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Si vous marchez dehors à cette heure et en ce lieu


Dans la solitude des champs de coton : le texte de Koltès, l’intensité de Chéreau, la violence des transactions humaines. Une première phrase tellement pénétrante qu’elle s’et incrustée dans ma mémoire, dès la première lecture, et pour toujours. Les actrices qui ont travaillé avec lui évoquent le regard de Chéreau, un regard de dessinateur, qui voit comme on écoute, un regard qui cherche et et qui trouve la lumière, qui mesure très exactement l’espace entre les êtres et la justesse des rapports.

Koltès, « Dans la solitude des champs de coton » :

« Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens — dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique —, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. »
Préambule à Dans la solitude des champs de coton.

LE DEALER
Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous et pour plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m’en chasse pas, c’est que j’ai ce qu’il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi, et c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi.
C’est pourquoi je m’approche de vous, malgré l’heure qui est celle où d’ordinaire l’homme et l’animal se jettent sauvagement l’un sur l’autre, je m’approche, moi, de vous, les mains ouvertes et les paumes tournées vers vous, avec l’humilité de celui qui propose face à celui qui achète, avec l’humilité de celui qui possède face à celui qui désire ; et je vois votre désir comme on voit une lumière qui s’allume, à une fenêtre tout en haut d’un immeuble, dans le crépuscule ; je m’approche de vous comme le crépuscule approche cette première lumière, doucement, respectueusement, presque affectueusement, laissant tout en bas dans la rue l’animal et l’homme tirer sur leurs laisses et se montrer sauvagement les dents. »

Je pense à notre ami David Pini, qui le lisait si bien, de sa voix-Godounov. Octobre est un mois pour l’humilité. Hommage à David. http://wp.me/p11JeL-gL

No photons (David 2/5)


Un espace idéal pour une mise en scène de David Pini.

Pâteuse, collante, pleine de grumeaux, la nuit sans lune et sans étoiles resserre son étreinte autour du château. Pas la moindre lumière à des kilomètres. Nous sommes dans un vaisseau spatial attiré par un trou noir. Un vide pareil, on ne sait plus ce que c’est. L’obscurité clapote, remue vaguement, si profonde et si dense qu’elle absorbe même les sons. Total black-out, no photons.

La géométrie dramatise l’espace rectangulaire de la terrasse enveloppée du massif corps de bâtiment, le rond central dont la sépare le trait blanc, spectral de la balustrade. Au fond, le carré des douves marque le passage dans un monde inconnu. Ce pourrait être un port, une aire d’autoroute, un désert. Il y a là quelque chose de théâtral, une tension, comme la mise en scène d’une attente. On tend l’oreille, prêts pour un texte fort, puissant : du Koltès ou du Shakespeare. Le lieu se prête au deal, aux joutes verbales qui précèdent le meurtre. Complots, destin : silence on tranche. Une forme étirée jusqu’à la démesure s’allonge en oblique à travers ce décor monstrueux, guillotine vaguement expressionniste : la fenêtre du grand escalier projette l’ombre de ses croisillons sur cinquante mètres, jusqu’à la tour d’angle. Où sont les comédiens ? Leurs silhouettes courant sur les murs, regards traqués pris dans la poursuite. On peut tout faire ici, tout imaginer. Debout devant la fenêtre ouverte, je me récite la première phrase de la Solitude des champs de coton : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir.» (le Dealer).

Ou bien Macbeth : “I go, and it is done. The bell invites me. Hear it not, Duncan, for it is an hail that summons thee to Heaven, or to Hell”.

Ce lieu puissant, j’aurais aimé l’offrir à David et Frankie pour qu’ils l’emplissent de leur présence. David Pini, l’ami d’enfance. Il lui fallait cela : du tragique, de l’irréversible. Toujours le curseur aux extrêmes. Dans son monde, on ne dit pas bonjour, on dit :

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Ou bien, face à la balustrade, on retient ses sanglots :

« Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer »

Les enfants n’ont qu’à ranger leurs jeux vidéo quand pour eux c’est l’heure de : « Venez, Madame, allons voir mourir votre fils »

Hommage à ces acteurs qui savent comme personne incarner la verticale de la langue. Le stentor et la stentauresse.

Vue perdue