Archives de Catégorie: Nature

Ce qu’on apprend des pierres


« Tu ne lâches donc jamais rien, même en vacances » ? S’exclame une amie à qui je viens d’envoyer le lien vers un précédent article de BuencaRmino.
Comment dire ? D’une part, l’été ne coïncide pas obligatoirement avec les vacances. Ou bien, il faudrait écrire vacances sans S, au singulier : LA vacance. C’est-à-dire une forme de vide. L’absence de pression, de tâches professionnelles à accomplir. Mais LES vacances ? Marguerite Duras écrivait dans les Petits chevaux de Tarquinia : « il n’y a pas de vacances à l’amour ». Comme il n’y en a pas non plus à la parentalité (laisser ses enfants en pension chez les grands-parents ne signifie pas que l’on cesse de s’en soucier, n’est-ce pas ?).
Mais pourquoi s’imposer d’écrire, quand rien n’y oblige ? Pourquoi ne pas juste lâcher prise, se détendre et profiter de ce moment privilégié ? Je pourrais me contenter de répondre « pour le plaisir », mais ce ne serait pas juste. Ecrire n’est pas toujours un plaisir, mais c’est une source de satisfaction. Certains d’entre vous savent même qu’il s’agit pour moi, souvent, d’un processus assez laborieux, dont le résultat n’est pas toujours à la hauteur du temps et de l’énergie investis.
J’écris comme d’autres courent, font leurs abdos, pour l’entraînement. Et parce que le plaisir, la possibilité du plaisir, est au bout. Sans garantie, mais suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine. Parmi les besoins fondamentaux de l’être humain identifiés par le psychologue Abraham Malsow, il y a le besoin de s’accomplir. Or c’est dans le processus d’écriture, en posant des mots sur des sensations, en creusant des questions vagues, indécises, émergentes, que je parviens à poser quelques idées sur lesquelles je peux ensuite m’appuyer pour progresser. Cela prend parfois des années. En témoigne cette série un peu ratée sur l’observation minutieuse et la relation au monde qui nous entoure (la reine des grenouilles), la pression que l’espèce humaine fait peser sur le vivant, les offenses à la beauté. Mais il y a quelque chose d’autre. Depuis plusieurs années, j’observe que ma relation au territoire, marquée initialement par l’esthétique (je le goûtais en « consommateur ») évolue vers une prise de conscience de l’interdépendance qui nous lie au vivant. Autrefois, j’appréciais la beauté du paysage et je mettais tous mes efforts à bien le décrire. Dans un deuxième temps, j’ai tenté de partager les sensations, le fruit des méditations qu’il m’inspirait. Ce que j’ai nommé, dans un article plus ancien, d’un mot inventé : l’immergence ». (Sur ce sujet, après « la reine des grenouilles », une amie lectrice a retrouvé cet autre article, plus ancien et plus réussi : Puissance de la lenteur)
Bien sûr, on pourrait tout à fait se contenter de passer ses vacances dans de beaux endroits, de les apprécier pour ce qu’ils nous offrent, et de se détendre. On l’a bien mérité, sans doute. Or, depuis quelques années, revenant tous les ans dans certains endroits (comme la Sarthe par exemple), je ne peux m’empêcher de constater la raréfaction des oiseaux, des insectes (abeilles, papillons, et tant d’autres que je ne sais même pas nommer), des grenouilles donc, les maladies qui frappent les marronniers, les platanes et tous ces arbres si communs qu’on avait fini par les croire éternels, au moins en tant qu’espèce. Mais il faut abattre, un à un, les marronniers malades, au risque qu’ils ne tombent sur la maison du voisin. Les abeilles meurent, tous les ans, et celles qui survivent ne produisent plus rien. Le silence règne, le soir, au bord des mares, et si nous avons la chance de pouvoir encore entendre chanter des oiseaux, c’est qu’il reste encore suffisamment d’arbres pour les abriter. La déconnexion d’avec le territoire, c’est aussi se demander que faire des ordures ménagères si l’on est venu à la campagne juste pour un week-end et qu’on n’a le droit de les déposer à un certain endroit que le jeudi suivant… C’est à de telles questions que l’on prend conscience, concrètement, que quelque chose est déréglé.
Si vous avez continué à lire jusqu’ici, je crains que votre moral n’en ait pris un coup. Voilà pourquoi, cette année, les publications de BuencaRmino se font de plus en plus rares. Mon objectif n’est pas de vous désespérer, mais je ne peux pas, non plus, continuer de faire comme si tout allait bien.
L’idée que le territoire soit constitutif de notre identité, par l’accumulation de souvenirs et tout ce qui nous lie à ses anciens occupants, revient comme un leitmotiv dans BuencaRmino. Les générations passent, nous transmettent la mémoire de lieux. Nous choisissons alors de l’honorer, ou de l’ignorer. Mais nous sommes encore dans le symbolique, l’émotionnel, la culture familiale ou régionale. La question qui se pose aujourd’hui est celle des moyens de subsistance. Celle de la survie. La nôtre, pas seulement celle des espèces menacées.
L’exploit serait de tenir l’équilibre entre les deux versants de cette réalité : les joies de la connexion avec la nature, et la désolation qu’amènent les prises de conscience nécessaires. Il y a quelques jours, lors d’une randonnée dans les Alpes suisses, j’ai dû marcher sur une telle ligne de crête, étroite, entre deux à pics. Le sentier était couvert de petites pierres glissantes, obligeant les marcheurs à une vigilance extrême. Tout en regardant de très près où nous mettions le pieds, il nous arrivait aussi de lever de temps à autres la tête pour admirer la splendeur des glaciers qui s’étendaient devant nous, tout en haut. A droite, à gauche, ruisselaient d’invisibles torrents. Des marmottes cachées entre les rochers sifflaient, de temps à autre. Les randonneurs se saluaient avec beaucoup de courtoisie, se cédaient le passage, plaisantaient joyeusement. Instables et dures, les pierres du sentier m’ont rappelé la nécessité d’une présence extrême à ce que l’on est en train de faire. Ne rien lâcher, même en vacances, pour se sentir vivre avec intensité, revenir, partager. Ca vaut la peine.1202389341_1355529267BI.jpg

