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Rire avec les arbres : pour une poétique de la relation


Parlez de décroissance à un arbre, il vous rira au nez. Pour le vivant, la croissance, c’est la vie. Mais de quelle croissance parle-t-on ? De celle qui consiste à produire et à accumuler toujours plus de biens matériels, quitte à détruire notre environnement au point de le rendre inhabitable ? Ou d’un autre type de croissance, plus proche du mouvement naturel de la vie ? Un élan qui agit par transformation plus que par destruction, qui recycle et recombine à l’infini tout ce dont il se nourrit ? Un arbre produit des feuilles à partir de la lumière qu’il reçoit : il est en relation plus que dans l’exploitation.

Et nous ? Comment pourrions-nous satisfaire notre besoin de croissance, c’est à dire d’épanouissement de notre potentiel, sans détruire ce dont dépend notre vie ? Pour accepter d’avoir moins, nous avons besoin d’être plus. Il en va de notre sentiment d’identité, de la valeur que nous nous accordons et du statut que nous souhaitons avoir, pour nous-mêmes et aux yeux du monde. Ce besoin de prestige, d’acceptation, de reconnaissance n’est pas illusoire, il n’a rien de mauvais en soi, mais il est souvent mal placé. Nous choisissons mal les objets que nous désirons posséder, faute de nous être interrogés sur ce que nous voulons vraiment, profondément. Or, cette interrogation en dissimule une seconde, plus existentielle : qui voulons-nous être ?

La prise de conscience des limites de la planète et de ses ressources nous contraint à affronter ces questions dans la douleur, au moment même où les évolutions géopolitiques et sociétales bousculent les fondements de notre identité : attachement au territoire, à la Nation, à une culture ou à un système de croyances, habitudes et comportements. Nous savons désormais que nous ne pouvons plus continuer comme avant, mais nous craignons de nous perdre en changeant de trajectoire. Soyons clairs : le coût de la bifurcation est avant tout psychologique, et les discours sur la décroissance, en tournant le dos au besoin de réussite et d’épanouissement individuel, n’aboutissent qu’à renforcer le déni et le refus du changement.

Comme l’écrit Jean Viard dans l’Individu écologique, « pour que ce monde soit désirable, il faut dépasser l’angle d’approche de la restriction, de la fin du monde et de la peur de vivre  (…)  l’action vers le futur ne doit pas mener à la castration du désir d’agir, de créer, d’inventer, de bâtir ». (p 215)   Mais comment dépasser la peur ?

Le poète antillais Edouard Glissant nous offre une autre voie d’épanouissement, au prix d’un repositionnement fondamental.

S’inspirant du concept de rhizome développé par Deleuze et Guattari, il distingue entre une identité-racine, ancrée dans un territoire, et une nouvelle forme d’identité, plurielle, en renouvellement constant et non figée, nourrie de toutes les relations tissées dans l’échange plutôt que dans la prédation.

Au début des années 2000, aux Philippines, j’avais été témoin d’un phénomène qu’ avec mes préjugés d’occidental mal dégrossi j’avais initialement jugé insincère et risible : à Noël, les Philippins s’offraient les uns aux autres des cadeaux emballés avec le plus grand soin et les déposaient immédiatement au pied du sapin en prenant garde de ne pas les ouvrir. Ce qui me paraissait relever d’une grossière impolitesse avait en réalité pour but de ne pas embarrasser le donateur. En effet, si le receveur du cadeau ne l’appréciait pas et que cela se voyait à l’expression de son visage, le donateur risquait de perdre la face, ce qui est inconcevable dans une société asiatique. L’échange des cadeaux se produisait donc sans ouverture, mais avec de grandes embrassades et des éclats de joie. Quelques jours plus tard, les mêmes cadeaux, toujours pas ouverts, étaient emportés chez de nouveaux amis à qui on les offrait avec toujours les mêmes effusions chaleureuses et enjouées. Plusieurs fois, il m’est arrivé de me moquer de ce système de recyclage de cadeaux non-ouverts, jusqu’au jour où un ami philippin m’a ouvert les yeux. Cet homme très généreux avait créé dans sa maison une pièce qu’il avait appelée « la Christmas room » (la pièce de Noël). Toute l’année, et pas seulement pendant les fêtes, il invitait ses visiteurs à s’emparer d’un panier et à le remplir de cadeaux, souvent de petites babioles sans grande valeur commerciale. Comme je protestais, arguant que je n’avais besoin de rien, il insista en me disant : « ce n’est pas pour toi, c’est pour les donner à d’autres ».

Interloqué, puis émerveillé, je l’écoutai tandis qu’il m’expliquait son intention, qui n’était rien moins que de créer une culture du don.

La société philippine est certes imparfaite, mais parmi ses valeurs et ses croyances fondamentales, il y a celle que notre identité se trouve augmentée par le don et, de manière plus générale, dans l’attention aux autres. La conscience de cette valeur très largement partagée cimente l’unité culturelle et nationale de ce pays aux 7,700 îles où sont parlées plusieurs centaines de langues et de dialectes. C’est l’une des clés de la résilience de ces communautés régulièrement en proie à toutes sortes de catastrophes naturelles, des typhons aux tremblements de terre en passant par des éruptions volcaniques dévastatrices. Après chaque épisode destructeur, ils se relèvent, se rassemblent et s’attellent ensemble à la reconstruction de leur habitat détruit.

Bien sûr, cette société n’est pas idéale. Elle comporte même de nombreux traits largement dysfonctionnels. Mais sa façon de mettre en œuvre ce qu’Edouard Glissant appelle une « poétique de la relation » pourrait nous inspirer dans la construction d’une identité nouvelle, composite et résiliente face aux soubresauts du monde et de la société. Résiliente parce que composite, ou créole, comme le dit le poète martiniquais. Une identité tirant sa force de son agilité, capable de se renouveler et de puiser dans son être profond les ressources nécessaires pour permettre une croissance non-destructrice.

Ainsi pourrions-nous surmonter le dilemme entre préoccupations environnementales et besoin d’expansion vitale, investir toute notre énergie dans le déploiement de nos potentiels, et rire avec les arbres. Vivants.

