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Ce qu’on apprend des pierres


« Tu ne lâches donc jamais rien, même en vacances » ? S’exclame une amie à qui je viens d’envoyer le lien vers un précédent article de BuencaRmino.
Comment dire ? D’une part, l’été ne coïncide pas obligatoirement avec les vacances. Ou bien, il faudrait écrire vacances sans S, au singulier : LA vacance. C’est-à-dire une forme de vide. L’absence de pression, de tâches professionnelles à accomplir. Mais LES vacances ? Marguerite Duras écrivait dans les Petits chevaux de Tarquinia : « il n’y a pas de vacances à l’amour ». Comme il n’y en a pas non plus à la parentalité (laisser ses enfants en pension chez les grands-parents ne signifie pas que l’on cesse de s’en soucier, n’est-ce pas ?).
Mais pourquoi s’imposer d’écrire, quand rien n’y oblige ? Pourquoi ne pas juste lâcher prise, se détendre et profiter de ce moment privilégié ? Je pourrais me contenter de répondre « pour le plaisir », mais ce ne serait pas juste. Ecrire n’est pas toujours un plaisir, mais c’est une source de satisfaction. Certains d’entre vous savent même qu’il s’agit pour moi, souvent, d’un processus assez laborieux, dont le résultat n’est pas toujours à la hauteur du temps et de l’énergie investis.
J’écris comme d’autres courent, font leurs abdos, pour l’entraînement. Et parce que le plaisir, la possibilité du plaisir, est au bout. Sans garantie, mais suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine. Parmi les besoins fondamentaux de l’être humain identifiés par le psychologue Abraham Malsow, il y a le besoin de s’accomplir. Or c’est dans le processus d’écriture, en posant des mots sur des sensations, en creusant des questions vagues, indécises, émergentes, que je parviens à poser quelques idées sur lesquelles je peux ensuite m’appuyer pour progresser. Cela prend parfois des années. En témoigne cette série un peu ratée sur l’observation minutieuse et la relation au monde qui nous entoure (la reine des grenouilles), la pression que l’espèce humaine fait peser sur le vivant, les offenses à la beauté. Mais il y a quelque chose d’autre. Depuis plusieurs années, j’observe que ma relation au territoire, marquée initialement par l’esthétique (je le goûtais en « consommateur ») évolue vers une prise de conscience de l’interdépendance qui nous lie au vivant. Autrefois, j’appréciais la beauté du paysage et je mettais tous mes efforts à bien le décrire. Dans un deuxième temps, j’ai tenté de partager les sensations, le fruit des méditations qu’il m’inspirait. Ce que j’ai nommé, dans un article plus ancien, d’un mot inventé : l’immergence ». (Sur ce sujet, après « la reine des grenouilles », une amie lectrice a retrouvé cet autre article, plus ancien et plus réussi : Puissance de la lenteur)
Bien sûr, on pourrait tout à fait se contenter de passer ses vacances dans de beaux endroits, de les apprécier pour ce qu’ils nous offrent, et de se détendre. On l’a bien mérité, sans doute. Or, depuis quelques années, revenant tous les ans dans certains endroits (comme la Sarthe par exemple), je ne peux m’empêcher de constater la raréfaction des oiseaux, des insectes (abeilles, papillons, et tant d’autres que je ne sais même pas nommer), des grenouilles donc, les maladies qui frappent les marronniers, les platanes et tous ces arbres si communs qu’on avait fini par les croire éternels, au moins en tant qu’espèce. Mais il faut abattre, un à un, les marronniers malades, au risque qu’ils ne tombent sur la maison du voisin. Les abeilles meurent, tous les ans, et celles qui survivent ne produisent plus rien. Le silence règne, le soir, au bord des mares, et si nous avons la chance de pouvoir encore entendre chanter des oiseaux, c’est qu’il reste encore suffisamment d’arbres pour les abriter. La déconnexion d’avec le territoire, c’est aussi se demander que faire des ordures ménagères si l’on est venu à la campagne juste pour un week-end et qu’on n’a le droit de les déposer à un certain endroit que le jeudi suivant… C’est à de telles questions que l’on prend conscience, concrètement, que quelque chose est déréglé.
Si vous avez continué à lire jusqu’ici, je crains que votre moral n’en ait pris un coup. Voilà pourquoi, cette année, les publications de BuencaRmino se font de plus en plus rares. Mon objectif n’est pas de vous désespérer, mais je ne peux pas, non plus, continuer de faire comme si tout allait bien.
L’idée que le territoire soit constitutif de notre identité, par l’accumulation de souvenirs et tout ce qui nous lie à ses anciens occupants, revient comme un leitmotiv dans BuencaRmino. Les générations passent, nous transmettent la mémoire de lieux. Nous choisissons alors de l’honorer, ou de l’ignorer. Mais nous sommes encore dans le symbolique, l’émotionnel, la culture familiale ou régionale. La question qui se pose aujourd’hui est celle des moyens de subsistance. Celle de la survie. La nôtre, pas seulement celle des espèces menacées.
L’exploit serait de tenir l’équilibre entre les deux versants de cette réalité : les joies de la connexion avec la nature, et la désolation qu’amènent les prises de conscience nécessaires. Il y a quelques jours, lors d’une randonnée dans les Alpes suisses, j’ai dû marcher sur une telle ligne de crête, étroite, entre deux à pics. Le sentier était couvert de petites pierres glissantes, obligeant les marcheurs à une vigilance extrême. Tout en regardant de très près où nous mettions le pieds, il nous arrivait aussi de lever de temps à autres la tête pour admirer la splendeur des glaciers qui s’étendaient devant nous, tout en haut. A droite, à gauche, ruisselaient d’invisibles torrents. Des marmottes cachées entre les rochers sifflaient, de temps à autre. Les randonneurs se saluaient avec beaucoup de courtoisie, se cédaient le passage, plaisantaient joyeusement. Instables et dures, les pierres du sentier m’ont rappelé la nécessité d’une présence extrême à ce que l’on est en train de faire. Ne rien lâcher, même en vacances, pour se sentir vivre avec intensité, revenir, partager. Ca vaut la peine.1202389341_1355529267BI.jpg

