Archives mensuelles : septembre 2014

Coexister c’est comprendre ce qui peut offenser l’autre


Aujourd’hui, c’est difficile d’écrire, mais vous lisez. de France métropolitaine, de la Réunion, de Luxembourg, du Brésil, des Etats-Unis, du Canada… Qui êtes-vous donc? Délicieux mystère!  Alors comme ça, pour le plaisir, façon de dire je vous aime, un lien vers une magnifique interview de JMG le Clézio dans le Monde, titrée : « Coexister, c’est comprendre ce qui peut offenser l’autre ». Lien ici.

Un extrait :

A l’île Maurice, on peut donc parler d’une société multiculturelle ?

L’île est multiculturelle depuis bien longtemps, puisque des communautés différentes y vivent ensemble depuis le XVIIsiècle, quand les Hollandais l’occupèrent avec des esclaves africains et malgaches. Par la suite, les Français l’ont colonisée, amenant de nouveaux esclaves, puis les Anglais, accompagnés par des Indiens hindouistes et musulmans, sans oublier l’arrivée des Chinois. Cette pluralité s’est traduite, à l’usage, par une certaine tolérance, d’autant que les Anglais ont favorisé le multiculturalisme en instituant des lois qui respectaient les religions et les langues de chaque communauté.

Dans une île où, plusieurs fois par jour, dans un quartier ou l’autre, vous entendez les cloches de l’église sonner, le gong battre dans un temple tamoul, ou l’appel du muezzin, vous êtes préparé, déjà auditivement, à cohabiter avec des gens différents. Ensuite, visuellement, vous découvrez dans les rues des personnes de toutes les teintes de peau, vêtues et coiffées de toutes les manières, avec des façons de se parler changeantes, des règles de vie dissemblables, une cuisine bien à eux. Cela oblige à porter une grande attention à tout le monde. Mais il ne s’agit pas seulement de vivre côte à côte. Coexister dans ces conditions implique une compréhension de ce qui peut offenser l’autre.

Pour les abonnés, l’interview complète est dans les archives du Monde : http://goo.gl/VVos8k

Et comme cet article ne sera pas accessible longtemps j’ajoute deux autres interviews de Le CLézio : celui-ci dans Zinfo 974 lien ici  et enfin ce troisième sur YouTube lien ici.

 

Si vous avez le temps, lisez la Quarantaine, magnifique roman qui se passe sur un  ilôt au large de l’île Maurice.

Bonheur de l’attention choisie


Je vous écris d’un hôtel sinistre, à Tunis, à la fin d’une journée bizarre. (Le mot « sinistre » est largement exagéré, mais il sonnait bien, pardon pour la fausse alerte). Le sujet du jour n’est pas des plus roses non plus : BuencaRmino ne s’intéresse pas qu’au dessin, à la PNL et aux sympathiques petits colibris. Parfois, des thèmes plus difficiles requièrent notre attention. Il faut les traiter aussi,  par souci d’équité, par goût du défi : pour voir jusqu’où on peut aller.

Celui-ci m’encombre l’esprit depuis quelques semaines. Le 15 août, après le suicide de Robyn Williams, mon amie Jeannie Javelosa a posté ce message sur son profil facebook. Je le traduis aujourd’hui, surmontant ma réticence à aborder ce thème pas très « fun ». Parce que cela me paraît plus que jamais nécessaire. Dans son message, elle parlait de la dépression, de ces souffrances cachées autour de nous, que nous ne voulons pas voir. Elle nous invitait à être attentifs, à prendre soin les uns des autres, à ne pas craindre de voir la face laide, rugueuse, de l’existence. Elle écrivait : « il peut arriver à chacun d’entre nous de traverser des moments difficiles. Saviez-vous que les gens qui paraissent les plus forts sont souvent les plus sensibles ? Saviez-vous que ceux qui prennent toujours soin des autres sont souvent ceux qui ont le plus besoin qu’on prenne soin d’eux ? Saviez-vous que les trois choses les plus difficiles à dire sont « je t’aime », « pardon », et « j’ai besoin d’aide » ? Parfois, il faut aller au-delà du sourire d’une personne qui semble heureuse pour percevoir comme elle souffre en réalité. » Jeannie et moi avons tous deux perdu des proches qui, un beau jour, n’ont pas trouvé l’énergie de vivre une minute de plus. Il faut en parler, à tout prix, briser le tabou. Mais pas à la manière ignoblement commerciale dont le fit une grande agence de communication proposant d’en faire un « sujet de conversation », comme on dit aux Etats-Unis. Prévention, oui, récupération, non merci.

