étonnerait pas de voir un ermite en prière au pied d’un arbre, ou la Sainte Famille se reposant à l’ombre d’un vieux mur. Les siècles se fondent les uns dans les autres, se télescopent.

La musique amplifie l’espace : dans mes écouteurs, la cantate BWV62 déploie ses volutes sonores. Les kilomètres filent, le relief s’accentue. Un tracteur soulève un nuage de poussière. Sillons bien peignés, d’un brun doux. La dame en tailleur vert dans sa petite Golf noire, elle revient du travail. On voudrait lui crier : bonsoir ! Plus loin ce sont des rivières qui s’enfoncent dans des gorges boisées. Des meules bien alignées sur le flanc d’une colline face au soleil brillent comme un trésor à demi enterré. Nous avons les mêmes, dans la Sarthe, où j’allais faire de longues promenades avec mon père en vélo. Les haies, sur notre passage, libéraient une odeur de miel. Plus loin des pylônes dressés tels de gigantesques épouvantails d’acier portent l’invisible énergie jusque dans les profondeurs qu’on devine, au loin. Parfois ce sont de plus modernes éoliennes. On finira par trouver belle aussi leur forme épurée.

Je pense à du Bellay, Charles d’Orléans, François Villon, plus près de nous Yves Bonnefoy (l’Arrière-Pays) qui nous ont appris à sentir l’âme des lieux. Aimer sans nostalgie. Ainsi se cultivent le goût du voyage et la promesse du retour. La Suisse aussi sera très belle, mais les prairies sont ici d’un vert plus tendre, et ces histoires que j’imagine les enrichissent. Me voici prêt à plonger dans un bon roman avant de retrouver ma place et la gueule hurlante.

le petit monde de Buencarmino


Voilà l’été chantent (ou plutôt braillent) les Négresses vertes, à pleins poumons. Ce sera bientôt le moment de retrouver les petites routes de la Sarthe et les marais de l’île de Ré, avant d’aller respirer la poussière des Philippines entre deux cyclones, ou l’odeur de la pluie sur le mont Banahaw.

L’été, c’est un désir de liberté qui monte, une envie de poser le nez dans l’herbe et d’écouter coasser les grenouilles au bord des mares. Le monde ne cesse pas de tourner, mais d’autres voix se font entendre. A travers les personnages rencontrés au fil des ballades, et qui font de trop brèves apparitions dans ce blog, une autre sagesse pointe. Bonjour à vous, l’âne du Poitou, inventeur du slow fun gentiment moqueur et sage comme une tranche de vieux bouddha (l’âne et la mouette), lointain cousin de l’âne du mullah Nasruddin; la mouette voyageuse qui n’aime rien tant que les cantates de Bach remixées (Lady Goldberg et les variations Gaga), les renards et les hérons sarthois, grands mangeurs de grenouilles des douves, les canards de Séville et les araignées de Louise Bourgeois, les bigorneaux rétais, les tigres du Bengale et autres baleines à dormir debout. Tout un bestiaire, et j’en oublie. le colibri, qui fait sa part! Et le chat du rabbin! Comment, vous n’avez pas encore vu le chat du rabbin? Se priver ainsi de 80 minutes de pur bonheur, il n’y a que des humains pour être capables d’une telle cruauté!