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La reine des grenouilles (3/3)


Résumé des épisodes précédents : un soir de canicule, le Génie de la lampe vient prêter renfort au Génie des mots qui souhaite aider un blogger à terminer une histoire commencée plusieurs années auparavant. Ils vont demander l’aide d’une grenouille en peluche, seule capable de les aider à résoudre l’énigme. L’avenir de l’humanité est en jeu, disent-ils.

Les trois compères se précipitent sur le PC pour ouvrir le fichier contenant la clé de l’énigme.
Voici le récit qu’ils trouvèrent, sous le titre désuet : « Confessions d’une grenouille ».

A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé dans l’eau de la rivière, et comme ses oreilles étaient également au-dessous de la surface, il a compris.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très longtemps (1)Latone et les grenouilles
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.
– Mais enfin, protestait le jeune peintre, le paysage n’est pas un sujet sérieux pour un peintre qui doit nourrir sa famille.
– Avec toi, il le deviendra. Tu donneras ses lettres de noblesse au paysage (2)L’invention du paysage dans la peinture classique, et les cardinaux de Rome te paieront avec des pièces d’or. Ils te passeront commande des semaines, des mois à l’avance.
– Grenouille, tu te moques de moi !
– Pas du tout. J’ai ton bien-être à cœur. Tu ne le sais pas, mais un pacte lie mon peuple à ta famille. Autrefois, nous étions des paysans tout comme tes ancêtres, mais pour nous êtres moqués du dieu de la beauté, dont ils persécutèrent la mère Latone en troublant l’eau qu’elle désirait boire, mes ancêtres furent transformés en grenouilles.
– Le dieu de la beauté ? Apollon ?
– Lui-même. Toi qui célèbres la beauté, tu es notre rédempteur, et cela fait longtemps que nous t’attendons pour plaider notre cause. Pour avoir insulté la beauté, nous sommes condamnées à coasser jusqu’à la fin des temps dans notre marécage, ou plutôt jusqu’à la fin de notre espèce, qui se rapproche de plus en plus. Nous risquons de disparaître sans avoir pu livrer notre secret.

Le jeune peintre écarquillait les yeux.