Voilà plus d’un mois que, sur l’invitation de Jeannie, j’ai re-posté cet appel à la vigilance et à la compassion sur mon profil, sans mettre à exécution mon intention originelle de le traduire. Et puis voici qu’un article du Monde consacré à l‘essayiste suisse Yves Citton, (lien ici) spécialiste du « capitalisme attentionnel », revient sur le sujet de l’attention. Abordé sous un angle économique, cela donne : « l’attention est devenue le capital de ce nouveau monde, sa richesse et l’objet de toutes ses convoitises ». Et bien sûr, pour faire monter sa « cote », il faut éviter comme la peste d’écrire sur des sujets tels que le suicide ou la dépression. Tant pis pour ma cote. Que dit-il encore ? « Nous sommes à la croisée des Chemins. Chacun peut apprendre à gérer ses ressources attentionnelles (!) pour être plus « compétitif »… ou alors, nous pouvons apprendre à nous rendre plus attentifs les uns aux autres, ainsi qu’aux relations qui tissent notre vie commune ». Yves Citton écrit sur des sujets peu propices à attirer l’attention, justement. Ce qui le rend tout à fait sympathique.  Amoureux des livres, il propose une « écologie de l’attention » (liens ici  et ici)

On y trouve cette idée que l’attention profonde – aux autres, à des musiques, à des œuvres d’art, nous propose une  qualité d’expérience extraordinaire à condition de savoir nous rendre disponibles et de faire ce choix consciemment. C’est ici que reviennent les roses : leur parfum nous promet bonheur et puissance. Vous les méritez bien, vous qui avez fait l’effort de lire jusqu’ici.

Territoire de l’autre


Buencarmino du 10-08-2014 : « L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort. »

Territoire de l’Autre. On fait des expériences, on se jette, on jubile. On échoue parfois. Ponts de mots suspendus au-dessus du silence bouillonnant. Ce qui crisse dans l’ombre broyée, ce qui se dissout, ce qui tient. Conversations sacrées. On traverse en vélo des villages au parfum de roses. On longe des rues aux murs fraîchement raclés par les tempêtes. La mémoire du corps imprime tout cela, ce combat contre les vents contraires. Saisons, discontinuité, cycles, et ça ressort un jour. On ne sait comment, c’est là. C’est Ré, ce pourrait être le Mexique. Silence aux envies de fanfare. Energie dense, explosive de nos enfances, lessivée comme les dunes, piquant du nez dans le sable tiède, parmi les blockhaus affaissés. Mollesse du temps,  l’hélichrysium  exhale une puissante odeur de curry. Ton cynisme princier me heurte, en ce temps-là. On se revoit, des années plus tard. Une saison douce à rire. La vie fraîche et gourmande enrobe, assouplit les aspérités.  Toi, dont j’attends le mots. Toi, de l’autre côté. Toi qui pourrais faire entendre ta voix entre ces murs, ou contre le vent. Toi que les roses appellent, et qui restes invisible. On sait que tu cherches une veine, un langage, on t’aime pour cela. Tes muscles tiennent l’air et la distance, tes poumons portent des mots voulus, ton esprit clair et fort s’anime. On irait presque au « nous », dans ce rêve.