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Les deux Génies, le prince et la grenouille


Netflix n’étant pas encore arrivé au pays des Génies, certains soirs, ils s’ennuyaient fort.

La fraîcheur venait enfin de tomber après plusieurs semaines d’une canicule intense qui avait frappé toute la Lacustrie du Nord. Le Génie des mots, penché sur l’écran d’un PC, entendit une voix impérieuse :

  • Frotte !

Il se retourna. Cela venait d’une vieille lampe à pétrole posée sur le piano derrière lui.

  • Plaît-il ?
  • Frotte donc, abruti !
  • Abruti toi-même !
  • Encodé !
  • Pétasse !
  • Polychrone !
  • Juriste !
  • On avait dit pas d’attaques personnelles ! Si tu triches à chaque fois…
  • Triche ou magie, la frontière est mince.
  • Je te rappelle que c’est moi qui suis supposé jouer avec les mots.
  • Comme tu veux, mais frotte, sinon : pan sur le bec !

Avec un peu de lassitude, le Génie des mots frotta la lampe. Un Génie bleu, luisant, souriant, déplia son corps body-buildé, puis se mit à sautiller sur un pied, la tête penchée sur le côté.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive ? S’étonna le Génie des mots, pourtant habitué aux manières étranges de son comparse.

Une petite goutte d’huile sortit à ce moment-là de l’oreille du Génie de la lampe.