– Comment cela serait-il possible ? Aujourd’hui les commanditaires veulent des sujets religieux ou historiques pour leurs palais et pour leurs églises.
– Regarde bien ce fleuve, et la nature. C’est d’ici que tu viens. Enfant, ta mère t’a sauvé des eaux comme le petit Moïse.
– Moi, je serais un enfant trouvé, un bâtard du fleuve ?
– Tu n’es pas un bâtard, car si elle t’a trouvé dans les roseaux, c’est qu’elle était tout d’abord venue t’y cacher pendant la nuit.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Il y a des mystères que les humains ne doivent pas connaître, et dont le peuple des grenouilles est dépositaire.
– Tout cela est bien étrange. Ne suis-je donc pas le fils de mon père ?
– Qui t’a appris à tenir un pinceau ?
– Lui
– Alors, cela devrait te suffire, comme preuve. Apprends de la nature. Observe longuement la lumière dans les feuillages, vois comme chaque feuille est éclairée, comme elle se sépare des autres feuilles. Etudie la forme des roseaux, l’atmosphère. Exerce-toi par le dessin à représenter la nature accueillant Moïse, ou les arbres se penchant pour donner de l’ombre à la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors, tu toucheras ce qu’il y a de divin dans ces humbles roseaux où coassent les grenouilles.

Le peintre fit ainsi qu’avait dit la grenouille. Il s’exerça longuement, minutieusement, passant des heures, des journées entières à observer un brin d’herbe ou le contour d’une feuille avant de les dessiner (3 sur le même sujet, lire Puissance de la lenteur : Puissance de la lenteur). Claude_Lorrain_-_An_Artist_Studying_from_Nature_-_Google_Art_Project Claude Gelllée, dit le Lorrain : un artiste étudiant la nature. <a href="http://(5) Par Claude GelléeZgEiWM6lrQSDYw at Google Cultural Institute, zoom level maximum, Domaine public, Lien« >Claude gellée dit le Lorrain, un artiste étudiant la nature, Cincinnati
Il devint célèbre et gagna largement de quoi nourrir sa famille. Il put acheter les meilleurs pigments, ceux dont la couleur est la plus juste et la plus stable. Au cours de sa longue carrière, jamais il ne négligea de dessiner dans un coin du tableau, cachée entre les roseaux ou tapie sous une feuille, une petite grenouille verte avec un point rouge au milieu du front.
– Quelle belle histoire, s’écria le Génie des mots ! Et moi qui prenais les grenouilles pour de ridicules et malveillantes commères.
La grenouille eut un petit sourire satisfait.
– Je te remercie de m’avoir écoutée jusqu’au bout sans m’interrompre par des questions stupides, et pour te remercier, je vais te faire un don.
– Un don ?
– Oui. Tu cesseras désormais de répéter bêtement ce que disent les autres, et tu pourras prononcer tes propres paroles.

Terminé à Givrins, Suisse, le 12 août 2018.

(1) Le mythe de Latone et les grenouilles : https://www.youtube.com/watch?v=vqw2Y9TDmbU
(2) Sur l’invention du paysage et Claude Gellée dit le Lorrain : https://www.youtube.com/watch?v=rDSOvsME9Nw (lire le texte sous la vidéo ; extrait : Claude Gellée dit Le Lorrain (1600 1682) peintre français. Le grand ancêtre des peintres paysagistes. Mais « il ne copiait pas la nature trop ému devant elle ; il l’étudiait, s’en pénétrait et jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné.. ») et aussi http://mba.caen.fr/sites/default/files/uploads/pdf/caen-mba-parcours_paysage-sans_visuels_xxe-2013.pdf
(3) après lui, cette pratique fut reprise par Hiroshige, puis par Van Gogh.
(4) sur le paysage et la hiérarchie des genres en peinture : https://www.youtube.com/watch?v=NnQufqwzrD8

Les deux Génies, le prince et la grenouille


Netflix n’étant pas encore arrivé au pays des Génies, certains soirs, ils s’ennuyaient fort.

La fraîcheur venait enfin de tomber après plusieurs semaines d’une canicule intense qui avait frappé toute la Lacustrie du Nord. Le Génie des mots, penché sur l’écran d’un PC, entendit une voix impérieuse :

  • Frotte !

Il se retourna. Cela venait d’une vieille lampe à pétrole posée sur le piano derrière lui.

