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Le sandwich au pain (la résilience plus fun)


 

Bien sûr, nous sommes tous des touristes.

Et alors?

En tant que coach, je réfléchis depuis quelques années au concept de résilience, utile pour accompagner des personnes ou des équipes dans une démarche de transformation. Or je dois avouer que la manière dont les politiciens et certains media s’emparent de ce mot pour nous exhorter à tenir face aux attaques terroristes me semble largement insuffisante, particulièrement lorsque le sens de ce mot se réduit à une forme de résistance proche de la résignation. Ce n’est pas le sens originel que lui donnait Boris Cyrulnik, qui a popularisé le concept à travers ses livres (le vilain petit canard etc).

Pour le dire sans fioritures, la résilience ainsi présentée est aussi appétissante qu’un sandwich au pain. Il y manque le rêve, l’aspiration à construire quelque chose de plus grand, de plus fort, qui nous amène à nous dépasser. Grandir, c’est acquérir de nouvelles compétences et renforcer celles que nous possédions déjà, mais c’est aussi prendre le risque de se défaire de certaines illusions, pour aller à la rencontre du monde réel et de ses dangers.

Au cœur de cette histoire de résilience mijote la question de l’identité, individuelle et collective. A quel récit avons-nous besoin d’attacher notre vélo, cerclé d’un cadenas bien solide ? Dans quel territoire avons-nous besoin de planter nos pieds pour résister au sentiment d’imposture qui nous grignote impitoyablement ?

L’ami qui m’héberge ici ne cesse de se proclamer « un vrai rétais » sous prétexte que son enfance et son histoire familiale le rattachent à une époque considérée (et magnifiée) comme plus noble, plus savoureuse et plus authentique que l’actuelle. L’expérience de la pêche à pied en compagnie de personne dont c’était le seul moyen de subsistance, l’autorise par assimilation à se draper dans ce manteau d’authenticité.

On se fabrique une identité à partir de souvenirs qu’on réorganise, comme on améliore le contraste et la lumière de photos de vacances avec l’aide de logiciels dédiés. Et voilà le souvenir prêt à resservir en toute occasion.  Le problème commence lorsque cet âge d’or mythifié sert de prétexte pour établir une séparation avec ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître.

Pour peu que le récit coïncide avec un territoire, on croit tenir quelque chose de solide. Lorsque les tempêtes réduisent à presque rien les dunes, lorsque la pression démographique et la spéculation foncière modifient irrémédiablement les paysages, lorsque des enfants de bourgeois viennent, le soir, troubler le calme des plages et transposent ici leurs soirées parisiennes alcoolisées et bruyantes, le sol se dérobe sous les pieds de celui qui croyait s’être construit un bon refuge. Patatras ! C’est ce qui nous arrive collectivement. Mais n’oublions pas que si les vagues peuvent si facilement détruire les murailles des châteaux, c’est qu’ils sont faits de sable. Il suffit de regarder les bunkers du mur de l’Atlantique, défense illusoire construite par les Allemands contre un débarquement qui se produisit ailleurs, et qui s’affaissent aujurd’hui, piquent du nez face à la mer, redécorés par des graffeurs plus ou moins inspirés.

Que faire, alors, une fois percée la bulle ? Se lamenter ? S’adonner à la colère, au ressentiment ?

Ou s’intéresser à ce qui est là ? Construire de nouvelles relations avec le monde, avec les autres, avec soi-même ? Fonder notre sentiment de sécurité sur d’autres bases ?

Dix heures sonnent au clocher de la Couarde. Timbre agréable et clair.

Au marché, nous trouvons un plant d’hélicrisse, plante des dunes à l’odeur de curry qui pousse très bien dans la terre sablonneuse du jardin. Cela fera un beau cadeau pour notre hôte.

 

 

 

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Chacun cherche son territoire


« D’où-êtes-vous » ? Les personnes issues d’une «minorité visible » s’entendent souvent poser cette question, même lorsque leur famille est française depuis plusieurs générations. Comme s’il fallait absolument « tracer » l’origine d’une personne pour pouvoir, enfin, la « situer ». Une étudiante qui avait fait la première partie de sa scolarité dans un collège représentatif de la société actuelle faisait ainsi part de son malaise grandissant. Au fil des années, tandis qu’elle progressait dans ses études, la diversité s’amenuisant, elle finit par être la seule noire dans toute sa classe de master. Et LA question revenait, de plus en plus insistante. Elle vivait très mal ce déni de son identité singulière, individuelle, de la part de ses camarades à un âge où l’on se définit beaucoup plus par son projet que par son origine.
A l’inverse, on a pu lire dans le BuencaRmino d’hier la question stupide d’un professeur à un élève arrivant en cours d’année pour échapper à la guerre civile qui ravageait alors la Côte d’Ivoire : « mais, vous n’êtes pas noir ? ». Eh non ! L’élève était bel et bien un réfugié, mais aussi blanc que les petits auvergnats de sa classe. La maladresse a des poches bien profondes.
Or, il suffirait de changer une lettre pour réorienter cette interrogation vers quelque chose qui tiendrait plus du projet construit et assumé. Un territoire mobile (lien). Au « d’où-êtes-vous » suspicieux se substituerait un « où êtes-vous » invitant l’interpellé à réfléchir sur ses ancrages identitaires.

