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Ancrage élévation (guérir avec Matisse)


Double mouvement : faire corps avec la trame vivante, matérielle, du monde;

Aspirer à des états de vie, de perception, de vibration plus nobles et plus lumineux que l’existant, ne pas s’en contenter.

Si j’ai tellement recherché l’ancrage, c’est que le danger qui me guettait était de perdre tout contact avec le sol, le terreau, le terroir. Je me suis longtemps nourri de concepts et d’information pure, captivé par d’étincelantes constructions intellectuelles comme celles d’Edgar Morin, introducteur en France de la systémique et de la complexité.

Pour guérir de la séparation, j’ai d’abord recherché l’immersion dans le monde, le sentiment océanique. J’ai cessé de fumer pour retrouver l’immense richesse des sensations olfactives. J’ai fait transpirer mon corps, renforcé mon coeur, redressé mon dos pour mieux respirer. Nager fut un délice. Palmant parmi les poissons et les coraux des Philippines, j’ai connu la fluidité parfaite, appris à régler ma flottaison pour évoluer sans effort, au plus près des fonds sablonneux, sans abîmer d’un geste maladroit les trésors vivants qui m’entouraient. J’évitais de troubler la limpidité des eaux d’une palme un peu lourde ou, produisant des bulles en excès, d’effaroucher les poissons clowns et les rougets endémiques. La discipline exigée du plongeur, la coordination et la sobriété des mouvements, la conscience de soi et de son impact sur l’entourage immédiat ouvraient l’entrée du pays des merveilles.

Nouveau terrien, j’ai cherché dans l’action des sensations fortes, et je les ai trouvées.

Mais le besoin d’élévation demeure. Le besoin de finesse, de légèreté, de respiration dans la singularité assumée. Le désir de toucher de plus beaux visages, du bout des doigts.

Suivre des yeux, fasciné, le mouvement ascendant du pygargue, porté par les courants aériens plus haut que les nuages, vers la partie la plus lumineuse du ciel au-dessus des Alpes.

Ancrage, élévation. S’émerveiller du travail évolutif à l’oeuvre dans la transformation des plantes, sur des millions de générations, jusqu’à se hisser à la hauteur du désir de l’oiseau pollinisateur pour danser avec lui. Pétales, corolles, étamines, couleurs et formes affinent sans cesse ce langage d’un raffinement inouï que l’on peut apprécier dans l’humble véronique de perse ou le myosotis.

Vibrer avec l’élan de l’amoureux, transporté vers celle qui se laissera peut-être, ou non, convaincre de l’aimer à son tour, sur une scène de théâtre ou dans la vie. Pleurer lorsqu’elle le quitte et lorsqu’ils se retrouvent.

Cultiver le courage de rejeter la haine, la colère et toutes les passions tristes. Sculpter en soi l’espace de l’Autre.

Ancrage, élévation : ces deux élans se tressent en une spirale de vie, plus intense et plus belle.

Rechercher consciemment la beauté.

Aimer, avec Matisse, une version plus subtile de la présence au monde, allégée jusqu’à la couleur pure, en apparence immatérielle, dansante et joyeuse. Epouser cette joie, dans la ferveur et l’oubli de soi. Dans la reconnexion à soi. Se confronter à l’oeuvre rugueuse d’un Georg Baselitz, paroi verticale obligeant le regard à prendre son élan tel un skate face au mur de béton. Se laisser emporter, vers le haut, vers le vide, oser, lâcher prise.

S’élever, donc, mais vers quoi?

Question mal posée. Le pygargue épousant les courants ascendants ne cherche pas à se rapprocher du soleil. Il prend de la hauteur pour étendre son champ d’action. L’artisan, le musicien, le chirurgien qui passent une vie à perfectionner leur geste, l’actrice assouplissant sa voix, aiguisant son sens de l’observation pour mieux incarner ses personnages, l’humoriste améliorant son spectacle soir après soir : tous recherchent, et pratiquent, une forme d’élévation. C’est en eux le mouvement de la vie cherchant à donner le meilleur d’elle-même.

