Archives de Catégorie:

Lundi 9 – l’Iphone et le bécasseau



Au départ, le projet de m’absorber dans la ferveur de l’été, saison courte et vive. Laisser de son passage une empreinte, en capturer les couleurs, le frémissement, tout ce qui s’évapore au fil des jours. Revenir à l’idée première de la perception directe, immédiate, non filtrée par l’intelligence. Noter sans analyser. Il sera toujours temps d’y revenir, plus tard, quand la pâte aura levé. Ai-je dit combien j’étais heureux, malgré tout ? Mon corps se souviendra du meilleur, le travail complètera les manques. Un trésor, ça commence toujours par un point sur une carte. Ensuite, on cherche, on creuse, on tourne autour des occasions manquées, vieil or à la feuille appliquée sur les miroirs, peut-être… ou bien choisir de croire au sel.

Attablé à la terrasse du bar le plus branché des Portes, un jeune bécasseau très tendance explique à ses deux admir-actrices qu’il prend des photos avec son Iphone, mais qu’il ne faut pas l’annoncer d’emblée, sous peine de « faire gadget ». Il ajoute : « l’important, c’est pas  que je prenne la photo avec un Iphone, mais que je me casse la tête à prendre une bonne photo ».

Ben voyons.

Il enchaîne sur les gens qui connaissent les lieux d’exposition, laisse entendre que lui-même…, et la boucle est bouclée. On ne prend plus des photos de vacances, mais des vacances pour avoir matière à photos. On ne vient plus chercher une expérience authentique, on calcule dès le départ comment tirer le maximum de profit de cette expérience. Et si ça plaît aux filles en plus, tant mieux ! Bien sûr il y a toujours la possibilité de venir en hiver, mais même ainsi on n’échappera plus à l‘intention du spectacle.

Autant prendre avec Allan Edgard Poe et Baudelaire le parti de l’artificiel assumé franchement. A défaut de trouver une vérité qui se dérobe, construire la mienne en croquant des Petits Lu. (Mon bavardage n’est ni plus ni moins authentique que celui des mouettes se disputant leur part de goémon avec l’âpreté des parisiennes le jour de l’ouverture des soldes.)

Echouez mieux !


Ré, dimanche 8 août. Encore une leçon de persévérance.

Le soir,  après de longues balades à vélo dans les marais de Ré, j’ouvre les poèmes en prose de Charles Baudelaire.

« Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi !  Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu ». Le confiteor de l’artiste.

Rivaliser avec la nature, plutôt que tenter de se dissoudre en elle ? Une semaine que je cherche à traduire mes impressions. Comme dirait mon neveu, c’est pitoyable ! Je lutte avec mon manque de vocabulaire en essayant de reproduire les infinies nuances de couleurs, la lumière changeante, espiègle, insaisissable. Baudelaire échoue dans sa tentative de rivaliser avec la nature  mais sa victoire est dans le choix de cette posture héroïque. La vigueur du parti-pris survit à l’échec. La leçon d’écriture c’est le défi que me lancent les marais, l’énigme codée dans les jeux sans cesse renouvelés de la lumière et les teintes dissonantes de la végétation et du miroir d’eau. Le jaune sulfureux y côtoie le roussâtre et le vert corrompu, les terres de Sienne brûlées et l’anthracite. Pas un ton franc, pas une seule couleur pure.   Tout est  rouillé, dévoré par le sel, oxydé, jusqu’à l’azur du ciel attaqué par ce bain corrosif dès qu’il s’y repose.

La première leçon d’écriture était de ne pas chercher à me dissoudre dans la nature, ni de m’y promener en étranger, encore moins en rival, mais de chercher le juste rapport avec elle.

Percevoir la fréquence musicale particulière de ce lieu, et pour cela faire tout d’abord le vide avec humilité.

