Archives mensuelles : octobre 2014

les toits de Paris


Quartier d’Alésia, septième étage.

Si vous habitez la moitié nord de la France, il fait un temps splendide, c’est un régal. Un doigt de lumière matinale se promène sur  les plaques de zinc, sur les cheminées orangées d’où s’échappe un panache de fumée rose comme dans les gares de Claude Monet. Un pied de vigne vierge a grimpé le long d’un mur jusqu’à ces hauteurs, projetant des taches d’un rouge vif au milieu des pigeons. C’est un jardin de toits, tout hérissé d’antennes, un morceau de Paris qui s’amuse à surprendre l’œil et joue de ses clichés. On voudrait être un chat pour explorer la proche terrasse où d’épatants palmiers prennent le soleil, encadrant la tour Montparnasse. Un avion, plus haut, suit un vol d’oies sauvages en route vers l’Afrique du Nord. Dehors, il doit faire un peu frais : nous sommes au début d’octobre et vous aurez sans doute envie d’en profiter, de cocooner ou de sortir. Moi, je lis, blotti dans la chaleur de ma ville comme dans un nid douillet. Mon plumage et le ciel grisonnent en parfaite harmonie, mon œil s’arrondit comme celui d’un pigeon et j’ai prêté mon appartement à des touristes chinois pour le week-end. Bientôt, ce sera l’heure d’écouter la voix merveilleusement timbrée de Jean-Claude Ameisen sur France Inter (sur les épaules de Darwin). Il explique aujourd’hui la manière dont les cellules-grilles du petit raton mémorisent les parcours qu’il révisera, plus tard, dans son sommeil, tandis que les cellules-limites cartographient les frontières de l’espace. Je crois que l’émission d’aujourd’hui s’intitule « le cartographe EST le territoire », ou « le corps cartographe ». A podcaster ici : LIEN.

Tout de même, s’il faut se réincarner, je préfère revenir en chat qu’en rat. En attendant, comme eux, j’explore et je cartographie mon territoire d’un pas prudent. C’est que la ville d’en bas regorge de pièges qui vous envoient des décharges électriques en plein cœur au moindre faux pas. Mille souvenirs aiguisés comme des lames de rasoirs nous guettent, cachés dans une affiche de métro ou la devanture d’un Western Union. Tout, dans Paris, me crie les Philippines et mon enfant perdu. Quel savant fou fait, sur nous, de si cruelles expériences? Se réjouit-il de nos apprentissages? Nous collera-t-on des électrodes sur le crâne pour mesurer la profondeur et l’intensité de nos chagrins ?

Mais non. Réagissons. Lâchons ce fil morose et revenons à nos terrasses. Le malheur est une illusion comme une autre, un tic de langage à bannir d’autant plus violemment qu’il se croit tendance.

« Malheur, dieu pâle aux yeux d’ivoire / tes prêtres fous t’ont-ils paré? / Tes victimes en robe noire/ ont-elles vainement pleuré? / Malheur, dieu qu’il ne faut pas croire » (Apollinaire)

Si vous aimez les toits de Paris, sa lumière et ses chats, vous pouvez feuilleter ce livre d’aquarelles de Claude Moreau :

http://www.leseditionsdupacifique.com/Feuilleter/978-2-87868-123-9/object_files/template.htm

Je suis devenu ami avec une baleine


Il y a beaucoup de morts dans le Sel de la terre, le film de Wim Wenders sur le photographe Sebastiao Salgado (bande annonce ici). Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi la vie. L’espoir. La guérison d’un morceau de terre devenue désertique et, dans le  retour de la forêt, la guérison de celui qui la plante. Il y a la puissance d’un artiste aux mains énormes, qui se renouvelle et remet en jeu sa réputation pour tenter autre chose. Il y a la complicité d’un fils et de son père. Il y a la ténacité d’une femme, méticuleuse organisatrice de ses expéditions aux quatre coins de la planète. Il y a, pour nous qui regardons ce film, la possibilité de concevoir un projet. Comme un désir de renaissance. Et puis il y a cette phrase, à la fin : « je suis devenu ami avec une baleine ».

Au coeur du monde ou le repos pendant la fuite en Egypte (reprise)


L’art ne console pas toujours, mais lorsqu’il expose la vie sans dissimuler ce qu’elle a de plus sauvage, il nous donne une chance de reconstruire un jour quelque chose sur de la vérité. A l’été 2011, une saison s’ouvrait, pleine d’étrangeté. Je souhaite aujourd’hui partager cette réflexion avec mes nouveaux lecteurs (et nouvelles lectrices).

