tu vas à la manif et t’as même pas de drapeau? Non mais allô quoi


Un peu plus d’un mois après le 11 janvier je relis les notes rapidement capturées dans mon téléphone ce jour-là.  Dignité. La France debout. Admirée de l’Europe : fini le french-bashing. Les politiciens qui ont été au niveau des événements. Exceptionnels.  Une génération entière, peut-être. Marquée. Mais pour faire quoi? On peut être fiers. A nouveau. De qui? De quoi? D’être mobilisés. De la Marseillaise, qui appartient de nouveau à tous, vibrante au pied de la colonne de la Bastille. Du drapeau qui claque ses couleurs comme des bises. Bleu blanc rouge, est-ce qu’on bouge? On n’avance pas, alors on se regarde, on se parle, on rit non sans gravité. La petite fille au foulard vert blanc rouge de la Tunisie, qui prend son premier cours de manif juchée sur les puissantes épaules de son père. Maquillée comme pour un match de foot, le bonheur. Il lui manque une incisive. Ça repoussera. Un million et demie, qui sont-ils ? Il doit y avoir des employés, des croque-morts, des dentistes. Chacune de de ces vies m’intéresse. Forcément, dans une foule pareille, tous les métiers sont représentés. Des psychologues pour chien. Je suis sûr qu’il y en a un, quelque part entre Bastille et République. Et puis des analystes financiers, des contrôleurs de gestion, des huissiers même, qui font de si gros efforts pour se rendre invisibles (ou sympathiques : la foule lave plus blanc, c’est son principal bénéfice). Avec leurs belles chaussures qui seront si sales ce soir, eux aussi pourront dire : « j’y étais ». Le fils de la coiffeuse portugaise de ma mère aussi. Femme exceptionnelle, empathie puissance XXL à raconter un jour. Tous, aujourd’hui, sauraient chanter la Marseillaise pour « the Voice » et faire se retourner trois coachs.   Il ne manque plus que Nabila  (« tu vas à la manif et t’as même pas de drapeau? Non mais allô quoi »).

Fier des jeunes qui marchent dans les traces de ceux tombés là, pour la Liberté, en 1830 et de nouveau en 48. Soudain ce n’est plus dérisoire, l’Histoire. On comprend mieux pourquoi Gavroche meurt sur sa barricade. Fiers de tout cela. De la vieille dame qui a tenu à venir, pour sa dernière  manif. Ca n’est pas raisonnable, elle s’en fout. Jambes flageolantes, idées carrées.  C’est donc cela, concrètement, un peuple? Des policiers vigilants et heureux. Fiers de nous-mêmes qui ne cédons pas à la tentation de haïr. D’avoir retrouvé le sens et le poids des mots. Liberté, Egalité, et brièvement même un peu de Fraternité. Quoi qu’il arrive ensuite, cela aura eu lieu. Quelque chose est posé, un repère. Ensuite, tandis que les politiciens célébraient l’esprit du 11 janvier et que les spécialistes se rengorgeaient comme des pigeons sur les plateaux télé, les français ont glissé dans un état de sidération. Moi compris. On découvre les ombres, toute une frange de ce pays lancée dans un processus de sécession, en banlieue, dans les zones rurales ou péri-urbaines.  Combien sont-ils, les décrocheurs de la République? Les journaux publient reportage sur reportage. « La fatwa du slip dans les prisons ». Dans Causeur, un éditorialiste (cousin de l’huissier et du contrôleur de gestion) s’époumone contre Combo, un street artiste dont il a pris la caricature au premier degré. Le ridicule et l’abjection grignotent à nouveau l’espace médiatique. On avait failli respirer plus large, on s’était crus nombreux à préférer la bienveillance.

Et puis ce week-end, à nouveau, un jeune raté de la société du spectacle, comme l’a finement analysé Peter Sloterdyjk dans le Monde. La petite sirène pleure à Copenhague, au Danemark, le pays du bonheur convivial.

Comment parler de tout cela en coach ? Sans se dérober ? Pour soi, pour la dignité. Pour la génération qui grandit dans cette société-là.

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La France est un grand pays solide, le Danemark un petit pays fier de sa société partageuse et de son environnement. Les deux sont frappés, en ce début d’année, mais on se retiendra d’écrire après Shakespeare qu’ « il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark » (ou dans la république française). S’il y a une leçon à retenir de tout cela, justement, c’est de prendre son temps. Penser, ce n’est pas appuyer sur sa tête comme sur un tube de mayonnaise pour en faire sortir l’opinion.  Cela, c’est l’activité des commentateurs. Penser, c’est un travail. Penser comment vivre ensemble. Certains disent que c’est le travail d’une génération. Mais réapprendre cela n’est-ce pas la plus noble des tâches ? Osons le mot, il revient à notre temps de réinventer l’intelligence collective, sans arrogance, et de faire place aux émotions, quelles qu’elles soient. On pourrait entreprendre un inventaire de tout ce qui nous rend collectivement fiers aujourd’hui, à commencer par notre originalité gouailleuse de bonne foule mi-caille mi-canaille. Car l’humour, c’est comme les incisives cassées dans la bouche des petites filles : ça repousse toujours et ça devient plus mordant.

Et pour finir en lumière, un poème du bloguer Francis Royo, à lire sur Analogos : (http://analogos.org/)

Shima 55

sur mon pouce ébloui un soleil a dansé
petite éternité de lumière
impatiente main d’homme

A suivre.

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