En écho, la belle leçon de persévérancel de Samuel Beckett à un jeune écrivain :

« Echouez. Echouez encore. Echouez mieux ! »

Allez l'Oïde

La leçon d’écriture de l’âne noir


1. Ré, Saint-Clément des baleines. L’île a moins changé que mon regard. La vision romantique de l’adolescence fait place à une appréciation respectueuse de l’intelligence collective, des choix courageux qui ont permis de préserver ce territoire. Au départ, ce n’était pas gagné. On s’extasie sur les paysages, en oubliant le travail des hommes, ce qu’il a fallu de persévérance et de persuasion pour créer la réserve d’oiseaux, puis, à partir de là, pour élaborer le complexe équilibre, la somme de compromis, le continuel effort d’éducation qui en font une expérience emblématique. L’espace est trop rare, l’île trop étroite pour que l’on puisse en abandonner la moindre parcelle au hasard. Les paysages ici sont moins préservés qu’obtenus, ils portent la trace d’une histoire, et c’est cela qui me parle aujourd’hui.

2. Le mois d’août : une respiration, un soupir de la mer à l’étale, quand le temps s’étire aux bords de l’été.

3. Collecter des mots, de pleines brassées de mots pour écrire avec précision, me renseigner sur la végétation dunaire : euphorbe, oyats, santoline grise, chardons bleus, immortelles des dunes…

4. Parcouru dix kilomètres à vélo pour retrouver l’ami d’enfance et partager un plateau d’huîtres avec un verre de vin blanc, au Martray. Au retour, vent debout, je pédale de toutes mes forces à travers les marais abandonnés, couverts de salicorne roussâtre. Alors que je n’attends rien et que je me concentre sur l’effort physique, voici qu’ils me font le cadeau d’une belle leçon d’écriture. Au loin se dresse le clocher d’Ars, peint en amer. Son cône noir se détache sur le bleu dur du ciel. Le miroir des eaux frissonne, des mots viennent…

6. Chaque jour, les marées se décalent d’une heure. Le niveau de l’eau dans les marais varie donc lui aussi de jour en jour, d’heure en heure. Ainsi, le dernier jour, celui qui me fait penser aux douves d’Angkor Wat es plein. Là où il y avait une surface de vase craquelée se reflètent aujourd’hui les nuages et les buissons environnants, mêlant diverses teintes allant du beige clair au fauve, à la terre de Sienne brûlée en passant par le gris argenté…

7. Les marais parlent par la voix de l’âne noir :

« Alors, jeune homme, on s’imaginait qu’il suffisait de se promener au milieu de nous quelques heures pour extraire des pépites de sel ?   Et pourquoi pas de l’or, tant qu’on y est ? Ignorez-vous qu’il faut longuement s’imprégner de l’atmosphère, guetter les moindres changements, humer les odeurs du varech et de la vase avant de commencer à sentir de quelle rouille nous sommes faits ? »

La rouille ! A partir de ce mot, tout se met en place. Je vois les reflets du ciel et des nuages dans le miroir au tain vieil or, les pyramides de sel étincelantes et l’âne au pelage noir du premier plan. Un mot-déclic ouvre l’obturateur et je perçois enfin les rapports d’échelle entre les couleurs sur la base « rouille ». Le jaunâtre et le bleu dur, intense, dépoli du ciel quand il se mire dans l’eau surchargée de sel. Tout part de là, de cette lumière. C’est la clé pour comprendre l’île et l’amour qu’elle inspire. L’écosystème et le besoin de croire au micro-climat, de le célébrer, la protection des oiseaux, les appellations contrôlées, les règles d’urbanisme et pour finir les pages de Côté Ouest, tout cela s’ordonne autour du complexe jeu des reflets et de la corruption généralisée des couleurs. L’oxydation, c’est la vie même. Rien ne sert de lutter : le mieux, c’est encore de l’apprivoiser, de l’accueillir en soi.

Plus tard : « trouve-moi », dit la lumière du soir en courant sur les murs de maison en maison. Elle s’arrêt un instant sur un volet, sur une rose trémière dont elle avive les couleurs. Je la cueille juste avant qu’elle ne s’éteigne.

