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L’homme dans le paysage


Tout paysage est imprégné de l’histoire et du travail des hommes. Quand je vois une route, je songe à ceux qui l’ont empruntée, une haie m’évoque ceux qui l’ont plantée, un bord de mer peuplé d’oiseaux, ceux qui ont permis qu’il soit protégé. Une amie me faisait un jour observer, au cœur d’une forêt profonde, des chênes au tronc épais, dont les premières branches démarraient assez près du sol. Elle m’expliqua que ce devaient être les traces d’une clairière, où les paysans menaient leurs porcs se nourrir de glands. Ainsi, les traces de cette activité médiévale demeuraient parmi nous, lisibles à qui savait les déchiffrer. Dans une ville, ce sont d’anciennes publicités vantant des marques disparues qui réapparaissent à l’occasion d’un décoffrage, dans le métro, ou sur des murs trop hauts pour qu’on eût songé à les remplacer. Qui buvait ces apéritifs amers ? Quelles mères de famille nombreuse utilisèrent ces lessives au nom désuet ? Je me souviens des stations de métro condamnées, à Berlin. Elles restèrent figées « dans leur jus » jusqu’à la réunification, et même un peu après. On pouvait encore voir en 1992 des publicités datant de 1961. Puis le Mur tomba. On a recouvert les parois de publicités nouvelles, mais l’Homme de 1961, qu’est-il devenu ? Dans toutes les peintures chinoises, on trouve un petit personnage assis sous un arbre, ou traversant une rivière. Seul au milieu d’un paysage immense. Ecrivant ce texte dans le métro, au moment où il traverse la Seine pour s’engouffrer dans le tunnel de Passy, comment ne pas songer à l’histoire de cette ville, si profonde ? Le visage d’une ville, comme celui d’un homme ou d’une femme, exprime la beauté singulière que prend la vie lorsqu’elle va jusqu’au bout de son expression. « « L’univers n’est pas obligé d’être beau », écrit François Cheng dans « Œil ouvert et cœur battant ». « Nous pourrions imaginer un univers uniquement fonctionnel, sans qu’aucune idée de beauté ne vienne l’effleurer (…) Pour qu’il y ait vie, il faut qu’il y ait différenciation des éléments, laquelle, se complexifiant, a pour conséquence la formation de chaque être en sa singularité (…) A mes yeux, c’est avec l’unicité de chaque être que comme la possibilité de la beauté ».

Où le poète oriental rejoint la pensée d’Edgar Morin, le philosophe occidental.

Il continue : « L’unicité transforme chaque être en présence, laquelle, à l’instar d’une fleur ou d’un arbre, n’a de cesse de tendre, dans le temps, vers la plénitude de son éclat singulier, qui est la définition même de la beauté ».

Soyons attentifs à ces traces et curieux de leur histoire. Ainsi se gagne la présence.

la reine des grenouilles (1/3)


A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord ses chaussures, qu’il a déposées sur la berge, puis sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé et lui ai parlé par les vibrations de l’eau.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très très longtemps
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles. C’est ridicule.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait bien faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.

– Vendre! Il n’y a que cela qui vous intéresse, vous les jeunes peintres.
– Un artiste qui ne vend pas n’est qu’un crève-la-faim, un incapable, un loser. Ce n’est pas avec des portraits de grenouilles que je deviendrai célèbre à Versailles, même pour des grenouilles parlantes.
– ah non, Et le bassin de Latone, qu’en fais-tu, jeune présomptueux? N’est-ce pas l’un des plus photographiés par les touristes dans tout le parc de Versailles? Et les grenouilles n’y occupent-elles pas une place de choix?
– oui, mais celles-là étaient des grenouilles mythologiques, elles avaient eu maille à partir avec une déesse
– eh bien, qu’est-ce qui t’empêche de dessiner une grenouille mythologique?
– Comme toi par exemple? Mytho sûrement, logique, ça reste à prouver!
– Qui sait? peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais.
– Quand bien même tu serais la reine des grenouilles, je ne m’abaisserai pas à te dessiner. Ce serait compromettre la haute idée que je me fais de mon art.
– C’est ton dernier mot?
– Oui
– Alors tant pis pour toi

un long silence

– N-as-tu donc aucun voeu que je puisse exaucer?

– Aucun

Quelque temps plus tard il éait de retour, honteux de son arrogance. Il parcourut longuement les bords du fleuve, mais la grenouille ne se montra pas. La faim lui donnait des hallucinations. Parfois, il croyait entendre la voix de la grenouille, mais ce n’était que le bruit du vent dans les peupliers.
A SUIVRE

Au coeur du monde ou le repos pendant la fuite en Egypte (reprise)


Il y a plusieurs façons de tourner une page. Mais pourquoi vouloir clore un chapitre, une saison? Pourquoi ne pas ouvrir sur ce qui vient? Glisser d’une saison dans une autre avec la grâce d’un amant furtif qui s’en va voir ailleurs. « Quand on aime, il faut partir » (Blaise Cendrars, Au coeur du monde).

