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L’île intérieure 1 retour du voyageur


De cette île j’ai souvent décrit les paysages, puis les impressions qu’ils faisaient naître en moi, puis j’ai tenté de capter quelque chose de subtil qui se distillait peu à peu : une image constituée de mille couches amalgamées, condensées, transformées au fil des ans, organisme composite vivant une vie mystérieuse, autonome, imprégné des souvenirs, des rêves et des conversations tissées en marchant sur la plage, à marée basse, des observations notées en sillonnant à vélo les marais, en promenant le chien le soir dans les dunes ou méditant à l’aube, les jours de pluie. Cette image-éponge incorpore peu à peu des souvenirs d’enfance amenés là par les courants de la mémoire : cirés de mes cousins voileux suspendus sur un fil à linge, en Normandie, jetant leurs éclats d’un jaune cru dans la lumière indécise, le vert émeraude intense des salades de mer et la chevelure abondante des goémons accrochés à leur socle de granit en Bretagne. S’ajoutent à tout cela les couleurs de souvenirs imaginaires, développés le plus souvent à partir d’une image, comme cette gravure d’une marine devant laquelle je m’endormais, le soir, dans la villa de la côte normande où nous passions le mois de juillet. Tendant mon esprit vers l’autre côté de l’Atlantique, je voyais se dérouler de furieuses batailles navales en baie de Chesapeake, sous le regard des indiens dissimulés à l’ombre des forêts. Plus tard, à l’île d’Yeu, réveillé bien avant l’aurore par une escadrille de moustiques enragés, j’écoutais sur ma petite radio portable la météo marine et le Jamboree musical de Laurent Voulzy, élargissant le périmètre de mes impressions et de mes divagations à des mondes toujours plus lointains, plus divers et plus riches. Bientôt, je partirais les explorer pour de vrai. Mon appétit de voyages me conduirait vers ces villes, ces pays, ces continents, à la rencontre de ces peuples dont je tentais de deviner la culture en écoutant leurs chansons. J’irais jusqu’en Asie, où je connaîtrais les pluies tropicales tombant avec fureur sur la terre détrempée, des journées entières. Mes pieds s’enfonceraient dans un sable brûlant, vierge de toute empreinte humaine, et je goûterais des mangues d’une suavité sans pareille, le matin, face à la baie de Manille. Ce pays m’a transformé. Je m’en suis imprégné. L’humour cocasse des Philippins, leur capacité à rire de toutes leurs misères, leur gentillesse ont changé mon regard sur la vie. La pauvreté, la crasse et l’odeur de vomi n’ont fait qu’enrichir de saveurs plus fortes et plus contrastées cet adobo longuement mijoté. Matamis, mahirap, masaya : douce, dure, et drôle. La vie.
J’ai retrouvé tous ces visages, un soir, en regardant avec mon père l’émission d’Alexandra Alévêque « Drôle de ville pour une rencontre ». L’infernale vitalité de Manille m’a de nouveau sauté à la figure. Une séquence de l’émission montrait des familles installées dans le cimetière nord, oasis de calme au milieu de la gigantesque métropole. Une femme d’âge moyen moyen faisait découvrir la vue depuis la terrasse du caveau funéraire de son propre père. C’est là qu’elle habitait. A la journaliste stupéfaite, ils expliquaient que c’était l’un des rares endroits où l’on trouvait encore à se loger, dans la ville la plus dense du monde. Du linge séchait entre les tombes. Un coiffeur y proposait ses services à côté d’une épicerie minuscule et d’une école élémentaire improvisée. Dans cette ville où la mort peut vous prendre à tout âge, sous les traits d’un moustique ou d’un chien enragé, une telle cohabitation n’a rien d’exceptionnel. Il faut bien vivre, et c’est ce qu’ils font.

Je suis rentré en France.
J’ai revu plusieurs des témoins de cette enfance, récemment, lors d’une cousinade étendue jusqu’à à des branches éloignées de la famille de mon père. Nous avons beaucoup ri en imitant la voix de personnes disparues, partagé d’infimes détails connus de nous seuls, ajouté dans ce tableau les nouvelles générations, poursuivant le travail de la vie qui ne cesse de créer. Nos vies suivent des cours différents, mais nous accédons toujours à l’île intérieure, ce morceau de souvenir dont les contours, comme les îles de la Loire, se métamorphosent au fil des saisons.

La plage de la Conche île de Ré

Libérez la dopamine!


13 Juillet 2919, ile de Ré

Par sa beauté, la richesse des espèces qu’elle abrite et sa vulnérabilité aux aléas climatiques, sans compter l’impact immédiat des cent mille humains qui s’y pressent tous les ans, l’île de Ré est un lieu emblématique de ce qui se joue en ce moment, partout sur la planète.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris de trouver hier, dans une librairie de Saint Martin en Ré, un livre assez savant sur les diverses mesures qui pourraient être prises pour la protéger. Il s’en vendra tout au plus quelques dizaines d’exemplaires,
mais ce qui compte, c’est qu’il participe déjà d’une recherche de solutions, au-delà du constat.
Nous sommes tous concernés.
L’été, de plus en plus, est la saison des bilans et des remises en question de notre mode de vie. Comment habiter cette planète sans la détruire? Les canicules à répétition, le contact plus intime avec la nature et les dégâts que lui inflige notre civilisation, la disparition des espèces familières (grenouilles, hirondelles, mésanges) accélère cette prise de conscience et va même jusqu’à provoquer, ces certains, ce que les psychologues ont nommé « éco-anxiété ». https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/l-eco-anxiete-ou-la-detresse-due-au-changement-climatique_132187
Le risque est de sombrer dans un sentiment de désespoir démobilisateur : à quoi bon faire tous ces efforts pour changer mon mode de vie si c’est fichu de toute façon?
Nous avons longuement évoqué ce sujet avec Christine Marsan. Pour elle, l’urgence est de changer d’imaginaire : sans nier le risque d’un effondrement, thèse développée par les collapsologues, elle prône la création d’un nouvel imaginaire. Son livre pour une Néo- RenaiSens (nouvelle édition à paraître à la rentrée) propose un changement de civilisation, centrée sur de nouvelles valeurs. De même, quand le sociologue Bruno Latour propose dans « Où atterrir » de centrer notre attention sur le Terrestre, il ne propose pas de revenir à l’ancienne conception du Territoire comme un lieu à cerner de murs pour le protéger. Ce serait illusoire. Mais « porter notre attention sur » signifie établir un inventaire minutieux de ce qui vit, ici et maintenant, des relations – pas seulement économiques – qui relient tous ces êtres entre eux et au lieu dans lequel ils vivent.
C’est à partir d’un tel inventaire que nous pourrons -devrons, c’est une question de survie – inventer de nouveaux modes de vie soutenables.
La crise d’éco-anxiété ne m’a pas épargné. J’y ai plongé moi-même, il y a tout juste un an. La seule réponse convaincante que j’aie pu trouver a été le passage à l’action. Pour moi, c’est l’écriture, puisque c’est ce que je sais faire. Contribuer par l’écriture, puis par mon action de coach, formateur et conférencier à la création d’une culture de la Résilience et de la Coopération : croyez-moi, ce n’est pas un gadget, un truc de bobo. C’est moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Je dois à la générosité des amis qui m’hébergent de pouvoir le faire dans un cadre magnifique, avec un grand sentiment de joie et de gratitude qui me remplissent de bénéfique dopamine. C’est tout le bien que je vous souhaite, où que vous soyez.