Simplicité, humilité, baleines


Ré, Saint Clément des baleines. Quatrième jour.

Pour dessiner le portrait d’un ami, parler de sa maison.

Tel qu’il est aménagé, confortable et pratique sans excès de style, le chais, comme la maison des L…, repose de la perfection lisse des intérieurs qu’on voit dans les magazines. Il me rappelle la maison de pêcheurs où j’ai séjourné pour la première fois, à la Couarde, il y a trente ans. L’émotion, c’est de retrouver la simplicité d’alors,  les lambris badigeonnés d’un gris clair apaisant, les ampoules nues dans la chambre des enfants là où les nouveaux estivants mettraient en valeur leurs « trouvailles chinées chez un broc' », les vieilles affiches d’aquarelles délavées, les étagères en pin vaguement vernis… une simple et vraie maison de vacances et non une vitrine de l’ego de ses propriétaires.

On retrouve la même authenticité dans l’hospitalité sans façons de l’ami T…, avec la pointe d’humour et la passion de faire partager « son » île. Une certaine façon, discrète et chaleureuse, d’ouvrir un monde fait de souvenirs d’enfance, d’ambiances, de chemins qu’il faut découvrir à certaines heures précises.

De jour en jour, à force de parcourir en tout sens et à toute heure les marais, il me semble absorber quelque chose de leur atmosphère sereine. J’infuse. (mais toujours pas de baleines).

Vendredi 6, ballons enfants



Saint-Clément des baleines, ile de Ré.

Un couple avec enfants remplace les canadiennes. Je descends d’un étage pour leur faire de la place et me retrouve dans une chambre apaisante, au rez-de chaussée.

Dès que les petits déboulent avec leurs jouets, leurs ballons, leurs questions qui fusent, la maison s’éveille, pétille comme une cheminée où l’on viendrait d’allumer un feu.

Tout à l’heure, on ira se baigner sur la côte sauvage. Il y a des tigres et des lions échappés d’un cirque, et puis des bigorneaux géants qui se nourrissent de doigts de pieds d’enfants.

Dans les marais, il y a des ânes au pelage noir et des ombres géantes à la tombée du jour.

« Trouve-moi », dit la lumière en courant sur les murs. Elle s’arrête un instant sur un volet, caresse une rose trémière, je la cueille.

Et Phèdre au labyrinthe (Exit Music)


1. Dans le labyrinthe des marais de Ré, Thierry ne nous guide pas. Il se contente de nous accompagner avec prévenance et discrétion pour mieux nous laisser savourer l’expérience, toute personnelle. A chacun de savoir ce qu’il cherche : le centre ou la sortie?

2. Amers : bâtiments, repères destinés à guider les marins vers le port dans les nuits de tempête. Le clocher d’Ars au centre de la photo dresse son cône noir, comme l’aiguille d’un cadran solaire. Assis en cercle  sur un talus, un groupe d’ados s’allume un joint. Rites de passage, perception distendue, ouatée, fous rires et futurs souvenirs. A chaque génération sa bulle. « Avons-nous assez navigué sur une onde mauvaise à boire, avons-nous assez divagué, de la belle aube au triste soir ? » (Apollinaire). Comme on y allait ! Le crescendo gémissant d’Exit Music aurait fait une bande-originale idéale pour le film que l’on se jouait ici-même, il y a trente ans. Déjà Gothiques, avec the Cure, et le reggae londonien de Linton Kwezi Johnson. « I was walkin’ down di road, anothe’ day… » Nos mains s’agrippaient au guidon du vélo tressautant sur les chemins d’alors, boueux, caillouteux, griffus de ronces. On allait vent debout jusqu’à Loye, transis, grelottants, dégustant février comme un rare privilège. Qu’on était snobs, et fiers de ce décalage hivernal! Aux ploucs, le soleil de juillet! La musique et l’hiver étaient notre royaume. Tout nous appartenait, on se payait de fièvre. On se construisait une salle d’attente de l’inattendu. On était comme eux, dans un monde plus grand.

3. « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Avec vous se serait retrouvée ou perdue »

Parfaite métaphore de l’amour : se perdre ensemble, ensemble se retrouver.  Ceux qui n’ont jamais trouvé l’âme soeur et qu’on entend gémir, les soirs de grand vent. Ceux qui n’ont su trouver le chemin menant du territoire vers la langue, où continue de vivre une âme dansante, et qui perdent la poésie. « Avec vous descendue » : flamme vacillant dans les couloirs souterrains, bruits de pas furtifs, avancer guidés par le son d’une voix, la vibration unique entre toutes de la langue française, un pli dans la nuit lisse de l’ignorance et de la barbarie, la suivre et déboucher avec elle en pleine lumière. Croire en elle, par un acte d’amour et de volonté, fidèles à la voix grave de l’ami disparu qui nous récitait « Phèdre », ou plutôt la gravait en nous.

4. »Avec un ciel si gris qu’il fait l’humilité »…. Prendre le risque d’errer sans fin dans le labyrinthe, c’est le prix à payer pour trouver la grâce, ou plutôt, pour qu’elle nous trouve. Dans mon iPod, Exit Music égrène ses dernières plaintes : je n’ai plus le goût à cela, mon corps veut sa joie pure.

Ré-paysement


Je prends mes mots dans Côté Ouest et mes idées sur Internet

Je prends le vent de travers sur le chemin des marais, les muscles tendus, la vitesse

Je prends les couleurs de la saumure, le bleu, le jaunâtre et puis les coins rouges, plissés, là où l’eau de mer s’évapore

Je prends la pose avec les mouettes et les courlis perchés à contre-jour sur un piquet

Je prends le rythme et les sens interdits

Je prends des souvenirs et des odeurs en pleine figure

Je prends des photos je reprends possession de mes trésors perdus

Je reprends contact avec mon pays ma France au loin ma Désirade, ma jeunesse et ses paysages

Je reprends langue avec mes amis d’enfance avec les pins avec les parasols criards

Je reprends le cœur outremer qui palpite entre les dunes, je m’habille de vent frais, je crie

Je prends la claque d’émeraude en pleine poitrine, elle est glacée

Je prends le goût du sel dans les sinus et le mouvement musculeux de la houle

Voilà, je crois que j’ai tout pris, tout puisé de cette énergie et maintenant je n’ai plus qu’à prendre mon élan.

Ré-le nuancier



dans les marais

Tentation de ne pas écrire. Emmagasiner des .ZIP à déplier plus tard, sensations brutes, éclats de lumière oblique sur les marais, l’odeur de la pinède au Lizay, les fossés où poussent la salicorne et toutes ces plantes dont il faudra chercher le nom dans un dictionnaire ou dans Côté Ouest.  (Pour les oiseaux, c’est plus simple, il y a des panneaux avec des dessins et toutes les explications fournies par la Ligue pour la Protection des Oiseaux.)

Tentation du plagiat, d’écrire comme dans les reportages de ce magazine illustré de photos bien lisses, aux couleurs soigneusement alignées sur le nuancier. Ce serait bien légitime après tout, puisque l’île semble avoir adopté pour modèle cet arbitre du bon goût qui fait autorité sur tout l’arc Atlantique. Ou plutôt sur l’ensemble du territoire situé à l’Ouest de l’avenue de Breteuil.

