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Discontinuité créative


Dernier article de la série sur le thème « continuité-discontinuité ».

Les consultants, coachs, formateurs et managers qui parlent de la résistance au changement m’agacent. Trop souvent, ils adoptent une approche culpabilisatrice. Plutôt que d’écouter les difficultés bien réelles des personnes confrontées à de nouvelles technologies, à de nouvelles formes d’organisation, à la rupture des liens de camaraderie noués avec des collègues ou des proches autant qu’à des environnements sécurisants, on leur reproche de s‘accrocher à des habitudes obsolètes. Pire : on en fait une affaire de compétences, d’aptitude, sans se demander une seconde si le changement proposé leur apporte des avantages bien réels, une innovation pertinente, une dépense justifiée d’énergie cognitive.

S’adapter coûte : en temps, en énergie, en deuils à faire.

Nul ne change pour le plaisir de changer. Selon le psychologue Frederick Hudson il faut qu’il y ait eu désenchantement, rupture avec l’ancien pour que l’aspiration à la nouveauté se manifeste.

Et ‘ailleurs, pourquoi faudrait-il choisir entre reliance et rupture ? Conformément au principe de conjonction cher à Edgar Morin, si l’on remplace le « ou » pas le « et », nous pourrions avoir le beurre ET l’argent du beurre, l’audace et le calcul, l’innovation et la fidélité aux traditions, l’amour ET la liberté.

La parole poétique, les approches narratives créent un espace où continuité et discontinuité cohabitent, à moins qu’elles ne viennent le creuser tour à tour d’une interrogation vitale : qu’est-ce qui se déploie dans le temps ? Qu’est-ce qui surgit dans la rupture ? Comment s’effectuent les transformations ? Reconfiguration graduelle de nos existences ou saut brutal ?

Dans l’Espérance en mouvement, Joanna Macy, inventrice du Travail Qui Relie, nous propose de commencer tout travail de changement par un ancrage en gratitude. Apprécier ce qui est là, et plus profondément encore, ce qui fait que nous sommes ici, tels que nous sommes. Percevoir et reconnaître en nous le lent, l’inexorable travail de l’Evolution qui continue.

Cette partie de la forêt qui, un jour, s’est mise à marcher.

Continuité, discontinuité : et si ces deux concepts exprimaient deux états possibles, un yin-yang de potentiels réunis par un souffle vital dans lequel tout se transforme ?

« En 1959, Miles Davis est lassé de l’ère du be-bop » écrit eventail.be. Le musicien cherche à se réinventer avec une musique plus libre, épurée, touchant à l’universel. « Je voulais élaguer les notes », expliquera t-il.  Il ralentit le tempo, simplifie les changements d’accords. Le 2 avril, il s’entoure de quelques-uns des meilleurs musiciens de son temps pour une séance d’enregistrement. Bill Evans au piano, John Coltrane au saxophone ténor, Julian Cannonball Adderley au saxophone Alto, Paul Chambers à la contrebasse et Jimmy Cobb à la batterie. « J’avais ajouté un autre type de son, venu de l’époque où, dans l’Arkansas, on rentrait de l’église en entendant de super-gospels. Ce type de feeling m’est revenu, je me suis souvenu du son de cette musique », cite éventail.be.

Pas de répétition : la fraîcheur doit jaillir, intacte, exprimer toute sa vigueur dès les premières notes.

Après l’introduction rubato par Gil Evans, doigts de loup sur les touches d’ivoire, la contrebasse introduit la ligne mélodique, tout en minimalisme et simplicité, soutenue par les cymbales feutrées de Jimmy Cobb et ponctuée par l’éclat des cuivres. Les notes ciselées, retenues, préparent l’éclosion de ce qui demande à naitre, émerge enfin comme un fauve d’entre les feuillages, et c’est So What. Neuf minutes qui changent l’histoire de la musique.

Young athletes pole vault seems to reach the sky