Colère, langage et poésie (suite)


Et la poésie ?

La poésie, c’est la fraîcheur. Ce qui naît à l’horizon du silence, un calme propice à l’appréciation de la beauté. Ce que l’on vient chercher sur cette île, dans les marais rouillés, sur ses plages pailletées d’aluminium au couchant, et qui donne l’énergie de monter jusqu’au sommet du phare des Baleines pour l’éblouissement qui nous attend, tout là-haut. Après l’étroit escalier en colimaçon, déboucher sur la plate-forme à 360 degrés et contempler la houle de mer roulant à l’infini ses muscles bleus. Savourer la profondeur de cette immense masse liquide qui s’étend jusqu’à l’autre bord, les côtes des Amériques, peut-être Martha’s Vineyard. Rêver de cette île-soeur, ancien repère des chasseurs de baleines où mon amie G… va parfois se ressourcer. L’amitié se superpose à la splendeur du paysage, ses secrets ne sont pas moins profonds que ceux de l’océan.

Avoir l’Atlantique en partage, aimer, se souvenir. Voir déferler les vagues et ne pas s’en lasser. (Il y a de la poésie dans la vitesse, comme dans la lenteur). S’immerger dans tout cela, comme on se lave. Laisser se dissoudre les anciennes formes, les appréhensions, fondre avec bonheur dans la masse du monde.

Romain Rolland appelait cela le « sentiment océanique ». La méditation pratiquée avec persévérance permet d’atteindre cet état de communion avec l’univers, sans limites, où rien ne pèse : croyances, devoirs, identité, rien à quoi s’accrocher, rien à défendre. Un état où la vague, pour reprendre la vieille métaphore bouddhique, ne se sent plus séparée de l’océan.

 

L’erreur de beaucoup d’occidentaux, précisément, est de s’attacher à cet état bienheureux, au point d’en faire l’objectif de leur quête, et de culpabiliser lorsqu’ils ne parviennent pas à l’atteindre. Le véritable but de la méditation n’est pas de s’évader ni de cultiver l’hédonisme, une tentation que relève Yves Michaud dans une récente interview au Monde.  Le premier but de la méditation est de prendre conscience que tout est lien, relation, et que nous sommes au cœur de cela. D’accueillir tout ce qui est là puis, dans un deuxième temps, nous détacher de toute convoitise. J’ai moi-même partagé cette erreur, jusqu’à cet été, lorsque mon hôte m’a donné à lire Mark Epstein (Pensées sans penseur) et Jack Kornfield (Bouddha, mode d’emploi pour une révolution intérieure). Ces deux psychologues américains explorent chacun à sa manière les convergences entre la science occidentale et la pratique orientale de la méditation. J’y reviendrai.

La poésie, c’est aussi la capacité d’intégrer l’anxiété, la douleur et la laideur inévitables. Avec humour et bienveillance. C’est la beauté des contrastes, régie par d’invisibles contraintes. C’est un jeu, c’est faire comme si. Comme font les enfants. On dirait qu’on serait des pirates, ou des princesses. On irait sur la lune.

La poésie incarnée, c’est Tintin, son enthousiasme juvénile, sa fraîcheur naïve mais toujours motrice, un mouvement porté vers la résolution des intrigues ou des mystères.  C’est le professeur Tournesol, soulevé de terre par une boule de feu au milieu d’un désordre indescriptible, dans les Sept boules de cristal. C’est l’audace et la soif de justice. Et ce sont aussi les jurons du capitaine Haddock.

C’est « mille millions de mille sabords » et c’est la ligne claire, obtenue à force d’un travail ambitieux, difficile, qui cherche et parfois trouve une expression plus rare, plus forte et plus précise.

C’est la grâce, l’éternelle jeunesse.

Résilience 1


 

Chercher ce qui tient

Et si rien ne tient,

Chercher ce qui nourrit.

Avec humilité, chercher les mots.

Et si les mots ne viennent,

S’emplir du ciel, de la mer, du ressac

Par le corps-fenêtre absorber la lumière

Se laver

Respirer, grandir. Se refaire.

La plage est à moitié vide

Beaucoup n’ont pu venir

Il y a quelques enfants, des retraités,

Des parents fatigués.

Un peu plus tard la lumière se fait caressante,

Une voile de kyte s’élève au-dessus de la mer,

Vert fluo, couleur de l’audace

Tranchant sur la banalité des vagues elle se maintient

Juste à la bonne hauteur pour capter le soleil

Il y a les jeunes avec leur besoin de sport

Par eux la vie rejaillit

Plus tard ils boivent des bières,

Les voici maîtres de la plage.

 

On leur donnerait ce monde à refaire

On aurait tort

Ce serait les embarrasser

On n’entend pas encore de musique

Juste avant de partir un dernier balayage

Où sont les amoureux ?

Penser à l’enfant qui va naître

Lui garder ces merveilles,

La dune odorante et les sternes.

Ce sera son Royaume. Il aura des yeux neufs,

Pour lui l’océan sera le bord du monde,

Les vagues des forces terrifiantes,

Leur éclaboussure un appel.

La carte le territoire et le GPS (1/3)


Oser sa vie : bien sûr. Buencarmino, dès le début, souscrit à cet objectif ambitieux, et se propose d’encourager quiconque se met en chemin. La PNL est un outil formidable pour cela, à condition d’être pratiquée avec discernement et bienveillance. Catherine Cudicio, dans le Grand Livre de la PNL, donne cette définition : « la PNL, utilisée pour le développement personnel, aide l’individu à réaligner sa carte du monde en fonction des buts choisis. En effet, ce ne sont pas tant les difficultés réelles qui tendent à empêcher d’atteindre un objectif, mais bien davantage la représentation de celles-ci ». En plus sobre, version Sénèque, cela donne : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Autrement dit, la représentation que nous nous faisons de la difficulté, qui est une croyance (la carte), serait un obstacle souvent plus effrayant que la réalité « objective » (le territoire).

Oui mais… le coach, dans sa pratique, doit à ses clients de les accompagner avec bienveillance, selon la règle des 3P : Permission, Protection, et Puissance. Or le souci de la Protection incite à ne pas exposer son client à des dangers ou à des obstacles hors de sa portée. Devenir chirurgien ou un grand violoniste, passé un certain âge, n’est sans doute pas une ambition très réaliste. Le coach doit alors accompagner son client, l’aider à détecter les besoins, les centres d’intérêt sous-jacents à cette ambition pour le réorienter vers des activités permettant de satisfaire ses besoins, de nourrir ses intérêts, d’honorer ses valeurs. En somme, il doit l’aider à trouver un territoire où investir son énergie et ses talents. Pour le dire en langage d’aujourd’hui : avant d’allumer le GPS, il convient de bien choisir sa destination.