  • C’est la vieille, elle se relâche un peu sur le ménage, avec la canicule. Alors dis-moi, tu bloques ?
  • Un peu, oui. J’aimerais venir en aide à ce blogger mais son histoire de prince et de grenouille ne m’inspire pas trop.
  • Fais-voir le titre ? Confessions d’une grenouille ? C’est une blague ?
  • Ca ne te plaît pas ?
  • C’est nul ! Est-ce qu’il n’avait pas déjà commencé quelque chose sous le titre « la reine des grenouilles » ? (https://buencarmino.com/2011/09/25/la-reine-des-grenouilles-13/)
  • Justement, ça fait déjà de longues années. Le drame, c’est que le sujet n’intéresse personne alors que ces pauvres petites bêtes sont en voie de disparition accélérée. Le journaliste du Monde qui avait écrit le premier article dédié à cette tragédie avait dû commencer par une supplication : « ne tournez pas la page » ! c’est dire si tout le monde s’en moque.
  • Ne parlons pas de moquerie. Pas encore.
  • Oui, c’est vrai. Interdit de spoiler. Tout de même tu sais bien que la disparition des petites bêtes fait pleurer cinq minutes, et puis on zappe.
  • C’est pour ça qu’il n’a pas fini son histoire ?
  • Je ne sais pas. Il y avait pourtant des répliques assez savoureuses.
  • Oui mais bon, une histoire de grenouille qui demande à un peintre de faire son portrait… c’est pas très vendeur quoi…
  • Voilà, et plus tard il s’en mord les doigts car les grenouilles ont disparu, elle n’a pas pu lui transmettre un secret très important, qui concerne le sort de l’humanité. Il s’agissait d’éviter une catastrophe et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?
  • Le truc qui me chiffonne, c’est que normalement c’est une jeune fille qui doit embrasser la grenouille et après, « bim » elle se transforme en prince non ? Ou alors la grenouille est gay ?
  • Ca y est j’ai compris, la grenouille est trans. Le sujet, c’est l’histoire d’un être délicat, sensible à la beauté, affectueux, obligé de vivre dans le corps d’une brute épaisse couverte de pustules.
  • Les grenouilles ne sont pas couvertes de pustules, tu confonds avec les crapauds.
  • Bon, alors on fait fausse route.
  • Je crois.

Long silence.

Le Génie de la lampe plissa son front bleu.

  • Reprenons au début. Il faut chercher les indices. Comme quand elle lui dit « peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais»… ca doit signifier quelque chose.
  • C’est ça. En fait, il n’a pas su poser la bonne question, par manque de curiosité.
  • Grave péché, le manque de curiosité !
  • Terrible !
  • A cause du manque de curiosité des humains je suis contraint de passer des siècles et des siècles enfermé dans une lampe qui pue l’huile rancie, moi qui ai tant de merveilles à offrir.
  • C’est nul, compatit le Génie des mots. Il faudrait trouver une grenouille et l’interroger.
  • Mais où veux-tu qu’on trouve une grenouille ?
  • Eh bien, dans la chambre des enfants. Il y en a une, en peluche.
  • Tu crois qu’on arrivera à la faire parler ?
  • Dis-donc, on est les experts ou pas ? Un peu d’assertivité, mec ! Fais briller tes neurones !

En un éclair, les deux génies se transportèrent dans la chambre d’enfant où ils dénichèrent une grenouille en peluche verte, aux membres un peu mâchouillés, vaguement décousue, les doigts de pied palmés peints en rouge, une sorte de couronne jaune sur la tête.

  • Vous êtes la reine des grenouilles ? S’enquit courtoisement le Génie des mots.
  • Ben ouais mon pote, répondit d’une voix rocaillo-gouailleuse la créature mâchouillée, qui leur faisait de plus en plus penser à Marguerite Duras, ou à la célèbre éditrice Françoise Verny avec sa grosse tête sans cou enfoncée directement entre ses épaules massives. Sur qui tu pensais tomber mon chéri ? La reine des pommes ?
  • Delighted, enchanté, hurla le Génie de la lampe avec l’enthousiasme exagéré d’un personnage de Tex Avery. Lui c’est Bob le Suave, il travaille dans la communication, et moi, Boose-K, dans la fumisterie.
  • Je croyais que c’était la même chose ?
  • Pas du tout ! Lui, c’est le Génie des mots, et moi je suis dans la lampe. Littéralement, à l’intérieur de la lampe.
  • Renversant, et vous lui voulez quoi, à la reine des grenouilles ? répondit la peluche.
  • On est venus pour un petit renseignement, gloussa Bob le Suave.
  • Ca va vous coûter cher, mes agneaux. Très cher.
  • Oh come on la vieille, fais pas ta bitch, t’as passé l’âge de jouer les fucking reyna de la playa.
  • On vient t’offrir le come-back sur un plateau d’argent et tu mégotes le scénario ? Renchérit le Génie bleu.
  • Justement, mes loulous, à propos de scénario, vous voulez savoir la fin ou on la joue au poker ?
  • Ne vous moquez pas de nous, Reine. C’est pas parce qu’on est des Génies qu’on se croit plus malins que les autres.

Le visage de la grenouille se contracta en un horrible rictus. Visiblement, le coup avait porté, mais lequel ?