Ouh là, pensez-vous, les grands mots sont lâchés !

Ancrage ? Identitaire ?

Explorons la métaphore : un ancrage, en PNL (programmation neurolinguistique), évoque une combinaison, dans nos circuits de neurones, entre des mots, des émotions, des images, et des parties de notre corps : je me souviens de mes vacances chaque fois qu’un rayon de soleil tiède caresse ma peau à un certain endroit. Au moment de fournir une dernière accélération en vue de la ligne d’arrivée, le coureur se remémore les images de réussites précédentes enregistrées dans sa mémoire émotionnelle et sensorielle. Il se concentre sur les sensations physiques ressenties ce jour-là dans son cœur, ses muscles et ses poumons, afin de puiser l’énergie dont il a besoin pour fournir l’effort nécessaire. Ainsi, de performance en performance, se construit l’association « muscles-qui-tirent/ligne d’arrivée », « cœur-qui-bat/victoire ». Le sens des messages envoyés par son corps à son esprit s’est modifié : le signal physique interprété comme « il est temps d’arrêter » signifie désormais « j’y suis presque ».
Plus tard, il se souviendra de la lumière qui tombait sur le stade, des encouragements du public et de l’air sur sa peau. Ces sensations, ou « sous-modalités », affineront et renforceront encore la puissance de l’association, qu’il pourra déclencher à volonté dans les moments critiques.

Notre sentiment d’identité se construit sur de tels ancrages, comme un oiseau fait son nid à partir d’éléments divers. Nous amalgamons des morceaux de récits, des souvenirs personnels, des sensations, que nous associons à des images réelles ou imaginaires. Mon ancrage « Bretagne » est un grand placard où mijotent, pêle-mêle, des visages, des voix, des accents, des ciels changeants, des crêpes moelleuses, de la musique aigrelette et puis des valeurs de droiture, de franchise, de persévérance. C’est un territoire imaginaire, culturel, affectif et moral, ancré dans une région réelle. Et, de même que l’oiseau ne choisit pas n’importe quelle brindille, nous sélectionnons les éléments retenus selon des filtres inconscients, qui forment nos préférences. L’entraîneur d’un sportif, lorsqu’il veut l’amener à un très haut niveau, le fait travailler consciemment sur de telles images afin de construire une forte motivation. Or nous aussi nous pouvons développer consciemment de telles associations. Nous pouvons même choisir et réorganiser nos ancrages de manière à obtenir nos objectifs. Il ne tient qu’à nous de faire le ménage dans nos grandes armoires, de trier ce que nous voulons conserver et ce qui ne nous sert plus, ou pire, ce qui nous freine. La question « d’où êtes-vous » devient : « d’où voulez-vous être » ? Après tout, puisque nous passons notre vie à réarranger nos souvenirs, autant le faire de manière consciente et productive.

Retour à Ré


Il y a presque deux ans je retrouvais l’île de Ré, ses jeux de lumière sur les marais salans, les parfums de la dune et le plaisir physique de lutter contre le vent, contre la fatigue, la fierté de reconquérir un à un les mots, les sensations, les images et d’en faire un monde à partager. Après tant d’années au loin, je renouais une complicité presque enfantine avec ce coin de France. Un ami de Bangkok me parlait déterritorialisation, je répondais : Ré-paysement.

https://buencarmino.wordpress.com/2010/08/17/jeudi-5-aout-re-paysement/

Bien entendu, c’était la même chose, mais la même chose que quoi?

Déterritorialisation, cette faculté prodigieusement humaine d’inventer de nouvelles fonctions à partir d’une situation modifiée, de se créer un nouveau territoire, ancré dans le réel ou dans l’imaginaire. Génie de nos ancêtres nomades, chasseurs-cueilleurs. Et puis les sédentaires, ceux qui reviennent quelque part, les cueilleurs d’émotions et de sensations précises. Besoin d’ancrage dans un monde où s’effacent toutes les différences et tout ce qui pourrait porter du sens. 

Ce blog, né d’un triple pari, commençait sur ces mots, sur ces photos. On a parlé, depuis, de ce rapport compliqué au territoire, à l’identité, en des termes et en des lieux qui rendent presque impossible aujourd’hui d’y revenir sans poser de nombreux garde-fou, or le temps me manque, et ce serait ennuyeux pour le lecteur. L’envie de partager s’est trouvé d’autres voies, le blog a failli dépérir, négligé par son jardinier.

Et puis l’invitation d’un autre ami me ramène à Ré, pour quelques jours. Quelques photos prises entre les gouttes de pluie réveillent les « souvenirs sans nostalgie » dont parle cet ami. Le lieu, l’enfance et l’amitié se croisent, fidélités fertiles, mouvantes et libres, conversations nourries de sagesse. La joie de se baigner à nouveau, dès que monte un peu la température.

Sur la plage d’aluminium, au couchant, l’instabilité du monde est à prendre au mot.