Guérir


Qu’est-ce que guérir ? Et de quoi guérit-on au juste ?

Il y a tout juste vingt ans, j’ai failli mourir. L’assassin potentiel n’impressionne guère par sa taille :  de couleur sombre, le moustique « aedes aegypti », qui peut se reconnaître par les marques blanches bien visibles sur les pattes, ne mesure pas plus de 5 millimètres.  Originaire d’Afrique, on le trouve maintenant dans les régions tropicales à travers le monde. Il est connu comme le porteur de la fièvre jaune, du chikungunya, et, pour ce qui me concerne, de la fièvre dengue.

Arrivé depuis à peine quinze jours à Manille, métropole grouillante de vie, bruyante et colorée où ce cousin du moustique tigre pullule pendant la saison des pluies, je ne m’étais pas méfié lorsque les premiers symptômes se sont manifestés. Au bout de deux jours d’une fièvre intense et de vomissements dévastateurs, un transfert à l’hôpital s’imposa. Le diagnostic fut confirmé : c’était bien la dengue, un virus dont on peut mourir en deux jours par hémorragie interne. La perspective était ignoble. Je voyais mon corps se vider, perdant tout ce qui nous attache au sentiment de dignité humaine.  Les médecins m’annoncèrent qu’ils me feraient des prélèvements sanguins toutes les deux heures et, si le taux de plaquettes diminuait au-dessous de 80, ils devraient se résoudre à une transfusion. Le scandale du sang contaminé venait de secouer la France, et je n’étais pas vraiment rassuré à l’idée d’un sang étranger venant remplacer le mien, mais entre ce risque et celui de l’hémorragie interne, le choix était clair.

Après les dernières visites, ma chambre s’est transformée en une zone d’isolement sensoriel, émotionnel et clinique, dans lequel plus rien de ce qui nous rattache à la vie n’existait. La nuit s’étendait devant moi, non comme l’opposé du jour, mais comme un espace désert à traverser : des heures pures et vides, uniquement rythmées par l’entrée et la sortie des infirmières venant effectuer les prélèvements sanguins. Pour ne pas les inquiéter, j’avais refusé de prévenir mes parents restés en Europe, et j’ai donc guetté les résultats des examens, de deux heures en deux heures, seul dans un silence adouci par le ronronnement de la ventilation et le cliquetis des chariots dans le couloir éclairé d’une lumière verdâtre. Par moments, les portes battantes s’ouvraient, se refermaient. Le taux de plaquettes descendait, descendait. 110, 100, 90. Je voyais s’approcher le moment où il faudrait se résoudre à la perfusion. Et puis, vers quatre heures du matin, il a commencé à remonter. Si j’en avais eu la force, j’aurais embrassé l’infirmière porteuse de la bonne nouvelle, une Philippine discrète, professionnelle et chaleureuse, aux gestes incroyablement précis et rassurants. Au milieu de mon délire, son sourire tropical, sa petite voix flûtée, sa présence rayonnante dans sa blouse verte impeccable et sa coiffe d’un blanc immaculé, alliait la douceur fruitée d’une mangue avec la rigueur scientifique d’un électrocardiogramme.

Dans les jours qui suivirent, toute l’équipe médicale me dispensa des soins aussi compétents qu’empathiques, et cette gentillesse renforça encore mon amour pour ce pays et pour ses habitants. J’acceptai leur bienveillance avec une gratitude infinie. La convalescence fut longue et difficile. J’étais épuisé, incapable de soutenir mon attention plus de vingt minutes, mais heureux et soulagé d’avoir échappé à une fin répugnante. Les amis, les collègues défilaient dans ma chambre, qui devint rapidement une annexe du bureau. On riait beaucoup. Leur humour cocasse, délicat, jamais malveillant, détendait l’atmosphère. On élaborait aussi de nouvelles stratégies commerciales, qui m’aidaient à me projeter dans le futur proche et l’action. Cela participait aussi au processus de guérison. J… nous insufflait son inépuisable énergie sans faire part de ses inquiétudes. Tandis que mon corps se reconstruisait, nous reconfigurions l’avenir de l’entreprise et celui de toute la profession.