Aimer la main ou pourquoi dessiner


Je re-poste cet article, témoignage de l’expérience du dessin dans l’atelier Aracanthe qui fêtera ses vingt ans le 4 octobre prochain, au théâtre de l’Orillon. Venez nombreux à partir de 15h00! Dessins, performances, lectures, musique, vidéos, le programme est riche. Infos ici : http://www.aracanthe.org/

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Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier…

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Dans nos vies secrètes


Dans nos vies secrètes
Nos vies secrètes ne se racontent pas sur facebook, ne s’enregistrent pas sur FourSquare. Elles ne sont pas géolocalisées. Google ne sait rien d’elles. Nos vies secrètes sont assez drôles, mais irracontables. « Dans ma vie secrète », chante Léonard Cohen (ici), « Je souris quand je suis en colère, je triche et je mens, je fais ce que je peux, je me débrouille, mais je n’oublie jamais la frontière qui sépare le bien du mal, et j’ai soif de vérité. »
Dans nos vies secrètes, on avance à l’instinct, dans l’incertitude et l’ambiguïté. Rien n’est clair ni gagné d’avance, il faut faire avec ce mur de brouillard, décider, risquer, choisir sa route. Il nous arrive souvent de nous tromper, de regretter, puis on avance. « Le Dealer veut nous faire croire que dans la vie c’est tout noir ou tout blanc, mais heureusement ce n’est pas aussi simple, dans ma vie secrète », chante ce vieux bandit de Léonard.
Elles sont lestées de jours amers, d’échecs, de renoncements sans gloire, nos vies secrètes, ce sont des murs d’ombre au long desquels nous glissons, furtifs, animés d’un étrange espoir. Mais pas toujours. Dans nos vies secrètes, nous faisons parfois des rencontres inespérées, de noirs miracles se produisent, et de nos plus graves erreurs naissent parfois des merveilles.
Nous avons, dans ces vies secrètes, des fréquentations inavouables avec des êtres imaginaires, et d’autres bien trop réels. Nous sommes libres d’inventer, d’oser sans craindre la critique ou l’incompétence, et nos limites s’effacent, dans nos vies secrètes. L’échec n’est qu’un dé parti de travers, prêt pour un nouveau tirage, une erreur à corriger. Tout est jeu, dans nos vies secrètes. Ce sont des trésors d’enfants, cachés tout au fond des armoires.
Ce sont des programmes déviés par des armées de hackers sans scrupules, agressifs et joyeux.
Nos vies secrètes se faufilent dans les interstices du contrôle social et du politiquement correct. Ce sont des virus transformés en œuvre d’art à l’ère de leur reproductibilité par des artistes inconnus, clandestins, hors cote.
Nos vies secrètes se moquent des quarantaines, des calories, des manger-bouger, mais comme Léonard nous savons toujours tracer la frontière qui sépare la bienveillance de la cruauté, la compassion de l’indifférence, le profane du profit. Nos vies secrètes se tissent, jour après jour, d’heure en heure, enrichies de contradictions. Elles se déroulent sans logique et sans cohérence, et s’autodétruisent après la jouissance. Elles s’écrivent en graphes discontinus, à l’encre invisible et fort sympathique.
Perdues pour les algorithmes, elles ne rapportent rien à personne. Elles ne sont pas échangeables, n’ayant ni valeur, ni contre-valeur.
Nos vies secrètes ne sont même pas des vies, d’ailleurs ceci n’est pas un texte, et vous n’avez rien lu.

La colère est une énergie comme une autre


La colère est une énergie comme une autre, mais plus dense, plus lourde, et plus difficile à gérer. L’important, c’est la forme et la direction qu’on lui donne.

On peut la laisser bouillir sous le couvercle, à petit feu, la contenir un temps, la laisser refroidir ou choisir au contraire de lui donner libre cours. Elle peut alors prendre la forme d’une giclée de lave, d’une éruption solaire, d’un camion fou lancé sur l’autoroute ou d’une bombe à fragmentation. Mais ce camion, qui le pilote? Qui voulons-nous punir? Nous-même? Les autres? Le Monde, ou le Destin?

