La reine des grenouilles (3/3)


Résumé des épisodes précédents : un soir de canicule, le Génie de la lampe vient prêter renfort au Génie des mots qui souhaite aider un blogger à terminer une histoire commencée plusieurs années auparavant. Ils vont demander l’aide d’une grenouille en peluche, seule capable de les aider à résoudre l’énigme. L’avenir de l’humanité est en jeu, disent-ils.

Les trois compères se précipitent sur le PC pour ouvrir le fichier contenant la clé de l’énigme.
Voici le récit qu’ils trouvèrent, sous le titre désuet : « Confessions d’une grenouille ».

A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé dans l’eau de la rivière, et comme ses oreilles étaient également au-dessous de la surface, il a compris.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très longtemps (1)Latone et les grenouilles
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.
– Mais enfin, protestait le jeune peintre, le paysage n’est pas un sujet sérieux pour un peintre qui doit nourrir sa famille.
– Avec toi, il le deviendra. Tu donneras ses lettres de noblesse au paysage (2)L’invention du paysage dans la peinture classique, et les cardinaux de Rome te paieront avec des pièces d’or. Ils te passeront commande des semaines, des mois à l’avance.
– Grenouille, tu te moques de moi !
– Pas du tout. J’ai ton bien-être à cœur. Tu ne le sais pas, mais un pacte lie mon peuple à ta famille. Autrefois, nous étions des paysans tout comme tes ancêtres, mais pour nous êtres moqués du dieu de la beauté, dont ils persécutèrent la mère Latone en troublant l’eau qu’elle désirait boire, mes ancêtres furent transformés en grenouilles.
– Le dieu de la beauté ? Apollon ?
– Lui-même. Toi qui célèbres la beauté, tu es notre rédempteur, et cela fait longtemps que nous t’attendons pour plaider notre cause. Pour avoir insulté la beauté, nous sommes condamnées à coasser jusqu’à la fin des temps dans notre marécage, ou plutôt jusqu’à la fin de notre espèce, qui se rapproche de plus en plus. Nous risquons de disparaître sans avoir pu livrer notre secret.

Le jeune peintre écarquillait les yeux.

– Comment cela serait-il possible ? Aujourd’hui les commanditaires veulent des sujets religieux ou historiques pour leurs palais et pour leurs églises.
– Regarde bien ce fleuve, et la nature. C’est d’ici que tu viens. Enfant, ta mère t’a sauvé des eaux comme le petit Moïse.
– Moi, je serais un enfant trouvé, un bâtard du fleuve ?
– Tu n’es pas un bâtard, car si elle t’a trouvé dans les roseaux, c’est qu’elle était tout d’abord venue t’y cacher pendant la nuit.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Il y a des mystères que les humains ne doivent pas connaître, et dont le peuple des grenouilles est dépositaire.
– Tout cela est bien étrange. Ne suis-je donc pas le fils de mon père ?
– Qui t’a appris à tenir un pinceau ?
– Lui
– Alors, cela devrait te suffire, comme preuve. Apprends de la nature. Observe longuement la lumière dans les feuillages, vois comme chaque feuille est éclairée, comme elle se sépare des autres feuilles. Etudie la forme des roseaux, l’atmosphère. Exerce-toi par le dessin à représenter la nature accueillant Moïse, ou les arbres se penchant pour donner de l’ombre à la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors, tu toucheras ce qu’il y a de divin dans ces humbles roseaux où coassent les grenouilles.

Le peintre fit ainsi qu’avait dit la grenouille. Il s’exerça longuement, minutieusement, passant des heures, des journées entières à observer un brin d’herbe ou le contour d’une feuille avant de les dessiner (3 sur le même sujet, lire Puissance de la lenteur : Puissance de la lenteur). Claude_Lorrain_-_An_Artist_Studying_from_Nature_-_Google_Art_Project Claude Gelllée, dit le Lorrain : un artiste étudiant la nature. <a href="http://(5) Par Claude GelléeZgEiWM6lrQSDYw at Google Cultural Institute, zoom level maximum, Domaine public, Lien« >Claude gellée dit le Lorrain, un artiste étudiant la nature, Cincinnati
Il devint célèbre et gagna largement de quoi nourrir sa famille. Il put acheter les meilleurs pigments, ceux dont la couleur est la plus juste et la plus stable. Au cours de sa longue carrière, jamais il ne négligea de dessiner dans un coin du tableau, cachée entre les roseaux ou tapie sous une feuille, une petite grenouille verte avec un point rouge au milieu du front.
– Quelle belle histoire, s’écria le Génie des mots ! Et moi qui prenais les grenouilles pour de ridicules et malveillantes commères.
La grenouille eut un petit sourire satisfait.
– Je te remercie de m’avoir écoutée jusqu’au bout sans m’interrompre par des questions stupides, et pour te remercier, je vais te faire un don.
– Un don ?
– Oui. Tu cesseras désormais de répéter bêtement ce que disent les autres, et tu pourras prononcer tes propres paroles.

Terminé à Givrins, Suisse, le 12 août 2018.

(1) Le mythe de Latone et les grenouilles : https://www.youtube.com/watch?v=vqw2Y9TDmbU
(2) Sur l’invention du paysage et Claude Gellée dit le Lorrain : https://www.youtube.com/watch?v=rDSOvsME9Nw (lire le texte sous la vidéo ; extrait : Claude Gellée dit Le Lorrain (1600 1682) peintre français. Le grand ancêtre des peintres paysagistes. Mais « il ne copiait pas la nature trop ému devant elle ; il l’étudiait, s’en pénétrait et jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné.. ») et aussi http://mba.caen.fr/sites/default/files/uploads/pdf/caen-mba-parcours_paysage-sans_visuels_xxe-2013.pdf
(3) après lui, cette pratique fut reprise par Hiroshige, puis par Van Gogh.
(4) sur le paysage et la hiérarchie des genres en peinture : https://www.youtube.com/watch?v=NnQufqwzrD8

Publicités

4 réponses à “La reine des grenouilles (3/3)

  1. À Givrin point de grenouilles
    Tes histoires sont grand art.
    Mon cerveau pourtant s’embouille
    Tu nous plonges dans le noir.
    Textes, paroles ou légendes
    Pourquoi sors tu tout cela?
    D’un trait, d’ine voix, faut comprendre
    Tout ce qui se passe en toi.
    J’avoue vraiment humblement
    N’arriver à te suivre
    Bien que te lire attentiv’ment
    Et voir le travail fourni.
    Merci à toi cher Ami
    M

  2. Cher ami, boucler les boucles, finir le travail commencé. Dresser une sorte d’inventaire. Avant de passer à autre chose. Attirer l’attention sur les messages cachés du vivant. Peut-être, donner envie de les entendre. Ou pas.

  3. Et bien finalement ce sera un oui ! (et non un moui). Oui, j’aime bien. Conte pour tous les ages et à tout faire. L’humanité n’a t elle pas commencé comme cela : observer (cf les peintures préhistoriques hyper réalistes ou chasser pour survivre) ? N’a t elle pas pour défi, à l’heure de l’hyper information (ou de Netflix, cité épisode 1), de ne pas « bêtement répéter ce qui se dit » et au contraire de « pouvoir prononcer ses propres paroles » ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s