Parfaits dans notre imperfection (suite et fin)


Que voulait dire Nicole de Chancey lorsqu’elle se revendiquait, avec assurance et une pointe de provocation, « parfaite dans mon imperfection » ? J’ai mis des années à en comprendre toute la signification, comme ces origami japonais qui dissimulent un rébus dans les plis du papier, et qu’il faut déplier avec soin, prudemment, pour en découvrir le sens caché.

Il se peut que les lignes qui suivent sollicitent votre attention plus qu’on n’en a l’habitude à la lecture d’un blog. Elles sont denses, car il me faudrait plus de temps pour déplier cet origami et ce temps, je ne l’ai pas. Par avance, je vous prie de m’en excuser et vous invite à compléter vous-même, dans la méditation ou l’action, ce qu’elles suggèrent. Cueillez ce rameau vert et frais pour le bouturer dans votre jardin, à la bonne saison, parmi les arbres fruitiers et les fleurs.

En commençant à écrire cette série de chroniques en hommage à Nicole de Chancey, professeur à L’Institut du Coaching International, mentor et coach, je n’imaginais pas que cette réflexion m’amènerait à m’interroger ainsi sur les croisements et convergences qui relient  à travers le coaching et la pédagogie des disciplines asiatiques millénaires fondées sur l’attention, la présence au monde et la stabilité de la conscience, et les nouvelles approches originaires pour la plupart de la côte Ouest des Etats-Unis.

Nous en avons parlé quelquefois avec Alain Cayrol, qui fit connaître la pnl en France à travers son enseignement et ses ouvrages (Derrière la magie), et bien sûr avec Nicole, mais sans approfondir la question.

De même, au sortir de la formation, j’étais trop impatient de mettre en pratique le plus vite possible ce que je venais d’apprendre pour m’attarder sur les « secrets du magicien ».

Ce n’est qu’aujourd’hui,  au moment de confronter ces souvenirs avec ma propre expérience de coach et de formateur et avec mes lectures, qu’émerge et se précise peu à peu la figure d’une grande pédagogue alliant savoir-être et savoir-faire au service de la transmission, tout comme les sensei orientaux ou occidentaux dont elle a continué la lignée à sa manière élégante et discrète.

Je me souviens d’une silhouette menue, droite et digne, postée au centre de la salle comme un acteur prêt à nous conter une histoire, mobilisant pour cela toutes les ressources de son esprit, de son corps et de sa voix. Les conditions n’étaient pas optimales, nous étions beaucoup trop nombreux dans une salle surchauffée, mais cela fonctionnait. Nous entrions dans la magie. Je n’avais pas encore lu « ma voix t’accompagnera », qui décrit certaines des techniques et des anecdotes utilisées par Milton Erickson pour éveiller parmi son auditoire l’esprit de curiosité, suspendre la résistance et déposer, comme autant de petites graines appelées à germer plus tard, des suggestions post-hypnotiques porteuses de changements fondamentaux. Nicole, lorsqu’elle était au meilleur de sa forme, était capable de cela.

Est-ce à dire qu’elle nous hypnotisait ?

Renversons la question : n’est-ce pas le cas de tous les grands formateurs et de tous les grands conférenciers ? Que se passe t-il exactement lorsque nous écoutons, dans une attention pleine ou flottante parfois proche d’une sorte de somnambulisme ? Qu’enregistrons-nous, qui chemine ensuite dans notre inconscient pour ressortir plus tard, lorsque les circonstances s’y prêtent ? Ne sommes-nous pas alors dans une sorte de transe légère ?

Le talent consiste à savoir faire advenir la magie légèrement, sans avoir l’air d’y toucher, à nous amener à franchir le seuil du monde imaginaire avec l’insouciance des enfants qui jouent. Dans ce monde poétique, nous croyons provisoirement aux licornes roses, il n’y a pas de jugement, pas de ridicule à craindre, et toutes les transformations deviennent possibles.

Comment expliquer, autrement, qu’une cinquantaine d’adultes expérimentés se laissent captiver dès le matin par des histoires de cruches cassées, de pêcheurs et d’étoiles, que Nicole puisait sans son répertoire de contes africains et moyen-orientaux ? La suspension du doute est bien le premier des sortilèges, et le plus mystérieux.

Dans sa passion d’enseigner et son habileté à gérer les résistances, Nicole atteignait une certaine forme d’excellence pédagogique. Dans ces moments-là, on la sentait parfaitement connectée à son appel, tel que le définissent Robert Dilts et Stephen Gilligan dans le Voyage du héros. Cohérence du message et de la posture : le grand formateur n’est plus qu’un canal au service de la transmission, suscitant le désir de savoir et le courage de surmonter ou de modifier ce qui fait obstacle.

