Margot (2/3)


Le lecteur doit savoir que ce n’était pas la première apparition de Brigitte, pardon, Margot, à Ré. Nous avions déjà eu une longue discussion à propos d’un texte que je lui avais demandé de lire en public avec D…, il y a plus de dix ans, et qui contait le tout premier séjour sur l’île. Il y a longtemps que j’ai perdu ce texte, une série de nouvelles que je n’aurai jamais le courage de reconstituer.

–  C’est curieux, m’avait-elle fait observer, le nombre de choses importantes que tu perds. D’abord tes carnets d’aquarelle, et puis ces textes. Comme si tu passais ton temps à te dessaisir de ce que tu crées, ou que tu n’assumais pas…

L’île était le lieu de naissance de mon tout premier texte et de mes premiers dessins à la plume, il n’était donc pas anodin que j’y revienne après de si longues années de silence créatif.

Il n’était pas innocent non plus qu’elle eût choisi d’apparaître dans cette gare de la Rochelle, au moment où je m’apprêtais à remettre l’artiste dans sa box pour une autre année. La rentrée avait ses impératifs, j’allais devoir me concentrer sur mes nouvelles activités professionnelles, et voilà qu’elle surgissait avec ses robes de satin, ses velours, ses naïades, ses suivantes et sa verve. Elle me barrait la voie de l’oubli pour me forcer à rester fidèle aux promesses de l’aube. Sacrée Margot ! Il faudrait que je raconte tout cela à Brigitte, la vraie, lorsque nous nous reverrions à Paris dans son atelier d’écriture.

–          Ah, dis-moi … (elle gonflait ses joues comme elle faisait chaque fois qu’elle était perplexe) … ce personnage de fiction, il faut que tu lui inventes une vie bien à elle. Elle ne peut pas se lancer dans sa vie fictive avec la biographie d’une autre, ce ne serait pas bien.

–          Je pourrais ajouter quelques éléments biographiques originaux. Par exemple, je pourrais en faire une cousine. Margot la bretonne, qu’en penses-tu ?

Nous étions à la poissonnerie, au marché couvert d’Ars en Ré. Le vendeur observait, fasciné, le mouvement des joues qui devait lui rappeler certains poissons d’eau profonde. Elle portait un ciré jaune étincelant.

–          C’est toi qui vois. Encore une chose, à propos de ce qui s’est passé  sur l’île. Rappelle-toi ce bouillonnement d’énergie lorsque tu avais arrêté de fumer. Tu retrouvais peu à peu les odeurs, la saveur des aliments. Tu disais que tu avais l’impression de naître une deuxième fois, que c’était comme venir au monde avec la vivacité des sensations de l’enfance et un cerveau d’adulte pour mieux les apprécier.

–          Oui ?

–          Eh bien c’est un peu la même chose. Tu retrouves ton pays, la France, avec ses paysages, sa lumière, sa texture, et là aussi c’est comme une seconde naissance.

–          La troisième alors. Tu vois finalement je fais comme toi, je m’invente des vies. J’avais aussi peur de reprendre la cigarette et de perdre alors tout l‘acquis, avec en plus le désespoir de l’échec. A l’époque, j’avais ressenti le besoin de formuler ce changement comme un projet de vie. La peur du vide était si forte que je devais à tout prix m’occuper le corps et l’esprit. Chaque instant devait être meublé. Jusqu’à ce que je m’habitue. Tu sais, c’est comme la chanson de Léo Ferré, « avec le temps ».

–          Je connais, merci. Eh bien, raconte cette histoire-là, l’histoire de ton sevrage. La peur du vide, le besoin de s’inventer des écrans de fumée, ca nous concerne tous. La vie, c’est un rôle de composition, il faut créer son personnage avec de vrais morceaux d’humain glanés à droite, à gauche ; une intonation, un geste, un regard.

–           C’est drôle, Brigitte n’aurait jamais dit « glané ».

–          Mais moi je suis Margot. Tu vois, je commence à exister. Je disais donc, la peur du vide, c’est ça qui nous fait pédaler sur nos petits vélos.

–          Et toi dans tout ça, qu’espères-tu ?

–          Un beau texte à conter, dans une langue agréable et bien cadencée, des vrais mots qu’on fait rouler de droite à gauche, à l’intérieur des joues, et qu’on éprouve sur le bout de la langue avant de les prononcer. Des personnages qui donnent envie de se glisser dans leur peau, de trouver leurs intonations, leurs gestes et jusqu’au rythme de leur pas. Une histoire que l’on prend comme un kayak au fil de la rivière et que l’on descend jusqu’à l’embouchure.

–          Mais je n’ai même pas le commencement d’une histoire !

–          Trouvons le kayak, et l’histoire suivra.

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