Et puis j’étais bien entouré. « Ate » L… prenait soin de moi, me nourrissait, veillait sur ma faiblesse avec l’attention d’une mère de substitution.  A travers elle, sa présence, ses silences bienveillants, ses remarques empreintes du bon sens populaire typique des provinces du Nord, se nouait un pacte profond entre moi et ce peuple accueillant, maltraité, sous-estimé par les autres comme par lui-même.  Au-delà même des Philippines, c’était toute l’Asie qui proposait ses secrets millénaires pour contribuer à ma guérison. Mais de quoi fallait-il guérir ? Peu à peu cheminait en moi le sentiment d’être longtemps passé à côté de quelque chose d’essentiel, et ce quelque chose, aujourd’hui, se présentait, mangue mûre, savoureuse, à cueillir et à déguster. La vie était là, d’une richesse incroyable. Elle prenait mille visages, et chacun de ces visages avait quelque chose à me dire.

Un proverbe asiatique énonce que « lorsque l’élève est prêt, l’enseignant apparait ».

Quelque temps plus tard, Renée V…, l’excellente ambassadrice de France aux Philippines, m’offrit un livre de David Servan-Schreiber qui venait de paraître en France. Sous le titre générique de « Guérir », il décrivait, en une dizaine de chapitres, des thérapies aussi variées que l’EMDR, aujourd’hui largement utilisé pour guérir des traumatismes, la cohérence cardiaque, la méditation en pleine conscience, et d’autres approches pour guérir de l’anxiété, du stress, voire de la dépression sans médicaments ni psychanalyse. Un long chapitre consacré à la Communication Non Violente me fut d’une grande utilité dans mes rapports avec les Philippins des diverses couches de la société.

Beaucoup de ces thérapies ou de ces approches reposaient sur le principe de la non-dualité entre le Soi et le monde. Le Talagog, langue des Philippines, avait pour cela un concept, « kapwa », imparfaitement traduit par le mot français « empathie ». D’une grande richesse sémantique, il incluait la notion de coresponsabilité agissante, au-delà du fait de « sentir avec l’autre ».   Peu à peu, je comprenais que ce sens de la responsabilité reposait sur la conscience physique, émotionnelle et morale de l’impact de nos actions sur les autres. C’était le ressenti du rugbyman dans la mêlée, l’attention du musicien accordant son instrument à celui des autres, la retenue au moment d’énoncer des paroles blessantes, un arrondi des gestes, une pudeur dans les regards, une perception si précise de la présence des autres que, même dans la foule la plus compacte, les Philippins se heurtaient rarement, comme si leurs corps étaient guidés par de puissants radars.

Ce dont il importait de guérir, c’était précisément de la séparation d’avec le monde, avec soi, avec les autres. Guérir, ce n’était pas fusionner avec le monde, mais apprendre à trouver moyen d’être, de penser, de sentir et d’agir en plein accord avec  le Soi déployé dans toute sa singularité musicale, quantique, à la fois onde et particule, écoute et résonance.  

Depuis quelques temps, mon cœur bat trop vite. Son rythme connaît des irrégularités préoccupantes, et je vais devoir retourner à l’hôpital en pensant avec gratitude au moustique, aux Philippins, à toutes celles et tous ceux qui m’ont généreusement dispensé leur enseignement. J’étudie les livre de Baptiste Morizot, d’Estelle Zhong Mengual et de Philippe Descola qui nous proposent d’établir un autre rapport aux espèces non humaines, plantes ou animaux.  Une sorte de kapwa occidentale, éclairée par la connaissance, enrichie par les relations nouées entre égaux, par l’acceptation de l’altérité, de sa valeur, animée par la recherche, en toute humilité, mais joyeusement, de notre juste place.