Grâce


Vous qui riez à chaque instant

Merci de trancher sur le gris

Merci de parler fort

Merci d’oser la grâce

Ambitions et malentendus


Il y a ceux qui se croient des maîtres

Et ceux qui se savent des chats

Il y a des mains et des caresses

Qui se cherchent et ne se trouvent pas

Des montagnes immémoriales

Et d’ambitieux explorateurs

Il y a ceux qui prennent des photos

Et des vallées qui se laissent voir

Il y a ceux qui construisent des villes

Et des lieux qu’on habite

Le monde est peuplé d’anciens esclaves

Et de souverains en devenir

Le Bouchard, Décembre 23

Dépouillement


Dans la chapelle de l’hôpital

Passent des hommes et des femmes

Discrets, serrant des voeux scellés

Entre leurs mains ferventes

Laisser descendre en soi des mots

Plus profonds, plus calmes et plus lents

Que les tourbillons,

Cailloux posés sur le fond des rivières

Sur la pierre nue déposer sa peur

Une religieuse en habit brun

Vient rafraîchir les fleurs

Posées devant l’autel

Elle s’agenouille pour arranger le bouquet

De lys, marguerites et roses

Puis repart sans un bruit

Laissant rayonner la splendeur

Toute petite lumière

Minuscule bougie

Une pièce tombe avec un bruit sec dans le tronc

Pour qui sont ces prières ?

Je pense à celle que je ne veux pas perdre

A ceux que j’ai perdus

Puis je ne pense plus

Dehors dans la cour un pigeon se réchauffe sur les dalles tièdes

A moins qu’il ne soit blessé ?

De jeunes infirmières et des brancardiers

Se dépêchent de fumer leur cigarette

En buvant du café

J’aurais l’élan d’embrasser ces anges de la première ligne

En leur criant ma gratitude

mais avec mon corps couvert

De fils et de capteurs

Le contact aurait de quoi les surprendre

Alors je vais au kiosque et j’achète les journaux

En face de l’hôpital il y a l’un des meilleurs boulangers de Paris

Je crois qu’il vient de Tataouine

Il fait beau

Le croissant croustille

Je sors

Mes bras s’étirent

Comme pour cueillir un fruit

Haut dans la lumière

Où mûrit le soin

Juin-août 2024

Dans leur jus


Tout paysage est imprégné de l’histoire et du travail des humains.

Quand je vois une route, je songe à ceux qui l’ont empruntée, une haie m’évoque ceux qui l’ont plantée, un bord de mer peuplé d’oiseaux, ceux qui ont permis qu’il soit protégé.

Une amie me faisait un jour observer, au coeur d’une forêt profonde, des chênes au tronc épais, dont les premières branches démarraient assez près du sol. Elle m’expliqua que ce devait être une ancienne clairière, où les paysans menaient leurs porcs se nourrir de glands.

Ainsi, les traces de cette activité très ancienne demeurent parmi nous, lisibles à qui sait les déchiffrer. Dans une ville, ce sont d’anciennes publicités vantant des marques disparues qui réapparaissent à l’occasion d’un décoffrage, dans le métro, ou sur des murs trop hauts pour qu’on eût songé à les remplacer. Qui buvait ces apéritifs amers? Quelles mères de famille nombreuse utilisèrent ces lessives au nom désuet?

Je me souviens des stations de métro condamnées, à Berlin. Elles restèrent figées « dans leur jus » jusqu’à la réunification, et même un peu après. On pouvait encore voir en 1992 des publicités datant de 1961. Puis le Mur tomba. On a recouvert les parois de publicités nouvelles, mais l’Homme de 1961, qu’est-il devenu?

Le temps, dans son langage, ajoute une épaisseur à toute vie. Comme une chanson reprise d’époque en époque, oubliée, redécouverte entre amis, qui charrie les saveurs et les images d’un temps d’avant notre naissance, il nous bonifie, nous étire dans un espace où la mémoire se mêle à l’imaginaire, où les publicités, les haies, les traces dans le paysage nourrissent un Nous plus riche et plus heureux.

Le jour de ta naissance


Tiens ton corps droit, respire dans ton axe. Aujourd’hui est le jour de ta naissance.
Le jour où tu as respiré pour la première fois dans ce monde. Le jour où tu as crié pour la première fois dans ce monde. Accueilli dans ce monde et déjà libre face à l’immensité de ce monde et de tous les mondes possibles, une gouttelette scintillante au sommet de la vague, avalée, roulée dans l’écume de la vague et riant de toute la force de la vague du monde. Respire : aujourd’hui, tout est neuf, tout brille d’un éclat extraordinaire, les sourires, les feuilles mouillées des arbres et le zinc des toits.  Neuf ton regard, neuve la fraîcheur de ton souffle et la joie qui se répand, la joie musclée, la joie persistante, pétillante sœur de la mélancolie. Je les vois comme deux espiègles gamines pourchassant les pigeons dans le jardin public, montrant leur culotte aux grincheux, collant des chewing-gums sur les bancs publics avant de s’enfuir, car toute naissance est scandaleuse, elle vous éclate au nez comme une bulle rose et moqueuse. C’est un match de boxe, une sortie d’école ruisselant de cris, un sac de plastique accroché haut dans les branches d’un arbre, bleu sur le bleu du ciel. C’est une frasque, un rire, un vote affirmatif. Toute naissance est morbide, insuffisante et prometteuse.     

Ne retiens donc pas ta respiration, ni ton rire. Va dans l’écume.

En quel Pays ?


Pays de mes ancêtres, et quelque chose de plus : il existe par lui-même, depuis bien avant nous, avant même l’invention de ce mot : pays.

Perché sur le rebord d’un toit, le merle du soir m’accueille : où son chant s’élève, je me sens instantanément chez moi. Joie pure. A qui le raconter ?

Le pays partagé – pur, réel, respirable écrit Simone Weil.

