Aimer la main ou pourquoi dessiner


Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

 

La suppliante

 

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier de nu, par exemple. On arrive, hyper-motivés, on se dit qu’on va retrouver sa main perdue, et très vite on s’aperçoit qu’il faut commencer par souffrir, acquérir la patience et l’humilité face au modèle offrant sa pose. Pour tenir, un seul moyen : fermer le robinet à questions, la petite voix dans la tête qui voudrait déjà renoncer. Qu’est-ce que j’y gagne ? Où est le plaisir ? A quoi bon ?

S’astreindre à bien observer, à saisir le dos modelé d’ombres et de lumière, capturer l’inclinaison du buste et du visage. Affreux, les raccourcis ! Et les proportions ! On n’y parvient jamais du premier coup. Tentation d’en vouloir à la main malhabile, à la main crispée qui tire un trait mal assuré, la main trop lourde à tenir le pinceau, la main-charrue labourant le papier. Tout envoyer valdinguer! Ce doit être pareil au début, pour les musiciens, pour les joueurs de golf ou de tennis et tous ceux qui s’acharnent à rechercher LE geste.

Il faut pourtant l’aimer, la main de l’homme. La traiter avec la douceur et la patience que l’on accorde aux enfants, se réjouir de ses premiers traits comme on s’émerveille de leurs premiers pas. Pendant ce temps l’œil arrogant comme tous les gamins surdoués vagabonde à l’avant, se moquant de la main petite sœur aux lenteurs de tâcheronne appliquée. Comme si c’était facile, tiens, et qu’il suffisait de voir pour savoir faire !

Au bout de quelques séances, on occupe un peu mieux la feuille, on répartit les blancs, les masses, on frotte le fusain d’un geste plus vif, on s’autorise même une pointe d’allégresse et l’on repense aux cinq jours consacrés à poncer un placard monstrueux, au début des vacances, alors qu’il faisait si beau dehors et que les jours passaient si vite. Tous les soirs, la douleur chantait dans mes bras, dans mes épaules, ajoutant ses harmoniques au chœur des sensations. Le matin, je la retrouvais dans le cou et jusqu’au bout des doigts. Grâce à la douleur, j’explorais des provinces négligées de mon corps, des muscles auxquels on ne s’intéresse pas d’habitude.  Comme on apprivoise un nuage, elle ramenait à chaque instant mon attention vers le centre et l’y tenait jusqu’au soir. Après cela, s’échapper en vélo pour une ballade au cœur du pays sarthois devenait un plaisir intense. La douleur n’a pas de sens esthétique ou moral, sa valeur tient à sa capacité d’aviver le sentiment de présence au monde. Respirer l’odeur du goudron chaud sur la route, le parfum des feuilles gorgées de soleil. De même, la frustration qu’engendre nécessairement la maladresse initiale force à ralentir, à fixer son attention sur l’obstacle, aiguise la volonté de réussir et libère des pouvoirs que l’on ne savait pas posséder.  Le modèle, au fond, c’est le meilleur des coachs. Puisqu’elle tient la pose, on peut bien tenir le crayon.

Il faudrait parler ici de l’amour-propre, et des coups encaissés. François Icher, historien et spécialiste des compagnonnages en France, l’évoque dans l’article de Ca m’intéresse sur le travail manuel : « la remise en question, l’évolution mais aussi l’échec font partie intégrante du travail manuel. Elles permettent de tendre vers l’excellence ». C’est ainsi le moyen d’affirmer sa présence dans l’imaginaire : ce que je trace ici sur le papier, forme ou trait, devient la scène où je convoque les acteurs, les chanteurs de mon opéra. On pourrait y voir une métaphore de la déterritorialisation, du passage de la patte à la main dans Mille Plateaux de Deleuze-Guattari. (Deleuze et Ca m’intéresse dans le même paragraphe, secouez moi !).

Dans l’atelier, les anciens se contentent de regarder et de sourire, échangent une remarque, un silence complice. Ils savent le coût de la moindre courbe, apprécient la progression, les reculs. Semaine après semaine, ils reviennent pour l’amour du sport.

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4 réponses à “Aimer la main ou pourquoi dessiner

  1. Pingback: L’école des coachs (2) | BuencaRmino

  2. Pingback: Légendes on demand | BuencaRmino

  3. Pingback: la déterritorialisation de la culture pop Hommage à Xulux | BuencaRmino

  4. A reblogué ceci sur BuencaRminoet a ajouté:

    Je re-poste cet article, témoignage de l’expérience du dessin dans l’atelier Aracanthe qui fêtera ses vingt ans le 4 octobre prochain, au théâtre de l’Orillon. Venez nombreux à partir de 15h00! Dessins, performances, lectures, musique, vidéos, le programme est riche.

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