  • Plaît-il ?
  • Frotte donc, abruti !
  • Abruti toi-même !
  • Encodé !
  • Pétasse !
  • Polychrone !
  • Juriste !
  • On avait dit pas d’attaques personnelles ! Si tu triches à chaque fois…
  • Triche ou magie, la frontière est mince.
  • Je te rappelle que c’est moi qui suis supposé jouer avec les mots.
  • Comme tu veux, mais frotte, sinon : pan sur le bec !

Avec un peu de lassitude, le Génie des mots frotta la lampe. Un Génie bleu, luisant, souriant, déplia son corps body-buildé, puis se mit à sautiller sur un pied, la tête penchée sur le côté.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive ? S’étonna le Génie des mots, pourtant habitué aux manières étranges de son comparse.

Une petite goutte d’huile sortit à ce moment-là de l’oreille du Génie de la lampe.

  • C’est la vieille, elle se relâche un peu sur le ménage, avec la canicule. Alors dis-moi, tu bloques ?
  • Un peu, oui. J’aimerais venir en aide à ce blogger mais son histoire de prince et de grenouille ne m’inspire pas trop.
  • Fais-voir le titre ? Confessions d’une grenouille ? C’est une blague ?
  • Ca ne te plaît pas ?
  • C’est nul ! Est-ce qu’il n’avait pas déjà commencé quelque chose sous le titre « la reine des grenouilles » ? (https://buencarmino.com/2011/09/25/la-reine-des-grenouilles-13/)
  • Justement, ça fait déjà de longues années. Le drame, c’est que le sujet n’intéresse personne alors que ces pauvres petites bêtes sont en voie de disparition accélérée. Le journaliste du Monde qui avait écrit le premier article dédié à cette tragédie avait dû commencer par une supplication : « ne tournez pas la page » ! c’est dire si tout le monde s’en moque.
  • Ne parlons pas de moquerie. Pas encore.
  • Oui, c’est vrai. Interdit de spoiler. Tout de même tu sais bien que la disparition des petites bêtes fait pleurer cinq minutes, et puis on zappe.
  • C’est pour ça qu’il n’a pas fini son histoire ?
  • Je ne sais pas. Il y avait pourtant des répliques assez savoureuses.
  • Oui mais bon, une histoire de grenouille qui demande à un peintre de faire son portrait… c’est pas très vendeur quoi…
  • Voilà, et plus tard il s’en mord les doigts car les grenouilles ont disparu, elle n’a pas pu lui transmettre un secret très important, qui concerne le sort de l’humanité. Il s’agissait d’éviter une catastrophe et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?
  • Le truc qui me chiffonne, c’est que normalement c’est une jeune fille qui doit embrasser la grenouille et après, « bim » elle se transforme en prince non ? Ou alors la grenouille est gay ?
  • Ca y est j’ai compris, la grenouille est trans. Le sujet, c’est l’histoire d’un être délicat, sensible à la beauté, affectueux, obligé de vivre dans le corps d’une brute épaisse couverte de pustules.
  • Les grenouilles ne sont pas couvertes de pustules, tu confonds avec les crapauds.
  • Bon, alors on fait fausse route.
  • Je crois.

Long silence.

Le Génie de la lampe plissa son front bleu.

  • Reprenons au début. Il faut chercher les indices. Comme quand elle lui dit « peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais»… ca doit signifier quelque chose.
  • C’est ça. En fait, il n’a pas su poser la bonne question, par manque de curiosité.
  • Grave péché, le manque de curiosité !
  • Terrible !
  • A cause du manque de curiosité des humains je suis contraint de passer des siècles et des siècles enfermé dans une lampe qui pue l’huile rancie, moi qui ai tant de merveilles à offrir.
  • C’est nul, compatit le Génie des mots. Il faudrait trouver une grenouille et l’interroger.
  • Mais où veux-tu qu’on trouve une grenouille ?
  • Eh bien, dans la chambre des enfants. Il y en a une, en peluche.
  • Tu crois qu’on arrivera à la faire parler ?
  • Dis-donc, on est les experts ou pas ? Un peu d’assertivité, mec ! Fais briller tes neurones !

En un éclair, les deux génies se transportèrent dans la chambre d’enfant où ils dénichèrent une grenouille en peluche verte, aux membres un peu mâchouillés, vaguement décousue, les doigts de pied palmés peints en rouge, une sorte de couronne jaune sur la tête.