Tout me fait pays. La maison qui sent le linge propre : pays. L’ami dans son écoute : pays. Le soleil levant, les nuages : pays. La douceur de l’air, le froid sévère : pays. Pays mon corps, ma voix, mes colères. Pays mes amours anciens, mes adversaires. Pays les jeunes filles en terrasse, les gays devant les bars, pays les prêtres à la voix douce, les vigiles en faction devant le commissariat, les parents d’élèves. Pays le silence éberlué devant la mer, la prairie odorante, les sous-bois. Pays les profonds rochers couverts de mousse, les torrents. Pays la colonnade du Louvre et les arcs-boutants de Notre-Dame, le boulanger devant son four, le balayeur las, les revendeurs à la sauvette au pied du Sacré-Cœur, pays les infirmières maliennes et les enfants bien habillés des riches.

Pays les Jardins de l’Observatoire, les grèves et les manifestations, les dessins de Catherine Meurisse et Charlie.

Pays l’embonpoint de Catherine Deneuve et la gouaille de Catherine Ringer. Pays les râleurs, les chanteurs, Nagui, les clodettes et Michel Drucker.

Pays les soirs d’élection les chahuts les cours de récréation, la sortie des usines et l’entrée des artistes.

Pays perdu, retrouvé, rêvé de loin, pays qui m’a blessé, déçu, trahi : mon pays.

Puisque je l’aime, et puisque c’est l’amour qui fait pays.

Le chapeau


Poésie des mondes feuilletés, cuisant doucement, gentiment, dans les rhizomes de nos villes souterraines : c’est une pâte qui lève, une saveur insolite, un coin soulevé dans l’épaisseur des jours.

Ici se conjuguent la mémoire des labyrinthes et celle des hommes.

Ici descendent parfois des femmes à chevelure de sirène.

Ici s’échouent des enchanteurs invaincus, distillant sans en avoir l’air de vieux sortilèges.

Au métro Denfert, quand cesse le fracas des trains, on entend parfois les sons d’une harpe celtique. Elle nous plonge dans un univers profondément enfoui, tissé des légendes et des mythes que l’on se racontait, le soir, dans une autre enfance, et puis une autre, et tant d’autres encore, jusqu’à se perdre dans les volutes anciennes des lignées.

Les doigts du musicien tressent des mélodies lancinantes, ferventes, aériennes, bouclées comme des chevelures. Les passants ralentissent, s’émeuvent, une pièce tombe dans le chapeau, les voici nourris, rayonnants, requinqués. Lui reste droit, les yeux grands ouverts sur un ciel de pluie.

Quelques années plus tard, marchant avec un groupe de randonneurs dans la forêt de Huelgoat épargnée par les incendies, nous sommes attirés par le son d’une harpe entre les branchages.

Intrigués, nous nous rapprochons du chaos rocheux d’où provient la musique.

Au bord du sentier parsemé de touristes, assis face à son instrument, se tient un jeune harpiste au teint pâle, chevelu, légèrement crasseux, devant un chapeau semblable à celui du musicien qui m’avait enchanté quelques années plus tôt, sur le quai du métro Denfert.

Je le revois soudain, digne et rêveur, un peu raide contre son mur carrelé de blanc, faisant ruisseler la musique entre ses doigts.

Une grande femme blonde, sportive, port de reine et chevelure de lionne, déboula d’un couloir, traînant une petite valise à roulettes.

En arrivant près du harpiste, elle fut prise d’une hésitation, ralentit, s’arrêta, comme prise d’un doute.

Elle regarda le musicien, le chapeau, de nouveau le musicien, appuya sa valise à roulettes contre le mur carrelé de blanc, et s’assit, par terre, juste à côté du chapeau.

Alors se produisit quelque chose d’imperceptible. Un sourire apparut sur les lèvres du harpiste et dans son regard, ses doigts semblèrent gagner en agilité.

Comme libérée d’un sortilège, la musique s’échappant de la harpe adopta une allure plus légère, de petits bonds, des éclaboussures jaillirent, une fraîcheur inattendue bouillonna comme si le torrent du Huelgoat était venu là poursuivre sa course impétueuse dans ce couloir de métro.

La forêt tout entière se répandit sous les voûtes, avec ses lumières liquides, ses frissons, ses odeurs de fougère et de genêt. La musique du harpiste redonnait vie à tous les êtres qui vivent dans les collines, les landes et les rivières.

Le courant passait, les souterrains réveillés frissonnaient, le musicien se tenait droit comme un prince.

Pendant un moment, il sembla que le couloir du métro s‘était ouvert sur l’immensité d’un ciel bleu.

Tous les passants ne s’arrêtèrent pas, mais tous avaient changé d’allure.

Les loups devant la porte


I

On connaît la chanson des loups

Décembre et les rivières gelées

Les foules mauvaises, ensorcelées

Qui s’en vont lyncher comme on danse

Les loups, chantions-nous en riant,

Les loups sont entrés dans Paris

Je la chantais avec mes sœurs

Les loups sont entrés dans nos cœurs

Un torchon mouillé sur l’épaule

En essuyant la vaisselle on braillait

Que c’était joyeux les loups c’était drôle

Après la fête, au pied d’un sapin vert

Un soir un réfugié chilien frappe à la porte

C’était noël on ouvre en ce temps-là Paris

Brillait de loin pour ceux qui souffrent

Il est resté jusqu’au matin

(Décembre 2023)

II

Trouble indicible où nous jette

Le regard des loups

Réveillant la haine et la honte

Ils sont devant la porte

En cercle autour de nos chalets

Leur immobilité nous sonde

Que savent-ils de nos mondes ?

Ces loups sont géopolitiques

Ils ont tracé des chemins dans la neige

A travers les forêts, les combes

Agrandissant leurs territoires

Du haut des crêtes ils fondent

Sur les brebis qu’ils terrorisent

Et le soir quand leur chant résonne

La nuit s’épaissit de silence

Où leurs yeux s’invisibilisent

III

Un jour, les bergers s’organisent

Depuis le temps que l’on s’épie

L’un grandit dans le rêve de l’autre

Leur faim se bat contre la nôtre

On s’accroche à des silences, à des signes

Comme eux bientôt nous serons sans pays

Sans bagage et sans marchandise

Ils n’entrent pas dans les églises

IV

Saurons-nous partager la terre

Avec les seigneurs du silence ?

