Archives de Tag: Aracanthe

Nous sommes Charlie


 

Donc, ce sera la guerre. Mais la guerre selon nos termes, avec nos armes. Nous cultiverons les liens, l’amour, le talent. La solidarité. Nous serons du côté de la vie, avec détermination, et ne céderons pas un pouce de liberté. Que la blessure nous aide à garder la conscience claire et vive. Que la joie revienne, vite, une joie lucide et forte. Nous retrouverons le goût de rire, non pas d’un rire grinçant, mais d’un rire qui libère.

Mais pour l’instant, c’est difficile. Gorges nouées des journalistes et chroniqueurs, ce matin, sur France Inter. La rage et l’incertitude. On parle, autour des machines à café : besoin d’échanger, d’être ensemble. La France est en état de choc. Les témoignages de solidarité affluent du monde entier et font chaud au cœur. C’est aussi cela qui donne la force de rester digne et de repousser la tentation de la haine.

Hier soir, j’avais prévu de revenir dessiner dans l’atelier de modèle d’Aracanthe, pour la première fois depuis trois ans.  L’ambiance était calme et grave, pesante et fermée comme les visages des parisiens dans le métro, dans les rues mouillées. Huit dessinateurs concentrés, le modèle enchaînant les poses toutes les deux minutes avec beaucoup de professionnalisme et de talent. Nous pensions tous aux journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo. Leur impertinence a  donné le ton de notre adolescence.  Plus tard, ils ont repris avec courage le flambeau de la liberté la plus extrême, nous autorisant ainsi à occuper largement tout l’espace du milieu.  On n’entendait  que le bruit des crayons et des pointes sur les feuilles, le tictac de l’horloge rythmant la durée des poses. Finalement c’est le modèle qui a pris l’initiative de rompre le silence, s’exclamant d’une voix pointue avec toute l’impertinence nécessaire  : « cette pose s’appelle « tu les aimes mes fesses »  (en allusion à la célèbre réplique de Brigitte Bardot dans le Mépris, et à la caricature qui en avait été faite). Tout le monde a éclaté de rire, la chape de plomb  s’est fissurée. On ne la laissera pas se refermer, ceci est mon vœu et ma résolution pour cette nouvelle année.

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Aimer la main ou pourquoi dessiner


Je re-poste cet article, témoignage de l’expérience du dessin dans l’atelier Aracanthe qui fêtera ses vingt ans le 4 octobre prochain, au théâtre de l’Orillon. Venez nombreux à partir de 15h00! Dessins, performances, lectures, musique, vidéos, le programme est riche. Infos ici : http://www.aracanthe.org/

BuencaRmino

Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier…

Voir l’article original 629 mots de plus

Croquis de nus


Sans  le « ah » de la pose, le dessin ne serait qu’un échafaudage,  un mikado de traits juxtaposés sur le papier. Qu’on en tire un, tout s’écroule.

Lorsqu’elle évolue dans l’espace, ses pieds ancrés dans le sol en une posture asymétrique, son buste allant chercher la torsion maximale tandis  que sa nuque ploie, il arrive que les dessinateurs se perdent, absorbés dans la poésie de Sophie. Leur main plane au-dessus du papier, saisie  par la grâce.

D’autres fois, l’humilité du modèle palpite en creux, c’est un petit quelque chose qui semblerait s’excuser d’être là, au centre de l’attention, et qui continue de vibrer longtemps après qu’on a retourné le carnet de croquis contre un mur. Filet de voix, filet d’être.

D’autres fois encore c’est l’angle d’un pied, cocasse, impossible, irritant, qu’un trait rageur vient clore.
 

Pour qu’un vrai dessin naisse, il faut la magie d’une rencontre entre ces  deux choses rares : la proposition du modèle, habitée, vivante, et le regard du dessinateur, libéré de toute forme, happé, disponible.  Il faut la complicité, la tendresse, l’audace. il faut qu’un risque soit pris par amour des lignes.  

En somme, il faut que le corps et le regard soient également nus.Image  Lire la suite

Corps langage mémoire le projet EPLV au MOTIF


Corps, langage, mémoire : retrouvez les thèmes chers à BuencaRmino entrelacés, amplifiés, vibrants, dans cette exposition à vivre.

BuencaRmino vous invite à venir découvrir, à l’occasion de la 22e édition des Portes ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville Belleville, du vendredi 27 au lundi 30 mai 2011 – 14h à 21h

une nouvelle forme de collaboration artistique : EPLV – les Exclus : Peinture en Livre… en Vidéo
corps – langages – mémoires

une installation d’arts visuels et vivants
production Aracanthe, conception Mirella Rosner

Une démarche qui magnifie le livre.
Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage.
Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui abritent chacun un couple livre peint – vidéo.
Tout au long des 4 jours de présentation, l’oeuvre est nourrie en direct par des performances issues d’une réflexion sur l’exclusion, l’identité, la mémoire, le temps.

le MOTif
6 villa Marcel-Lods, Passage de l’Atlas 75019 M° Belleville

n°94 sur le plan des AAB

contact communication Laure Samuel – 06 61 30 53 79

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Le point d’appui (fin du cycle)


Chacun cherche son point d’appui. Pour les uns, c’est un être, et pour d’autres une idée, un lieu, un espoir ou un souvenir. Parfois on croit le perdre, et puis on le retrouve, ou l’on s’en trouve un autre.

