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Le pouvoir propre


Juste après la peur, se pose la question du pouvoir.

Alain Cayrol fut notre professeur de magie. Son enseignement a changé le cours de ma vie.

Mon autre professeur, Nicole de Chancey, dont j’évoque la mémoire dans une chronique republiée ce matin, fut la première à nous poser cette question simple, et très puissante : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Question jamais abordée sous cet angle ici. Or je crois profondément que la France ne pourra guérir que si chacun d’entre nous prend, individuellement, le chemin de la guérison.

Il y eut bien l’interrogation, lancée après les attentats du 15 novembre : « comment retrouver du pouvoir sur nos vies ». Mais le pouvoir propre ? C’est-à-dire le pouvoir naissant, tel qu’il émerge et grandit, se nourrissant des ombres absorbées, des failles acceptées, des horizons perdus et reconquis ? Le pouvoir qui ne cherche pas à exercer d’influence sur son environnement, mais qui rayonne. Le pouvoir qui nous surprend, nous effraie parfois, auquel nous allons devoir nous habituer au fur et à mesure que nous poursuivons un travail de développement personnel. C’est beaucoup plus intéressant que la simple résilience, mais cela pose la question brûlante : le pouvoir de faire quoi? De quel territoire, imaginaire ou réel, sommes-nous les rois et les reines? Si nous avions le pouvoir de changer les choses, dans quel pays souhaiterions-nous vivre? Et quelle serait notre contribution?

Nous avons évoqué la question des ressources avec mes étudiants lors d’un webinar sauvé de la catastrophe, improbable et chaleureux. Le thème était : « comment identifier nos ressources face à un challenge un peu musclé ? » Comment mobiliser notre entourage, nos valeurs, nos talents, notre expérience et tout ce que l’univers propose, pour atteindre nos objectifs ? Une variante : « quand avez-vous surmonté un tel obstacle, et de quelle manière ? » Quel personnage, réel ou imaginaire, vous a inspirés ?

La seconde question est celle du caractère « propre » de ce pouvoir. L’exploration des enjeux. Que désirons-nous réellement, et pourquoi ? Que se passera-t-il si nous atteignons notre objectif ? Et si nous ne l’atteignons pas ? Quelles sont nos responsabilités ? De quelles attentes avons-nous le droit de nous libérer, pour ne retenir que ce qui nous concerne vraiment ?

On aurait pu faire plus imagé, demander : « si vous deviez plonger du grand plongeoir, de quoi souhaiteriez-vous vous alléger ? »   Ou : « que faites-vous pour vous empêcher d’être grands » ?

Mais je préfère la formule initiale, explosive dans sa simplicité : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Et pour terminer, deux petits exercices pratiques : le premier évoqué ici même, il y a un an, à la fin du dernier article consacré à Nicole de Chancey : exercice pratique (lien)

Et le second, ici  (lien) sur l’estime de soi.

Profitez de l’été pour faire des expériences.

Le sandwich au pain (la résilience plus fun)


 

Bien sûr, nous sommes tous des touristes.

Et alors?

En tant que coach, je réfléchis depuis quelques années au concept de résilience, utile pour accompagner des personnes ou des équipes dans une démarche de transformation. Or je dois avouer que la manière dont les politiciens et certains media s’emparent de ce mot pour nous exhorter à tenir face aux attaques terroristes me semble largement insuffisante, particulièrement lorsque le sens de ce mot se réduit à une forme de résistance proche de la résignation. Ce n’est pas le sens originel que lui donnait Boris Cyrulnik, qui a popularisé le concept à travers ses livres (le vilain petit canard etc).

Pour le dire sans fioritures, la résilience ainsi présentée est aussi appétissante qu’un sandwich au pain. Il y manque le rêve, l’aspiration à construire quelque chose de plus grand, de plus fort, qui nous amène à nous dépasser. Grandir, c’est acquérir de nouvelles compétences et renforcer celles que nous possédions déjà, mais c’est aussi prendre le risque de se défaire de certaines illusions, pour aller à la rencontre du monde réel et de ses dangers.