Saurons-nous danser comme ils chantent

Sous les astres ?

Le temps des humains-rois s’achève

Nos fêtes sont fines comme la glace des étangs

Qui fond dès les premiers jours du printemps

Que ferons-nous de ce désastre ?

Décembre 2023

T’ang Haiwen, sans-titre, exposition musée Guimet

Si le silence un jour


Si le silence un jour travaillé de ta venue proche

Cessait de s’épaissir

S’il craquelait comme de la glace

A la fin de l’hiver

Il faudrait bien y croire

Accepter la possibilité d’une histoire

Si tu ne disais rien je t’entendrais

Venir dans la verdeur solaire

et si tu murmurais

Je lirais sur tes lèvres

Un jour trahison suprême

Une voix claquant dans l’air

Se ferait passer pour ton rire

Un coq de combat refermant la nuit

Me saisirait

J’aurais froid dans les ombres et pourtant

Quelque chose me pousserait vers toi

Si tu ne bougeais pas je sentirais l’air

Autour de ton corps et si

Tu n’avais ni chaud ni froid

Je te rejoindrais dans cet entre-deux

Je te rejoindrais aux frontières

de la gravité je te rejoindrais

Là juste où tu dois vivre

Et je t’attendrais

Je serais calme et composé

Tranquille comme il faut l’être

Le moment serait venu de grandir

Si je savais te reconnaître

Me serait donné la chance de renaître

Et te sculpter dans le silence

Les hirondelles de Montpellier


Ce qu’emportent les hirondelles

En criant dans le ciel ensemencé

de joie d’alarmes ou de nouvelles

leur vol disperse et rebat tout cela

C’est une alchimie du cri

Une libération qui rend le cœur léger

Le cadeau de Cézanne


Mars 2023, Tate Modern.

Cela fait dix minutes que je stationne, immobile, devant l’une des Sainte Victoire de l’exposition Cézanne à la Tate Modern, et je pleure. Comme d’habitude, mon œil a cherché le point d’entrée dans le tableau. Sur la gauche, au premier plan, le tronc d’un pin dresse un axe vertical aux contours nets, d’un gris-blanc froid contrastant avec les tons verts et jaunes du paysage. Il n’en faut pas plus pour créer une séparation nette entre le spectateur et l’espace montant d’étage en étage jusqu’aux pieds de l’immense montagne mauve, écrasant de sa masse les minuscules habitations, les ponts, les routes, univers de lego façonné par d’invisibles humains.

La majestueuse nudité du roc, traité sans aucun détail, occupe tout le fond du tableau.

Vibrante, la montagne attire l’œil qui ne trouve rien à quoi s’accrocher, retombe jusqu’au saillant d’un bâtiment jaune flanqué d’un bouquet de cyprès presque noirs, et redescend piteusement le long d’une route oblique vers un arbre brossé à grands traits, tout en bas sur la droite.

C’est de là qu’il faut repartir, avec l’humilité d’un pèlerin fourbu, conscient que la route sera dure et le soleil féroce.

Clairement, nous sommes devant un paysage spirituel, tenant des Repos pendant la fuite en Egypte autant que des Vues du Mont Fuji gravées par Hokusai, dans lesquelles un minuscule personnage gravit péniblement une côte escarpée.

La composition est parfaite, mais que de labeur il a fallu à Cézanne pour en arriver là !

Au départ de la carrière de Cézanne, il y a la violence. La dénonciation de la violence, mais aussi la tentation de la violence. Sociale, sexuelle. Et plus tard, cosmique. Les pulsions, les forces, les tensions, l’oppression : ça tire et ça tangue de tous côtés. Lucide, il perçoit ce que l’académisme et le romantisme évitaient de montrer. Sa virilité solaire le détache des conventions mythologiques ou des joliesses bourgeoises : il veut se confronter au monde réel. Le voici en rupture : il ne sera pas complice de ces diversions. Les débuts tâtonnants, maladroits, empâtés, témoignent de cette lutte entre l’impulsion vitale du jeune Cézanne et l’univers des formes convenues, qu’il admire dans les musées, qu’il copie, sans les reproduire. C’est comme s’il les vidait de leurs intentions, pour les reconstruire autrement. Mais qu’est-ce que le monde réel ? Ce que l’on voit ? Seulement ? Et d’ailleurs, que voit-on ? Des formes ? Des couleurs ? Des êtres ? Des relations ? A peine se pose-t-il devant un compotier que celui-ci se dérobe. Bientôt, la physique quantique remettra en cause l’idée même de matière perçue comme quelque chose de fixe et de certain. L’unité du réel est brisée, il n’en subsiste qu’une immense interrogation devant laquelle Cézanne se tiendra courageusement jusqu’à son dernier jour.

Alors, puisque le monde explose, il peindra l’explosion. Mais une autre force est à l’œuvre, assez puissante pour maintenir en relation des objets qu’éloigne les uns des autres une irrémédiable entropie. Quelle est cette autre force, ignorée de la science mais connue des artistes ? Pulsion de vie, qui nourrira les pensées de Bergson et Teilhard de Chardin, contemporains de Matisse et de Picasso. Pour l’instant, il cherche, méthodiquement.