Mirella commente les dessins. « Cherchez le point d’appui : sur quelle jambe repose le poids du corps? Observez la tension des muscles, exagérez la main, le bras qui s’avance, ou le pied : la partie du corps la plus proche de vous. Libérez-vous du cerné, regardez ce qui se passe à l’intérieur, les plis de la peau qui remontent de l’autre côté du torse. Les jambes ne sont pas symétriques, le corps n’est pas droit. Repérez les torsions par rapport à un axe, intéressez-vous à la proposition du modèle ».

Ah, la proposition du modèle! Bien sûr, on est là pour ça, sinon pourquoi se déplacer quand il serait plus facile de travailler chez soi, à partir d’une photo qui a l’avantage de tenir la pose aussi longtemps qu’on le désire? La présence du modèle, lorsque ses poses sont vraiment habitées, font partie de la proposition tout autant que l’inclinaison d’un bras ou d’une tête.

Le premier modèle est une homme souriant, dans la force de l’âge. Ses propositions reprennent le vocabulaire classique. On peut lire dans ses poses la trace des générations de dessinateurs et de modèles qui se sont succédé à l’Académie depuis sa fondation (voir le Carnet d’études n°15 : l’Académie mise à nu, éditions Beaux Arts de Paris, sur l’histoire des modèles). Aujourd’hui, cette origine oubliée nous empêche de voir la lance, le bouclier absent du bras qui le portait, le guerrier grec inspirateur de ces poses héroïques et qui pourrait encore nous donner des leçons de courage pourvu que nous fussions disponibles. Héroïques, ou simplement idéalisés, comme les bronzes de Riace

Débarrassé du poids de l’académisme et des formes figées, ce corps nous restitue tout le joyeux génie de la Grèce, son bonheur d’être là, son évidence dans le rapport au monde.

On a parlé dans ce blog de Cynthia Fleury et de son livre sur le courage (« j’ai perdu le courage comme on égare ses lunettes »), de Jacqueline de Romilly et de son Hector. Sur quel point s’appuyer face à l’inacceptable?

Il faut chercher des armes dans la couleur, allumer des jaunes et des rouges, tordre le cou du doute.

Parfois, il arrive aussi que le guerrier soit vaincu. Est-ce pour autant la fin? Comment se relève t-on d’une défaite?

Et puis il y a Sophie, sa présence rayonnante, ses transitions glissantes d’une pose à l’autre. Ses mouvements de danse Butô dont l’origine serait inspirée des survivants de la bombe, à Hiroshima, tentant de se relever après le désastre. Après l’âge héroïque vient le temps de la résilience.

Ce qui se passe à l’intérieur? Observer la naissance d’une émotion, comme elle se répand dans le corps et du corps à l’espace. Le point d’appui, ce peut être un silence, une façon de conserver l’énergie qu’il faut apprendre à percevoir.

Ce combat-là, mené jour après jour dans l’instabilité du monde, est le sujet même de ce blog, dédié à toutes celles et tous ceux pour qui tenir debout n’est pas une évidence. A celles et ceux qui ne réussissent pas toujours du premier coup, et qui persévèrent.

A vous, le sourire de la vie.

Le corps dans l’écriture


Pourquoi ce malaise à propos du corps dans l’écriture en France? Il se publie tant de romans, tant d’histoires d’où le corps est absent, ou s’il est là, jamais vraiment habité, rarement aimé, toujours un peu déplacé, malvenu. Ce ne sont pas les études sur le sujet qui manquent, c’est la présence. Heureusement, les canadiens sauvent la mise, comme l’excellente revue Analyses.

Plus je creuse, et plus ça m’intrigue. Cela fait plusieurs mois que nous discutons avec Mirella Rosner et l’équipe d’Aracanthe-EPLV de son triple thème : « corps, langage, mémoire » (prochaine expo au MoTIF). Corps du modèle, dans l’atelier, bien posé sur son point d’appui, avec ses raccourcis qu’il faut saisir, ses attaches, ses creux et sa façon d’accrocher la lumière. Le langage, qui « tend vers » et jamais ne saisit; la mémoire, qui surgit de l’un pour se fixer dans l’autre, espiègle ambassadrice de mille objets divers.

J’en parle et puis j’oublie?

Mais revenons à l’écriture. Au départ de ce blog, un désir d’ancrage, ou de ré-ancrage, dans ce pays où je me sentais étranger au retour d’un séjour de sept années en Asie. Mais il y a différentes manières de se sentir étranger, comme il y a différentes manières d’arriver, de revenir, d’être là : « là où j’arrive, je suis un étranger » (Aragon). Se jeter dans l’Atlantique après des heures de marche au soleil, enfourcher un vélo pour s’exploser les poumons sur les petites routes de la Sarthe, en été. Poncer, pendant des heures, un vieux placard, pour le plaisir d’y poser enfin des couleurs nouvelles. Exulter dans cet épuisement libérateur. Une autre fois ce sont des lèvres, un parfum dans une chevelure, un pli du bras que l’on aime sans savoir pourquoi, qui nous attachent et qui s’en vont.