  • Je ne me moque pas, les bichons. Plus jamais je ne me moquerai de qui que ce soit, ni moi ni personne de ma race. Latone, ça vous dit quelque chose ?
  • Ca dépend, se hasarda le Génie de la lampe. La tonne de quoi ?
  • OK, vous n’êtes pas au parfum, répartit la Créature en fourrageant à l’intérieur de son estomac déchiré, d’où elle sortit une clé usb. Il y a une variante de l’histoire, avec une autre fin. (à suivre)

Un jardin en Touraine


A l’ombre d’un clocher quasi millénaire, penché comme celui de Combray, c’est un village cossu aux belles maisons de tuffeau clair. Une longue rue descend parmi les propriétés ceintes de murs, d’où s’échappent des parfums de lilas et de glycines. Un portail d’un bleu pâle ouvre sur un espace impressionniste, ancien verger où les herbes poussent dru, où des iris sauvages jettent des touches de mauve, où les traces de la tondeuse à gazon dessinent un malicieux labyrinthe. Des outils de jardinage abandonnés sur la terrasse invitent à la paresse. La douceur de l’air est palpable.

Deux chats règnent sur ce jardin, terreur des pigeons et des taupes. Des arbres fruitiers, des fleurs en buisson ralentissent l’écoulement du regard. Par moments, un rayon de soleil vient caresser la joue du visiteur exténué. Quelqu’un propose du café. Puis on ira marcher, rien ne presse.

Au fond de cette vallée coule une rivière animée de courants, de tourbillons, de petites bulles pétillantes. Comme dans la méditation, elles remontent à la surface et crèvent, ou se laissent entraîner vers l’aval. Une odeur familière de feuilles et d’eau imprègne ce paysage. Fraîcheur d’avril, tempérée, changeante. Une branche penchée au-dessus du courant scintille comme les gouttes de lumière dans un tableau de VerMeer. On pense à Corot, à Poussin, puis on oublie les références. Même la mélancolie se délite. Il aurait fallu venir avec un chien, ou pêcher. Lire, peut-être, mais les aphorismes de Lin-Tsi prêtés par un ami me tombent des mains. Plus tard, je l’abandonne pour Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon.

Revenus sur la terrasse, nous reprenons le fil d’une très ancienne conversation. L’Asie, bien sûr, et l’amitié. Le courage qu’il faut parfois pour se dire des choses déstabilisantes, et qui font avancer. La comédie du sens, on tâtonne.

Pourquoi Montaigne s’est-il mis à écrire les Essais ? s’interroge Compagnon. Pour canaliser ses folles pensées qui courent en tous sens « comme un cheval échappé ». Ordre et désordre, dans le lieu/paysage et dans la pensée. L’écriture et le jardinage, deux manières d’apprivoiser le désordre sans chercher à le supprimer. Il en résulte un ordre vivant, comme les mouvements de l’eau dans la rivière. Ce chaos est régi par des lois, il génère l’apparition de propriétés émergentes, tout comme le choix de tondre à diverses hauteurs l’herbe du jardin nous renseigne sur les intentions du jardinier. Ou sur ses goûts.

De même, en passant de Lin-Tsi,le célèbre maître T’chan,  à Montaigne, je savoure la sagesse du philosophe qui n’affirme rien, ne propose pas de « solution », mais ne renonce pas pour autant à chercher, sinon du sens, du moins une manière supportable de vivre au milieu des turbulences. Il s’interroge : « que sais-je » ? Et sa question creuse un gouffre dans lequel disparaissent toutes les haines.

Le marron d’Hudson ou les saisons du changement


marronsLe marron, frais sorti de sa bogue, doux au toucher, lisse et d’un beau brun luisant, de quoi nous parle-t-il ? De l’automne et de ses sortilèges, de l’enfance, des promenades sous les arbres penchés, sur un tapis de feuilles colorées, où les bruits s’amortissent. On le ramasse, on le tient dans la paume de sa main pour le plaisir de goûter sa tiédeur, sa rondeur apaisante, bienveillante, amicale.

Il ne promet rien, pas même la conservation des souvenirs plaisants, encore moins le retour des beaux jours, car on sait que l’hiver approche, mais le tenir ainsi nous fait du bien. Sa discrétion rassure. C’est un ami fidèle, sur qui l’on sait pouvoir compter. Sa magie n’a rien de spectaculaire, mais elle touche à l’essentiel. Car ce beau fruit possède le pouvoir d’absorber une partie de nos chagrins, d’alléger nos craintes, et de nous ramener dans le cocon de l’instant présent.

