Le clavier bien parfumé


Samedi 21 mars. Nous sommes le premier jour du printemps et j’ai le nez qui coule. En temps normal, cette information n’aurait aucun intérêt, mais lorsque vous demeurez confiné avec une personne de 89 ans, le soupçon s’installe. On peut vivre avec ce qui nous menace, mais devenir soi-même un danger pour les êtres aimés, c’est cela, le plus difficile.

Pour l’instant, je m’en tiens à mon principe de vivre « ici et maintenant », sans projections sur l’avenir même le plus proche, tout en redoublant de précautions. Aussi contraignants soient-ils, les gestes-barrière, lorsqu’ils sont motivés par l’intention de protéger, deviennent des gestes d’amour.

Passer l’éponge imprégnée de désinfectant sur toutes les surfaces que l’on touche, boutons et poignées de porte inclus, devient une habitude, un réflexe. Il faut penser à tout, puis l’on n’y pense plus : on fait. Les gestes aussi vivent des cycles : ils passent par différents statuts, de notre conscience, en tant qu’éléments d’un protocole sanitaire, à notre mode de vie, dans lequel ils finissent par se fondre, invisibles, évidents, quasi naturels. Vivre en pleine conscience est une manière d’agrandir l’espace. Les Japonais l’ont bien compris, qui transforment leur intérieur en un temple ordonné, apaisé, spiritualisé, de la vie quotidienne. Leur capacité d’absorbtion en fait des champions de la résilience.

Ça doit être plus difficile pour mes étudiants, dont la majorité se retrouve aujourd’hui confinée dans des appartements trop petits pour une famille avec enfants. Nous avions déjà vécu l’expérience du cours virtuel au moment de la grève des transports, en décembre. A l’époque, j’avais adapté mon cours au format numérique, ouvrant plus d’espace aux discussions interactives. Cette fois j’ai décidé d’exploiter à fond les possibilités du virtuel en les faisant travailler en sous-groupes, ce qui permet de leur donner beaucoup plus largement la parole.  Du coup, ils participent micros ouverts, et l’on entend ce qui se passe dans leur environnement : cris des bébés, disputes, bruits de casseroles pénètrent soudain l’espace pédagogique transformé en une sorte de village où l’on s’interpellerait, de balcon en balcon, dans une mise en scène qui laisserait deviner les intérieurs. La bienveillance aidant, nous accueillons avec sérénité cette irruption de l’intimité dans la sphère publique. Les étudiants s’interrompent le temps que le petit frère ou la petite sœur cesse de crier, puis reprennent leur proposition de message sur la communication de crise. On entend des sourires. Ceux qui participaient moins, les plus timides, trouvent le courage de s’exprimer avec le chat, et j’apprends à les repérer quand leur prénom s’affiche. Après les avoir identifiés par leurs visages et leur gestuelle, j’apprends à les connaître différemment, par leurs écrits spontanés, leurs contributions aux exercices que je peux suivre en direct. C’est une expérience pédagogique inédite, qui rétablit une certaine forme d’équité entre les élèves.

Pour finir sur une note d’humour : revenant des courses, hier, je sors de ma poche les quelques pièces de monnaie rendues par le marchand de journaux et je décide d’y passer un coup de spray désinfectant. Puis, dans mon élan, j’en projette aussi sur le clavier de mon ordinateur. Maintenant il sent la lavande.

nettoyant lunettes
Ne pas confondre : à droite, c’est pour les lunettes ou le clavier, à gauche pour les mains 🙂

4 réponses à “Le clavier bien parfumé

  1. @ M : plus court, en pensant à toi 🙂

  2. Intéressant que l’algoritme de WordPresse établisse un lien avec cet article plus ancien, co-écrit avec Marion Expert : https://buencarmino.com/2018/11/02/quand-revient-la-lumiere/

  3. L’ambiguïté de la situation est criante, et ta simplicité Robert à l’évoquer et la formuler fait du bien par où sa passe. Nous sommes à la fois en danger et des dangers et en même temps aussi en exagération probabilistique de ce que nous risquons ; la mortalité et dangerosité du covid-19 est objective, mais son caractère faiblement mortel et handicapant en terme de taux est très déstabilisante. La réponse, par le confinement généralisé de près d’un milliard de personne à l’heure où nous écrivons, est gigantesque, massive et pourtant elle est la seule solution d’étranglement microbiologique de la diffusion. Cette compatibilité factuelle des contraires, dans un ensemble au premier abord très contre intuitif, nous renverra j’espère à l’élargissement de nos consciences à la hauteur des conditions nouvelles d’existence, celles d’un monde humain global dont l’enchevêtrement intime et subtile est la règle molle.

  4. soyons pratiques et un peu triviaux : pour les mains lavage au savon autant de fois que nécessaire fait mieux et moins cher que les gels hydroalcoolique à réserver pour sa poche quand on sort et qu’on va d’un commerçant à un autre. Une très bonne crème pour les mains ne va pas tarder à cesser d’être une frivolité tant notre peau devient râpeuse et desséchée!.Pour l’argent on peut préférer payer sans contact si l’on est un peu hypocondriaque, le virus ne vit que très peu de temps sur les pièces et n’aime pas le cuivre (pièces roses et jaunes). Le geste le plus important est le respect sans aucune dérogation de la distance (1m pour 20 min de discussion face face).
    PS le nez qui coule n’est pas un symptôme, le printemps arrivee et ses allergies aussi, atchoum!

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