Au cœur de cette histoire de résilience mijote la question de l’identité, individuelle et collective. A quel récit avons-nous besoin d’attacher notre vélo, cerclé d’un cadenas bien solide ? Dans quel territoire avons-nous besoin de planter nos pieds pour résister au sentiment d’imposture qui nous grignote impitoyablement ?

L’ami qui m’héberge ici ne cesse de se proclamer « un vrai rétais » sous prétexte que son enfance et son histoire familiale le rattachent à une époque considérée (et magnifiée) comme plus noble, plus savoureuse et plus authentique que l’actuelle. L’expérience de la pêche à pied en compagnie de personne dont c’était le seul moyen de subsistance, l’autorise par assimilation à se draper dans ce manteau d’authenticité.

On se fabrique une identité à partir de souvenirs qu’on réorganise, comme on améliore le contraste et la lumière de photos de vacances avec l’aide de logiciels dédiés. Et voilà le souvenir prêt à resservir en toute occasion.  Le problème commence lorsque cet âge d’or mythifié sert de prétexte pour établir une séparation avec ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître.

Pour peu que le récit coïncide avec un territoire, on croit tenir quelque chose de solide. Lorsque les tempêtes réduisent à presque rien les dunes, lorsque la pression démographique et la spéculation foncière modifient irrémédiablement les paysages, lorsque des enfants de bourgeois viennent, le soir, troubler le calme des plages et transposent ici leurs soirées parisiennes alcoolisées et bruyantes, le sol se dérobe sous les pieds de celui qui croyait s’être construit un bon refuge. Patatras ! C’est ce qui nous arrive collectivement. Mais n’oublions pas que si les vagues peuvent si facilement détruire les murailles des châteaux, c’est qu’ils sont faits de sable. Il suffit de regarder les bunkers du mur de l’Atlantique, défense illusoire construite par les Allemands contre un débarquement qui se produisit ailleurs, et qui s’affaissent aujurd’hui, piquent du nez face à la mer, redécorés par des graffeurs plus ou moins inspirés.

Que faire, alors, une fois percée la bulle ? Se lamenter ? S’adonner à la colère, au ressentiment ?

Ou s’intéresser à ce qui est là ? Construire de nouvelles relations avec le monde, avec les autres, avec soi-même ? Fonder notre sentiment de sécurité sur d’autres bases ?

Dix heures sonnent au clocher de la Couarde. Timbre agréable et clair.

Au marché, nous trouvons un plant d’hélicrisse, plante des dunes à l’odeur de curry qui pousse très bien dans la terre sablonneuse du jardin. Cela fera un beau cadeau pour notre hôte.

 

 

 

les toits de Paris


Quartier d’Alésia, septième étage.

Si vous habitez la moitié nord de la France, il fait un temps splendide, c’est un régal. Un doigt de lumière matinale se promène sur  les plaques de zinc, sur les cheminées orangées d’où s’échappe un panache de fumée rose comme dans les gares de Claude Monet. Un pied de vigne vierge a grimpé le long d’un mur jusqu’à ces hauteurs, projetant des taches d’un rouge vif au milieu des pigeons. C’est un jardin de toits, tout hérissé d’antennes, un morceau de Paris qui s’amuse à surprendre l’œil et joue de ses clichés. On voudrait être un chat pour explorer la proche terrasse où d’épatants palmiers prennent le soleil, encadrant la tour Montparnasse. Un avion, plus haut, suit un vol d’oies sauvages en route vers l’Afrique du Nord. Dehors, il doit faire un peu frais : nous sommes au début d’octobre et vous aurez sans doute envie d’en profiter, de cocooner ou de sortir. Moi, je lis, blotti dans la chaleur de ma ville comme dans un nid douillet. Mon plumage et le ciel grisonnent en parfaite harmonie, mon œil s’arrondit comme celui d’un pigeon et j’ai prêté mon appartement à des touristes chinois pour le week-end. Bientôt, ce sera l’heure d’écouter la voix merveilleusement timbrée de Jean-Claude Ameisen sur France Inter (sur les épaules de Darwin). Il explique aujourd’hui la manière dont les cellules-grilles du petit raton mémorisent les parcours qu’il révisera, plus tard, dans son sommeil, tandis que les cellules-limites cartographient les frontières de l’espace. Je crois que l’émission d’aujourd’hui s’intitule « le cartographe EST le territoire », ou « le corps cartographe ». A podcaster ici : LIEN.

