Archives de Catégorie: Sarthe

Jeudi 12 – suite : chimères


4. Nuit des chimères : les projecteurs habillent d’une peau de lumière les vieilles murailles de la cathédrale et son chevet, accrochant des taches de lumière tournoyante sur les arcboutants. Dragons, signes du zodiaque, animaux fantastiques s’envolent. Symboles fuyant sur les nuages, à toute vitesse. « Désert », « mémoire », « forêt » : des mots défilent sur la pierre, à la verticale, à l’horizontale, se posent le temps d’une micro-méditation puis filent. Même en vacances le temps galope. Ne pas épuiser l’attention : poésie touristique, on effleure, on suggère, on y va léger-léger, mais spectaculaire.

5. Je commence à travailler sur mon blog. Hébergement, choix d’un nom, domaine, pages : absorber le jargon, tenter-rater-recommencer. Don’t panic ! Consulter les forums. Cliquer-glisser. Cliquer-hurler. Noms d’oiseaux. Cris des mamans, z’oreilles d’enfants ! J’insère un texte, une photo. Oùestellepassée ? Re-clique ici, dans la fenêtre. Onglet, balises, HTML (toi-même!) J’enregistre et j’enchaîne sur l’atelier « légumes ». Une pomme de terre en main, le monde s’apaise.
6. Il pleut toujours. Les claviers cliquent, les portes claquent. Fuck la pluie, on sort !
7. Les doigts de la petite sur le piano désaccordé, supplice attendrissant.
8. C’est quoi, une chimère? Ben, euh, c’est un animal chimérique!

Légendes sarthoises (jeudi 12 août)


Plus belle la Sarthe en version familiale. Eté pourri, famille unie.

1. Famille! La maison se remplit. Onze voix croisées, onze vies, onze personnalités – bientôt quinze, réunies pour les quatre-vingts ans des grand parents.
2. Trois jours qu’il pleut, la pression monte comme dans une cocotte-minute. Une grande cocotte-minute, certes, en version paquebot, avec des fenêtres, un grand escalier pour user l’énergie des enfants qui montent et descendent cinquante fois par jour, des pièces où s’isoler, des ordinateurs, des jeux de société, des grandes sœurs coopératives, mais tout de même. A notre époque, on aurait sorti les déguisements de la malle, au grenier. Fabuleux les déguisements, avec des broderies, des culottes de soie, des châles roumains, des vestes à brandebourgs rehaussés de fil d’or et des chapeaux de feutre rouge ottomans. On les a tous déchirés, à force, et puis les mites. Maman descendait dans la grande cuisine où l’on pouvait boire une bolée de cidre en écoutant causer les grandes personnes, toujours prêtes à conter des histoires en sarthois. L’histoire du goupil attrapé par la moissonneuse batteuse et dont on voyait la queue tout aplatie sortant d’une botte de paille. Aujourd’hui, on est là pour se voir, alors on se voit. Conversations, vieilles photos, présences, attentions, thé, comment s’appelait ? On entre, on sort, preuves d’amour, compétition, compromis, négociations, ça vibre et ça bourdonne comme un plateau de télé. Casting d’enfer, on maîtrise tous les genres : comédie, tragédie, sitcom, raisonnements, postures d’autorité, rébellion, manipulation, jalousies, stratégies, c’est « Plus belle la Sarthe » en Version Familiale ! Avec ça, le plein de rebondissements, de détails qui font vrai, montage serré : bobos, repas, projets, pleurs, malentendus, supermarché, cris, badminton, stridents, légumes, il faut que ces enfants, vitamines, éplucher, lessives, légumes, salle de bain libre, aujourd’hui des pâtes, qui veut jouer ? Coups de gueule, coups de fatigue, à trois vous m’éteignez cet ordinateur. Légumes, saturation, vélo, sortir avant qu’il ne repleuve. Mettez vos chaussures, décidez-vous, la clé.
3. Demain, s’il pleut toujours, on ira tous à la FNAC au Mans, puis les filles emmèneront leurs petits frères au cinéma. Trop classe ! Les garçons se désintéressent de tous ces sms, les « tu crois qu’il ? », et « si je réponds ça ? » des grandes sœurs fébriles. Frontières : à treize ans, « t’as qu’à pas répondre », à quatorze, on kiffe.