L’un des exercices du Voyage (le Voyage du héros) porte précisément sur l’ancrage de l’appel à travers un travail sur le souffle, la voix et le geste, comme des acteurs lorsqu’ils procèdent au « filage » d’un texte. Il s’agit de répéter l’appel en modulant la voix, en la faisant porter dans l’espace, en ressentant le passage du souffle dans notre corps, dans nos muscles tonifiés, dans notre colonne vertébrale qui se redresse, tandis que nos neurones construisent des circuits  de rappel qui serviront, plus tard, dans les moments difficiles. A un moment, on atteint une sorte de mini-transe, ou de satori, comme diraient les orientaux. Nous sommes alors centrés et souples, capables d’accueillir tout ce qui est là, tout ce qui s’oppose, de le canaliser ou de le transformer comme autant de petits ruisseaux qui viennent alimenter une puissante rivière. Loin de nous décourager, les résistances galvanisent notre énergie, la concentrent et la fluidifient.

Cet état est semblable à l’état de « flow », ou de parfaite cohérence, décrit par Mihaly Csickszentmihaly dans Vivre. On parle aussi d’alignement, lorsque nos gestes, nos émotions, nos pensées, ou l’absence de pensée, semblent couler de source.

Pour en avoir un avant-goût, faites une expérience toute simple : amusez-vous à réciter une fable de la Fontaine, une chanson, ou un poème que vous aimez avec une autre personne qui la connaît également. Jouez avec votre voix, votre respiration. Amplifiez vos gestes,  entrez dans la peau des personnages, recommencez jusqu’à ce que la récitation coule d’elle-même, et vous sentirez s’accorder vos émotions avec celles de votre partenaire.  Le plaisir, la satisfaction que vous ressentez à ce moment-là, c’est ce que Mihaly nomme le flow, ou l’état optimal. Lien : Vivre.

Nicole n’atteignait pas toujours cet état de pure fluidité dans lequel la transmission du savoir et du savoir-être s’effectue sans rencontrer de résistance, ou en se jouant d’elle. Elle s’en approchait toutefois assez souvent pour indiquer la direction et nous insuffler confiance dans notre capacité à y parvenir nous-mêmes un jour.  Elle s’inscrivait ainsi dans la lignée des grands passeurs, nous donnant l’envie d’aller chercher directement à la source entrevue du précieux savoir : Milton Erickson, Virginia Satir et tous les « grands ancêtres ».

En répétant régulièrement « je suis parfaite dans mon imperfection », Nicole nous parlait de nous autant que d’elle-même. Elle nous invitait à accepter notre propre imperfection et nous donnait l’autorisation de réussir, chacun dans sa voie propre. Chaque fois que je l’entendais prononcer cette phrase, me venait l’image de ces porcelaines japonaises très précieuses, d’une finesse telle que l’on peut voir en transparence à travers leur matière translucide. Et parmi ces porcelaines très précieuses, les plus appréciées étaient celles qui comportaient une imperceptible fêlure.

Des années plus tard, j’entendis Léonard Cohen chanter de sa voix grave, pareille à du vieil or : « there is a crack, a crack in everything, and this is where the light comes in » (« il y a une fêlure dans toute chose, et c’est par cette fêlure que passe la lumière »). J’ai revu les porcelaines japonaises et la silhouette rousse, pétillante, affûtée, de Nicole. L’origami se dépliait peu à peu, révélant son message caché. Bien sûr, je devais continuer à affiner toujours plus mes techniques, en apprendre de nouvelles, me perfectionner sans relâche, mais  l’essentiel n’était pas là. Plutôt que de chercher à briller, l’essentiel était de laisser passer la lumière.

Le souvenir de Nicole continuera de rayonner longtemps. Elle n’a pas créé de théorie, de système. Mais elle a su allumer en nous la passion du coaching et la croyance que nous sommes tous capables d’atteindre cet état poétique où la magie peut opérer. Cela demande d’être en cohérence avec son appel, délivrer son message, avoir confiance dans la pertinence de ce qu’on enseigne et dans notre capacité à le transmettre. Il ne s’agit pas non plus d’une invitation au renoncement, à la médiocrité, à se contenter de ce que l’on est ou de ce que l’on sait à un moment donné. Nicole était très exigeante dès lors que nous passions à la pratique, insistant sans relâche sur l’importance de connaître et de respecter à la lettre les protocoles. Imparfaits, donc, mais infiniment perfectibles. C’est ainsi que je me suis approprié le mantra de Nicole.

Je voudrais terminer par une phrase de Milton Erickson (Ma voix t’accompagnera) : « qui a dit que nous devions achever quelque chose ? Rien n’est jamais achevé tant que nos sommes en vie ».

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Une réponse à “Parfaits dans notre imperfection (suite et fin)

  1. Merci pour ce merveilleux post. Il satisfait dans une grande tristesse un désir : mettre un visage sur cette voix et cette « patte » (d’artiste) pour à la fois caresser, éveiller, recadrer. Je parle de séances enregistrées chez ICI que nous avons eu le bonheur d’écouter (sur les besoins). Bonheur triste que d’avoir fait connaissance après… Merci donc à votre témoignage.

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