Aedes aegypti

Réparer, guérir, transformer : l’art japonais du kintsugi


Continuité, discontinuité, changement : la civilisation japonaise a, plus que toute autre, exploré ce thème à travers les arts, la méditation, dans la vie quotidienne. Cette fascination s’exprime à la perfection dans le kintsugi, une technique artisanale qui consiste à réparer des porcelaines brisées en y insérant de la laque saupoudrée d’or ou d’argent.

Au départ, l’intention était de donner une seconde vie à des objets précieux, pour éviter de les mettre au rebut. Mais, au lieu de chercher à dissimuler les traces des fêlures au moyen d’une laque invisible, les artisans japonais eurent l’idée d’en faire un nouveau motif décoratif.

Sous l’influence du zen, qui voit dans tout accident l’expression de la vie, la réparation est ainsi peu à peu devenue l’occasion de raconter une histoire. Rendre visibles, et même valoriser en les magnifiant, les traces de la brisure initiale, confèrent à l’objet une empreinte émotionnelle supérieure à la beauté parfaite, mais froide, qu’il avait avant la cassure. Evocatrice de rivières cascadant, au printemps, dans les prairies encore enneigées, la poésie émanait désormais de la rupture, de l’afflux de vie qu’elle rendait possible, et non plus de la perfection formelle.

Renversant le stigmate attaché à la cassure pour créer quelque chose d’une plus grande valeur encore, de plus riche, de plus complexe et de plus complet, l’humble potier se faisait l’artisan d’une « glorieuse renaissance ».

Au fil du temps, la technique est devenue métaphore. Dans son livre « Kintusgi », l’auteure Bonnie Kemske cite Léonard Cohen : « il y a une fêlure, une fêlure en toute chose, et c‘est par cette fêlure que passe la lumière ». Au soir de sa vie, le vieux chanteur canadien rayonnait d’une sagesse et d’une empathie lumineuses, à travers l’épaisseur d’une existence que l’on savait marquée par de nombreuses trahisons, des pertes et des renaissances multiples. Sa voix d’or coulait à travers la matière solidifiée des épreuves, se frayant un chemin vers le cœur des spectateurs émus au plus profond d’eux-mêmes.

Réparer devient un acte thérapeutique, pour l’artisan lui-même : selon la restauratrice Yukiko Kuroda cité par Bonnie Kemske, « apprendre à réparer une céramique brisée m’a aidée à me réparer moi-même ».

Les parcours de vie que le coach est amené à rencontrer sont comme ces bols fêlés. Pertes de sens ou d’emploi, découragement : autant d’accidents, de ruptures que les clients désemparés lui confient, parfois avec difficulté, honteux de n’avoir pas réussi selon les critères de la société contemporaine attachant les échecs à la personne comme une étiquette indélébile.

Réparer les vivants, selon le titre du magnifique livre de Maïlys de Kerangal, devient alors la plus noble des tâches. Gardons-nous bien de proposer une « réparation transparente, à l’identique ». Il n’y a jamais de retour au statu quo ante.

L’or dont nous pouvons saupoudrer les blessures, c’est la capacité d’empathie. Sans elle, pas de véritable croissance humaine. Révéler, magnifier nos blessures, c’est s’ouvrir à l’autre, en lui permettant d’afficher en retour ses propres vulnérabilités. L’humilité, comme voie de transformation personnelle, tel est le message des artisans japonais empreints de la sagesse du zen.

Kintsugi, image Sébastien Marty

Résilience et rebond


Première partie

On connaît le silence au bruit qui le détruit.

Lui succède une attente, et puis un autre bruit,

Et cela devient rythme

Entre deux intervalles

C’est là qu’il faut apprendre à vivre.