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Il y a plusieurs façons de tourner une page. Mais pourquoi vouloir clore un chapitre, une saison? Pourquoi ne pas ouvrir sur ce qui vient? Glisser d’une saison dans une autre avec la grâce d’un amant furtif qui s’en va voir ailleurs. « Quand on aime, il faut partir » (Blaise Cendrars, Au coeur du monde).

Étrange été. Plus légers, plus enclins à bouger, nous redevenons nomades. « Nous avançons dorénavant vers l’avenir comme le feraient des immigrants qui ne connaissent ni la langue ni la grammaire du monde vers lequel ils cheminent. » Jean-Claude Guillebaud, la vie vivante. Banalité? Pour le savoir, le mieux, c’est encore de passer de l’autre côté du miroir, dans le regard de l’autre. Voir ce qui tient, ce que l’on refuse, et ce qui n’en vaut pas la peine. Tout un été pour faire le tri. On peut même rire. Sauf de la Syrie. Comment…

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L’entrecôte


Une histoire que raconte Emmanuel Carrère, dans le Royaume :

C’est une maîtresse de maison qui reçoit à dîner. Elle a posé une superbe entrecôte de cinq livres sur le buffet de la cuisine. Les invités arrivent, elle bavarde avec eux dans le salon, on boit quelques martinis, puis elle s’excuse, file dans la cuisine  pour préparer l’entrecôte… et s’aperçoit qu’elle a disparu. Qui voit-elle alors dans un coin, en train de se pourlécher tranquillement les babines? le chat de la maison.

– Je devine ce qui s’est passé, dit la plus grande des filles.

– Oui? Que s’est-il passé?

– Le chat a mangé l’entrecôte.

– Tu crois ça? Tu n’es pas bête, mais attends…Les invités accourent. Ils discutent. les cinq livres d’entrecôte se sont volatilisés, le chat a l’air parfaitement satisfait et repu. Tout le monde en conclut la même chose que toi. Un invité suggère : et si on pesait le chat, pour en voir le coeur net? Ils ont tous un peu bu, l’idée leur paraît excellente. Ils emportent le chat dans la salle de bains, le mettent sur la bascule. Il pèse exactement cinq livres.  l’invité qui a suggéré de peser le chat dit : c’est bien ça, le compte y est. On est certains maintenant de savoir ce qui s’est passé. C’est alors qu’un autre invité se gratte la tête et dit : d’accord, on voit bien où elles sont, les cinq livres d’entrecôte. Mais alors, où est le chat?

Et pour déguster l’humour croisé d’Emmanuel Carrère et de Jean Echenoz, c’est ici.

Coup de coeur au blog Analogos


Juste un coup de coeur aujourd’hui : le blog de Francis Royo : Analogos et sa page d’aphorismes Aporos. Où je m’aperçois, en choisissant les « tags » de cet article, que « naufrage » et « courage » font une rime riche. Matière à méditer, contenue dans peu de mots, poésie sans éclats de voix. Ouverture et lumière au bout des tunnels de cendre. S’autoriser la poésie quand la douleur persiste.

http://analogos.org/category/aporos/

Aporos 254

caresser les naufrages du bout du cœur c’est encore s’accrocher à une île

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Aporos 252

l’originalité indémodable de l’instant est de n’être plus

ce qu’il y a de plus beau


Juste une image, aujourd’hui. Pour que la douleur la plus violente n’ait pas le dernier mot. Soleil brûlant comme ce trou dans mon âme. C’était à Manille, une photo prise depuis mon balcon, au soleil couchant, vers 2003-2004. Face à la baie, « Nous aurons dit souvent d’impérissables choses » etc. (Baudelaire, Au Balcon). La poésie n’était pas un art, c’était l’écrin même de la vie. C’est vers cela qu’il faudra tendre, lorsque les mots reprendront du poids, de la forme et de la consistance, lorsqu’il sera de nouveau possible de les tailler pour construire avec eux quelque chose qui tienne. A cet enfant que l’a vie m’arrache aujourd’hui, je veux offrir ce qu’il y a de plus beau. Puisque le soleil nous dévore, il faudra plonger avec lui tout au fond de l’espace,  prendre tous les risques, et chercher, chercher sans fin ce qui est déjà là. Fondre dans sa substance. Accueillir ce qui naît. Le seul remède à la douleur, c’est de la consumer.

Le soleil je rêve