C’est un doudou naturel, protecteur et consolateur, comme ces musiques qu’on écoute en boucle à l’adolescence, déchirés par la nécessité d’aimer et de grandir, de rupture en rupture.

Il y a de la joie dans sa manière de refléter la lumière. Il l’enrichit d’une tonalité généreuse, synonyme d’abondance et de satiété. Grâce à lui, l’automne devient une saison de la résilience, un temps de récolte où la vie révèle de nouveaux accords, plus riches, plus complexes et plus variés que ceux des saisons pleines. Les concerti pour mandoline, de Vivaldi, font merveilleusement chatoyer ces sonorités délicates, soleils de fin d’après-midi passant à travers des feuillages ou multipliés dans le courant d’une rivière.

Le coach Hudson, au beau nom de fleuve nord-américain, a formalisé dans sa théorie du changement la métaphore des quatre saisons comme cycle du renouvellement, que précèdent le tri, l’abandon, la germination. Rien ne sert de vouloir accélérer le processus. Chaque étape est nécessaire.

Le marron, dans sa complétude, nous renvoie quelque chose de nous-mêmes. Il nous dit que nous possédons les ressources et le talent nécessaires pour rebondir, quand le moment sera venu. Mais il nous donne aussi l’autorisation de prendre un temps de repos, un temps pour soi. Ce besoin de confort, d’intériorité, parfois stigmatisé comme une tendance à l’égoïsme, écoutons-le. Ne craignons pas le silence, l’immobilité : c’est le terreau dans lequel germinent les projets les plus audacieux. Dans ces moments-là, soyons de bons compagnons pour nous-mêmes. Apprenons à apprécier ce qui est là, comme on passe un chiffon imbibé de cire sur des meubles en bois pour accentuer leur luisant.

Ce marron, recueilli dans une forêt de France, évoque aussi pour moi l’Amérique du nord, des envies de voyages, et de très belles conversations. Que vous dit-il ?

 

Le retour à la ville (les pompiers, la guêpe et les Pokemon)


Si vous lisez cette chronique en ce moment, c’est que vous êtes encore en vacances, ou que vous aimeriez y être encore. Ce serait chouette, évidemment, de pouvoir être toujours en vacances.

Prendre son temps, vivre la saison pleinement, dans un environnement sensoriel riche, entouré de gens qu’on aime. Tâter des orteils le sable tiède, humer l’odeur de noisettes d’un sentier de rando, se donner à fond en kayak ou sur une planche de surf.

Ou rentrer. Mener à bien des projets, faire des rencontres stimulantes, exercer ses talents à réaliser quelque chose d’utile. Concrétiser ses utopies.

Voir plus large, seul ou à plusieurs.

« Utiliser avec audace des lieux temporairement inoccupés, accueillir des personnes démunies, des associations et entreprises solidaires ». Transformer un ex-hôpital en jardin, rucher, espace de coworking, centre d’hébergement pour migrants et mineurs en danger, scouts espagnols en uniforme beige avec foulard bien proprement roulé, bricoleurs et autres fêtards occasionnels : idée géniale, vibrante et fertile. Provocante, à l’image du parapluie rouge accroché à l’entrée de la Lingerie, aux Grands Voisins (www.lesgrandsvoisins.org).  De l’autre côté du mur, la Fondation Cartier propose jusqu’à la mi-décembre une exposition sur « le grand orchestre des animaux ». (lien ici) d’après le travail de Bernie Krause, musicien et bioacousticien américain. « une invitation à une méditation qui nous replace au cœur de tous les habitants et de toutes les espèces vivant sur notre planète ». (lien ici)

Assisterions-nous au grand retour de la nature dans la ville ? A la constitution d’un territoire expérimental, provisoire, ancrage de futurs souvenirs mémorables? Il y aurait là de quoi adoucir la peine de toutes celles et tous ceux pour qui les vacances représentent une occasion de renouer le contact avec les espaces naturels, les animaux, les plantes. Pour ces amateurs de découvertes et d’oxygène, le retour en ville évoque une plongée dans un monde stérile, asphyxiant d’un point de vue esthétique, relationnel et sensoriel.