Je t’aime et puis j’oublie?

C'est de la bombe!

Pour moi, c’est passé par le corps. Le corps et le langage, le corps dans l’écriture, dans la chorégaphie de Pina Bausch, et puis le corps dans le dessin. Ébloui par le chant de Salomon, de Toni Morrison, dont le moindre personnage rayonne d’une présence physique que l’on trouve rarement dans la littérature d’aujourd’hui, j’ai travaillé les mots tout un été. Nancy Houston évoquait aussi, récemment, le malaise de l’intelligentsia française lorsqu’on parle du corps, de ses sensations brutes, non filtrées. Cette façon bien française de ne pas être là, pas complètement, posés sur un bout d’orteil. Houellebecq emblématique évocateur de ces corps désincarnés, pressés de fuir dans un cyber-univers où les mots tissent de longues chaînes de code. Bien vu, bien décrit, terrifiant.

Je clique et puis j’oublie?

Aujourd’hui, j’en suis sûr, ce qui me sépare d’eux, c’est ce qui les sépare du corps. Du corps et de ce qu’il dit. Un manque d’ambition, pour ne pas dire une forme de lâcheté face à l’intensité du corps, à ses silences, à toute cette vie violente qui le traverse. La pratique régulière du dessin, même en l’absence de progrès notable, a pour effet de transformer le regard : dans le métro, dans le bus, l’oeil s’arrête sur une main, sur l’angle d’une tête, la posture déséquilibrée d’une hanche, et cela dit quelque chose. La main vit. La hanche crie. Les muscles se tordent sur mille douleurs, essorés comme de vieux torchons. Ça voudrait danser, mais ça n’ose… Parler avec son corps au milieu de la ville, parmi les passants, les transports (publics, amoureux?). Et pourquoi non? Pina Bausch, Wim Wenders l’ont fait.

Je danse, et puis j’oublie?

Il y a la PNL, qui va chercher l’enfant blotti sous les arbres, au fond du jardin, et qui le ramène en pleine lumière, accompagné de ses mentors choisis. Soudain, comme on est libre, avec la bienveillance. Tigres apprivoisés, digérés, incorporés au patrimoine émotionnel : la mémoire a perdu ses griffes. « J’ai confiance, et je vis ».

Et puis il y a Frankie. Son atelier d’écriture, son insistance et sa jubilation physique à l’évocation d’un objet, de sa texture, de son toucher, sa manière de faire surgir la présence humaine à partir d’une odeur, d’un mollet de montagnard bien rebondi, propre à susciter le désir d’une femme. Frankie nous jette en pleine figure ce qu’évitent si soigneusement les intellectuellement corrects à l’émotion si retenue qu’elle en étouffe. Avec Frankie, les mots retrouvent force, âpreté, saveur. Ils relient à nouveau le corps et ce qui brûle en nous dans un flamboiement de couleurs. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ce qu’il faudrait cacher, replier sous les couvertures, ensevelir. Ce plaisir rare, on le goûte entre soi, dans un petit cercle initié. Sa révélation aurait quelque chose de plus obscène encore que de chanter nu place de la Bastille, le jour de l’enterrement de mère Thérésa. C’est le vieux combat du Carême et du Carnaval, un rouge trop vif aux lèvres ou dans les dessins d’Olivier Thévin, chargés d’un pouvoir explosif.

La main sur le détonateur, je compte, et puis je ris.

le corps c’est la vie


Croquis, craquants, croqués?

Atelier de modèle nu d’Aracanthe, mercredi soir. Morphologie, plis, graisse, tensions, verticalité. Point d’appui, ce qui fait tenir debout le corps des hommes, celui des femmes, devenir-deve-nu. Comment devient-on ce corps-là? D’où vient-il? Comment lui rendre justice, avec tout le respect dû?

Persévérer, dit Marion. Solidarité d’atelier. On s’accroche. Deux minutes, c’est trop court pour saisir les ombres et le modelé, alors on dessine une femme-tronc, une moitié d’homme. Les deux minutes de pose sont un défi pour le débutant qui se perd en détails inutiles, et la frustration s’accumule. Le plaisir ne vient qu’après, de retour chez soi, au moment de reprendre et de travailler la couleur, les contrastes. Mettre de la vitesse, de la matière. « La joie venait toujours après la peine ». (Guillaume Apollinaire, le pont Mirabeau). On voudrait sentir un progrès, quitte à donner parfois dans une certaine forme de niaiserie complaisante : le raccourci d’un pied, d’une main, juste pour la vanité de se dire qu’on peut le faire. En réalité, ce qui compte, c’est de rencontrer sa limite. Arrêtons de nous raconter des histoires : on est là pour casser le scaphandre et s’écorcher la peau. Sans cela, comment repousserait-elle, la peau neuve? Rater, gratter, passage obligatoire, et tant mieux si la blessure s’infecte. Le vrai renouveau, écrit Guy Corneau, se présente souvent sous un masque inquiétant.