  • Vous êtes la reine des grenouilles ? S’enquit courtoisement le Génie des mots.
  • Ben ouais mon pote, répondit d’une voix rocaillo-gouailleuse la créature mâchouillée, qui leur faisait de plus en plus penser à Marguerite Duras, ou à la célèbre éditrice Françoise Verny avec sa grosse tête sans cou enfoncée directement entre ses épaules massives. Sur qui tu pensais tomber mon chéri ? La reine des pommes ?
  • Delighted, enchanté, hurla le Génie de la lampe avec l’enthousiasme exagéré d’un personnage de Tex Avery. Lui c’est Bob le Suave, il travaille dans la communication, et moi, Boose-K, dans la fumisterie.
  • Je croyais que c’était la même chose ?
  • Pas du tout ! Lui, c’est le Génie des mots, et moi je suis dans la lampe. Littéralement, à l’intérieur de la lampe.
  • Renversant, et vous lui voulez quoi, à la reine des grenouilles ? répondit la peluche.
  • On est venus pour un petit renseignement, gloussa Bob le Suave.
  • Ca va vous coûter cher, mes agneaux. Très cher.
  • Oh come on la vieille, fais pas ta bitch, t’as passé l’âge de jouer les fucking reyna de la playa.
  • On vient t’offrir le come-back sur un plateau d’argent et tu mégotes le scénario ? Renchérit le Génie bleu.
  • Justement, mes loulous, à propos de scénario, vous voulez savoir la fin ou on la joue au poker ?
  • Ne vous moquez pas de nous, Reine. C’est pas parce qu’on est des Génies qu’on se croit plus malins que les autres.

Le visage de la grenouille se contracta en un horrible rictus. Visiblement, le coup avait porté, mais lequel ?

  • Je ne me moque pas, les bichons. Plus jamais je ne me moquerai de qui que ce soit, ni moi ni personne de ma race. Latone, ça vous dit quelque chose ?
  • Ca dépend, se hasarda le Génie de la lampe. La tonne de quoi ?
  • OK, vous n’êtes pas au parfum, répartit la Créature en fourrageant à l’intérieur de son estomac déchiré, d’où elle sortit une clé usb. Il y a une variante de l’histoire, avec une autre fin. (à suivre)

Les loups des crètes


Séminaire Altercoop, Pédagogie de l’Altérité et de la Coopération  AlterCoop

Bellegarde en Diois, mars 2018.

Un cercle de chaises vide où la lumière se prend.

Chacun vient avec son récit, sa soif, sa part d’ombre et son miel.

Par l’Est, entrez dans le cercle et posez ce qui vous retient.

Le corps capture et transforme en rayons les peurs et les poussières. Expirez vers la Terre.

Soudain, c’est autre chose, on est passés non dans l’Ailleurs mais dans un Ici plus profond.

Nous sommeIMG_0166.JPGs à la fois le cœur et le territoire. Parmi nous dansent les loups des crètes et le colibri. La montagne environnante accueille la vibration de nos chants. Gorges et vallons, forêts et prairies s’en imprègnent. Ce qui résonne si fort explose les cadres et fait trembler les mots jusque dans leur racine.

Sourde violence d’un monde qui naît. Vomir un lit de graviers, car c’est à ce prix qu’on fait de la place au neuf.

Enfin vient la délicatesse, le tissage des voix, des regards. Dans la paix sont préparés des repas si nobles qu’on oublierait de s’en apercevoir. On y baignerait comme dans la musique. On finirait par trouver naturelle, évidente, une chose aussi folle que le partage. Il y aurait de l’espace entre les frayeurs, on oserait franchir la Mer Rouge et les plus petits d’entre nous se découvriraient de l’audace.

Alors viendrait l’heure des parfums. D’insondables fragrances nous emporteraient dans leur capsule temporelle, on prendrait des G comme les astronautes au décollage, sans savoir si le voyage nous mène vers l’enfance ou vers la planète Mars.

De leur tracteur, deux paysans moustachus nous feraient signe. On les saurait gardiens d’un message à vivre, et qui ne peut sans préparation s’exposer sur les places.

Sur son poteau téléphonique, la pie noire et blanche tiendrait dans la neige fondue son rôle de frontière.

Au moment du retour – car il doit y avoir le Retour, après de telles agapes – on formulerait des promesses téméraires, on se sentirait prêts à braver la tiédeur des villes, à rentrer dans le flux compact et lumineux des voitures, à s’enorgueillir de posséder tant de riche connaissance.