Le tableau se transforme en ring. Equilibre instable, en constante négociation, comme cette bouteille penchée vers l’arrière, déséquilibrée mais ne tombant pas, et ces petits pains blonds dont la légèreté semble à elle seule défier les lois de la gravité. Posé de travers sur la table, un torchon blanc strié de lignes roses semble avancer vers le spectateur ses pommes prises dans l’inexorable mouvement d’un tapis roulant déversant son lot de valises multicolores. Et pourtant, ça tient. Ça tient même remarquablement bien, grâce à l’équilibre des couleurs. Le jaune citron, l’orangé des pêches, le vert acide des pommes se répartissent rigoureusement dans l’espace. Au milieu de cette joyeuse orgie vitaminée trône la bouteille de verre dont on croit sentir la froideur lisse, raide, vaguement hostile. Un contrepoint nécessaire pour maintenir la tension dans le tableau, mais surtout pour ouvrir l’espace des interrogations. Habitués aux natures mortes du prodigieux Chardin, aux harmonies plus calmes, les contemporains du provençal mal dégrossi durent trouver insignifiantes, scandaleuses, maladroites, ces compositions. Comment auraient-ils pu déceler ce qu’il y a d’implacable, de tragique dans la géométrie ? C’est qu’il en faut, du temps et du travail, pour réussir à changer le regard de toute une génération sur ce qu’elle considère de plus banal. Pour la bonne société, si férue d’ordre et de bon goût, Cézanne fut tout d’abord le peintre d’un peu ragoûtant chaos.

Mais il persiste. Il s’accroche et reprend, encore et encore, sous tous les angles et variant les techniques, son motif.

Le motif : on dirait aujourd’hui son mantra. Il le pétrit comme un boulanger sa pâte, le rumine, le déconstruit pour en retrouver la saveur et la fraîcheur. Sa technique s’affine, il diversifie ses couleurs, met au point son coup de pinceau en oblique dans lequel se fondent peu à peu compotiers, pommes, et même un verre dont il ne reste plus que le contour, l’épure. Parti du réel saisi dans sa matérialité la plus concrète, il ne lui tourne pas le dos comme les romantiques mais le concentre, en extrait la quintessence, à travers laquelle transparaît le vertige des choses projetées à toute vitesse dans un univers en expansion. Car si plus rien n’est stable, alors, tout est relation. Relations les proportions, les distances, les rapports de couleurs. Plus tard, le corps des baigneurs et des baigneuses, dégagés de tout érotisme, avec la nature.

En bon chef opérateur, Cézanne réussit à stabiliser l’image et la vie apparaît.

La vie, oui, la vie, la vraie vie, celle qui dilate le cœur, celle qui nous fait souffrir, qui nous déchire, et c’est pour ça qu’on l’aime aujourd’hui Cézanne, d’un amour fou, parce qu’il nous sauve de l’insignifiance policée, cyniquement désespérante.

Au cours des décennies suivantes il conquiert la virtuosité, longuement, péniblement. Puis avec une sorte de jubilation maîtrisée. Il se plaint : « la réalisation de mes sensations m’est toujours très pénible, je ne puis arriver à l’intensité qui se développe à mes sens. Je n’ai pas cette magnifique richesse de coloration qui anime la nature ».

Mais il se tient droit devant le chaos du monde matériel, avec une capacité unique à capter les sensations sans perdre de vue son idée, le « motif intérieur » : cosa mentale. Chaque tableau met en scène un naufrage, une faille, une interrogation, en même temps qu’une posture infiniment digne.

A travers lui, peignant comme d’autres marchent, la matière animée prend peu à peu conscience d’elle-même. L’esprit s’extrait, se façonne, s’affine. Contemporain de Darwin, précurseur de Teilhard de Chardin, il se fait témoin du cheminement de la Vie. La route est dure et le soleil féroce, telle est la voie.

Dans une autre version, datée de 1895 (collection Phillips), il y a comme une invitation au bonheur dans la manière placide, presque animale, dont la Sainte Victoire s’insère entre le bleu dur du ciel et l’ocre-jaune des rochers, avec la tranquillité d’une vache sacrée ruminant dans sa prairie cosmique.

Le bonheur, vraiment ? On n’est plus dans le monde insouciant des impressionnistes. Mais un apaisement libérateur, une relation plus harmonieuse avec l’univers deviennent possibles, après le chaos des natures mortes et la lutte avec la matière.

Cézanne nous fait un cadeau magnifique, d’une générosité folle : la paix qu’il ne trouve pas pour lui-même, il nous l’offre. Il nous ouvre un chemin d’accès vers l’intérieur de l’espace, avec la possibilité non pas d’admirer, mais de devenir la Sainte Victoire, immergés au cœur du paysage. Présence paisible et rayonnante, ancrée, souveraine et singulière.

Dans une expérience hypnotique, le paysage nous reçoit, nous accueille, et si nous y sommes prêts nous permet de goûter une meilleure version de nous-même, plus fraîche, plus vivante, plus forte et plus courageuse.

Dans cet espace-là, tout est possible : nous pouvons être qui nous voulons.

Le paysage recomposé, transfiguré dans l’harmonie des couleurs, devient le lieu d’une expérience spirituelle par laquelle nous entrons en résonance avec le vibrato de l’univers, selon la formule d’Hartmut Rosa.

Et cette résonance nous rend toute notre grandeur. C’est une joie immense, qui mérite notre plus profonde gratitude.

Mais attention ! Plus que dans tout autre, il faut entrer dans un tableau de Cézanne en état de propreté. Car l’effet d’amplification produit par le jeu des formes et des couleurs entre en résonance avec nos états émotionnels. Gare à qui viendrait en état de tristesse ou de colère : le tableau vous le rendra au sextuple !

Si, en revanche, témoignant pour la proposition du même respect que des Japonais se déchaussant avant de pénétrer dans un lieu privé, nous prenons soin de faire le vide en nous, ou de poser une intention amicale, elle nous sera rendue magnifiée, pleine et riche : l’émerveillement sera au rendez-vous.

C’est notre part de responsabilité. Le spectateur devient cocréateur d’une expérience sensorielle, émotionnelle et spirituelle inédite, profondément transformatrice. Au-delà de la modernité et du post-modernisme, il y a là un avant-goût de la méta-modernité, oscillant entre une interrogation irrésolue et la possibilité d’un émerveillement authentique.

Au sortir de l’exposition, dans la librairie, je repère une carte postale représentant l’autoportrait de 1875, sur fond rose. L’artiste nous regarde en coin, d’un œil interrogateur et malicieux, comme un vieux sorcier par mécontent du tour qu’il s’apprête à nous jouer. Sacré bonhomme !

La joie de l’aigle (fin)


Il faut imaginer un aigle joyeux.

