Archives de Catégorie: Amitié

Capitale de la douceur (suite)


Trois conseils poético-pratiques en ce lundi matin :

En septembre, élargissez la focale. Comme en photographie, le cadre élargi de l’image fait apparaître, au-delà des contrariétés, tout ce que l’on peut attendre de cette arrière-saison,et qui donne du plaisir : septembre est aussi la saison de la récolte. Raisin, poires, champignons : soyez gourmands. Ressortez vos recettes, invitez des amis, régalez vos familles et vos papilles.

Deuxième conseil : pratiquez le recadrage cognitif : pensez Reprise, plutôt que Rentrée : le mot évoque la puissance d’un véhicule, sa capacité à accélérer au moment critique. Ecoutez vos désirs, consultez vos envies, mettez-vous en mouvement. Si les enfants se réjouissent de rentrer, c’est qu’ils anticipent des expériences positives.

Troisième conseil : aimez, et faites-le savoir. « Parce que c’est lundi, parce que c’était moi »…

Pardonnez l’espiègle déformation de la citation bien connue de Montaigne sur l’amitié : « parce que c’était lui, parce que c’était moi »… C’est que nous nous sommes apprivoisés au fil des chroniques. Jouant tour à tour le rôle de l’aviateur en panne dans le désert, du renard et du Petit prince, nous avons créé des liens. Et dans ces liens, je crois qu’il y a de la douceur, de la bienveillance.

Pressé par le temps je souhaite vous inviter à chercher la lumière et les pépites de ce jour, (puisque vous avez très probablement passé l’âge de chercher des Pokémon).

Qui apprivoiserez-vous cette semaine ?

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des relations privilégiées


Dans une tribune publiée récemment dans le Monde, le philosophe Yves Michaud évoquait la tentation de l’hédonisme : faire la fête « en terrasse » serait un moyen accessible et ludique de faire un pied de nez à ceux qui désirent nous détruire. La consommation, le plaisir hédoniste sont dans les valeurs du temps.Elle entraîne souvent un repli dans l’entre-soi, entre personnes qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes codes, le même goût.  Pendant les vacances, il est bien naturel de se recentrer sur la famille, les amis proches,  sphère intime et filtrée, rassurante. Mais nous pouvons aussi choisir de ralentir, pour redécouvrir tous les liens qui nous relient au monde, à nos émotions profondes, et aux autres.  C’est ce que j’appelle le « centré-ouvert ».

La Maison Européenne de la Photographie (http://www.mep-fr.org/) présente en ce moment une très belle exposition de quatre photographes du Brésil. L’un des cartons présentant la démarche de Joaquim Paiva le présente comme un diplomate qui, à son arrivée dans un nouveau poste, choisit la photographie comme moyen d’entrer en relation avec ce pays et ses habitants.

Au fond, les relations constituent le thème central de ce blog : relation au corps et à ses sensations, explorées la première année, au pays retrouvé après une longue absence, aux personnes, présentes ou passées, à l’humain et à tout ce qui nous fait grandir, à la poésie, à l’imaginaire, à toutes les manières d’être au monde.

Depuis le 7 janvier, un glissement s’est fait du « je » au « nous »,  de l’expérience au partage. Vos commentaires, ici même ou par mail, témoignent de ce besoin d’échanger sur ce qui nous touche, et cela continuera après la rentrée.  Ce blog accueille et continuera d’accueillir les échos de conversations commencées ailleurs.

En attendant, j’aimerais citer ici un passage de Jack Kornfield (psychologue américain explorateur des convergences avec le bouddhisme,  évoqué hier) qui vient parfaitement à propos pour conclure la dernière série de chroniques. Je la dois à un ami avec qui nous avons longuement parlé au téléphone , un matin, le nez au soleil.

« Dans une société qui n’est pas loin d’exiger que nous vivions en mode accéléré, la vitesse et les autres dépendances nous engourdissent, au,point de nous rendre insensibles à notre propre ressenti; dans de telles conditions, il nous est pratiquement impossible d’habiter notre corps, ou de demeurer reliés à notre cœur, et à plus forte raison de nous relier à autrui et à la terre ».

Ce qui nous relie, c’st peut-être précisément le projet d’y parvenir malgré tout, et d’en retirer le sentiment de vivre un peu plus fort.