On se sentirait transformés.

Pourtant, rien n’est sûr.

L’hiver tient dans ses racines, où trébuchent les animaux que nous sommes.

Il faudrait, pour tenir, songer à sculpter un totem.diois-le-loup-frappe-trois-fois-17-brebis-devores

Le retour à la ville (les pompiers, la guêpe et les Pokemon)


Si vous lisez cette chronique en ce moment, c’est que vous êtes encore en vacances, ou que vous aimeriez y être encore. Ce serait chouette, évidemment, de pouvoir être toujours en vacances.

Prendre son temps, vivre la saison pleinement, dans un environnement sensoriel riche, entouré de gens qu’on aime. Tâter des orteils le sable tiède, humer l’odeur de noisettes d’un sentier de rando, se donner à fond en kayak ou sur une planche de surf.

Ou rentrer. Mener à bien des projets, faire des rencontres stimulantes, exercer ses talents à réaliser quelque chose d’utile. Concrétiser ses utopies.

Voir plus large, seul ou à plusieurs.

« Utiliser avec audace des lieux temporairement inoccupés, accueillir des personnes démunies, des associations et entreprises solidaires ». Transformer un ex-hôpital en jardin, rucher, espace de coworking, centre d’hébergement pour migrants et mineurs en danger, scouts espagnols en uniforme beige avec foulard bien proprement roulé, bricoleurs et autres fêtards occasionnels : idée géniale, vibrante et fertile. Provocante, à l’image du parapluie rouge accroché à l’entrée de la Lingerie, aux Grands Voisins (www.lesgrandsvoisins.org).  De l’autre côté du mur, la Fondation Cartier propose jusqu’à la mi-décembre une exposition sur « le grand orchestre des animaux ». (lien ici) d’après le travail de Bernie Krause, musicien et bioacousticien américain. « une invitation à une méditation qui nous replace au cœur de tous les habitants et de toutes les espèces vivant sur notre planète ». (lien ici)

Assisterions-nous au grand retour de la nature dans la ville ? A la constitution d’un territoire expérimental, provisoire, ancrage de futurs souvenirs mémorables? Il y aurait là de quoi adoucir la peine de toutes celles et tous ceux pour qui les vacances représentent une occasion de renouer le contact avec les espaces naturels, les animaux, les plantes. Pour ces amateurs de découvertes et d’oxygène, le retour en ville évoque une plongée dans un monde stérile, asphyxiant d’un point de vue esthétique, relationnel et sensoriel.

Commentateur et lecteur assidu, l’ami M… s’enthousiasme pour la perméaculture et ce qu’il perçoit comme un mouvement de retour à la terre. Plus précisément, il faudrait évoquer un retour de la terre, ou de l’agricole, dans la ville. Autrefois, cela n’avait rien d’exceptionnel, et l’auteur de ces lignes se souvient d’avoir entendu chanter le dernier coq rue Notre-Dame des Champs. Des voisins nous ont raconté qu’on y trayait encore des vaches au début des années soixante.

Pour autant, la cohabitation ne va pas de soi. Les diverses populations se croisent plus qu’elles ne se rencontrent. Les contacts se limitent à un match de foot, un coup de main pour bricoler. L’apiculteur (Miel de Quartier) explique aux résidents africains qu’ils n’ont rien à craindre des abeilles, les musiques se mélangent plus que les humains. Au moins, on n’y bouscule pas violemment une personne convalescente, vulnérable et visiblement peu sûre d’elle, sous prétexte de chercher des Pokémon, comme on a pu le voir au parc de la Villette, avant de leur hurler que « quand on est handicapé, on reste chez soi ». Douceur bobo contre nouvelle sauvagerie digitale. Choisir son camp : je préfère boire de bières au gingembre avec des bobos que courir avec des crétins. La cohabitation avec les guêpes installées dans une botte de paille se révèle plus difficile, mais les jeunes campeuses espagnoles semblent beaucoup apprécier l’intervention des beaux pompiers français musclés, bronzés,équipés d’un casque de Darth Vador blanc contre les piqûres.   Le dialogue s’établit facilement.