Dans son livre la Vie secrète des animaux, Peter Wohlleben (auteur du best-seller la Vie secrète des arbres) montre, exemples à l’appui, combien les animaux sont capables d’éprouver des émotions, et donc pourquoi pas de la joie ? Il évoque une célèbre vidéo, visionnée des millions de fois, dans laquelle un corbeau s’empare d’un petit emballage en carton qu’il positionne au sommet d’un toit avant d’en dévaler la pente sur cette luge improvisée. https://m.gamaniak.com/video/corbeau-luge

Aucune motivation purement utilitaire, telle que se nourrir ou se reproduire, ne peut expliquer un tel comportement. Seul le plaisir, l’amusement gratuit, peut justifier l’action du corbeau, répétée plusieurs fois, tout comme un enfant qui reprend sa luge et la ramène tout en haut de la colline pour pouvoir la redescendre à toute vitesse.

Nous ne savons pas ce qui se passe dans la tête du corbeau, mais nous pouvons nous rappeler combien, enfants, nous aimions la sensation de vertige que procure la vitesse. Cette intensité. recherchée des skieurs et des surfeurs, des motards et des parachutistes, ainsi que de tous les sportifs qui s’adonnent à un effort prolongé, les amène à un état de conscience modifiée proche de ce que l’on peut vivre sous hypnose.

Il y a du plaisir dans cet abandon à quelque chose qui nous entraîne, et nous procure le sentiment de vivre plus fort. Ne prenons pas ces émotions pour un pur divertissement, car elles nous entraînent à nous dépasser, à surmonter nos appréhensions, à dénouer les croyances qui nous entravaient, dans notre ancien moi.

Les émotions positives ou négatives constituent de puissants leviers d’apprentissage, et si nous voulons apprendre quelque chose des aigles, acquérir un peu de leurs capacités symboliques ou réelles, nous ferions bien de nous intéresser à ce qui les rend joyeux.

Ce sont peut-être des sensations, comme l’air tiède des courants porteurs sous leurs ailes, ou l’élargissement infini du paysage au fur et à mesure qu’ils s’élèvent.

Pensons avec empathie au petit aiglon, lorsqu’il se tient au bord du vide, effrayé, tandis que ses ailes encore couvertes d’un duvet juvénile commencent à frémir dans un mouvement à peine perceptible. Il va s’entraîner, renforcer ses muscles et ses poumons, sentir chacune des fibres de son corps, éprouver leur puissance croissante, jusqu’au jour où le désir de voler sera si grand qu’il pourra s’élancer, libre enfin de savourer la joie de parcourir les grands espaces du ciel.

Apprendre à jouer avec nos peurs, avec nos désirs, nous entraîner à monter et descendre dans la spirale émotionnelle : telle est pour nous la voie de l’évolution libre et consciente, la clé de l’émergence et de la reconfiguration d’un moi nouveau. Aucun raisonnement, si bien construit soit-il, ne nous emmènera dans le nouveau monde, dans la nouvelle vie à laquelle nous aspirons. La joie de l’aigle et la luge du corbeau nous rappellent que les émotions sont pour cela le meilleur des véhicules.

La voie de l’aigle (suite)


La voie de l’aigle, bien sûr, c’est aussi celle du courage. Mais qu’est-ce que le courage dans le monde compliqué, brutal, imprévisible où nous vivons ?

Paradoxe : et si le courage commençait par une forme d’humilité ? L’aigle ne s’élève pas contre les courants ascendants : il les trouve, et s’élève avec eux. L’humilité face au réel, lorsqu’elle se combine avec une farouche détermination à tenir son cap, assure le succès dans l’économie d’énergie. Les ingénieurs appellent cela l’efficience, on pourrait aussi parler de capacité à s’adapter, de débrouillardise. Tous ces mots me plaisent bien. Ils montrent la diversité des stratégies que nous inventons pour survivre et rebondir face à l’adversité.

Car l’adversité fait partie du programme. C’est ce que l’on nous répète avec une décourageante régularité, comme s’il n’y avait pas de mérite à réussir sans effort. L’aigle, pourtant, n’a pas la folie de voler contre le vent. Il s’appuie au contraire sur lui, s’en fait un allié. Et je crois même qu’il joue, qu’il danse avec le vent. Je crois qu’il éprouve du plaisir à tournoyer, là-haut, dans les courants, et qui sait s’il ne lui arrive pas même parfois de rire, là-haut, tout là-haut dans les cimes.

Sa voie d’excellence est dans sa virtuosité à capter les spirales ascendantes, à saisir et interpréter les moindres signaux de l’atmosphère, puis à régler sa trajectoire dans l’espace du possible.

Mais où est le courage dans tout cela, me demanderez-vous ? L’aigle ne fait-il pas qu’appliquer des tactiques de survie pour se nourrir ? Et s’adapter face à l’aspérité du réel, n’est-ce pas ce que nous faisons tous les jours ? Où est l’exploit ?

Bien malin qui saurait répondre à la place des aigles mais pour nous, les humains, la virtuosité ne saurait suffire. Elle doit être accompagnée d’une solide éthique, ancrée dans des principes transparents, évolutive et pratique.

Ce qui distingue le courage du simple instinct de survie, c’est qu’il s’appuie sur des valeurs. Comme l’aigle, nous avons besoin de trouver et tenir notre cap, et les valeurs sont nos courants porteurs. Altruisme ou loyauté, sens du devoir ou passion pour la beauté, la justice, la liberté : c’est dans ces concepts en apparence abstraits que nous puisons l’énergie de nous dépasser, de prendre des risques ou tout simplement de chercher à nous améliorer, jour après jour.

Ethique et virtuosité : que l’une des deux vienne à manquer, c’est le crash. L’alliance des deux constitue la voie de l’aigle, animée par une éthique d’apprentissage. (à suivre).