Tentation de l’ironie, ravalée face à la sérénité de notre amie P sur les pistes cyclables. Elle y promène sa sclérose en plaques sur un tricycle électrique, si lent qu’il nous faut souvent l’attendre en prenant des photos. La veille au soir, avec sa compagne, elles m’ont raconté comme s’organise une journée dans Paris lorsqu’il faut prendre en compte les accès pour fauteuil roulant, les 45 euro de stationnement rapidement accumulés, les marches à compter, les rampes à chercher, les guides à consulter d’avance pour choisir les itinéraires présentant le moins d’obstacles. De Paris jusqu’à Valence et de Valence à Ré, hormis les relais d’autoroute, il n’y a que les MacDonald’s qui soient équipés de toilettes ad hoc. Elles sont originaires de Vancouver island, dans l’ouest du Canada. Le grand ouest, hors pages déco. Nous avons aussi longuement parlé de la Vipasana (la méthode de Kabat-Zinn), la méthode de méditation birmane qu’elles suivent, et dont s’inspire celle que je pratique moi-même. La conversation suit sa pente et nous ramène aux longs fleuves de l’Asie. Nos routes se croisent ici, comme celles des oiseaux migrateurs. Naissance d’une amitié ?

le fossé qui me fait penser aux douves d'Angkor Wat

Pastilles de Ré



  1. Immensité du champ bleu, vu depuis le sommet du pont. Le cœur dilaté bat plus fort.
  2. Nicolas m’accueille de sa voix haut perchée, grands gestes. Il me conduit tout au bout de l’île, à Saint-Clément, dans la maison de pêcheurs achetée par son père au début des années 70. Chaque fois qu’il revient de Bangkok, tous les trois ou quatre ans, il y reçoit ses amis, se repose, lit, se baigne et retrouve ses souvenirs d’enfance. Nous avons les mêmes, et renouons bien vite avec nos anciennes conversations de Manille.
  3. On parle aussi de la tempête et de ses conséquences. Dans toutes les communes de l’île, on s’affaire à reconstruire les digues. Ici et là, des pins brûlés par le sel attendent la tronçonneuse. Pour l’essentiel, rien n’a changé. Les hérons du Martray sont partis nicher un peu plus loin dans les marais. L’espace est préservé, l’expansion des villages limitée. Couleurs, proportions : tout est juste, agencé comme une fugue de Bach. Dissonance interdite, sauf dans la maison confortable et sans prétention.
  4. Au dîner, les amies canadiennes de Nicolas racontent leur séjour dans un temple birman, la difficulté de se déplacer en  France avec un fauteuil roulant, la vie dans une société multiculturelle. On leur décrit les familles versaillaises venues retrouver « les vraies valeurs » sur cette île où les humains sont moins divers que les oiseaux.
  5. Fraîcheur inattendue pour un mois d’août. Les roses trémières et les belles de nuit frissonnent dans l’étroit jardin.
  6. Vélo dans les marais, puis vers la côte sauvage. Lumières, senteurs. Tout en haut, la note de tête herbacée, puis le fond : iode et goémon, vase à marée basse. Par endroits, la digue effondrée se mêle aux vieux bunkers glissant dans le flanc des dunes. Réparer les dégâts va coûter de plus en plus cher. Tout peut se déliter demain si les finances ne suivent plus. Les oiseaux resteront.
  7. Photos à faire, ou pas. Le compact suffit pour noter des idées d’image à reprendre un jour si je reviens avec le bon matériel. Etre là, prendre son temps, s’imprégner de  la lumière. Par temps couvert, tout est si plat. Le marais se dérobe, rien n’accroche : ni les mots, ni les images. Cette ridicule idée qu’il suffit de s’y coller tous les jours pour que la magie naisse. Eh non ! Le marais donne, ou pas. Il va bientôt m’offrir une fameuse leçon d’écriture, mais chut !
  8. Au retour, un arc en ciel se déploie juste au-dessus du clocher d’Ars.

 

Amer clocher

 

(mardi 3 août)

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré


 

Recadrage

 

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré, dans une semaine

Ils sont arrivés à huit heures du matin. Qui ça ? Les menuisiers. On ne les attendait plus.

En un quart d’heure, trois fenêtres ont disparu, laissant une ouverture béante. La poussière vole jusqu’au premier étage, ils n’ont pas apporté suffisamment de bâches pour tout protéger. Dehors, c’est la terrasse de Phèdre, à l’intérieur, c’est Dresde après les bombardements.

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Quelle drama-queen cette Phèdre. On finit par trouver de vieux draps.