Illustration : carte de l’île de Ré.Image

Souvenirs de Ré


Ceci n’est pas une vraie carte postale de Ré. Un trompe-Google, tout au plus, clin d’oeil à qui saura rire de la pauvre ruse.

Que les autres, induits en erreur par le hasard d’un moteur de recherche égaré, pardonnent.

Voici, face à la plage Nord, l’ami d’enfance et l’auteur de ces lignes.

Des souvenirs qui nous construisent, dit l’ami, sans aucune nostalgie.

Celui qui parle ainsi connaît la douleur, celle qui dure et qui sape l’être jusque dans ses fondements.

Il s’y connaît en matière de destruction. Sa vie ressemble à ces digues ravagées par les ressacs, à ces dunes crevées, affaissées, où des blockhaus piquent lamentablement du nez parmi les oyats et les cristes.

C’est pourtant lui qui répare les corps brisés, lui qui prend la souffrance des irréparables entre ses mains énormes et qui leur propose, au dernier moment, sa folie en échange.

Mais en échange de quoi?

Sans doute, ils se comprennent et se rient de nous.

Ce langage, entre eux, de grandes marées. Pêche miraculeuse tout au bout des benches, pépites qui feraient reculer d’horreur le commun sentimental. Ces diamants acérés ne se cueillent qu’en fin de vie, là où les miroirs réfléchissent une lumière unique de vieux tain.

Que faire alors, sinon se souvenir, écouter, laisser venir les images. On venait là, sur ces plages, on s’épuisait en des courses viriles contre le vent, les cahots du sentier, l’averse. On regardait longtemps couler les nuages dans le ciel nocturne. Provision de trésors, sensations emmagasinées dans les muscles, ensevelies plus tard sous les saisons brutalement réalistes (à l’âge où l’on fait des enfants).

Et puis ces enfants nous défont.

Ces enfants nous creusent.

Un jour, ces enfants nous délivrent.

On voyait des fleuves et des îles creusées dans le sable, à marée descendante. Une Amazonie vue du ciel.

La lumière tout à coup révèle les corps-morts, ligne jaune alignée dans le bleu clair flottant liquide.

Une photo, parmi les herbes sèches et les coquelicots.

Deux photos, Puis trois, puis toute une série.

Ça fait rire l’ami bipolaire.

Quelle impudeur, aussi, et dans un lieu pareil.

Le soir, sur le port de Saint Martin, il me racontera l’histoire d’une très belle fille morte d’une façon ridicule. Sans la moindre nostalgie.

Retour à Ré


Il y a presque deux ans je retrouvais l’île de Ré, ses jeux de lumière sur les marais salans, les parfums de la dune et le plaisir physique de lutter contre le vent, contre la fatigue, la fierté de reconquérir un à un les mots, les sensations, les images et d’en faire un monde à partager. Après tant d’années au loin, je renouais une complicité presque enfantine avec ce coin de France. Un ami de Bangkok me parlait déterritorialisation, je répondais : Ré-paysement.

https://buencarmino.wordpress.com/2010/08/17/jeudi-5-aout-re-paysement/

Bien entendu, c’était la même chose, mais la même chose que quoi?

Déterritorialisation, cette faculté prodigieusement humaine d’inventer de nouvelles fonctions à partir d’une situation modifiée, de se créer un nouveau territoire, ancré dans le réel ou dans l’imaginaire. Génie de nos ancêtres nomades, chasseurs-cueilleurs. Et puis les sédentaires, ceux qui reviennent quelque part, les cueilleurs d’émotions et de sensations précises. Besoin d’ancrage dans un monde où s’effacent toutes les différences et tout ce qui pourrait porter du sens. 

Ce blog, né d’un triple pari, commençait sur ces mots, sur ces photos. On a parlé, depuis, de ce rapport compliqué au territoire, à l’identité, en des termes et en des lieux qui rendent presque impossible aujourd’hui d’y revenir sans poser de nombreux garde-fou, or le temps me manque, et ce serait ennuyeux pour le lecteur. L’envie de partager s’est trouvé d’autres voies, le blog a failli dépérir, négligé par son jardinier.

Et puis l’invitation d’un autre ami me ramène à Ré, pour quelques jours. Quelques photos prises entre les gouttes de pluie réveillent les « souvenirs sans nostalgie » dont parle cet ami. Le lieu, l’enfance et l’amitié se croisent, fidélités fertiles, mouvantes et libres, conversations nourries de sagesse. La joie de se baigner à nouveau, dès que monte un peu la température.

Sur la plage d’aluminium, au couchant, l’instabilité du monde est à prendre au mot.

le petit monde de Buencarmino


Voilà l’été chantent (ou plutôt braillent) les Négresses vertes, à pleins poumons. Ce sera bientôt le moment de retrouver les petites routes de la Sarthe et les marais de l’île de Ré, avant d’aller respirer la poussière des Philippines entre deux cyclones, ou l’odeur de la pluie sur le mont Banahaw.

L’été, c’est un désir de liberté qui monte, une envie de poser le nez dans l’herbe et d’écouter coasser les grenouilles au bord des mares. Le monde ne cesse pas de tourner, mais d’autres voix se font entendre. A travers les personnages rencontrés au fil des ballades, et qui font de trop brèves apparitions dans ce blog, une autre sagesse pointe. Bonjour à vous, l’âne du Poitou, inventeur du slow fun gentiment moqueur et sage comme une tranche de vieux bouddha (l’âne et la mouette), lointain cousin de l’âne du mullah Nasruddin; la mouette voyageuse qui n’aime rien tant que les cantates de Bach remixées (Lady Goldberg et les variations Gaga), les renards et les hérons sarthois, grands mangeurs de grenouilles des douves, les canards de Séville et les araignées de Louise Bourgeois, les bigorneaux rétais, les tigres du Bengale et autres baleines à dormir debout. Tout un bestiaire, et j’en oublie. le colibri, qui fait sa part! Et le chat du rabbin! Comment, vous n’avez pas encore vu le chat du rabbin? Se priver ainsi de 80 minutes de pur bonheur, il n’y a que des humains pour être capables d’une telle cruauté!

La mouette et le Mullah (Margot 3/3)



Notre conversation aurait pu prendre un tour complètement différent si nous nous étions rencontrés dans le bus menant de la pointe de Sablanceaux à la Rochelle plutôt que dans la gare. Dans l’atmosphère confinée d’un bus, l’influence de Margot se faisait sentir différemment, de manière plus insidieuse que lors d’une confrontation en pleine gare. Confortablement installée sur son siège, les lunettes de soleil remontées sur le front, elle somnolait, les aventures du Mollah Nasruddin posées sur ses genoux. De temps à autre elle picorait une brève histoire, éclatait de rire et se rendormait.