Troisième et dernière partie :

Et si nous étions amenés à changer régulièrement de système de valeurs? Cela ferait-il de nous des girouettes, des alliés peu fiables, inconsistants, ou des êtres évolutifs, capables de nous adapter aux changements qui se produisent dans nos conditions d’existence ? Sommes-nous portés par des motivations identiques à vingt, quarante ou soixante ans ? En début et en fin de carrière, lorsque nous avons fait nos preuves et que nous aspirons à laisser une trace pas trop moche de notre passage sur la terre ?

A chaque vol, l’aigle s’améliore, approfondit sa connaissance de son environnement et de ses dynamiques invisibles. Transposé dans notre vie quotidienne, concrètement, cela signifie porter toute notre attention sur les opportunités d’apprentissage, même et surtout lorsque c’est difficile, lorsque cela nous met provisoirement en situation d’échec ou juste lorsque cela prend du temps et consomme de l’énergie.

Echouer fait mal à l’ego, mais c’est la voie. Pour pouvoir nous élever, pour concrétiser nos plus hautes aspirations, nous devons tout d’abord nous alléger. Or c’est du courage qu’il nous faut pour désapprendre, pour nous séparer de nos anciennes croyances, de nos anciennes façons de faire et même de nos peurs devenues, avec l’habitude, enveloppantes et douces comme un vieux pull.

Dans l’article précédent j’évoquais ce mouvement des yeux que nous pouvons faire vers le haut à droite pour nous reconnecter instantanément à nos images inspirantes, (celles qui concrétisent visuellement nos valeurs). A peine les avons-nous trouvées que notre dos se redresse, nous respirons plus librement, avec plus d’amplitude. Notre corps a trouvé ses courants porteurs.

Allier l’éthique et la virtuosité, la vue globale et le détail concret,

C’est la voie, brûlante, exaltante, et parfois risquée que nous montre l’aigle.

La forêt de Saint Clair


Cette forêt n’est pas silencieuse.

Ce n’est pas le contraire d’une ville, offrant aux citadins épuisés le trésor de son calme.

C’est un monde où la vie grouille sous les pierres, dans le tronc des châtaigniers déracinés, dans le touffu des ronces.

Elle existe pour elle-même, pas pour notre plaisir. Et cette vie suit ses propres lois, s’organise, partage les ressources et le territoire. Grimpereaux, geais des chênes, locustelles, pinsons, bruants, s’avertissent de notre passage et poursuivent leurs activités.

C’est un habitat vivant, vibrant, puissamment odorant, un espace intermédiaire aux mille visages.

Tôt le matin, ce territoire bruisse, jacasse, craque et crie, parcouru de ruisseaux glougloutants, feuillolant au gré du vent, souffrant de la sécheresse et cherchant le moyen de survivre.

Comme nous, la forêt vit une catastrophe.

A son orée, la fontaine de Saint Clair offre, à qui le demande, fraîcheur et discernement.

Rassemblant quelques feuilles jaunies, des mousses et des branches, je compose un mandala forestier.

Sur les vieilles pierres luisantes, il propose un motif de lien, de gratitude et d’ouverture.

La rencontre se fait. Plus loin, la pierre touchée dans le chemin libère un flot d’images, d’émotions.

Joie, douceur inattendue, surprise, guérison.

Et pour toute eau, des larmes.

Le maillot Jaune (alchimie de la soif)


A la fin de l’été, résurgence au flanc de la montagne : une eau fraîche, longuement filtrée, jaillit d’entre les couches minérales.
Matière à poésie, qui deviendra torrent, ruisseau calme ou puissante rivière.

En attendant, supportons la soif! La soif grésillante, aride, impérieuse! La soif qui creuse les corps, impose un silence minéral. La soif-montagne, immensément dressée devant nous, verticale comme un appel, un col à grimper. Misère de l’Exploit désiré! Amer Maillot. Vertige et solitude.

La soif est le véritable lit de toutes les rivières. Elle nous trouve debout, transpirants, déterminés. Elle nous redresse, nous essore, nous calcine. Elle ne laisse rien de tendre en nous, que la tension.

C’est un travail pénible et nécessaire.
Une errance aux confins du désespoir.
Un risque à prendre. Un contrat durement négocié.

C’est le prix de la fraîcheur, prophétique, impitoyable, un métal martelé sans fin jusqu’à ce que résonne, dans l’atelier du forgeron, le son juste et précis d’une lame.

Notre dernière épreuve sera de la nommer.

dylan Groenwegen crédit Razvanphoto

La gueule du korrigan


Quimper, juin 2018.

J’ai dû marcher sur un korrigan par mégarde. Ou bien dire, faire, penser quelque chose qui l’aura contrarié. Et voilà qu’il pleut sur Quimper, à verses, un orage spectaculaire au moment même où j’apprends que mon train vient d’être annulé par traîtrise. C’est à dire sans prévenir. Sans donner au voyageur le choix de s’organiser autrement. Pas calmés pour autant, les korrigans se sont encore déchaînés au point d’obtenir l’annulation du vol qui aurait pu me ramener vers Paris.

C’est râpé pour demain, je n’irai pas former de petits génies surdiplômés aux joies de la conduite de changement, ou de la gestion de projet, pas plus qu’aux secrets du management interculturel. Tant pis, tant mieux.

Je traverse en courant la place subitement vidée de ses punks à chiens, m’engouffre dans le premier hôtel venu, paye ma chambre et m’allonge sur le lit recouvert d’une chose aux couleurs atroces.

Plafond.

Catherine Meurisse, elle, aurait su dessiner la scène, les petits traits obliques de la pluie collante, malveillante, indélébile, la tête de l’agente SNCF plantée derrière son comptoir avec la résilience revêche d’un chardon, et ma gueule à moi, dépitée, bouche tordue.

Mais surtout le visage du réceptionniste, hier soir, dans l’autre hôtel. Il se croyait malin, le rouquin, avec sa bouille béate et ses mises en garde.

« Faites attention aux korrigans », m’avait-il lancé tout sourire en réponse à ma demande d’un endroit sympathique où passer la soirée.

Dans un suprême effort, j’avais réussi à marquer mon appréciation pour l’humour de sous-préfecture, et maintenant, je payais le prix pour mon absence de sincérité.

Korrigan, korrigan, korrigan toi-même !

