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Noël au balcon


Le 27 décembre 2014

Noël, saison du cocooning. Ce mot-couette, enveloppant, moelleux, nous invite à rester bien au chaud parmi nos proches, entourés de leur affection. Egoïsme ? Tentation du repli, de l’entre-soi ? Peut-être. Mais il est toujours légitime de veiller à satisfaire ses besoins. Prendre soin de soi. Faire des provisions de force. Emmagasiner des réserves d’énergie, de courage et d’optimisme pour être capables de faire face aux défis de l’existence. Pour beaucoup l’année fut mauvaise, abrasive, emportant des morceaux de cœur et de peau.  D’autres ont laissé l’appréhension du futur dévorer  leur présent, comme une île de sable au milieu d’un fleuve en crue, le courant destructeur rongeant les berges où des arbres chétifs exhibent leurs racines à nu. On les croise dans la rue, dans le métro, au supermarché, refermés sur leur méfiance, hébétés, meurtris, lessivés.  Leur mauvais cœur déborde, la méchanceté leur retrousse les babines, et voilà l’origine du loup-garou scientifiquement prouvée.

Il y a ceux qui s’en sortent, et qui s’estiment chanceux, mais combien de temps dure la chance ? Ceux-là serrent leurs cadeaux dans des sacs anodins, sans indication de marque, et rentrent vite, rasant les murs à pas pressés.

D’autres enfin trouvent le juste équilibre.

Sur leur balcon aménagé en jardin, mes voisins d’en face ont disposé des guirlandes et des éléments de décor argentés ou dorés qui luisent dans l’obscurité, de l’autre côté de la rue. Quand je rentre chez moi, en fin d’après-midi, je leur suis reconnaissant pour ce rayonnement lumineux qui traverse l’obscurité de l’appartement et m’accueille avec son message de bienvenue chaleureux, bienveillant, clignotant et discret. Quelle que soit l’intention, je le reçois comme un acte de bon voisinage. Je leur rendrais volontiers la pareille, accrochant guirlandes et décorations au petit bout de fer forgé qui prolonge ma fenêtre, si je ne craignais qu’elles ne tombent sur des passants comptant parmi leurs relations des avocats aussi pugnaces que mes amies Victoria Davidova et Virginie Langlet, (publicité gratuite et méritée).

Ainsi prendre soin de soi, de ses besoins, ne signifie pas nécessairement fermer sa porte à l’Autre. Le centrage n’implique pas l’exclusion. C’est ce que j’appelle le « centrage-ouvert ». Je crois même que le centrage permet l’ouverture dans l’équilibre et l’harmonie, à l’image de mes voisins qui donnent l’impression de former une famille heureuse, unie,  tout en nous régalant de lumière, moi et tous les habitants du dernier étage en face de chez eux.

Guirlandes ou soleil, l’important c’est d’entretenir la flamme. D’allumer les réverbères. Telle est la consigne, et la consigne, c’est la consigne.

La semaine dernière, dans une librairie de Saint Malo tenue par un très, très vieux libraire avec du poil blanc lui sortant des oreilles, je tombe sur un exemplaire du Petit Prince (voir chronique précédente). Je croyais me souvenir de l’histoire, mas j’avais oublié le livre avec son papier au grammage épais et ses aquarelles « de l’auteur », aux couleurs tendres et si fraîches. Douceur de l’objet. Puissance du message.

Joyeuses fêtes à toutes et à tous.

Robert

« Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs
Tu te rappelleras la beauté des caresses,La douceur du foyer, et le charme des soirs
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses
Que ton sein m’était doux, que ton cœur était bon
Nous aurons dit souvent d’impérissables choses »

Baudelaire, au Balcon

 

 

ce qu’il y a de plus beau


Juste une image, aujourd’hui. Pour que la douleur la plus violente n’ait pas le dernier mot. Soleil brûlant comme ce trou dans mon âme. C’était à Manille, une photo prise depuis mon balcon, au soleil couchant, vers 2003-2004. Face à la baie, « Nous aurons dit souvent d’impérissables choses » etc. (Baudelaire, Au Balcon). La poésie n’était pas un art, c’était l’écrin même de la vie. C’est vers cela qu’il faudra tendre, lorsque les mots reprendront du poids, de la forme et de la consistance, lorsqu’il sera de nouveau possible de les tailler pour construire avec eux quelque chose qui tienne. A cet enfant que l’a vie m’arrache aujourd’hui, je veux offrir ce qu’il y a de plus beau. Puisque le soleil nous dévore, il faudra plonger avec lui tout au fond de l’espace,  prendre tous les risques, et chercher, chercher sans fin ce qui est déjà là. Fondre dans sa substance. Accueillir ce qui naît. Le seul remède à la douleur, c’est de la consumer.

Le soleil je rêve

Lundi 9 – l’Iphone et le bécasseau



Au départ, le projet de m’absorber dans la ferveur de l’été, saison courte et vive. Laisser de son passage une empreinte, en capturer les couleurs, le frémissement, tout ce qui s’évapore au fil des jours. Revenir à l’idée première de la perception directe, immédiate, non filtrée par l’intelligence. Noter sans analyser. Il sera toujours temps d’y revenir, plus tard, quand la pâte aura levé. Ai-je dit combien j’étais heureux, malgré tout ? Mon corps se souviendra du meilleur, le travail complètera les manques. Un trésor, ça commence toujours par un point sur une carte. Ensuite, on cherche, on creuse, on tourne autour des occasions manquées, vieil or à la feuille appliquée sur les miroirs, peut-être… ou bien choisir de croire au sel.

Attablé à la terrasse du bar le plus branché des Portes, un jeune bécasseau très tendance explique à ses deux admir-actrices qu’il prend des photos avec son Iphone, mais qu’il ne faut pas l’annoncer d’emblée, sous peine de « faire gadget ». Il ajoute : « l’important, c’est pas  que je prenne la photo avec un Iphone, mais que je me casse la tête à prendre une bonne photo ».

Ben voyons.

Il enchaîne sur les gens qui connaissent les lieux d’exposition, laisse entendre que lui-même…, et la boucle est bouclée. On ne prend plus des photos de vacances, mais des vacances pour avoir matière à photos. On ne vient plus chercher une expérience authentique, on calcule dès le départ comment tirer le maximum de profit de cette expérience. Et si ça plaît aux filles en plus, tant mieux ! Bien sûr il y a toujours la possibilité de venir en hiver, mais même ainsi on n’échappera plus à l‘intention du spectacle.

Autant prendre avec Allan Edgard Poe et Baudelaire le parti de l’artificiel assumé franchement. A défaut de trouver une vérité qui se dérobe, construire la mienne en croquant des Petits Lu. (Mon bavardage n’est ni plus ni moins authentique que celui des mouettes se disputant leur part de goémon avec l’âpreté des parisiennes le jour de l’ouverture des soldes.)