Tout de même, s’il faut se réincarner, je préfère revenir en chat qu’en rat. En attendant, comme eux, j’explore et je cartographie mon territoire d’un pas prudent. C’est que la ville d’en bas regorge de pièges qui vous envoient des décharges électriques en plein cœur au moindre faux pas. Mille souvenirs aiguisés comme des lames de rasoirs nous guettent, cachés dans une affiche de métro ou la devanture d’un Western Union. Tout, dans Paris, me crie les Philippines et mon enfant perdu. Quel savant fou fait, sur nous, de si cruelles expériences? Se réjouit-il de nos apprentissages? Nous collera-t-on des électrodes sur le crâne pour mesurer la profondeur et l’intensité de nos chagrins ?

Mais non. Réagissons. Lâchons ce fil morose et revenons à nos terrasses. Le malheur est une illusion comme une autre, un tic de langage à bannir d’autant plus violemment qu’il se croit tendance.

« Malheur, dieu pâle aux yeux d’ivoire / tes prêtres fous t’ont-ils paré? / Tes victimes en robe noire/ ont-elles vainement pleuré? / Malheur, dieu qu’il ne faut pas croire » (Apollinaire)

Si vous aimez les toits de Paris, sa lumière et ses chats, vous pouvez feuilleter ce livre d’aquarelles de Claude Moreau :

http://www.leseditionsdupacifique.com/Feuilleter/978-2-87868-123-9/object_files/template.htm

Territoire de l’autre


Buencarmino du 10-08-2014 : « L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort. »

Territoire de l’Autre. On fait des expériences, on se jette, on jubile. On échoue parfois. Ponts de mots suspendus au-dessus du silence bouillonnant. Ce qui crisse dans l’ombre broyée, ce qui se dissout, ce qui tient. Conversations sacrées. On traverse en vélo des villages au parfum de roses. On longe des rues aux murs fraîchement raclés par les tempêtes. La mémoire du corps imprime tout cela, ce combat contre les vents contraires. Saisons, discontinuité, cycles, et ça ressort un jour. On ne sait comment, c’est là. C’est Ré, ce pourrait être le Mexique. Silence aux envies de fanfare. Energie dense, explosive de nos enfances, lessivée comme les dunes, piquant du nez dans le sable tiède, parmi les blockhaus affaissés. Mollesse du temps,  l’hélichrysium  exhale une puissante odeur de curry. Ton cynisme princier me heurte, en ce temps-là. On se revoit, des années plus tard. Une saison douce à rire. La vie fraîche et gourmande enrobe, assouplit les aspérités.  Toi, dont j’attends le mots. Toi, de l’autre côté. Toi qui pourrais faire entendre ta voix entre ces murs, ou contre le vent. Toi que les roses appellent, et qui restes invisible. On sait que tu cherches une veine, un langage, on t’aime pour cela. Tes muscles tiennent l’air et la distance, tes poumons portent des mots voulus, ton esprit clair et fort s’anime. On irait presque au « nous », dans ce rêve.

Chacun cherche son territoire (suite)


Epineux sujet que celui du territoire, qui pose immédiatement la question du vivre ensemble.