Ebloui par l’élasticité bleue de la mer dans le Perthuis d’Antioche, le narrateur se serait exclamé, au moment où le bus passerait sur le pont :

– Ce que je trouve de plus beau, sur l’île de Ré, finalement, c’est le pont. Cette arche suspendue au-dessus de la mer, c’est un grand ouvrage d’art. J’adore la courbe, et la blancheur du béton. Tu crois que ca va faire un scandale si j’écris ça ?
– Pfui. Tout juste une vaguelette. Mon cher Philippe, il faut te rendre à l’évidence, tes écrits ne sont pas matière à scandale.
– Tu veux dire que j’écris rasoir ? Tu trouves que je devrais pimenter la sauce, parler des people, saupoudrer d’un peu de glamour, de sexe ?
– Hmmm… les oiseaux des marais, les oyats, mêmes les bigorneaux, c’est pas franchement sexuel.
– A côté des amours de Catherine II, c’est sûr que ça ne fait pas le poids.
– Ca manque de piquant, tu vois ? Comme ces histoires de Nasruddin, c’est des petits riens, des crottes d’histoires, mais quel fumet !
– Voilà, c’est rasant, comme la lumière du soir. Et pourtant, tu vas trouver ça bizarre mais moi ce dont j’ai envie de parler, ce qui me donne envie de me jeter sur mon appareil photo, c’est la vue des paysages industriels. Comme la semaine dernière, à Montoir de Bretagne, il y avait ces immenses cuves de stockage et tous ces tubes d’aluminium étincelant au soleil, c’était magnifique, grandiose. On sentait toute l’énergie qui passe par là pour aller chauffer les foyers dans toute la France et jusqu’au nord de l’Europe, l’activité déployée autour de la construction, … non, tu ne trouves pas ?
– Ah oui, là c’est quand même limite pervers.
– Oui, mais pas très vendeur.
– Ben non, c’est sûr. Les sites industriels, quand même… T’es pas un peu bizarre, comme mec ?
– Comme mec, non, mais quand j’écris, disons, j’ai comme une tendance, un soupçon bizarre.
– Hmm…
– En même temps, c’est pas pire que de s’habiller en gothique avec les cheveux dressés sur la tête.
– Ben si tout de même c’est pire parce que le gothique on peut toujours se dire que ca passera avec l’âge, tandis que se passionner pour l’aluminium et les sites industriels, tu vois, on se dit, oh là là, ca doit être au niveau du disque dur.
– Ah oui, vu comme ça.
– Oui, c’est comme ca que les gens voient les choses. L’aluminium, c’est pervers, alors que Twilight, c’est tendance.
– De toute manière Houellebecq a déjà tout écrit sur le sexe. C’est déjà sympa de sa part de m’avoir laissé l’aluminium et les sites industriels comme thème littéraire.
– Un peu mince, tout de même
– J’avoue
– Arrête de dire « j’avoue » tout le temps comme ta nièce, c’est agaçant. Au fait, quel est le sujet de la thèse de son petit copain ?
– Son ex
– Oui, bon
– C’est sur les débris qui traînent dans l’espace, des noyaux d’olive aux fragments de satellite, une espèce de recensement qui…
– Ah oui, je vois. Dis-donc, ça court dans la famille ?
– Mais non, je te jure que c’est tout à fait d’actualité comme sujet. On va essayer de trouver un moyen de les récupérer dans l’espace, pour éviter des collisions.
– Désolée, c’est pas le genre de thème à me donner des palpitations.
– Voilà, c’est ça la France d’aujourd’hui, personne ne s’intéresse à ce qui est vraiment moderne, au futur, à la science. Il n’y en a que pour le rétro, les commémorations, les vieilles gloires d’avant-hier. Les maîtresses d’Henri IV en couverture du Point. Ras-le bol ; Ca sent le moisi !
– Eh bien retourne à Singapour si tu veux de la modernité clinquante, antiseptique et robotisée.
– Ca sent l’ail.
– Moi, je sens l’ail ?
– Non, Singapour, ça sent l’ail. Pour une ville aseptisée, il y a peu d’endroits que je connais qui soient si riches en odeurs et en saveurs fortes. Va te promener dans les hawker centers et tu me diras si tu trouves que c’est aseptisé. C’est une ville à découvrir avec le nez, la langue et les oreilles, pas avec les yeux.
– Tu connais l’histoire de la princesse et du menteur ? C’est l’histoire d’une princesse qui avait juré qu’elle n’épouserait qu’un homme qui saurait mentir encore mieux qu’elle. Tous les prétendants rivalisaient d’imagination pour la séduire avec des contes à dormir debout, mais pas un seul ne passait la barre. C’était d’autant plus courageux de leur part que ceux qui échouaient étaient immédiatement transformés en petite couille.
– En citrouille ?
– Non, j’ai bien dit. Ca te choque ? Pourquoi est-ce qu’ils ne seraient pas transformés en petite couille ? Il faut sortir du conventionnel, exagérer, surprendre, si tu veux arriver à quelque chose.
– Bon d’accord, j’exagère. Que dirais-tu de la charge des araignées géantes? Ou tout simplement « l’île des araignées géantes » ?
A ce moment-là, ma nièce Juliette et son amie Joséphine font irruption dans la conversation.
– Ah ouuis, trop bien ! Des araignées géantes qui sortiraient des bunkers pour envahir toute la plage !
– Ouais, ce serait les allemands qui auraient fait des expériences pendant la seconde guerre mondiale et elles sortiraient tout à coup, soixante ans plus tard.
– OK, mais pourquoi soixante ans plus tard ?
– Ce serait une mutation, à cause du changement climatique. Elles se mettent à proliférer, ça accélère leur taux de reproduction.
– Trop horrible ! Et il y aurait des gothiques qui auraient apprivoisé les araignées… Ils les auraient dressés à attaquer les gens qu’ils aiment pas, tu vois, genre les gros bourgeois qui se baladent en 4X4.
– Là ça fait un peu cliché. De toute manière à l’île de Ré ils ont planqué leur 4X4 pour se balader en vélo.
– Ouais mais on les reconnaît quand même à leurs shorts bleu marine.
– Si elles s’attaquent seulement aux gens qui portent des bermudas bleu marine, ça craint pas assez, y’a pas de quoi faire une épidémie.
– Ouais, t’as raison, c’est naze comme scénario.
– En fait, ça serait la vraie origine de Spiderman
A ce moment-là, Margot reprend le contrôle de la conversation :
– Dis-moi, tu vas laisser ces donzelles squatter notre dialogue encore longtemps ?
– Oh pardon, c’était juste un exercice de style, tu sais, le dialogue dans le dialogue, genre Inception, j’allais attaquer le niveau 3…
– Ah d’accord, et le niveau 3, c’est le voyage à Kaboul, je suppose ?
– (Vexé) Exactement !
– Ben mon bichon, va falloir te documenter un max!

Margot (2/3)


Le lecteur doit savoir que ce n’était pas la première apparition de Brigitte, pardon, Margot, à Ré. Nous avions déjà eu une longue discussion à propos d’un texte que je lui avais demandé de lire en public avec D…, il y a plus de dix ans, et qui contait le tout premier séjour sur l’île. Il y a longtemps que j’ai perdu ce texte, une série de nouvelles que je n’aurai jamais le courage de reconstituer.