Le simple fait de clarifier nos intentions transforme cette énergie, lui donne un sens, une impulsion plus réfléchie. Le torrent, sans rien perdre de sa puissance initiale, peut alors devenir un fleuve majestueux sur lequel nous prendrons plaisir à naviguer. Si ce qui motivait la colère était au départ un sentiment d’injustice, nous mettrons désormais tous nos efforts à la réparer, ou à l’empêcher de se reproduire. Il se peut même qu’en résulte un sentiment d’harmonie, tandis que chercher à obtenir vengeance ne nous aurait procuré qu’un mieux-être éphémère. Rétablir la communication avec une personne dont nous pensions qu’elle nous avait offensés, réussir à exprimer un besoin, notre point de vue : tout cela, finalement, nous fait un bien plus durable que la rumination ou l’explosion incontrôlée. Mais pour que cela fonctionne, il faut tout d’abord autoriser, je dirais même savourer le ressenti de la colère dans toute son intensité. Le fleuve ne remontera pas vers la source : accordons-lui la gloire d’atteindre son estuaire.

Pour le dire autrement, il y a des colères qui nous emprisonnent, et d’autres qui libèrent. Laisser vivre et grandir cette émotion, sans nous laisser dominer par elle, nous donne une chance de connaître un sentiment de bonheur paradoxal, inattendu, très intense, et très personnel. Il y a dans cette victoire quelque chose d’un exploit sportif, la joie de l’accomplissement dans la maîtrise. Cette énergie, prenons-là comme un ballon qui cherche un  but. Et marquons.

Tintin à Madagascar


Rentrée tout en rondeur et de bonne humeur, sous prétexte d’aller tester des procédures de crise au bord de l’océan indien. Maurice, Madagascar : quand le travail stimule au lieu de fatiguer. Jusqu’à l’arrivée d’un nuage de criquets, qui nous précipite aux fenêtres avec des cris d’enfants, l’ambiance est vibrante et productive comme celle d’une ruche. Lorsqu’on atteint sans effort un haut degré de concentration, que les actions s’enchaînent avec naturel et fluidité, lorsque la plus grande rigueur n’exclut pas les fou-rires et que la discipline d’une équipe entière évoque le sport plus que le militaire, on sait que l’on vit un moment de « flow » décrit par Mihaly dans « Vivre », l’un des livres fondateurs de la psychologie du bonheur.

Et c’est un bonheur aussi de vivre cela si loin de chez soi, parmi des gens issus de cultures si différentes, mais qui s’harmonisent entre elles avec la suavité des consonnes et des voyelles adoucies dans l’accent créole. Ici, l’intelligence collective se respire parmi les parfums de vanille et les brises marines.

Créole aussi l’humour si particulier, léger, moqueur avec bienveillance, l’humour des îles.

J’en veux pour témoignage ce « Tintin à Madagascar »,(lien ici)  fausse couverture servant de décor aux boîtes de marqueterie vendues à l’aéroport. Délicieusement parodique, l’objet remise au musée de la ringardise le « Tintin au Congo » de honteuse mémoire. Au mépris colonial répond la subtilité, doublée d’un savoir-faire artisanal exceptionnel.

 Tintin à Madagascar 3

Les malgaches que j’ai rencontrés ne se croient pas obligés de tordre les commissures des lèvres d’un air sinistre pour paraître professionnels, puisqu’ils le sont. J’aimerais tant que la Banque Mondiale et le FIM s’en aperçoivent pendant qu’il est temps de stabiliser un pays qui se relève à peine d’une période agitée.

Comme Tintin, personnage aux deux visages, l’un noble et solidaire, l’autre ignoble et donneur de leçons, choisissons celui que nous voulons incarner. Mais choisissons vite.

A propos de ruches, coup de cœur sur un sujet qui n’a rien à voir : c’est la saison du miel. Bonjour à mon ami Jérôme Veil, happy-culteur et fondateur de « Miel de quartier » (lien ici).