Tout ce qui ne va pas de soi dans notre société crispée ressort et danse autour de ce mot, sur des musiques étranges. Il attire les controverses comme un aimant la limaille de fer. Qu’on le veuille ouvert ou fermé, tourné vers l’avenir ou préservé dans sa nourrissante singularité, le territoire, au sens collectif du terme, fait problème. C’est pourquoi chacun cherche le sien, par défaut. Mais aussi parce qu’il faut bien poser les pieds quelque part. Besoin d’ancrage, comme un homme encombré d’une échelle qui cherche un mur où l’appuyer. Nous ressentons le désir de créer quelque chose de nouveau, qui nous appartiendrait en propre, et qui nous aiderait à trouver notre place dans ce monde en pleine transformation. Pour autant, nous ne voulons pas tout rejeter de ce qui nous constitue. Comment faire le tri ? Sur quels critères ? Quels choix s’offrent à nous ?

Le Larousse définit un territoire comme « une étendue de terre dépendant d’un Etat, d’une ville ou d’une juridiction » ; ou « une zone occupée par un animal ou un couple, délimitée d’une certaine manière et défendue contre l’accès de ses congénères». En médecine, enfin, le mot désigne « l’ensemble des parties desservies par un vaisseau ou un nerf ». Au-delà des terres, les eaux territoriales évoquent « une zone maritime bordant la côte d’un Etat, qui y exerce ses compétences ».

Un territoire serait donc un « espace » sur lequel nous exerçons notre juridiction, c’est-à-dire notre pouvoir, et nos compétences ; qui tient son unité d’un langage ou système assurant la circulation de l’information, et qui vaut la peine d’être défendu. C’est un lieu de mémoire ou de projection, thème largement exploré dans la Recherche du temps perdu (voir le chapitre « noms de pays » dans du Côté de chez Swann). Plus tard, Deleuze développe la notion de « territoire mobile », ouvrant la possibilité d’une infinité de nouveaux sens et de métaphores.

A partir de la définition originelle d’une étendue de terre, espace géographique délimité qu’il faudrait défendre contre des « congénères », nous pouvons faire évoluer cette notion vers quelque chose de plus large et de plus varié. Tout ce qui peut servir de point d’ancrage, tout environnement favorable est à considérer.

A commencer par notre corps : en lui sont stockés les bons et les mauvais souvenirs, l’énergie, la fatigue et le découragement. Notre corps est un véhicule extraordinaire, qui peut nous mener à bien des destinations si nous apprenons à l’entretenir et à le piloter.

Ce peut être aussi le cercle des relations humaines : famille, proches, amis, groupes de pairs ou collègues envers lesquels nous éprouvons de l’amour, de l’amitié, de la complicité, de l’estime ou du respect. Visualiser ce cercle autour de nous constitue l’un des plus puissants leviers de motivation qui soient au moment de nous embarquer dans un projet difficile. Je peux zoomer sur tel ou tel visage, ressentir ces présences autour de moi, imaginer les échanges stimulants que j’aimerais avoir avec ces personnes. Pour bien des gens, le couple ou la famille représentent le territoire qu’ils sont prêts à défendre à tout prix, qui donne envie de se battre, de faire des efforts, un espace à cultiver, protéger, embellir. Un environnement dynamique et sécurisant. L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort.

Pour les personnes sensibles aux ambiances, les saisons contiennent tout un réservoir de sensations, d’émotions particulières. Nous associons différents types d’énergie aux lumières de l’été, aux frémissements du printemps, aux chatoiements de l’automne, à l’hiver aux lignes claires, et nous savons adapter le rythme de nos actions à celui des saisons. Frederick Hudson a construit sa théorie du changement autour de ce thème. Enrichir notre perception de chacun de ces quatre « territoires émotionnels » nous permet d’envisager les transitions avec plus de sérénité. Nous redouterons moins l’hiver si nous l’envisageons comme la saison du confort, l’automne comme la saison du tri, et nous pouvons optimiser le printemps comme un temps de préparation.