Méditerranée


Il y a, de l’autre côté de la Méditerranée, un pays qui demande à vivre. Un pays que j’aime, où les femmes et les hommes savent rire d’eux-mêmes et des petits soucis de la vie quotidienne, un pays qui nous ressemble, auquel nous rattachent de nombreux liens. Un pays qui a fait une révolution pour sa dignité et qui a donné à cette révolution le nom d’une fleur. Un pays dans lequel il y a un musée, et dans ce musée on peut voir une fresque romaine dont la photo illustrait nos livres de latin, en cinquième.  Ce musée, c’est le Bardo, un hymne à la civilisation méditerranéenne lorsqu’elle chante le bonheur de vivre et d’accueillir ses amis dans la joie, avec des blagues, des fruits et des olives. Ce pays, c‘est la Tunisie, et puisque le printemps arrive, et qu’ils ont besoin de notre soutien comme nous avons eu besoin du soutien du monde après le 11 janvier, j’invite chacune et chacun à suivre l’exemple du blogger El Kasbah et à réserver au plus vite un week-end pour aller voir ou revoir ce pays, ce musée, cette fresque. Nous aussi nous avons été frappés, et nous espérions peut être pouvoir enfin tourner la page avec l’arrivée des beaux jours, retrouver une vie normale. Mais il n’y a pas de vie normale. Il y a la vie tout court, celle que nous devons vivre avec dignité, celle qui demande des actes de solidarité avec nos frères tunisiens. Pour qu’à nouveau, pour que toujours, come au temps d’Ulysse et de Virgile, la Méditerranée ne sépare pas les peuples, mais les relie.

Méditerranée

de rouille d’os et de courage


Un exemplaire de la Croix ramassé dans le métro nous annonce qu’on va vers noël.

Ca tombe bien.

Je veux dire : il était temps.

Pour répondre au mail d’un ami qui a besoin d’encouragements, je relis Cynthia Fleury, la fin du courage (lien).  En 2011 (des super-réserves de courage) j’avais déjà évoqué, mais trop brièvement, ce livre-coup de poing à l’estomac.

Ca commence très fort, avec une préface d’une densité rugueuse, explosive. Le genre d’impression qu’on doit avoir quand on est aspiré dans un trou noir. Sauf que personne n’est revenu pour en parler.

Elle, oui, elle est sortie de son trou noir. Mais de justesse. On sent qu’elle n’est pas passée loin, et cela donne au livre un caractère d’urgence et d’authenticité qui manque dans la production contemporaine.

Je pense en particulier à Frédéric Lenoir. Dommage qu’il écrive mou, sans aspérités, car c’est un très bon trendspotteur, il faut lui reconnaître au moins ça. La Guérison du monde, par exemple,  évoque la tentation du découragement. Chez lui, cela donne : « il existe des antidotes au poison du découragement et de la passivité qu’il entraîne. Il convient d’abord d’avoir à l’esprit que le monde que nous voyons à travers les médias n’est pas le monde réel,  mais un spectacle du monde quotidiennement mis en scène par les médias selon une partition limitée à la litanie des mauvaises nouvelles » (p.276). Sauf que se retrouver comme mon ami E. par terre avec le visage éclaté, un AVC et l’assurance qui se dérobe, ça n’est pas un spectacle, c’est une réalité pour un certain nombre de gens autour de nous.

Chez Cynthia Fleury, cela donne, en plus violent : « c’est étrange de savoir que « tenir », à l’instant, ce sera surtout ne pas passer à l’acte ».  Et plus loin : « l’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? Savoir qu’il va falloir tenir alors que rien ne tient ? » Elle emploie souvent ce mot, « tenir », les poings crispés mais ne lâchant rien.  J’y pensais dimanche soir en regardant de rouille et d’os, le magnifique film de Jacques Audiard avec Marion Cottillard et Mathias Schoenarts. Eux aussi « tiennent », et finissent par guérir non sans prendre au passage une sacrée dégelée (au sens propre comme au figuré). Qu’elle est belle, courageuse, émouvante, Stéphanie, face à la mer, lorsqu’elle retrouve les gestes de la dompteuse. Lenoir, ou son éditeur,  aurait titré : « danse avec les orques ». (J’ai l’air de me moquer, comme ça, mais cela ne vous dispense pas de le lire.)

Mais revenons à Cynthia Fleury : « nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais » (quand je vous dis qu’elle ne lâche pas), « qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? Si ma chute peut sembler poétique, celle qui est collective est gluante. Et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s’extraire de la glu, sachant qu’il n’y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. » et là, le diamant noir, l’appel à mobilisation générale si on ne veut pas moisir avec les trous du cul de la Complaisance généralisée jusqu’à la fin des temps : « La vrai civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l’éthique son devant nous. (…) Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants ». (…) Comment faire ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ?   (Les même mots que chez Lenoir mais elle appuie là où ça fait mal : sur le détonateur). »Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que ce n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel à portée de regard ».