Gueule de korrigan

Visages


Un jour, le monde s’est peuplé de visages, et ces visages avaient beaucoup à dire.

Tout est visage : un corps, le son d’une voix, la démarche et l’allure d’un homme, la présence d’une femme, un paysage.

La vitesse est visage.

Le silence est visage.

Toute vie prend peu à peu la forme d’un visage.

Toute force à l’oeuvre acquiert, peu à peu, la puissance, la lisibilité d’un visage.

Le visage est rencontre, aspiration, conflit, fleuve de vie charriant ses glaçons, ses graviers, ses eaux dans des plaines accueillantes ou des pays rugueux.

Masque illuminé d’un sourire, ombre où scintille, retenue au coin de l’oeil, une larme. Il est résistance ou tendresse, ouverture ou paroi.

Visage de l’être aimé, aux joues pigmentées d’impatience, visage d’une rose, d’une rue tranquille à la fin de la journée, d’un marché animé.

Visages d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, visages d’animaux ou de foules à l’indifférence trompeuse, parcourue de mouvements, d’humeurs à déchiffrer; visages des villes et des pays traversés par le voyageur. Visage du clandestin. Dangers.

Visages transformés sans fin, forces cachées dans la lenteur, dans l’infinitésimal, rocs, falaises, mousses, rivages. Forêts, toundras. Tout est visage.

A nous d’apprendre à percevoir ce qui se joue dans cette forme, ce qui se crispe et ce qui change, d’apprendre à lui donner sa place, à modeler notre présence face à son irréductible altérité.

Car il se tient face à nous. Il vit de sa vie propre et ne nous attend pas.

Il en est parfois d’effrayants, dévorés de l’intérieur, et qui nous appellent.

D’autres qui s’excusent, qui voudraient se fondre dans la masse, et d’autres encore, si vieux qu’ils finissent par se confondre avec l’arête d’un rocher, avec un geste interrompu.

Ceux-là sont les plus beaux, ceux qui nous appellent, qui nous font grandir.

Mais qu’est-ce qu’un visage ?

Apprivoiser

Ancrage élévation (guérir avec Matisse)


Double mouvement : faire corps avec la trame vivante, matérielle, du monde;

Aspirer à des états de vie, de perception, de vibration plus nobles et plus lumineux que l’existant, ne pas s’en contenter.

Si j’ai tellement recherché l’ancrage, c’est que le danger qui me guettait était de perdre tout contact avec le sol, le terreau, le terroir. Je me suis longtemps nourri de concepts et d’information pure, captivé par d’étincelantes constructions intellectuelles comme celles d’Edgar Morin, introducteur en France de la systémique et de la complexité.

Pour guérir de la séparation, j’ai d’abord recherché l’immersion dans le monde, le sentiment océanique. J’ai cessé de fumer pour retrouver l’immense richesse des sensations olfactives. J’ai fait transpirer mon corps, renforcé mon coeur, redressé mon dos pour mieux respirer. Nager fut un délice. Palmant parmi les poissons et les coraux des Philippines, j’ai connu la fluidité parfaite, appris à régler ma flottaison pour évoluer sans effort, au plus près des fonds sablonneux, sans abîmer d’un geste maladroit les trésors vivants qui m’entouraient. J’évitais de troubler la limpidité des eaux d’une palme un peu lourde ou, produisant des bulles en excès, d’effaroucher les poissons clowns et les rougets endémiques. La discipline exigée du plongeur, la coordination et la sobriété des mouvements, la conscience de soi et de son impact sur l’entourage immédiat ouvraient l’entrée du pays des merveilles.

Nouveau terrien, j’ai cherché dans l’action des sensations fortes, et je les ai trouvées.

Mais le besoin d’élévation demeure. Le besoin de finesse, de légèreté, de respiration dans la singularité assumée. Le désir de toucher de plus beaux visages, du bout des doigts.

Suivre des yeux, fasciné, le mouvement ascendant du pygargue, porté par les courants aériens plus haut que les nuages, vers la partie la plus lumineuse du ciel au-dessus des Alpes.

Ancrage, élévation. S’émerveiller du travail évolutif à l’oeuvre dans la transformation des plantes, sur des millions de générations, jusqu’à se hisser à la hauteur du désir de l’oiseau pollinisateur pour danser avec lui. Pétales, corolles, étamines, couleurs et formes affinent sans cesse ce langage d’un raffinement inouï que l’on peut apprécier dans l’humble véronique de perse ou le myosotis.

Vibrer avec l’élan de l’amoureux, transporté vers celle qui se laissera peut-être, ou non, convaincre de l’aimer à son tour, sur une scène de théâtre ou dans la vie. Pleurer lorsqu’elle le quitte et lorsqu’ils se retrouvent.

Cultiver le courage de rejeter la haine, la colère et toutes les passions tristes. Sculpter en soi l’espace de l’Autre.

Ancrage, élévation : ces deux élans se tressent en une spirale de vie, plus intense et plus belle.

Rechercher consciemment la beauté.

Aimer, avec Matisse, une version plus subtile de la présence au monde, allégée jusqu’à la couleur pure, en apparence immatérielle, dansante et joyeuse. Epouser cette joie, dans la ferveur et l’oubli de soi. Dans la reconnexion à soi. Se confronter à l’oeuvre rugueuse d’un Georg Baselitz, paroi verticale obligeant le regard à prendre son élan tel un skate face au mur de béton. Se laisser emporter, vers le haut, vers le vide, oser, lâcher prise.

S’élever, donc, mais vers quoi?

Question mal posée. Le pygargue épousant les courants ascendants ne cherche pas à se rapprocher du soleil. Il prend de la hauteur pour étendre son champ d’action. L’artisan, le musicien, le chirurgien qui passent une vie à perfectionner leur geste, l’actrice assouplissant sa voix, aiguisant son sens de l’observation pour mieux incarner ses personnages, l’humoriste améliorant son spectacle soir après soir : tous recherchent, et pratiquent, une forme d’élévation. C’est en eux le mouvement de la vie cherchant à donner le meilleur d’elle-même.