La musique, enfin, représente la quintessence du « territoire mobile ». Sous forme de play-liste ou stockée dans nos portables et autres iPods, elle nous accompagne avec tout une palette d’émotions que nous pouvons amplifier, modifier, moduler à notre guise. Des études psychologiques ont démontré que le fait d’écouter une musique en résonnance avec notre état émotionnel du moment accentue notre sentiment de satisfaction, qu’elle soit joyeuse ou mélancolique. C’est que nous recherchons avant tout l’harmonie, une forme d’intimité qui nous renvoie un écho de ce que nous voulons être, à un certain moment. On pourrait ici parler d’un territoire-cocon. En filant la métaphore, plutôt que de subir nos états émotionnels, nous pouvons choisir d’en être les DJs et de les composer avec le soin qu’un programmateur de radio mettrait à organiser ses séquences.

Identifier et cultiver tous ces territoires nous permet de disposer d’une palette d’options toujours plus large, et donc de nous sentir plus libres. Construisant notre identité sur ces nouveaux territoires, nous regagnons du pouvoir sur le cours de notre vie. Car si les territoires hérités ne sont pas extensibles à l’infini, ceux que nous créons ne connaissent pas de limites. Si nous nous définissons étroitement en fonction des valeurs transmises par notre famille, nous nous privons de la possibilité d’en choisir de nouvelles, plus appropriées à nos besoins. Nous pouvons définir et affiner nos objectifs en fonction de ces territoires, avec l’agilité mentale d’un architecte imaginant de faire tomber un mur, de recomposer l’espace, de faire entrer plus de lumière. En multipliant les points d’appui, nous gagnons en autonomie, en assurance, et nous trouvons l’audace de tenter de nouvelles approches. Comme un chef d’Etat qui s’assure de bonnes et solides alliances avant d’affronter un adversaire, apprenons à renforcer notre réseau relationnel. Sachons choisir le bon moment pour agir, sans culpabiliser si les mois froids et mouillés nous rendent mélancoliques.

Enfin, pour revenir au thème initial de cet article, en devenant plus conscients de ce qui nous constitue, nous nous sentirons moins menacés par la différence des autres. Si nous intégrons comme un « ingrédient » essentiel de notre identité nos relations, notre préférence pour telle saison, tel type de musique, telles valeurs, il nous sera plus facile de trouver des points communs avec l’ « autre ». Nous nous sentirons moins menacés par ce « congénère » si nous le considérons comme un individu riche de ses multiples territoires, et non comme le représentant de telle ou telle « catégorie ». Face à lui nous nous sentirons d’autant moins tenus de « défendre » un territoire qu’il sera devenu mobile.

Car si je peux construire un ancrage avec le bruit de la pluie sur un toit de tuiles, je me sentirai chez moi, et en sécurité, partout où il pleut. Si j’ancre ma joie dans la sensation du soleil sur ma peau, il y aura des sources de joie pour moi partout sur la terre.

Chacun cherche son territoire


« D’où-êtes-vous » ? Les personnes issues d’une «minorité visible » s’entendent souvent poser cette question, même lorsque leur famille est française depuis plusieurs générations. Comme s’il fallait absolument « tracer » l’origine d’une personne pour pouvoir, enfin, la « situer ». Une étudiante qui avait fait la première partie de sa scolarité dans un collège représentatif de la société actuelle faisait ainsi part de son malaise grandissant. Au fil des années, tandis qu’elle progressait dans ses études, la diversité s’amenuisant, elle finit par être la seule noire dans toute sa classe de master. Et LA question revenait, de plus en plus insistante. Elle vivait très mal ce déni de son identité singulière, individuelle, de la part de ses camarades à un âge où l’on se définit beaucoup plus par son projet que par son origine.
A l’inverse, on a pu lire dans le BuencaRmino d’hier la question stupide d’un professeur à un élève arrivant en cours d’année pour échapper à la guerre civile qui ravageait alors la Côte d’Ivoire : « mais, vous n’êtes pas noir ? ». Eh non ! L’élève était bel et bien un réfugié, mais aussi blanc que les petits auvergnats de sa classe. La maladresse a des poches bien profondes.
Or, il suffirait de changer une lettre pour réorienter cette interrogation vers quelque chose qui tiendrait plus du projet construit et assumé. Un territoire mobile (lien). Au « d’où-êtes-vous » suspicieux se substituerait un « où êtes-vous » invitant l’interpellé à réfléchir sur ses ancrages identitaires.

