Chacun cherche son territoire


« D’où-êtes-vous » ? Les personnes issues d’une «minorité visible » s’entendent souvent poser cette question, même lorsque leur famille est française depuis plusieurs générations. Comme s’il fallait absolument « tracer » l’origine d’une personne pour pouvoir, enfin, la « situer ». Une étudiante qui avait fait la première partie de sa scolarité dans un collège représentatif de la société actuelle faisait ainsi part de son malaise grandissant. Au fil des années, tandis qu’elle progressait dans ses études, la diversité s’amenuisant, elle finit par être la seule noire dans toute sa classe de master. Et LA question revenait, de plus en plus insistante. Elle vivait très mal ce déni de son identité singulière, individuelle, de la part de ses camarades à un âge où l’on se définit beaucoup plus par son projet que par son origine.
A l’inverse, on a pu lire dans le BuencaRmino d’hier la question stupide d’un professeur à un élève arrivant en cours d’année pour échapper à la guerre civile qui ravageait alors la Côte d’Ivoire : « mais, vous n’êtes pas noir ? ». Eh non ! L’élève était bel et bien un réfugié, mais aussi blanc que les petits auvergnats de sa classe. La maladresse a des poches bien profondes.
Or, il suffirait de changer une lettre pour réorienter cette interrogation vers quelque chose qui tiendrait plus du projet construit et assumé. Un territoire mobile (lien). Au « d’où-êtes-vous » suspicieux se substituerait un « où êtes-vous » invitant l’interpellé à réfléchir sur ses ancrages identitaires.

Ouh là, pensez-vous, les grands mots sont lâchés !

Ancrage ? Identitaire ?

Explorons la métaphore : un ancrage, en PNL (programmation neurolinguistique), évoque une combinaison, dans nos circuits de neurones, entre des mots, des émotions, des images, et des parties de notre corps : je me souviens de mes vacances chaque fois qu’un rayon de soleil tiède caresse ma peau à un certain endroit. Au moment de fournir une dernière accélération en vue de la ligne d’arrivée, le coureur se remémore les images de réussites précédentes enregistrées dans sa mémoire émotionnelle et sensorielle. Il se concentre sur les sensations physiques ressenties ce jour-là dans son cœur, ses muscles et ses poumons, afin de puiser l’énergie dont il a besoin pour fournir l’effort nécessaire. Ainsi, de performance en performance, se construit l’association « muscles-qui-tirent/ligne d’arrivée », « cœur-qui-bat/victoire ». Le sens des messages envoyés par son corps à son esprit s’est modifié : le signal physique interprété comme « il est temps d’arrêter » signifie désormais « j’y suis presque ».
Plus tard, il se souviendra de la lumière qui tombait sur le stade, des encouragements du public et de l’air sur sa peau. Ces sensations, ou « sous-modalités », affineront et renforceront encore la puissance de l’association, qu’il pourra déclencher à volonté dans les moments critiques.

Notre sentiment d’identité se construit sur de tels ancrages, comme un oiseau fait son nid à partir d’éléments divers. Nous amalgamons des morceaux de récits, des souvenirs personnels, des sensations, que nous associons à des images réelles ou imaginaires. Mon ancrage « Bretagne » est un grand placard où mijotent, pêle-mêle, des visages, des voix, des accents, des ciels changeants, des crêpes moelleuses, de la musique aigrelette et puis des valeurs de droiture, de franchise, de persévérance. C’est un territoire imaginaire, culturel, affectif et moral, ancré dans une région réelle. Et, de même que l’oiseau ne choisit pas n’importe quelle brindille, nous sélectionnons les éléments retenus selon des filtres inconscients, qui forment nos préférences. L’entraîneur d’un sportif, lorsqu’il veut l’amener à un très haut niveau, le fait travailler consciemment sur de telles images afin de construire une forte motivation. Or nous aussi nous pouvons développer consciemment de telles associations. Nous pouvons même choisir et réorganiser nos ancrages de manière à obtenir nos objectifs. Il ne tient qu’à nous de faire le ménage dans nos grandes armoires, de trier ce que nous voulons conserver et ce qui ne nous sert plus, ou pire, ce qui nous freine. La question « d’où êtes-vous » devient : « d’où voulez-vous être » ? Après tout, puisque nous passons notre vie à réarranger nos souvenirs, autant le faire de manière consciente et productive.

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2 réponses à “Chacun cherche son territoire

  1. Bonjour,

    Merci pour cet article. Je constate à nouveau que j’adore la PNL et son corollaire, la magnifique contribution que peut avoir l’imaginaire sur la vie courante.

    En premier lieu et de façon très simple déjà : se sortir de la morosité, voir la vie autrement, la vivre avec les rêves. Rien que pour cela, c’est déjà magique.

    Permettez-moi ci-dessous, deux petites histoires personnelles concomitantes.

    – Quand mon père est décédé, il y a 5 ans maintenant, et au-delà de la souffrance vécue, j’ai été envahi par une quantité d’ancêtres en tout genre, qui n’arrêtaient pas de me demander des choses, me pousser constamment à mener des actions pour eux, bref, des gens bruyants, un peu sans gêne, mais que j’ai eu du plaisir à rencontrer toutefois.

    Je les connaissais tous, sans les avoir jamais vus….

    – Mon oncle, le dernier de ses cinq frères, dont seuls deux survivaient, décida alors de faire un livre sur les « histoires – mémoires » de famille. Parmi une quinzaine de personnes de ma famille, je fus interrogé par un biographe. J’ai raconté l’histoire de ma famille sur 350 ans, comme je l’avais vécu dans mon imaginaire. Je l’ai tellement bien raconté, que c’est la seule histoire qui a été retenue pour avancer sur ce projet.

    Son seul problème : tout était inventé.

    Mon imaginaire disait-il la vérité, du moins une certaine vérité, tirée d’un arbre généalogique et de quelques photos vues, complété par sa puissance. A moins qu’il n’ait été murmuré par les ancêtres…

    Voyez vous, j’aime votre article pour les mêmes raisons démonstratives. Il me rappelle cet épisode.

    Récemment mon frère m’a offert pour mon anniversaire un test génétique américain, qui permet de voir ses descendances de façon scientifiques. Mon voisin pourrait devenir un cousin, bref, magnifique. La science rattrapera-t-elle l’imaginaire !

    Il restera toujours de la place pour l’imaginaire, se dit-il dans son for intérieur.

    Merci

    M

  2. Merci Matthieu, fidèle commentateur! J’adore cette histoire imaginaire, qui dit « sa » vérité.

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