 

Cinq heures sonnent au clocher

Les sons dispersés clairs et droits

Traversent le corps moulu de fatigue

La mer ce soir monte au plus haut

De son coefficient

L’île a rétréci jusqu’à sa plus étroite limite

Avant de regagner ses territoires perdus

La mer autour d’elle monte et descend comme l’énergie

Dans mon corps

Je l’accueille avec espoir et gratitude

Et je voudrais laver mon esprit comme la grève

Le laver de tous ces mois sales

De ces saisons sanglantes

Que s’effacent les traces des crimes, les offenses

Comme s’effacent les traces de pas sur l’estran

Et je voudrais tant que tu te souviennes

Je voudrais oublier

Que la peur s’évapore et que le ressac seul

Demeure pour rythmer le temps.

 

 

 

 

Deuxième partie

Bien sûr on aspire à guérir

De ces mois sales, de ces saisons sanglantes

Et comme le sable où passe deux fois la mer

On voudrait se laver de la peur, du ressentiment

Nous sommes venus implorer le soleil et la mer

D’effacer toutes ces traces de nos mémoires

Et nous prions le sable tendre, la dune odorante

Les sternes moqueurs de nous distraire.

La mer monte et descend comme l’énergie

Dans nos corps épuisés

 

Cinq heures sonnent au clocher,

La claire évidence nous rassure,

C’est un repère indiscutable,

Un clou planté vibrant

Pour retenir ce monde au bord de glisser à l’abîme

Nous nous accrochons,

Sauvés, soulagés, comme un surfeur au bord

De la noyade se raccroche à sa planche.

 

Bien sûr ce n’est pas ça guérir,

Mais puisque le sol se dérobe

Nager dans un monde liquide

Et mouvant nous paraît acceptable.

 

On donnerait ses trésors pour une respiration haletante,

On pourrait même trahir,

En tout cas la tentation serait grande, et rouler

Parmi les galets

Commettre à notre tour

Des crimes et des offenses

Ne serait-ce que par abandon.

 

Il est cinq heures et cela seul est sûr,

Un enfant vient d’éclore,

Il se roule dans la vague

Et sa question nous sauve.

de rouille d’os et de courage


Un exemplaire de la Croix ramassé dans le métro nous annonce qu’on va vers noël.

Ca tombe bien.

Je veux dire : il était temps.

Pour répondre au mail d’un ami qui a besoin d’encouragements, je relis Cynthia Fleury, la fin du courage (lien).  En 2011 (des super-réserves de courage) j’avais déjà évoqué, mais trop brièvement, ce livre-coup de poing à l’estomac.

Ca commence très fort, avec une préface d’une densité rugueuse, explosive. Le genre d’impression qu’on doit avoir quand on est aspiré dans un trou noir. Sauf que personne n’est revenu pour en parler.

Elle, oui, elle est sortie de son trou noir. Mais de justesse. On sent qu’elle n’est pas passée loin, et cela donne au livre un caractère d’urgence et d’authenticité qui manque dans la production contemporaine.

Je pense en particulier à Frédéric Lenoir. Dommage qu’il écrive mou, sans aspérités, car c’est un très bon trendspotteur, il faut lui reconnaître au moins ça. La Guérison du monde, par exemple,  évoque la tentation du découragement. Chez lui, cela donne : « il existe des antidotes au poison du découragement et de la passivité qu’il entraîne. Il convient d’abord d’avoir à l’esprit que le monde que nous voyons à travers les médias n’est pas le monde réel,  mais un spectacle du monde quotidiennement mis en scène par les médias selon une partition limitée à la litanie des mauvaises nouvelles » (p.276). Sauf que se retrouver comme mon ami E. par terre avec le visage éclaté, un AVC et l’assurance qui se dérobe, ça n’est pas un spectacle, c’est une réalité pour un certain nombre de gens autour de nous.