–  C’est curieux, m’avait-elle fait observer, le nombre de choses importantes que tu perds. D’abord tes carnets d’aquarelle, et puis ces textes. Comme si tu passais ton temps à te dessaisir de ce que tu crées, ou que tu n’assumais pas…

L’île était le lieu de naissance de mon tout premier texte et de mes premiers dessins à la plume, il n’était donc pas anodin que j’y revienne après de si longues années de silence créatif.

Il n’était pas innocent non plus qu’elle eût choisi d’apparaître dans cette gare de la Rochelle, au moment où je m’apprêtais à remettre l’artiste dans sa box pour une autre année. La rentrée avait ses impératifs, j’allais devoir me concentrer sur mes nouvelles activités professionnelles, et voilà qu’elle surgissait avec ses robes de satin, ses velours, ses naïades, ses suivantes et sa verve. Elle me barrait la voie de l’oubli pour me forcer à rester fidèle aux promesses de l’aube. Sacrée Margot ! Il faudrait que je raconte tout cela à Brigitte, la vraie, lorsque nous nous reverrions à Paris dans son atelier d’écriture.

–          Ah, dis-moi … (elle gonflait ses joues comme elle faisait chaque fois qu’elle était perplexe) … ce personnage de fiction, il faut que tu lui inventes une vie bien à elle. Elle ne peut pas se lancer dans sa vie fictive avec la biographie d’une autre, ce ne serait pas bien.

–          Je pourrais ajouter quelques éléments biographiques originaux. Par exemple, je pourrais en faire une cousine. Margot la bretonne, qu’en penses-tu ?

Nous étions à la poissonnerie, au marché couvert d’Ars en Ré. Le vendeur observait, fasciné, le mouvement des joues qui devait lui rappeler certains poissons d’eau profonde. Elle portait un ciré jaune étincelant.

–          C’est toi qui vois. Encore une chose, à propos de ce qui s’est passé  sur l’île. Rappelle-toi ce bouillonnement d’énergie lorsque tu avais arrêté de fumer. Tu retrouvais peu à peu les odeurs, la saveur des aliments. Tu disais que tu avais l’impression de naître une deuxième fois, que c’était comme venir au monde avec la vivacité des sensations de l’enfance et un cerveau d’adulte pour mieux les apprécier.

–          Oui ?

–          Eh bien c’est un peu la même chose. Tu retrouves ton pays, la France, avec ses paysages, sa lumière, sa texture, et là aussi c’est comme une seconde naissance.

–          La troisième alors. Tu vois finalement je fais comme toi, je m’invente des vies. J’avais aussi peur de reprendre la cigarette et de perdre alors tout l‘acquis, avec en plus le désespoir de l’échec. A l’époque, j’avais ressenti le besoin de formuler ce changement comme un projet de vie. La peur du vide était si forte que je devais à tout prix m’occuper le corps et l’esprit. Chaque instant devait être meublé. Jusqu’à ce que je m’habitue. Tu sais, c’est comme la chanson de Léo Ferré, « avec le temps ».

–          Je connais, merci. Eh bien, raconte cette histoire-là, l’histoire de ton sevrage. La peur du vide, le besoin de s’inventer des écrans de fumée, ca nous concerne tous. La vie, c’est un rôle de composition, il faut créer son personnage avec de vrais morceaux d’humain glanés à droite, à gauche ; une intonation, un geste, un regard.

–           C’est drôle, Brigitte n’aurait jamais dit « glané ».

–          Mais moi je suis Margot. Tu vois, je commence à exister. Je disais donc, la peur du vide, c’est ça qui nous fait pédaler sur nos petits vélos.

–          Et toi dans tout ça, qu’espères-tu ?

–          Un beau texte à conter, dans une langue agréable et bien cadencée, des vrais mots qu’on fait rouler de droite à gauche, à l’intérieur des joues, et qu’on éprouve sur le bout de la langue avant de les prononcer. Des personnages qui donnent envie de se glisser dans leur peau, de trouver leurs intonations, leurs gestes et jusqu’au rythme de leur pas. Une histoire que l’on prend comme un kayak au fil de la rivière et que l’on descend jusqu’à l’embouchure.

–          Mais je n’ai même pas le commencement d’une histoire !

–          Trouvons le kayak, et l’histoire suivra.

Quand elle devient Margot


 

La princesse aux étoiles

« Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip » !

Mon prénom porté par un cri strident, brutal, impératif, roule depuis le fond du hall de la gare de la Rochelle. La modulation saturée de couleurs jubile dans l’aigu, roucoule dans le grave et se stabilise enfin dans un langoureux médium.

