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Dessiner la Bretagne


Il pleut, rien d’autre à faire, et c’était bien l’idée d’en profiter pour ressortir pinceaux, couleurs, un papier doux mais résistant, dense et tendre au toucher. Se jeter à l’eau. Dessiner la Bretagne : un livre ouvert sur une fine aquarelle, rehaussée de touches légères, invite. Le motif est traditionnel, chromo rassurant, paisible, attendu: l’église aux toits d’ardoises mouillées, (gris de Payne), les barques sur le rivage (outremer, citron, carmin vifs, sortis du tube), les hirondelles de mer, ciels brouillés. Des cirés jaunes. Un calvaire somnolent, moussu, piqueté de lichens roussis. (C’est ainsi que j’écrivais, autrefois. J’étais fier de mes rythmes et de mes adjectifs. Je lançais mes mots à l’assaut de la page comme de braves petits soldats au débarquement. A la fin, m’écriant : « page prise »!)Peindre la Bretagne à l'

Ce week-end était l’occasion de retrouver le dessin, mine de rien. De m’exercer, comme si cela n’avait presque pas d’importance. Une activité de loisirs, classique, anachronique, un peu désuète : innocente. Comme on ferait des crêpes, une tarte aux pommes. Tout ça pour me persuader que je peux maîtriser mon impatience, discipliner mon envie d’aller tout de suite à la couleur, poser les à-plats gentiment, chacun son tour, du plus pâle au plus dense. Faire tout cela dans l’ordre et bien comme il faut. L’amour du travail bien fait, la satisfaction. Truc de filou!

Le papier, donc, mais ce qui paralyse: l’injonction d’aller direct à la perfection. Dessiner aussi bien que le modèle proposé, sinon rien. Et donc, rien. Cette émotion, la peur, car avant de poser la couleur, il faudra dessiner. Des traits. Ajuster le poids, la direction de la main, l’angle d’un toit. Les proportions. Livre insolent. Provocation. Colère. Et que faire de ce texte? Enregistrer? Publier? Brouillon? Brouillon. Renvoyé dans les limbes du blog, enfermé dans la cave de WordPress avec interdiction d’en sortir sans ma permission. On aura tout de même réussi quelque chose, la transition de l’image au rythme, à la musique des mots. On aura tricoté des phrases en écoutant des podcasts sur France Inter. On a produit, comme d’autres courent, nagent leurs dix kilomètres, ou se couchent de bonne heure.

On l’a fait.

Bientôt, peut-être, on retrouvera l’amie lectrice à la voix douce et le plaisir de dire ensemble. On travaillera les voyelles, les consonnes, on fera durer les silences en étirant tout son corps. On ira sur l’île Saint Louis filer, réverbérer les sons sur les quais de la Seine. On verra des effets de lumière qu’on ne décrira pas. On les gardera pour nous, ces merveilles, ces trésors de l’été juste après la pluie, ce sera fort, c’est une promesse qu’on se fait, ça vaut la peine, on fera des progrès. Paris nous appellera. D’autres, avec leurs oreilles. Ils entendront, peut-être. On le fera pour eux. Puis on invitera des bloggeuses, on connaîtra leurs textes, on les fera connaître, on partagera ce plaisir. Leurs mots fondront comme du caramel sous la langue. Ce sera la saison d’une infinie gourmandise. Une saison trouvée. S’il pleut, bien sûr, on écartera les barreaux obliques, on saura s’évader.

Là sera le cœur du Royaume, un grand morceau de territoire entre les bras du fleuve, sous le ciel, encadré d’ombres courtes, il y aura de la poésie dans le regard des touristes et nous, nous serons vrais.

Publier. Peindre la Bretagne_1515

La voix dans la jungle


Une femme à la radio raconte sa vie d’otage en Colombie. Sa voix se détache entre des silences, et dans ces silences on entend le respect, la compassion du journaliste plus habitué à mordre qu’à laisser se déployer la parole nue. Le timbre est clair, équilibré. Cette femme a su se reconstruire après les traitements dégradants,   les plus belles années de sa vie perdues. Compter les fourmis qui passent entre ses orteils, suivre la progression d’une goutte d’eau le long d’une brindille en méditant la prochaine tentative d’évasion. Des jours, des semaines à guetter la voix de sa famille à la radio, pour lui rappeler qu’elle compte encore parmi les humains.  Endurer, tenir, garder sa dignité. On entend frissonner chaque feuille de la jungle, un mur vert qui se refermait sur elle chaque fois qu’elle tentait de s’arracher à ses geôliers. Dépendre d’eux pour la moindre chose, entièrement. C’est tout cela qu’elle raconte, avec les mots qu’elle a trouvés dans l’écriture.  Il y a des choses qu’on ne peut pas dire à ceux qui vous aiment, et que l’on ne peut pas non plus taire de peur qu’elles restent à pourrir là, tout au fond de l’âme.  La radio  permet à la parole d’être dite, au coeur d’un studio capitonné, avec ce qu’il faut de lointaine intimité pour de tenir à distance le plus fort de l’horreur. Elle ne s’était pas attiré que des sympathies, mais il y a la force intacte, et toutes les couleurs de la cruauté, de la tendresse et de l’espoir dans cette voix somptueuse qui sort, ce matin, de mon petit poste de radio.

Il se trouve tout de même un romancier pour écrire : « c’est bien peu de choses, quand même, les relations humaines ». (Michel Houellebecq, la Carte et le territoire).