Archives de Tag: Douleur

ce qu’il y a de plus beau


Juste une image, aujourd’hui. Pour que la douleur la plus violente n’ait pas le dernier mot. Soleil brûlant comme ce trou dans mon âme. C’était à Manille, une photo prise depuis mon balcon, au soleil couchant, vers 2003-2004. Face à la baie, « Nous aurons dit souvent d’impérissables choses » etc. (Baudelaire, Au Balcon). La poésie n’était pas un art, c’était l’écrin même de la vie. C’est vers cela qu’il faudra tendre, lorsque les mots reprendront du poids, de la forme et de la consistance, lorsqu’il sera de nouveau possible de les tailler pour construire avec eux quelque chose qui tienne. A cet enfant que l’a vie m’arrache aujourd’hui, je veux offrir ce qu’il y a de plus beau. Puisque le soleil nous dévore, il faudra plonger avec lui tout au fond de l’espace,  prendre tous les risques, et chercher, chercher sans fin ce qui est déjà là. Fondre dans sa substance. Accueillir ce qui naît. Le seul remède à la douleur, c’est de la consumer.

Le soleil je rêve

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Margotte a mal au dos


Comment parler de la douleur, de ses plis et de ses replis, de ses traces, de ses fulgurances ? Comment le faire sans verser dans la complaisance esthétisante ou sentimentale ? Et comment éviter la tentation du faux détachement supposé « prendre du recul », apporter du sens et toutes ces balivernes? On tergiverse, on se donne des principes, on s’interdit de naviguer dans les eaux molles de la consolation, cette position de repli si commode quand l’art et la littérature renoncent à transformer l’homme et le monde. Vouloir consoler, distraire, ce serait trahir la promesse, la mission sacrée. On est coach, alors on y croit. Quand vient la douleur, on se terre en silence, on attend qu’elle passe, on se met en mode « économie d’énergie », puis l’on se remet à parler. D’autre chose. Il est tellement plus facile de parler du courage, qui fait souvent défaut, ou de l’espoir qu’on rallume à coups de citations poétiques (René Char : « c’est la nuit qu’il faut croire à l’aurore »).
Et puis il y a Margotte.
Margotte a mal au dos. Tout le temps. Des douleurs terribles provoquées par une maladie au nom bizarre, qu’elle évoque dans son blog Somethingintherain. Parfois, Margotte écrit que la vie lui pèse, elle écrit dans son blog : « Certains jours, certains soirs, je me plains. J’ai mal. J’ai mal tout le temps, certains moments plus que d’autres, plus profondément. Cette douleur me pourrit la vie, me donne parfois envie de la quitter, la vie. (…) En fait, j’ai une maladie. Enfin, ils appellent ça un syndrome, ça me donne l’air moins malade : du moins c’est l’effet que ça me fait. Dites, qu’est-ce que c’est la différence entre une maladie et un syndrome ? C’est plus gentil, un syndrome ? Le mien, quand on me l’a présenté, il m’a plu parce qu’il était poétique : de l’air dans l’os. C’est joli, c’est comme si j’allais m’envoler. Puis après on m’a fait redescendre : Ehlers Danlos, le syndrome d’Ehlers Danlos hypermobile. SED pour les intimes. Vous pouvez regarder sur internet mais ça vous fera peut-être un peu peur. Alors restez avec moi, je suis gentille. Ce syndrome, il ne l’est pas. »
Un syndrome au nom poétique. C’est sans doute cela qui nous rapproche, cette attention particulière qui nous permet de capter la moindre molécule de poésie, où qu’elle soit, et jusque dans ce qui nous fait mal. Un jour, à l’occasion d’un texte où l’on évoquait Proust, Margotte fait irruption sur BuenaRmino et la question ressurgit. Que répondre à Margotte, sinon qu’on n’est pas sa douleur, qu’elle passe et nous traverse, comme la Ménie Hellequin dans le superbe roman de Fred Vargas, mais que la forêt demeure, et se reconstitue. Qui a écrit : « nous sommes cette partie de la forêt qui un jour s’est mise à penser » ? A penser, à vivre, à sentir. Et cela, nous le sommes toujours. Donner de l’attention à tout cela, qui vibre et vit, c’est commencer à desserrer l’étau de la douleur, une façon de ne pas lui donner le dernier mot.