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Basquiat ou le sacre des couleurs


Pourquoi est-ce que personne (ou presque) ne parle de la couleur dans la peinture de Basquiat?

Enfin, presque personne. Il y a Vie des Arts sous le titre « Basquiat, le dernier des modernes » (qui n’est donc plus Francis Bacon). Je cite : « Basquiat a compris qu’un artiste c’est quelqu’un qui parle à un public en dessinant avec sa main ». La phrase est moins anodine qu’il n’y paraît : dans le monde de l’Art Contemporain, « dessiner avec sa main » est quelque chose de sacrilège. Il faut manipuler des concepts, détourner des oeuvres antérieures, installer, mais surtout pas dessiner des formes sensibles. Quand à parler au public… depuis les années 60, on ne parle plus au public, on s’entre-valide entre experts, collectionneurs et journalistes dans un mouvement circulaire destiné à entretenir la spéculation. Basquiat arrive dans ce petit jeu bien réglé comme un chien dans un jeu de quilles. C’est ce que dit la citation de  Marc Mayer : « Basquiat émerge dans les années 1980 au moment où les milieux artistiques dénient l’hégémonie du modernisme. Cette dénégation provient du sentiment que les artistes éprouvent d’être coupés du public, en somme de constituer un groupe dont les codes et les discours ne sont partagés que par des initiés appartenant à des milieux fermés. Apparaît ainsi le désir chez certains d’entre eux de s’adresser directement aux gens, aux simples amateurs, aux curieux. D’où la nécessité de rompre avec le discours moderniste. Basquiat, au contraire, perçoit l’art moderne comme une réforme légitime du langage de l’art. Mais il se demande pourquoi cet idiome est devenu cloîtré. Il s’est tellement purifié que, selon lui, on ne reconnaît plus rien de ses intentions premières. Il constate qu’il n’y a plus ni objets ni images. Ils ont été remplacés par le texte. La littérature a gagné sur l’art ».

Et la couleur, dans tout cela? La réintroduction de la couleur est tout sauf innocente.

Pourquoi est-ce que personne ne dit les à-plats, les recouvrements subtils de bombe et pastel gras, les jaunes crades, les bleus dissonants, les verts atroces, les roses pâles, déjantés, parfois sensuels et doux comme des nuages de barbapapa? Basquiat n’emploie jamais deux fois la même nuance de couleur. Il les emploie en a-plats conducteurs d’états émotionnels, d’énergies qui ont tout à voir avec les stridences du monde latino-caribéen (têtes de mort droit sorties d’un festval mexicain), et pas grand chose avec la fadeur du monde WASP. Warhol, en comparaison, c’est le Quartier de Haute Sécurité, la cellule de privation sensorielle pour les grands bandits de l’art sensuel. Basquiat, c’est peut-être une préfiguration de ce à quoi ressemblera l’art des pays du sud lorsqu’ils se seront libérés de la tutelle duchampienne en cours dans les pays du nord? Quand on en aura fini avec les urinoirs, on pourra peut-être se réapproprier la force et le langage de la couleur?

Si l’on parle si peu de la couleur dans son œuvre, c’est peut-être par réticence à imaginer qu’il ait pu trouver du bonheur à peindre? Non pas le bonheur supposé naïf, sans nuages, des anciens, mais du bonheur tout de même, celui qui toujours accompagne une grande libération d’énergie dans un geste juste, comme un boxeur peut trouver du plaisir à se battre après un entraînement méticuleux (Basquiat était une véritable éponge visuelle, il connaissait parfaitement le monde des images), un coureur de marathon à dépasser les limites de sa souffrance, un programmeur à boucler son logiciel.

Bien sûr il y a les graffiti, les copyrights et les couronnes, le travail sur les palissades et la rage, mais la couleur, les tonalités chaque fois différentes qui donnent à chacune de ses toiles une vibration tout à fait singulière?

Singularité latino-tropicale, qui détonne dans la fadeur nord-américaine. Le reste vous laisse un goût de Campbell Soup passée.

Bien sûr, la mort est là, mais elle a l’éclat des fanfares mexicaines, crépitante couronne de pétards explosant un soir de nouvel an, quelque part dans un pays du Grand Sud.

Quand la fumée se dissipe, à l’aube, un chien rit.

Les arbres chantants



Un soir, dans une ville d’Asie à la laideur asphyxiante, monstrueuse capitale d’un pays lointain si différent du nôtre qu’il en paraît insaisissable, inconcevable et repoussant, un de ces pays dont on ne parle que pour annoncer de mauvaises nouvelles, un pays dont on oublie jusqu’à l’existence et que l’on relègue loin, tout au loin dans la conscience, dans un ailleurs de pacotille, mes deux amis les plus proches et moi sommes restés longtemps dans une voiture en stationnement, parfaitement immobiles, scotchés dans un profond silence.
Nous écoutions  l’autoradio d’où sortait la voix d’une femme qui chantait en français, puis en italien. Sa chanson nous parlait d’ici, de l’Europe et de ses arbres où les feuilles, en hiver,
tombent,
où la lumière change au fil des saisons, où les champs vus du TGV se colorent de bruns veloutés dès la fin septembre, où de jeunes pousses vert tendre apaisent les yeux fatigués.
L’italien traduisait les paroles de la chanson qui tapissait l’habitacle de la voiture d’une enveloppe intime, familière et protectrice.
Quand la voix cessa de chanter, l’Ailleurs s’est refermé sur nous. Depuis, je rêve d’ici.