Je l’aime vraiment bien, la Cynthia-pitbull. Et me revient l’une des plus belles répliques de Marion-Stéphanie dans « de rouille et d’os » : « la délicatesse, tu sais très bien ce que c’est, tu n’as pas arrêté d’en avoir avec moi depuis le début ».

Alors lui, force brute, s’exécute avec une puissance, un amour, une humilité totales, comme on lave les pieds d’un SDF.

Voilà, avec toutes ces digressions je n’ai toujours pas évoqué le Royaume, d’Emmanuel Carrère, mais en fait si.

Bon courage, mon pote. Guéris vite.

Bonheur de l’attention choisie


Je vous écris d’un hôtel sinistre, à Tunis, à la fin d’une journée bizarre. (Le mot « sinistre » est largement exagéré, mais il sonnait bien, pardon pour la fausse alerte). Le sujet du jour n’est pas des plus roses non plus : BuencaRmino ne s’intéresse pas qu’au dessin, à la PNL et aux sympathiques petits colibris. Parfois, des thèmes plus difficiles requièrent notre attention. Il faut les traiter aussi,  par souci d’équité, par goût du défi : pour voir jusqu’où on peut aller.

Celui-ci m’encombre l’esprit depuis quelques semaines. Le 15 août, après le suicide de Robyn Williams, mon amie Jeannie Javelosa a posté ce message sur son profil facebook. Je le traduis aujourd’hui, surmontant ma réticence à aborder ce thème pas très « fun ». Parce que cela me paraît plus que jamais nécessaire. Dans son message, elle parlait de la dépression, de ces souffrances cachées autour de nous, que nous ne voulons pas voir. Elle nous invitait à être attentifs, à prendre soin les uns des autres, à ne pas craindre de voir la face laide, rugueuse, de l’existence. Elle écrivait : « il peut arriver à chacun d’entre nous de traverser des moments difficiles. Saviez-vous que les gens qui paraissent les plus forts sont souvent les plus sensibles ? Saviez-vous que ceux qui prennent toujours soin des autres sont souvent ceux qui ont le plus besoin qu’on prenne soin d’eux ? Saviez-vous que les trois choses les plus difficiles à dire sont « je t’aime », « pardon », et « j’ai besoin d’aide » ? Parfois, il faut aller au-delà du sourire d’une personne qui semble heureuse pour percevoir comme elle souffre en réalité. » Jeannie et moi avons tous deux perdu des proches qui, un beau jour, n’ont pas trouvé l’énergie de vivre une minute de plus. Il faut en parler, à tout prix, briser le tabou. Mais pas à la manière ignoblement commerciale dont le fit une grande agence de communication proposant d’en faire un « sujet de conversation », comme on dit aux Etats-Unis. Prévention, oui, récupération, non merci.

Voilà plus d’un mois que, sur l’invitation de Jeannie, j’ai re-posté cet appel à la vigilance et à la compassion sur mon profil, sans mettre à exécution mon intention originelle de le traduire. Et puis voici qu’un article du Monde consacré à l‘essayiste suisse Yves Citton, (lien ici) spécialiste du « capitalisme attentionnel », revient sur le sujet de l’attention. Abordé sous un angle économique, cela donne : « l’attention est devenue le capital de ce nouveau monde, sa richesse et l’objet de toutes ses convoitises ». Et bien sûr, pour faire monter sa « cote », il faut éviter comme la peste d’écrire sur des sujets tels que le suicide ou la dépression. Tant pis pour ma cote. Que dit-il encore ? « Nous sommes à la croisée des Chemins. Chacun peut apprendre à gérer ses ressources attentionnelles (!) pour être plus « compétitif »… ou alors, nous pouvons apprendre à nous rendre plus attentifs les uns aux autres, ainsi qu’aux relations qui tissent notre vie commune ». Yves Citton écrit sur des sujets peu propices à attirer l’attention, justement. Ce qui le rend tout à fait sympathique.  Amoureux des livres, il propose une « écologie de l’attention » (liens ici  et ici)

On y trouve cette idée que l’attention profonde – aux autres, à des musiques, à des œuvres d’art, nous propose une  qualité d’expérience extraordinaire à condition de savoir nous rendre disponibles et de faire ce choix consciemment. C’est ici que reviennent les roses : leur parfum nous promet bonheur et puissance. Vous les méritez bien, vous qui avez fait l’effort de lire jusqu’ici.