Commentateur et lecteur assidu, l’ami M… s’enthousiasme pour la perméaculture et ce qu’il perçoit comme un mouvement de retour à la terre. Plus précisément, il faudrait évoquer un retour de la terre, ou de l’agricole, dans la ville. Autrefois, cela n’avait rien d’exceptionnel, et l’auteur de ces lignes se souvient d’avoir entendu chanter le dernier coq rue Notre-Dame des Champs. Des voisins nous ont raconté qu’on y trayait encore des vaches au début des années soixante.

Pour autant, la cohabitation ne va pas de soi. Les diverses populations se croisent plus qu’elles ne se rencontrent. Les contacts se limitent à un match de foot, un coup de main pour bricoler. L’apiculteur (Miel de Quartier) explique aux résidents africains qu’ils n’ont rien à craindre des abeilles, les musiques se mélangent plus que les humains. Au moins, on n’y bouscule pas violemment une personne convalescente, vulnérable et visiblement peu sûre d’elle, sous prétexte de chercher des Pokémon, comme on a pu le voir au parc de la Villette, avant de leur hurler que « quand on est handicapé, on reste chez soi ». Douceur bobo contre nouvelle sauvagerie digitale. Choisir son camp : je préfère boire de bières au gingembre avec des bobos que courir avec des crétins. La cohabitation avec les guêpes installées dans une botte de paille se révèle plus difficile, mais les jeunes campeuses espagnoles semblent beaucoup apprécier l’intervention des beaux pompiers français musclés, bronzés,équipés d’un casque de Darth Vador blanc contre les piqûres.   Le dialogue s’établit facilement.

En un mot, le pari n’est pas encore gagné, mais l’important est que cela se passe aujourd’hui, en plein cœur de la capitale, dans un quartier chic et non dans l’une de ces friches coincées entre deux voies de chemin de fer ou au bord du périphérique.

Allez-y, rencontrez les porteurs de projets et les résidents : cela vous fera un bol d’air, et cela pourrait même vous donner des idées.

 

Saison de l’écoute


Mais que c’est beau, l’automne. Cette année peut-être encore plus. Ecouter comme on respire, comme on boit. Il y a de la poésie dans l’air. Ce matin le vent venu de la Normandie jette une pluie de feuilles jaunes à travers la rue soudain calme, enrichie de tout cet or. Je jurerais sentir une odeur de pommes.

BuencaRmino

Au départ, la cendre et le cri
On n’y coupe pas, le frémissement contenu
Les arbres nus comme des bronches
Pour capturer le bleu du ciel

La cascade  sous l’écorce
Et la floraison tremble :
Toute une fourmilière
Courant sur les branches
Une chanson mûrissant
Jusqu’à la plénitude du fruit

Le vieil or tombe en octobre
Avec un bruit blet
On cherche alors le goût
De la sève, on l’a
Sur le bout de la langue,
Et puis trois petites pommes rouges qu’on interroge
Une idée perce

Après, tout recommence


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Rando-logie fin des vacances


Cette petite chronique estivale se termine en images.

Une fois par an, plus souvent si possible, le corps et l’âme ont besoin d’aller respirer l’air des cimes.

A Nayes 4

Du lac Léman aux rochers de la Naye, un petit train à crémaillère, bien nommé « le train du chocolat », emmène les randonneurs de toutes les nationalités vers les alpages. De là, chacun choisit son itinéraire en fonction de sa forme physique et de son temps. Sommets, torrents, sapins, fleurs, les ingrédients habituels sont au rendez-vous.

Dès que l’on s’éloigne un peu du sommet le plus visité, la montagne est déserte, ou presque. De loin en loin, le son des cloches nous rappelle que nous sommes sur le territoire des vaches. Par chance, il fera bleu presque jusqu’au bout. Disons même : céruléen. Un endroit merveilleux pour organiser une chasse aux œufs de Pâques.

Pas de grandes envolées lyriques : marcher, c’est poser un pied devant l’autre, et recommencer.

Un randonneur coréen ne cesse de répéter « magnificent, magnificent ». Pour la peine, on lui propose de le prendre en photo.

C’est la fin des vacances, on vous souhaite bon courage et bonne rentrée.

Léman Montreux 3Léman Montreux 5

Naye 1