Les Génies des Sapins


J’avais tout juste le temps d’aller voir les sapins, qui m’avaient accueilli quelques jours plus tôt, lors d’une randonnée sur les hauts de Saint Cergue, dans le Jura suisse.

Nous avions traversé une prairie où des vaches, rendues nerveuses par la sécheresse et la présence de loups, cherchaient en vain de quoi se nourrir parmi les herbes desséchées. Les clarines accrochées à leur cou massif résonnaient dans l’espace, au rythme lent de leurs déplacements. Marchant au milieu du troupeau, nous étions attentifs à ne pas les effrayer par des mouvements brusques.

La chaleur de l’après-midi commençait à s’atténuer. Une douce odeur d’alpages, de résine et de bois fraîchement coupé flottait dans l’air tiède. Après avoir traversé la forêt, nous avons débouché dans un espace découvert, ponctué de quelques sapins. Je les ai contemplés longuement, un par un. Plusieurs d’entre eux avaient été frappés par la foudre. Il n’en restait plus qu’un tronc noirci et des branches calcinées. L’un d’entre eux, curieusement, n’avait brûlé qu’à moitié, l’autre moitié portant encore des branchages verts. Survivrait-il ? Les autres semblaient résilients, leurs aiguilles d’un beau vert foncé témoignant d’une vitalité rassurante. La lumière du soir les habillait, soulignait la beauté singulière, la grâce, la posture et le caractère de chacun. Et chacun, à sa place, incarnait une présence vivante, unique dans son être et dans sa forme, les uns tournés vers le lac, les autres en lisière de la forêt ou dispersés dans l’espace. Je les ai salués, tour à tour, avec un sentiment de gratitude et de respect.

  • Merci, les sapins, pour votre accueil aimable et généreux
  • Avec plaisir (je décelai comme une légère trace d’accent suisse, mais sans doute était-ce l’effet de mon imagination)
  • Cette année, je me suis senti plus proche de vous. C’est peut-être une illusion, mais il m’a semblé ressentir votre présence rayonnante lorsque je vous ai regardés dans le soleil couchant.

Silence.

  • Votre odeur aussi, j’avais l’impression qu’elle me faisait du bien.

Silence.

  • Je voulais aussi vous demander pardon pour toutes les souffrances que nous vous causons, la sécheresse, les feux, les insectes qui vous dévorent. Je sais qu’ils se multiplient à cause du réchauffement causé par nous, les humains.
  • En effet (c’était dit d’une voix légèrement grésillante, comme un poste de radio mal réglé)
  • Alors voilà, je m’en vais
  • Nous aussi, nous allons partir
  • Vous allez partir ? Où ça ?

Aussitôt, j’ai regretté la stupidité de ma question. Je suis resté un moment silencieux, songeur, assis sur un rocher.

Et puis j’ai eu l’impression que le rocher, aussi, avait quelque chose à me dire. (à suivre).

Note de l’auteur : faire parler une montagne, un lac, des sapins, avec une voix et un vocabulaire « humains », comme s’ils étaient des pantins animés par un ventriloque, est à l’opposé de notre projet d’écriture relationnelle, non-anthropocentrée, respectueuse du vivant dans toutes ses formes et tous ses règnes. Nous avons dû nous y résoudre pour cette série, dans le souci pédagogique d’inviter les humains à adopter un instant, serait-ce de manière artificielle, le point de vue d’autres espèces. Pour découvrir une manière différente d’écouter et de dialoguer avec le vivant, nous recommandons chaleureusement la lecture du livre d’Estelle Zhong Mengual, « Apprendre à voir. Le point de vue du vivant ». Actes Sud, 2021. Elle y décrit la façon dont les plantes communiquent, par modification successive de leur morphologie, génération après génération, en réponse à l’évolution de leur environnement et des autres espèces vivantes. Respecter leur altérité commanderait de s’abstenir de projeter sur elles des émotions et des pensées humaines, ce que nous avons fait ici, à regret. Les plantes peuvent également communiquer au moyen d’émissions chimiques, voire radioélectriques, comme évoqué par différents auteurs. Mais elles n’emploient pas de vocabulaire humain. C’est à nous d’apprendre à communiquer avec elles, en développant notre réceptivité, notre sens de l’écoute et de l’observation.

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