Chez Cynthia Fleury, cela donne, en plus violent : « c’est étrange de savoir que « tenir », à l’instant, ce sera surtout ne pas passer à l’acte ».  Et plus loin : « l’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? Savoir qu’il va falloir tenir alors que rien ne tient ? » Elle emploie souvent ce mot, « tenir », les poings crispés mais ne lâchant rien.  J’y pensais dimanche soir en regardant de rouille et d’os, le magnifique film de Jacques Audiard avec Marion Cottillard et Mathias Schoenarts. Eux aussi « tiennent », et finissent par guérir non sans prendre au passage une sacrée dégelée (au sens propre comme au figuré). Qu’elle est belle, courageuse, émouvante, Stéphanie, face à la mer, lorsqu’elle retrouve les gestes de la dompteuse. Lenoir, ou son éditeur,  aurait titré : « danse avec les orques ». (J’ai l’air de me moquer, comme ça, mais cela ne vous dispense pas de le lire.)

Mais revenons à Cynthia Fleury : « nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais » (quand je vous dis qu’elle ne lâche pas), « qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? Si ma chute peut sembler poétique, celle qui est collective est gluante. Et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s’extraire de la glu, sachant qu’il n’y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. » et là, le diamant noir, l’appel à mobilisation générale si on ne veut pas moisir avec les trous du cul de la Complaisance généralisée jusqu’à la fin des temps : « La vrai civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l’éthique son devant nous. (…) Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants ». (…) Comment faire ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ?   (Les même mots que chez Lenoir mais elle appuie là où ça fait mal : sur le détonateur). »Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que ce n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel à portée de regard ».

Je l’aime vraiment bien, la Cynthia-pitbull. Et me revient l’une des plus belles répliques de Marion-Stéphanie dans « de rouille et d’os » : « la délicatesse, tu sais très bien ce que c’est, tu n’as pas arrêté d’en avoir avec moi depuis le début ».

Alors lui, force brute, s’exécute avec une puissance, un amour, une humilité totales, comme on lave les pieds d’un SDF.

Voilà, avec toutes ces digressions je n’ai toujours pas évoqué le Royaume, d’Emmanuel Carrère, mais en fait si.

Bon courage, mon pote. Guéris vite.

le laboratoire du bonheur


S’il est un conseil que je donnerais volontiers à quelqu’un dont le moral ne va pas très fort, c’est d’aller vers les autres. Surprise : la joie peut être au rendez-vous !

Encore faut-il être bien entouré, au risque de s’entraîner mutuellement dans une spirale descendante. Bien entourés nous l’étions tous, la semaine dernière, au Happylab forum (une association qui a pour mission de faire monter la France sur le podium des pays les plus heureux au monde. http://www.happylab.fr/). Ce « Laboratoire du bonheur » rassemble deux fois par an un public venu d’un peu toute la France pour partager un moment de bonheur, entendre des intervenants et participer à des ateliers-découverte.

Or il s’est passé quelque chose de très touchant au Happylab Forum de samedi dernier. Comme le grand conférencier célèbre prévu n’avait pu faire le déplacement, l’équipe du Happylab a décidé de proposer un atelier en remplacement de la conférence. Excellente idée, qui lui a permis de mettre en pratique l’intuition exprimée par Jessica, l’une des fondatrices, dans leur livre « le laboratoire du bonheur ». Cette idée, c’est « qu’en explorant notre bonheur, nous pouvons contribuer à faire celui d’autrui ». Prolongée, cette proposition devient : « c’est en m’ouvrant aux autres que j’ai le plus de chances d’accroître mon bien-être émotionnel, et le leur ». Quitte à surmonter pour cela les appréhensions habituelles et la peur d’exprimer nos émotions en public. La conférence finale a donc fait place à un atelier auquel tous étaient invités à participer. Les consommateurs de bonheur se sont ainsi, de facto, transformés en producteurs-distributeurs, et s’en sont trouvés bien contents, à en juger par l’expression de leurs visages. Des exercices en petits groupes, très simples, facilitaient les échanges dans un climat de bienveillance et d’attention. Ceux qui ressentaient le besoin de pleurer l’ont fait, la plupart ont  découvert le plaisir de l’écoute authentique. Chacun a pris sa douche de compliments, s’est exercé à la gratitude, a fait travailler des groupes de neurones tout étonnés de se trouver dans le même circuit.