Territoire de l’autre


Buencarmino du 10-08-2014 : « L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort. »

Territoire de l’Autre. On fait des expériences, on se jette, on jubile. On échoue parfois. Ponts de mots suspendus au-dessus du silence bouillonnant. Ce qui crisse dans l’ombre broyée, ce qui se dissout, ce qui tient. Conversations sacrées. On traverse en vélo des villages au parfum de roses. On longe des rues aux murs fraîchement raclés par les tempêtes. La mémoire du corps imprime tout cela, ce combat contre les vents contraires. Saisons, discontinuité, cycles, et ça ressort un jour. On ne sait comment, c’est là. C’est Ré, ce pourrait être le Mexique. Silence aux envies de fanfare. Energie dense, explosive de nos enfances, lessivée comme les dunes, piquant du nez dans le sable tiède, parmi les blockhaus affaissés. Mollesse du temps,  l’hélichrysium  exhale une puissante odeur de curry. Ton cynisme princier me heurte, en ce temps-là. On se revoit, des années plus tard. Une saison douce à rire. La vie fraîche et gourmande enrobe, assouplit les aspérités.  Toi, dont j’attends le mots. Toi, de l’autre côté. Toi qui pourrais faire entendre ta voix entre ces murs, ou contre le vent. Toi que les roses appellent, et qui restes invisible. On sait que tu cherches une veine, un langage, on t’aime pour cela. Tes muscles tiennent l’air et la distance, tes poumons portent des mots voulus, ton esprit clair et fort s’anime. On irait presque au « nous », dans ce rêve.

bon anniversaire David Pini


Cher David,

Mercredi, comme tous les mercredis désormais, j’irai dessiner, mais tu ne seras pas le modèle au centre de l’atelier. Aujourd’hui, c’est toi que j’interroge, David, mon ami d’enfance. Que ferons-nous de ta colère? A toi, l’ami qui n’a pu trouver sa voix, je dédie cette série d’articles, et surtout l’épilogue de mon « Journal estival » (a suivre). De peur de ne pas y arriver, je commence par Bercy.

Ce jour-là tu m’as donné ma première et dernière leçon de photographie. Nous avions marché depuis l’Hôtel de Ville sur les quais interdits à la circulation. Tu me racontais ton 9/11 vu depuis le studio de Merce Cunningham, au coeur de l’action, le désarroi des étudiants, le tien. La Performance meurtrière d’Al Qaïda venait de tracer la frontière absolue de l’Art Contemporain, l’ultime obscénité, transgression autoréalisatrice après quoi viendrait la petite musique de Radiohead, « No Alarms and no Surprises please », leurs guitares désolées, leurs voix plaintives, supplication de l’occident tétanisé. Tu ressentais aussi le besoin de ralentir, c’est pourquoi tu étais revenu te poser à Paris.

Hey man slow down

Cette femme lisant sur la pelouse a capté nos regards au moment où tu me parlais de Bénédicte P, de Merce, et puis d’un autre, inélégant, dont on ne parlera pas ici, même si ta douleur continue de tourner.

Tu as posé sur la liseuse un regard plein de tendresse. Peux-être pensais-tu à ta mère, qui avait tant lu. Et puis, discrètement,  tu m’as indiqué le bon angle.

L’inconnue de Bercy

Une second photo, la tête un peu plus penchée de la femme, comme affaissée, toujours plus absorbée dans la matière du récit, comme j’apprends à les dessiner aujourd’hui, bien au centre de la feuille. Paris si calme en ce mois de juillet 2008 redoutait une autre canicule. Les enfants jouaient dans les fontaines, sur les escaliers menant à la passerelle Simone de Beauvoir. Tu m’as parlé de la Flûte Enchantée, j’ai pris quelques photos de toi au pied des tours de la Grand Bibliothèque.  Encore des tours, celles-ci pleines de livres et dédiées au savoir. Un dimanche à Paris.

Les photos suivantes, celles du Kremlin-Bicêtre, je ne veux plus les voir, ce n’est pas toi, ce corps paralysé, scandaleux, ta voix clouée, ta voix de basse si singulière, qui faisait peur aux petits enfants, l’idéal instrument pour chanter du Racine ou Boris Godounov.

Je veux garder le souvenir de ta dignité face à toutes les bassesses. Je veux garder à l’oreille le son de ta voix proclamant la rébellion, s’emparant de l’espace, agrippant le revers de nos peurs. Je veux garder de toi cette image verticale : dressé dans la lumière, insolent, nerveux, criant encore après que tout soit devenu cendre opaque et grumeau. Debout.