En un mot, le pari n’est pas encore gagné, mais l’important est que cela se passe aujourd’hui, en plein cœur de la capitale, dans un quartier chic et non dans l’une de ces friches coincées entre deux voies de chemin de fer ou au bord du périphérique.

Allez-y, rencontrez les porteurs de projets et les résidents : cela vous fera un bol d’air, et cela pourrait même vous donner des idées.

 

Le pouvoir propre


Juste après la peur, se pose la question du pouvoir.

Alain Cayrol fut notre professeur de magie. Son enseignement a changé le cours de ma vie.

Mon autre professeur, Nicole de Chancey, dont j’évoque la mémoire dans une chronique republiée ce matin, fut la première à nous poser cette question simple, et très puissante : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Question jamais abordée sous cet angle ici. Or je crois profondément que la France ne pourra guérir que si chacun d’entre nous prend, individuellement, le chemin de la guérison.

Il y eut bien l’interrogation, lancée après les attentats du 15 novembre : « comment retrouver du pouvoir sur nos vies ». Mais le pouvoir propre ? C’est-à-dire le pouvoir naissant, tel qu’il émerge et grandit, se nourrissant des ombres absorbées, des failles acceptées, des horizons perdus et reconquis ? Le pouvoir qui ne cherche pas à exercer d’influence sur son environnement, mais qui rayonne. Le pouvoir qui nous surprend, nous effraie parfois, auquel nous allons devoir nous habituer au fur et à mesure que nous poursuivons un travail de développement personnel. C’est beaucoup plus intéressant que la simple résilience, mais cela pose la question brûlante : le pouvoir de faire quoi? De quel territoire, imaginaire ou réel, sommes-nous les rois et les reines? Si nous avions le pouvoir de changer les choses, dans quel pays souhaiterions-nous vivre? Et quelle serait notre contribution?

Nous avons évoqué la question des ressources avec mes étudiants lors d’un webinar sauvé de la catastrophe, improbable et chaleureux. Le thème était : « comment identifier nos ressources face à un challenge un peu musclé ? » Comment mobiliser notre entourage, nos valeurs, nos talents, notre expérience et tout ce que l’univers propose, pour atteindre nos objectifs ? Une variante : « quand avez-vous surmonté un tel obstacle, et de quelle manière ? » Quel personnage, réel ou imaginaire, vous a inspirés ?

La seconde question est celle du caractère « propre » de ce pouvoir. L’exploration des enjeux. Que désirons-nous réellement, et pourquoi ? Que se passera-t-il si nous atteignons notre objectif ? Et si nous ne l’atteignons pas ? Quelles sont nos responsabilités ? De quelles attentes avons-nous le droit de nous libérer, pour ne retenir que ce qui nous concerne vraiment ?

On aurait pu faire plus imagé, demander : « si vous deviez plonger du grand plongeoir, de quoi souhaiteriez-vous vous alléger ? »   Ou : « que faites-vous pour vous empêcher d’être grands » ?

Mais je préfère la formule initiale, explosive dans sa simplicité : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Et pour terminer, deux petits exercices pratiques : le premier évoqué ici même, il y a un an, à la fin du dernier article consacré à Nicole de Chancey : exercice pratique (lien)

Et le second, ici  (lien) sur l’estime de soi.

Profitez de l’été pour faire des expériences.

Un petit bout de France au bord de l’océan


C’est un lieu pour dormir, ou pour se réveiller
Un lieu pour se convertir à la poésie,
Pour se nourrir de mots plus rares et plus lourds de sens
Ou plus légers, si le coeur veut chanter
Un lieu pour célébrer l’amitié, ou pour approfondir un vieil amour,
Un lieu pour brûler toute l’énergie de son corps ou la canaliser, dans l’émerveillement
Un lieu pour se ressourcer, pour rebondir, pour pardonner l’horreur
Et partager ce qui peut l’être
C’est un lieu païen ou sacré,
Ouvert à tous les vents,
Sans orientation
Mais riche de tous les repères
Clochers, phares, ligne d’horizon
Les échassiers dans les marais
Les touristes avec leurs enfants
Les anciens, les ados,
Les tradi, les nudistes et les snobs
Chacun trouve à s’y ressourcer
Les corps exultent et les âmes respirent
C’est un lieu à chérir, à défendre,
A partager
Un lieu qui nous ressemble
Un petit bout de France au bord de l’océan