Comme le thème du Forum était l’éducation, tous étaient venus avec leurs enfants intérieurs et certains avec leurs enfants réels. Les uns et les autres se sont bien amusés.

Juste avant l’atelier, André Stern http://www.happylab.fr/?works=andre-stern, au fabuleux talent de conteur, nous a fait partager le bonheur d’un petit garçon invité à monter à côté de l’agriculteur sur le siège d’une VRAIE moissonneuse-batteuse en pleine action. Je jure qu’à cet instant, personne dans la salle n’avait plus de quatre d’âge mental, pardon, d’âge émotionnel.

Auparavant, Antonella Verdinani, qui se consacre à la recherche et à l’accompagnement de projets éducatifs innovants,  avait secoué la salle en proposant à des volontaires de guérir des blessures infligées par de malencontreux éducateurs. Les parents présents se sont bien juré de laisser désormais s’épanouir tout le potentiel de leurs enfants libres.

A la fin de l’après-midi, le tour de parole a révélé combien les participants avaient apprécié la confiance qui leur avait été faite. On avait trouvé des clés pour déverrouiller son propre bonheur et celui des autres. On brûlait d’envie d’essayer, juste après, dans le métro, à la maison, le lendemain au travail, dans la vie de tous les jours.

Soudain, l’exception n’avait plus rien d’exceptionnel.

Le livre : http://www.happylab.fr/2014/02/le-10-avril-sortie-du-livre-happylab-le-laboratoire-du-bonheur/

Et cette idée de Frédéric Lenoir, dans la Guérison du monde, sur la prise de conscience du caractère relationnel de l’identité humaine (éditons fayard).

Un grand merci à toute l’équipe de bénévoles, Jessica, Joanna, Benoît, Ludovic, zut j’en oublie j’en oublie j’en oublie…

les toits de Paris


Quartier d’Alésia, septième étage.

Si vous habitez la moitié nord de la France, il fait un temps splendide, c’est un régal. Un doigt de lumière matinale se promène sur  les plaques de zinc, sur les cheminées orangées d’où s’échappe un panache de fumée rose comme dans les gares de Claude Monet. Un pied de vigne vierge a grimpé le long d’un mur jusqu’à ces hauteurs, projetant des taches d’un rouge vif au milieu des pigeons. C’est un jardin de toits, tout hérissé d’antennes, un morceau de Paris qui s’amuse à surprendre l’œil et joue de ses clichés. On voudrait être un chat pour explorer la proche terrasse où d’épatants palmiers prennent le soleil, encadrant la tour Montparnasse. Un avion, plus haut, suit un vol d’oies sauvages en route vers l’Afrique du Nord. Dehors, il doit faire un peu frais : nous sommes au début d’octobre et vous aurez sans doute envie d’en profiter, de cocooner ou de sortir. Moi, je lis, blotti dans la chaleur de ma ville comme dans un nid douillet. Mon plumage et le ciel grisonnent en parfaite harmonie, mon œil s’arrondit comme celui d’un pigeon et j’ai prêté mon appartement à des touristes chinois pour le week-end. Bientôt, ce sera l’heure d’écouter la voix merveilleusement timbrée de Jean-Claude Ameisen sur France Inter (sur les épaules de Darwin). Il explique aujourd’hui la manière dont les cellules-grilles du petit raton mémorisent les parcours qu’il révisera, plus tard, dans son sommeil, tandis que les cellules-limites cartographient les frontières de l’espace. Je crois que l’émission d’aujourd’hui s’intitule « le cartographe EST le territoire », ou « le corps cartographe ». A podcaster ici : LIEN.