Lorsque la poussière et le bruit de freins se dissipent, j’aperçois, naviguant avec assurance parmi la houle pressée des voyageurs, une créature somptueuse, veloutée, brillante, balayant l’air d’une robe imaginaire : c’est Brigitte, ma complice et coach en écriture, tout de carmin vêtue. Arrivée devant moi, elle rejette en arrière ses mèches blondes, découvrant son cou blanc et rond pour faire le « port de tête royal », prend son élan, m’embrasse chaleureusement, se redresse. Avec satin, fraise en dentelle, tentures, tritons, naïades et une douzaine de suivantes elle incarnerait à merveille la Marie de Médicis par Rubens, du Louvre. Elle pourrait jouer de nombreux rôles, d’ailleurs, s’il se trouvait des réalisateurs assez perceptifs pour mesurer toute l’ampleur de son talent et sa capacité de travail, énorme. Elle a la gouaille et la profondeur d’un Gabin au féminin, la verve et le talent d’une Sapritch, en gironde. Son énergie m’inspire, et conspire à me faire écrire.
– Brigitte, comment vas-tu ? En vacances dans ta région natale ?
– Philippe, ça va ? Tu rentres sur Paris ?
(Elle ignore délibérément toute allusion à son lieu de naissance, sur lequel elle préfère entretenir un flou artistique, mais j’aime trop la sonorité du mot « natal » pour laisser échapper l’occasion de le prononcer)
– Pas encore. Je viens de passer une semaine à Ré et je retourne à C…, on va fêter les 80 ans de mes parents avec toute la famille.
– Oh là là, ça va être quelque chose ! Et ton blog alors ? Ca y est, tu l’as fait ?
– Pour l’instant j’écris, je prends des photos, mais ça manque d’un récit, de personnages en chair et en os. C’est toujours la même chose, comme je ne peux pas parler des gens réels ni les montrer en photo, je shoote le paysage, les animaux de rencontre, un âne, une mouette.
– Eh bien, fais quelque chose avec l’âne et la mouette.
– Brigitte, je t’adore, mais que veux-tu que je fasse comme histoire avec un âne et une mouette ?
– Je ne sais pas moi, une fable !
– L’âne et la mouette ? Hmmoui, ça sonne pas mal.
– La mouette et l’âne s’il te plaît, ladies first.
– Va pour la mouette et l’âne, puisque tel est le désir de ma stentauresse.
– (Tonitruante, avec rejet de mèches blondes) : qu’est-ce que c’est qu’une stentauresse ?
– Une princesse avec une voix de stentor, ou le féminin de centaure, comme tu veux. A ce propos, ne hurle pas si fort, tout le monde nous entend dans cette gare et tu sais combien j’ai horreur d’attirer l’attention
– Ah ça mon cher, il faudrait savoir ! On veut se faire lire, mais pas se faire entendre ?
– De préférence pas dans une gare.
– Pourquoi, tu snobes la littérature de gare ? Proust était ravi, lui, qu’on le lise dans les gares.
– On a dit qu’on ne parlait pas de Proust.
– Qui est « on » ? Moi, je n’ai rien dit.
– C’est fou ce qu’on t’entend, pour quelqu’un qui ne dit rien. Tu n’as pas lu le passage sur Proust, au début du blog ?
– Comment pourrais-je avoir lu un passage précédant mon apparition?
– Mais je parle de toi, avant.
– Apparition, du verbe apparaître, en majesté de préférence.
– Oui je sais, Rubens ou rien du tout. Il suffit de lire à l’envers, tu cliques sur la petite flèche en remontant vers le début.
– Tiens, ce serait une belle idée narrative, ça. Un récit de forme circulaire, qu’il faudrait lire en remontant vers les toutes premières pages pour trouver des indices. Mais si tu pars dans la fiction, il va falloir effacer les traces.
– Les traces ?
– Mais bien sûr, tu ne peux pas appeler les gens par leur vrai nom. Il y a des empreintes digitales à tous les coins de phrase, dans ton blog. Il faut poser quelques mystères, des énigmes à retardement, modifier les faits, tendre les ressorts dramatiques. Moi, par exemple, il faut que tu m’inventes un nom.
– Ah oui, bien sûr. T…, je pourrais l’appeler Nicolas, et Julien pour l’ami d’enfance.
– J’aimerais bien Margot. Un prénom royal, un peu vieille France mais portée sur la bagatelle, on lui voit des tresses blondes, elle est plantureuse et forte, avec un sens de la répartie pas possible.
– Bon, d’accord, j’y penserai. Maintenant, chère stentauresse, avec ton accord j’aimerais bien aller prendre mon train pour Nantes.
– Hop hop hop, pas si vite. Est-ce que tu n’oublies pas quelque chose ?
– Euh, c’est possible, je dois faire un vœu ?
– Ah non, ça c’est dans une autre histoire. (rejet de mèches blondes en arrière, port royal).
– Je ne sais pas. Je crois que j’ai tout ce qu’il faut pour écrire maintenant : une ambiance, un lieu, des personnages…
– Et l’objet ?
– L’objet ?
– Oui, l’objet déclencheur. La clé pour démarrer l’histoire, tu sais bien, comme dans l’atelier d’écriture.
– Ah oui, n’est-ce pas ce que tu es censée m’offrir ? Car je suppose que tu n’as pas mis en scène cette royale apparition sans une bonne raison ?
– Marie de Médicis n’était qu’une grenouille, une toute petite reinette de rien de tout. Je veux Catherine II pour mon prochain rôle, avec boyards en uniforme à brandebourgs dorés, chevaux piaffants, la totale !
– Et pour les accessoires ? Des bottes, un fouet ?
– Naturellement. Plus un traîneau dans la neige et des armées de paysans massés au bord des routes pour m’acclamer.
– Oui eh bien je vais voir avec la production, hein.
– Fais au mieux mon cher, mais tu couperas cette partie du dialogue, ça ralentit l’action.
– Oui coach. Alors, cet objet ?
– Ce n’est pas un objet, c’est un mail. Tu le trouveras dans ta boîte aux lettres en arrivant, et je te garantis une fameuse surprise ! Hahahaha !
Re-modulation grave-aigu-médium puissance Walkyrie avec envol de pigeons, regards, sourcils froncés ; une japonaise déclenche son iPhone à tout hasard et pouf, elle disparaît, ne laissant derrière elle qu’un peu de poudre rose et de fumée.
Dans la gare, les gens ont une manière ostentatoire de ne pas me regarder. Afin de me donner une contenance, je cherche un coin wi-fi pour ouvrir mes mails. Qu’est-ce qui m’a pris de la laisser partir sur Catherine de Russie ? A partir de maintenant, le récit bascule dans la fiction, sans garanties ni garde-fou.

la petite porte dérobée (à qui?)

 

Qu’en disent les mouettes?


Bruit de cymbales froissées, j’écoute OK Computer de Radiohead : la voix tendre et plaintive d’ Exit Music « Breathe, keep breathing, don’t loose your nerve »…

La semaine à Ré s’achève dans le train pour le Mans, correspondance à Nantes. Un temps de métal fondu, nuances de gris : cendré, plombé, perle et tourterelle, j’en connais tout le catalogue.

Une pensée pour Frankie, ma coach en écriture, conteuse d’origine charentaise à l’imagination fertile, au verbe savoureux, tonitruant, subtil. Frankie sait comme personne donner vie à ses personnages. Elle fait mijoter les mots dans sa bouche, dose le cuit, le cru,  et me donne le contrepoint, la version populaire de ce paradis. Ce serait drôle de l’entendre évoquer les estivants, comme ils se font leur cinéma. Et les hivers. Elle connaît les hivers cruels, les sombres disputes et l’ennui, la mesquinerie sans fin de l’ennui qui dure, le merveilleux ennui des saisons qui vous entortillent dans leur chevelure d’algues et vous font désirer passionnément d’aller goûter la vraie vie sur le continent. Frankie qui sait faire parler les sirènes sevrées d’homme avec leurs mots flûtés,  collants, mais aussi les marins, et bien entendu les ânes du Poitou. Les ânes qui se retiennent de rire en nous voyant passer. Et les mouettes ? Qu’est-ce qu’elles en disent, les mouettes ? Beau sujet pour une fable rétaise : « la mouette et l’âne ».

La leçon d’écriture de l’âne noir


1. Ré, Saint-Clément des baleines. L’île a moins changé que mon regard. La vision romantique de l’adolescence fait place à une appréciation respectueuse de l’intelligence collective, des choix courageux qui ont permis de préserver ce territoire. Au départ, ce n’était pas gagné. On s’extasie sur les paysages, en oubliant le travail des hommes, ce qu’il a fallu de persévérance et de persuasion pour créer la réserve d’oiseaux, puis, à partir de là, pour élaborer le complexe équilibre, la somme de compromis, le continuel effort d’éducation qui en font une expérience emblématique. L’espace est trop rare, l’île trop étroite pour que l’on puisse en abandonner la moindre parcelle au hasard. Les paysages ici sont moins préservés qu’obtenus, ils portent la trace d’une histoire, et c’est cela qui me parle aujourd’hui.