(Lundi 1er août)

La leçon d’audace


 

Nuages (Django Reinhardt)

La Sarthe, ça décape (suite)

Mardi 26 août 2010. Les travaux manuels continuent dans la Sarthe profonde. L’énorme placard de la cuisine semble reconstituer ses forces chaque nuit pour mieux me narguer au matin, comme les géants dans les contes. Serait-il ensorcelé? Il me semble parfois au bord de parler, mais ses secrets sont bien gardés. Ce n’est pas le genre de placard à se déboutonner si facilement. Tant mieux : sa réticence décuple mes forces, ma rage d’en finir. L’un des plus grands bienfaits du bricolage est d’arrêter l’essoreuse à pensées pour nous forcer à concentrer notre attention sur l’immédiat, le concret Il faut croire que le geste de poncer libère des endorphines, car je me trouve baigné d’un sentiment de grand bonheur malgré la fatigue. C’est peut-être cela, la leçon de mon placard-mentor.

Hier, dégagé trois des panneaux du bas. Le décapant fait grésiller la peinture qui se tord, frise, bouillonne. La dernière fois que nous avons décapé et repeint le monstre, c’était l’été 1980, avec un ami originaire d’Allemagne de l’Est qui venait d’être expulsé de son pays d’origine. Un sentiment d’exclusion consumait ce grand blond sardonique, mince comme un fil, qui ne trouvait jamais sa place nulle part et surtout pas dans la bourgeoise Allemagne de l’ouest. Il me communiquait sa passion du bricolage, dans laquelle il investissait toute sa fureur et sa soif de liberté. Avec lui, grâce à lui, j’éprouvais le pouvoir libérateur de la main qui crée de nouveaux territoires, un nouveau rapport au monde. Le soir, il disparaissait pendant des heures dans la bibliothèque, assouvissant son autre grande passion pour les mots, la littérature et l’imaginaire. Première expérience de l’exil, et de la déterritorialisation.

On travaillait en écoutant à la radio les nouvelles de Pologne, on découvrait le nom de Solidarnosc. Une brèche s’ouvrait dans l’empire soviétique. Coïncidence, il dormait dans la polonaise, une chambre ainsi nommée car on y accueillit des réfugiés polonais fuyant la répression des tsars en 1830.  J.. apprenait ses premiers rudiments d’Espagnol en se brossant les dents. Quinze jours plus tard, il encadrait un groupe de trente adolescentes à Valence et menait tant bien que mal les conversations avec les familles d’accueil. C’est qu’il n’avait pas froid aux yeux, sûr qu’il parviendrait à communiquer avec  ses rudiments d’Espagnol. Qu’avons-nous fait de cette audace ?

Ré moins cinq

En calculant bien, j’en ai pour cinq jours, ce qui me permettra d’attaquer la peinture dimanche, avant mon départ pour l’île de Ré. Cinq jours à brosser, décaper, gratter, respirer de la poussière et du solvant, cinq jours enfermé quand la campagne sarthoise est gorgée de soleil, tout ça pour le plaisir d’appliquer une large couche de peinture moelleuse et fraîche, à la fin, tout à la fin. Masochisme ou persévérance ?

Re-paysement

Ce journal est l’histoire d’un parti pris : le parti-pris de vivre cet été non comme une évasion hors de la vie quotidienne, mais comme une plongée au plus profond de la vie, à chaque instant, pour en ressentir toute l’intensité. L’aventure, au cours de ces quelques semaines ne consistera pas à explorer des pays lointains, à réaliser des exploits sportifs, et surtout pas à me dépayser. Ce que j’ambitionne, au contraire, c’est le re-paysement. Comme Joachim autrefois, je guéris de l’exil par l’ancrage du corps.

Le soir, j’enfourche un vélo et je pars sur les petites routes de campagne. L’odeur des balles de foin coupé se mêle au parfum des sous-bois. Dans tous les champs, des moissonneuses-batteuses en plein travail, jusque tard dans la nuit.

Plus belle la Sarthe