Étrange été. Plus légers, plus enclins à bouger, nous redevenons nomades. « Nous avançons dorénavant vers l’avenir comme le feraient des immigrants qui ne connaissent ni la langue ni la grammaire du monde vers lequel ils cheminent. » Jean-Claude Guillebaud, la vie vivante. Banalité? Pour le savoir, le mieux, c’est encore de passer de l’autre côté du miroir, dans le regard de l’autre. Voir ce qui tient, ce que l’on refuse, et ce qui n’en vaut pas la peine. Tout un été pour faire le tri. On peut même rire. Sauf de la Syrie. Comment dessiner le corps, ce corps humain que l’on torture? Qu’en disent les grands artistes cotés, les Damian Hirst, Jeff Koons, Murakami? Rien. Circulez, petits billets, jolis billets verts, la torture n’est pas un sujet.

Salauds.

Mais pardon, c’est l’été. Tout le monde ne peut pas mourir devant les remparts de Missolonghi comme Lord Byron. Tout le monde ne peut pas donner sa main aux étoiles, comme Cendrars. Et puis, signer pour la libération d’Ai Wei Wei, c’est tellement plus tendance. Libérez les celebrities!

Ainsi, « j’arrive où je suis étranger » (Aragon). L’odeur de la forêt juste après la pluie, sur le mont Banahaw . Il y a, dans certains coins des Philippines, des pierres volcaniques rouges couvertes de mousse, étranges comme les dessins de Vol 747 pour Sydney. Ambiance « piste d’atterrissage pour extra-terrestres ». (Pour les martiens, les extra-terrestres, c’est ce qui reste quand on a tout oublié). La pierre de l’entrée, peut-être? ici, la nature et le surnaturel se mêlent, pistes tressées. Dans la lumière filtrée d’une forêt primaire, recevoir la leçon d’étrangeté de Murakami, le vrai, celui de Kafka sur le rivage. Lisez-le vite, avant le prix Nobel. Après, ça fait rattrapage.

Marcher en forêt, percevoir ce qui vient, ce qui est là, distinguer les sons, les odeurs. Cela passe par le corps, toujours, et le rythme des pas. On ralentit d’abord, pour entrer en connivence. Attendre. Encore un peu plus de lenteur. Enfin, le rythme de nos respirations s’accorde. Ici, c’est maintenant.

Ou bien, comme le Lorrain, passer des heures à observer la lumière qui vire d’heure en heure, sur les feuillages, dans la campagne romaine (Nature et idéal, Rome, 1600-1650). Loin de Versailles et de sa cour frelatée, le nez dans l’herbe : au coeur du monde.

Bien sûr, le paysage est chose mentale, et le regard crée ce qu’il voit, mais ce sont les sens qui nous donnent la clé. Avant le Lorrain et compères, on n’y voyait qu’un fond de décor pour une « fuite en Egypte » avec la Sainte Famille au premier plan. Puis ce fut « la pause pendant la fuite en Egypte », avec les personnages de plus en plus petits. Et, à la fin, plus de fuite du tout, ni d’Egypte. c’est alors qu’on a commencé à voir l’Italie.

Ce qu’ils fuyaient, pourtant, c’était vraiment l’horreur. Comme aujourd’hui. Comme dans Rembrandt, scènes de lynchage et de haine autour des visages du Christ. Dans les villes en guerre du Sud, bruissant de folles rumeurs, on l’aurait traité de jeteur de sort avant de lui passer un pneu enflammé autour du cou. Les visages de la foule, pure expression de haine archi-contemporaine. Cet art-là se coltine au monde, à ce qu’il peut avoir de répugnant, pour mieux accentuer le contraste et la figure du Ressuscité.

Tous ces Christs, avec leurs grands yeux. Profils perdus, faces retrouvées. Le Christ de la collection Hyde et celui de Detroit aux larges pommettes de trois quarts; le Christ de Berlin et celui d’Amsterdam, et puis celui du Louvre, dispersés aux quatre coins de la planète eux aussi nomades et c’est encore Cendrars les Pâques à New York, à Shanghai, à Belleville, quoi de neuf aujourd’hui Seigneur peut-être Vous? Cendrars le grand bourlingueur de la modernité voyageur pré-nomade ne croyait à rien, mais savait la douleur.

Il n’y a pas de repos pendant la fuite en Egypte.