Ouh là, pensez-vous, les grands mots sont lâchés !

Ancrage ? Identitaire ?

Explorons la métaphore : un ancrage, en PNL (programmation neurolinguistique), évoque une combinaison, dans nos circuits de neurones, entre des mots, des émotions, des images, et des parties de notre corps : je me souviens de mes vacances chaque fois qu’un rayon de soleil tiède caresse ma peau à un certain endroit. Au moment de fournir une dernière accélération en vue de la ligne d’arrivée, le coureur se remémore les images de réussites précédentes enregistrées dans sa mémoire émotionnelle et sensorielle. Il se concentre sur les sensations physiques ressenties ce jour-là dans son cœur, ses muscles et ses poumons, afin de puiser l’énergie dont il a besoin pour fournir l’effort nécessaire. Ainsi, de performance en performance, se construit l’association « muscles-qui-tirent/ligne d’arrivée », « cœur-qui-bat/victoire ». Le sens des messages envoyés par son corps à son esprit s’est modifié : le signal physique interprété comme « il est temps d’arrêter » signifie désormais « j’y suis presque ».
Plus tard, il se souviendra de la lumière qui tombait sur le stade, des encouragements du public et de l’air sur sa peau. Ces sensations, ou « sous-modalités », affineront et renforceront encore la puissance de l’association, qu’il pourra déclencher à volonté dans les moments critiques.

Notre sentiment d’identité se construit sur de tels ancrages, comme un oiseau fait son nid à partir d’éléments divers. Nous amalgamons des morceaux de récits, des souvenirs personnels, des sensations, que nous associons à des images réelles ou imaginaires. Mon ancrage « Bretagne » est un grand placard où mijotent, pêle-mêle, des visages, des voix, des accents, des ciels changeants, des crêpes moelleuses, de la musique aigrelette et puis des valeurs de droiture, de franchise, de persévérance. C’est un territoire imaginaire, culturel, affectif et moral, ancré dans une région réelle. Et, de même que l’oiseau ne choisit pas n’importe quelle brindille, nous sélectionnons les éléments retenus selon des filtres inconscients, qui forment nos préférences. L’entraîneur d’un sportif, lorsqu’il veut l’amener à un très haut niveau, le fait travailler consciemment sur de telles images afin de construire une forte motivation. Or nous aussi nous pouvons développer consciemment de telles associations. Nous pouvons même choisir et réorganiser nos ancrages de manière à obtenir nos objectifs. Il ne tient qu’à nous de faire le ménage dans nos grandes armoires, de trier ce que nous voulons conserver et ce qui ne nous sert plus, ou pire, ce qui nous freine. La question « d’où êtes-vous » devient : « d’où voulez-vous être » ? Après tout, puisque nous passons notre vie à réarranger nos souvenirs, autant le faire de manière consciente et productive.