Tout de même, s’il faut se réincarner, je préfère revenir en chat qu’en rat. En attendant, comme eux, j’explore et je cartographie mon territoire d’un pas prudent. C’est que la ville d’en bas regorge de pièges qui vous envoient des décharges électriques en plein cœur au moindre faux pas. Mille souvenirs aiguisés comme des lames de rasoirs nous guettent, cachés dans une affiche de métro ou la devanture d’un Western Union. Tout, dans Paris, me crie les Philippines et mon enfant perdu. Quel savant fou fait, sur nous, de si cruelles expériences? Se réjouit-il de nos apprentissages? Nous collera-t-on des électrodes sur le crâne pour mesurer la profondeur et l’intensité de nos chagrins ?

Mais non. Réagissons. Lâchons ce fil morose et revenons à nos terrasses. Le malheur est une illusion comme une autre, un tic de langage à bannir d’autant plus violemment qu’il se croit tendance.

« Malheur, dieu pâle aux yeux d’ivoire / tes prêtres fous t’ont-ils paré? / Tes victimes en robe noire/ ont-elles vainement pleuré? / Malheur, dieu qu’il ne faut pas croire » (Apollinaire)

Si vous aimez les toits de Paris, sa lumière et ses chats, vous pouvez feuilleter ce livre d’aquarelles de Claude Moreau :

http://www.leseditionsdupacifique.com/Feuilleter/978-2-87868-123-9/object_files/template.htm

Les couleurs de la résilience


Sur la chaîne de l’AFPA, une interview de Stefan Vanistendael sur la résilience.

La définition qu’il en donne va bien plus loin que la résistance aux chocs : il s’agit pour un individu, une famille, une société entière, de la capacité à mobiliser toutes les ressources dont elle a besoin pour résister au stress, au changement, à l’usure. D’une voix douce et sans jargon, Stefan Vanistendael expose des idées fortes et partage son expérience sans jamais prendre une position d’expertise, mais plutôt de partage. Dans un autre article, sous le titre : « la résilience, le regard qui fait vivre« , il évoque, à propos du film Billy Eliott, « le regard d’une femme qui fait son métier, dans un contexte banal, mais qui ne recule pas devant ce qu’elle voit, qu’il s’agisse d’un manque de liberté ou d’un potentiel caché ». Cette femme décidera de donner sa chance à Billy. La chance d’accomplir son rêve. Réfutant tout déterminisme et tout fatalisme, Stefan Vanistendael  nous explique que la capacité de se reconstruire dépend de deux choses fondamentales : le lien, et le sens.

Le lien, ou le regard que nous portons les uns sur les autres. L’attention.

Il se passe quelque chose d’intéressant dans la société française. Depuis quelque temps, on voit se multiplier des actes de micro-solidarité, dans le métro, dans la vie de tous les jours. Parfois c’est juste un sourire complice, une porte que l’on retient, le coup de fil d’un ami, le sms qui tombe à pic, empreint de bienveillance. Autant de petits gestes attentifs qui ne sauveront pas la planète mais qui, à chaque minute, nous sauvent collectivement et individuellement du désespoir.

J’en profite pour proposer un deuxième coup de coeur à l’association Passerelles et Compétences, qui met en relation des associations ou des ONG et des bénévoles qui ont du temps et du savoir-faire à donner. Le passage à l’action, lorsqu’elle est tournée vers les autres et qu’elle valorise les compétences, représente l’une des thérapies les plus efficaces.

En bonus et clin d’œil, parce que l’humour est aussi l’une des clés de la résilience, une pub vue dans le métro et qui n’a rien à voir avec le sujet (Merce Cunningham : la danse et la musique n’ont rien à voir l’une avec l’autre, elles ont juste lieu au même moment, au même endroit), quoique…