2. Le mois d’août : une respiration, un soupir de la mer à l’étale, quand le temps s’étire aux bords de l’été.

3. Collecter des mots, de pleines brassées de mots pour écrire avec précision, me renseigner sur la végétation dunaire : euphorbe, oyats, santoline grise, chardons bleus, immortelles des dunes…

4. Parcouru dix kilomètres à vélo pour retrouver l’ami d’enfance et partager un plateau d’huîtres avec un verre de vin blanc, au Martray. Au retour, vent debout, je pédale de toutes mes forces à travers les marais abandonnés, couverts de salicorne roussâtre. Alors que je n’attends rien et que je me concentre sur l’effort physique, voici qu’ils me font le cadeau d’une belle leçon d’écriture. Au loin se dresse le clocher d’Ars, peint en amer. Son cône noir se détache sur le bleu dur du ciel. Le miroir des eaux frissonne, des mots viennent…

6. Chaque jour, les marées se décalent d’une heure. Le niveau de l’eau dans les marais varie donc lui aussi de jour en jour, d’heure en heure. Ainsi, le dernier jour, celui qui me fait penser aux douves d’Angkor Wat es plein. Là où il y avait une surface de vase craquelée se reflètent aujourd’hui les nuages et les buissons environnants, mêlant diverses teintes allant du beige clair au fauve, à la terre de Sienne brûlée en passant par le gris argenté…

7. Les marais parlent par la voix de l’âne noir :

« Alors, jeune homme, on s’imaginait qu’il suffisait de se promener au milieu de nous quelques heures pour extraire des pépites de sel ?   Et pourquoi pas de l’or, tant qu’on y est ? Ignorez-vous qu’il faut longuement s’imprégner de l’atmosphère, guetter les moindres changements, humer les odeurs du varech et de la vase avant de commencer à sentir de quelle rouille nous sommes faits ? »

La rouille ! A partir de ce mot, tout se met en place. Je vois les reflets du ciel et des nuages dans le miroir au tain vieil or, les pyramides de sel étincelantes et l’âne au pelage noir du premier plan. Un mot-déclic ouvre l’obturateur et je perçois enfin les rapports d’échelle entre les couleurs sur la base « rouille ». Le jaunâtre et le bleu dur, intense, dépoli du ciel quand il se mire dans l’eau surchargée de sel. Tout part de là, de cette lumière. C’est la clé pour comprendre l’île et l’amour qu’elle inspire. L’écosystème et le besoin de croire au micro-climat, de le célébrer, la protection des oiseaux, les appellations contrôlées, les règles d’urbanisme et pour finir les pages de Côté Ouest, tout cela s’ordonne autour du complexe jeu des reflets et de la corruption généralisée des couleurs. L’oxydation, c’est la vie même. Rien ne sert de lutter : le mieux, c’est encore de l’apprivoiser, de l’accueillir en soi.

Plus tard : « trouve-moi », dit la lumière du soir en courant sur les murs de maison en maison. Elle s’arrêt un instant sur un volet, sur une rose trémière dont elle avive les couleurs. Je la cueille juste avant qu’elle ne s’éteigne.

Vendredi 6, ballons enfants



Saint-Clément des baleines, ile de Ré.

Un couple avec enfants remplace les canadiennes. Je descends d’un étage pour leur faire de la place et me retrouve dans une chambre apaisante, au rez-de chaussée.

Dès que les petits déboulent avec leurs jouets, leurs ballons, leurs questions qui fusent, la maison s’éveille, pétille comme une cheminée où l’on viendrait d’allumer un feu.

Tout à l’heure, on ira se baigner sur la côte sauvage. Il y a des tigres et des lions échappés d’un cirque, et puis des bigorneaux géants qui se nourrissent de doigts de pieds d’enfants.

Dans les marais, il y a des ânes au pelage noir et des ombres géantes à la tombée du jour.

« Trouve-moi », dit la lumière en courant sur les murs. Elle s’arrête un instant sur un volet, caresse une rose trémière, je la cueille.

Ré-paysement


Je prends mes mots dans Côté Ouest et mes idées sur Internet

Je prends le vent de travers sur le chemin des marais, les muscles tendus, la vitesse

Je prends les couleurs de la saumure, le bleu, le jaunâtre et puis les coins rouges, plissés, là où l’eau de mer s’évapore

Je prends la pose avec les mouettes et les courlis perchés à contre-jour sur un piquet

Je prends le rythme et les sens interdits

Je prends des souvenirs et des odeurs en pleine figure

Je prends des photos je reprends possession de mes trésors perdus

Je reprends contact avec mon pays ma France au loin ma Désirade, ma jeunesse et ses paysages

Je reprends langue avec mes amis d’enfance avec les pins avec les parasols criards

Je reprends le cœur outremer qui palpite entre les dunes, je m’habille de vent frais, je crie

Je prends la claque d’émeraude en pleine poitrine, elle est glacée

Je prends le goût du sel dans les sinus et le mouvement musculeux de la houle

Voilà, je crois que j’ai tout pris, tout puisé de cette énergie et maintenant je n’ai plus qu’à prendre mon élan.

Ré-le nuancier



dans les marais

Tentation de ne pas écrire. Emmagasiner des .ZIP à déplier plus tard, sensations brutes, éclats de lumière oblique sur les marais, l’odeur de la pinède au Lizay, les fossés où poussent la salicorne et toutes ces plantes dont il faudra chercher le nom dans un dictionnaire ou dans Côté Ouest.  (Pour les oiseaux, c’est plus simple, il y a des panneaux avec des dessins et toutes les explications fournies par la Ligue pour la Protection des Oiseaux.)

Tentation du plagiat, d’écrire comme dans les reportages de ce magazine illustré de photos bien lisses, aux couleurs soigneusement alignées sur le nuancier. Ce serait bien légitime après tout, puisque l’île semble avoir adopté pour modèle cet arbitre du bon goût qui fait autorité sur tout l’arc Atlantique. Ou plutôt sur l’ensemble du territoire situé à l’Ouest de l’avenue de Breteuil.

Tentation de l’ironie, ravalée face à la sérénité de notre amie P sur les pistes cyclables. Elle y promène sa sclérose en plaques sur un tricycle électrique, si lent qu’il nous faut souvent l’attendre en prenant des photos. La veille au soir, avec sa compagne, elles m’ont raconté comme s’organise une journée dans Paris lorsqu’il faut prendre en compte les accès pour fauteuil roulant, les 45 euro de stationnement rapidement accumulés, les marches à compter, les rampes à chercher, les guides à consulter d’avance pour choisir les itinéraires présentant le moins d’obstacles. De Paris jusqu’à Valence et de Valence à Ré, hormis les relais d’autoroute, il n’y a que les MacDonald’s qui soient équipés de toilettes ad hoc. Elles sont originaires de Vancouver island, dans l’ouest du Canada. Le grand ouest, hors pages déco. Nous avons aussi longuement parlé de la Vipasana (la méthode de Kabat-Zinn), la méthode de méditation birmane qu’elles suivent, et dont s’inspire celle que je pratique moi-même. La conversation suit sa pente et nous ramène aux longs fleuves de l’Asie. Nos routes se croisent ici, comme celles des oiseaux migrateurs. Naissance d’une amitié ?