La carte et la territoire troisième et fin


Chacun cherche son Proust : il y a celui des spécialistes, experts proustologues, proustolâtres et recherchicoles, et puis celui des lecteurs ordinaires, dont le témoignage seul nous importe ici, puisque Buencarmino plonge ses radicelles, encore et toujours, dans l’expérience vécue.
« Proust a changé ma vie », s’exclamait une blogueuse avec laquelle nous croisons quelques fils sur Twitter (http://proustpourtous.over-blog.com/ ). Elle n’est pas la seule, à en croire Alain de Botton, auteur de « Comment Proust peut changer votre vie ». Le thème est également repris dans l’éditorial du supplément Lire consacré à l’auteur de la Recherche (voir « la Carte … 2/3 ») qui se demande « quel livre a changé autant de vies ?»
Bien sûr, on pourrait immédiatement citer la Bible, le Coran, Sur la route ou « Je sais cuisiner » de Ginette Mathiot, qui ont chacun à sa manière changé bien des vies.
Mais revenons à Proust. De quoi est-il précisément question ? En quoi change-t-il la vie de ses lecteurs ? Lire ne s’approfondit pas sur le sujet, se contentant de publier quelques interviews de personnalités qui ont lu et relu la Recherche, ou des fragments de la Recherche, ou la quatrième de couverture de la Recherche, à différentes époques de leur vie. Ce qui est intéressant, c’est de noter comme ils trouvent, à chaque lecture, de nouveaux trésors, un éclairage différent sur la vie, l’intimité, la vie sociale, ou sur l’écriture elle-même.
Car il y a plusieurs manières de lire Proust : l’une, nostalgique, régressive, tournée vers les paradis perdus de l’enfance auquel chacun cherche un accès muni de sa madeleine magique, et puis une autre, qui consiste à jouir de l’abolition du temps et de sa tyrannie. S’il nous invite à centrer notre attention sur le cœur de ce royaume personnel, Proust n’en donne pas vraiment la clé. Dans la Recherche, le Narrateur découvre un passage secret menant vers l’enfance (épisode de la madeleine dans du côté de chez Swann), et puis un autre vers Venise et ses ciels lumineux (les pavés inégaux dans le Temps retrouvé), mais tout cela se fait par inadvertance, un peu comme l’apparition du génie de la lampe dans les Mille et une nuits.
Ce que Lire n’explore pas non plus, c’est la différence entre ces deux états, car l’Enfance retrouvée, c’est la vivacité des premières impressions gravées dans la mémoire avec une force, une précision qui ne se retrouveront jamais, tandis que l’expérience du bonheur que procure l’abolition du temps relève tout autant de la littérature que de la neurologie ou de la méditation (voir « la Carte et le territoire » 2/3).
Lucien Daudet, puis Edmond jaloux, n’ont pas manqué de faire le rapprochement avec un autre explorateur du bonheur et du royaume intime. Jean-Jacques Rousseau, particulièrement dans la cinquième Rêverie, a décrit cet état de félicité suprême, contemplative, libérée de toutes les contingences, lorsqu’il décrit les après-midi passées à regarder passer les nuages, les yeux noyés dans l’infini du ciel, au fond de sa barque sur le lac autour de l’île Saint-Pierre. L’expérience évoque avec une étonnante similitude celle de la méditation en pleine conscience : la conscience décrite par le bouddhisme comme un vaste ciel dans lequel passent les idées, les sensations, les affects, éphémères comme les nuages, tandis que seule demeure la pure sensation d’être en vie. Heureux lecteur contemporain qui peut, en suivant la méthode disponible en podcast ou en CD, atteindre le merveilleux royaume auquel Proust n’accédait que par le hasard d’un télescopage entre les sens et la mémoire, également libéré du désir et de la déception. Il demeure que nul n’a su mieux que lui décrire l’état de félicité, la Promesse, qu’il est permis à chaque lecteur de voir se réaliser pourvu qu’il s’en donne la peine.
Voilà comment l’auteur souffrant, perclus d’asthme, épuisé par ses insomnies, dévoré d’angoisses, parvient à nous délivrer le plus lumineux message d’espoir, avec une boussole de plus de 3,000 pages pour nous guider au long de notre voyage. Voilà pourquoi Proust, plus que tout autre, suscite chez ses lectrices et ses lecteurs un sentiment de profonde gratitude, une tendresse, une ferveur inégalées. C’est cela, la magie, le secret de la lampe et des derviches tourneurs.
Bonus : Un été avec Proust sur France Inter à télécharger en podcast http://www.franceinter.fr/emission-un-ete-avec-proust.