le fossé qui me fait penser aux douves d'Angkor Wat

Pastilles de Ré



  1. Immensité du champ bleu, vu depuis le sommet du pont. Le cœur dilaté bat plus fort.
  2. Nicolas m’accueille de sa voix haut perchée, grands gestes. Il me conduit tout au bout de l’île, à Saint-Clément, dans la maison de pêcheurs achetée par son père au début des années 70. Chaque fois qu’il revient de Bangkok, tous les trois ou quatre ans, il y reçoit ses amis, se repose, lit, se baigne et retrouve ses souvenirs d’enfance. Nous avons les mêmes, et renouons bien vite avec nos anciennes conversations de Manille.
  3. On parle aussi de la tempête et de ses conséquences. Dans toutes les communes de l’île, on s’affaire à reconstruire les digues. Ici et là, des pins brûlés par le sel attendent la tronçonneuse. Pour l’essentiel, rien n’a changé. Les hérons du Martray sont partis nicher un peu plus loin dans les marais. L’espace est préservé, l’expansion des villages limitée. Couleurs, proportions : tout est juste, agencé comme une fugue de Bach. Dissonance interdite, sauf dans la maison confortable et sans prétention.
  4. Au dîner, les amies canadiennes de Nicolas racontent leur séjour dans un temple birman, la difficulté de se déplacer en  France avec un fauteuil roulant, la vie dans une société multiculturelle. On leur décrit les familles versaillaises venues retrouver « les vraies valeurs » sur cette île où les humains sont moins divers que les oiseaux.
  5. Fraîcheur inattendue pour un mois d’août. Les roses trémières et les belles de nuit frissonnent dans l’étroit jardin.
  6. Vélo dans les marais, puis vers la côte sauvage. Lumières, senteurs. Tout en haut, la note de tête herbacée, puis le fond : iode et goémon, vase à marée basse. Par endroits, la digue effondrée se mêle aux vieux bunkers glissant dans le flanc des dunes. Réparer les dégâts va coûter de plus en plus cher. Tout peut se déliter demain si les finances ne suivent plus. Les oiseaux resteront.
  7. Photos à faire, ou pas. Le compact suffit pour noter des idées d’image à reprendre un jour si je reviens avec le bon matériel. Etre là, prendre son temps, s’imprégner de  la lumière. Par temps couvert, tout est si plat. Le marais se dérobe, rien n’accroche : ni les mots, ni les images. Cette ridicule idée qu’il suffit de s’y coller tous les jours pour que la magie naisse. Eh non ! Le marais donne, ou pas. Il va bientôt m’offrir une fameuse leçon d’écriture, mais chut !
  8. Au retour, un arc en ciel se déploie juste au-dessus du clocher d’Ars.

 

Amer clocher

 

(mardi 3 août)

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré


 

Recadrage

 

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré, dans une semaine

Ils sont arrivés à huit heures du matin. Qui ça ? Les menuisiers. On ne les attendait plus.

En un quart d’heure, trois fenêtres ont disparu, laissant une ouverture béante. La poussière vole jusqu’au premier étage, ils n’ont pas apporté suffisamment de bâches pour tout protéger. Dehors, c’est la terrasse de Phèdre, à l’intérieur, c’est Dresde après les bombardements.

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Quelle drama-queen cette Phèdre. On finit par trouver de vieux draps.

(Lundi 1er août)

La leçon d’audace


 

Nuages (Django Reinhardt)

 

La Sarthe, ça décape (suite)

Mardi 26 août 2010. Les travaux manuels continuent dans la Sarthe profonde. L’énorme placard de la cuisine semble reconstituer ses forces chaque nuit pour mieux me narguer au matin, comme les géants dans les contes. Serait-il ensorcelé? Il me semble parfois au bord de parler, mais ses secrets sont bien gardés. Ce n’est pas le genre de placard à se déboutonner si facilement. Tant mieux : sa réticence décuple mes forces, ma rage d’en finir. L’un des plus grands bienfaits du bricolage est d’arrêter l’essoreuse à pensées pour nous forcer à concentrer notre attention sur l’immédiat, le concret. il faut croire que le geste de poncer libère des endorphines, car je me trouve baigné d’un sentiment de grand bonheur malgré la fatigue. C’est peut-être cela, la leçon de mon placard-mentor.

Hier, dégagé trois des panneaux du bas. Le décapant fait grésiller la peinture qui se tord, frise, bouillonne. La dernière fois que nous avons décapé et repeint le monstre, c’était l’été 1980, avec un ami d’Allemagne de l’Est qui venait d’être expulsé de son pays d’origine. Un sentiment d’exclusion consumait ce grand blond sardonique au long nez, qui ne trouvait jamais sa place nulle part et surtout pas dans la bourgeoise Allemagne de l’ouest. Il me communiquait sa passion du bricolage, dans laquelle il investissait toute sa fureur et sa soif de liberté. Avec lui, grâce à lui, j’éprouvais le pouvoir libérateur de la main qui crée de nouveaux territoires, un nouveau rapport au monde. Le soir, il disparaissait pendant des heures dans la bibliothèque, assouvissant son autre grande passion pour les mots, la littérature et l’imaginaire. Première expérience de l’exil, et de la déterritorialisation.

On travaillait en écoutant à la radio les nouvelles de Pologne, on découvrait le nom de Solidarnosc. Une brèche s’ouvrait dans l’empire soviétique. Coïncidence, il dormait dans la polonaise, une chambre ainsi nommée car on y accueillit des réfugiés polonais fuyant la répression des tsars en 1830. Joachim apprenait ses premiers rudiments d’Espagnol en se brossant les dents. Quinze jours plus tard, il encadrait un groupe de trente adolescentes à Valence et menait tant bien que mal les conversations avec les familles d’accueil. C’est qu’il n’avait pas froid aux yeux, sûr qu’il parviendrait à communiquer avec les familles d’accueil avec ses rudiments d’Espagnol. Qu’avons-nous fait de cette audace ?

Ré moins cinq

En calculant bien, j’en ai pour cinq jours, ce qui me permettra d’attaquer la peinture dimanche, avant mon départ pour l’île de Ré. Cinq jours à brosser, décaper, gratter, respirer de la poussière et du solvant, cinq jours enfermé quand la campagne sarthoise est gorgée de soleil, tout ça pour le plaisir d’appliquer une large couche de peinture moelleuse et fraîche, à la fin, tout à la fin. Masochisme ou persévérance ?

Re-paysement

Ce journal est l’histoire d’un parti pris : le parti-pris de vivre cet été non comme une évasion hors de la vie quotidienne, mais comme une plongée au plus profond de la vie, à chaque instant, pour en ressentir toute l’intensité. L’aventure, au cours de ces quelques semaines ne consistera pas à explorer des pays lointains, à réaliser des exploits sportifs, et surtout pas à me dépayser. Ce que j’ambitionne, au contraire, c’est le re-paysement. Comme Joachim autrefois, je guéris de l’exil par l’ancrage du corps.

Le soir, j’enfourche un vélo et je pars sur les petites routes de campagne. L’odeur des balles de foin coupé se mêle au parfum des sous-bois. Dans tous les champs, des moissonneuses-batteuses en plein travail, jusque tard dans la nuit.

 

Plus belle la Sarthe