Wee-end en Sarthe (Trois générations sous le même toit)


Comme une caméra flottant à la surface de la mer, un coup dessus, un coup dessous, dans un monde et puis dans un autre, ma paupière se relève juste comme un rayon de soleil vient frapper les volets intérieurs de la chambre. J’ai dû dormir. Le gris du ciel et celui des volets se reflètent l’un dans l’autre. A l’intérieur, il fait orange. Quelle heure est-il ? Des bruits résonnent dans les étages, un enfant fait vibrer l’escalier, des rires fusent de la salle à manger. Tout en bas, des voix de mères s’interpellent. Ce week-end, nous sommes trois générations sous le même toit.

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré


 

Recadrage

 

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré, dans une semaine

Ils sont arrivés à huit heures du matin. Qui ça ? Les menuisiers. On ne les attendait plus.

En un quart d’heure, trois fenêtres ont disparu, laissant une ouverture béante. La poussière vole jusqu’au premier étage, ils n’ont pas apporté suffisamment de bâches pour tout protéger. Dehors, c’est la terrasse de Phèdre, à l’intérieur, c’est Dresde après les bombardements.

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Quelle drama-queen cette Phèdre. On finit par trouver de vieux draps.

(Lundi 1er août)

Somptueuse


Ce soir la lumière est somptueuse a dit ma mère. Dans ce mot, le moelleux de l’air, la blondeur du sable de la terrasse et du crépi, l’ample mouvement de la brise enveloppant la terrasse comme une chevelure balayant les épaules d’une femme, la tiédeur du soir et quelque chose d’un peu solennel, comme une trace de la musique au son de laquelle dansèrent les anciens habitants. On pense au décor d’une pièce de théâtre ou d’une fête. L’été dans toute sa gloire.

La Fontaine, les grenouilles et les deux égéries


Légendes sarthoises.

Au bord de la douve, un héron cendré se rejoue La Fontaine en cherchant des grenouilles. Dès la nuit tombée, lapins, renards, blaireaux, chouettes et chevreuils prennent possession des lieux. Nous les suivons, fascinés, de fenêtre en fenêtre, toutes lumières éteintes, écoutant le chant des grillons, la respiration des animaux dans la prairie, en attendant de voir se lever les premières étoiles.

Se souvenir du regard de l’enfant qui voit sa première étoile filante

Les grenouille sisters nous font leur concert pour fêter l’ouverture de l’été. Je danse avec mes deux égéries qui m’entraînent, de la terre aux étoiles and back. Je pense à vous.

(Dimanche 31)

Le vent nous portera


Blue Marianne

Retour du Mans, Z.A Nord

« Je n’ai pas peur de la route, faudra voir, faut qu’on y goûte, des méandres au creux des reins, et tout ira bien … le vent nous portera »

Accords de guitare plaqués, rythme sautillant, voix nasale, « le vent nous portera » de Noir Désir jaillit de l’autoradio. Ce n’est pas ma jeunesse, pas ma génération, je n’écoutais pas cette musique mais je danse dans la voiture, les mains sur le volant, mes pots de peinture dans le coffre et les yeux grands ouverts. Porté par l’urgence moqueuse de cet hymne à tous les croqueurs de piment. Fuck les conformismes, hurlaient les enfants de la crise et de Rimbaud. Ils se la jouaient rebelle tout en préparant leurs concours.

Je m’arrache aux banlieues du Mans. Le rock et l’Asie transpirent par tous les pores de ma peau. Moi qui parlais de re-paysement, rien à faire, je ne rentre plus dans les cases. Pauvre Gen Y, si rapidement passée de la révolte au CV, rackettée de ses illusions avant même d’avoir eu le temps d’en goûter la saveur.

« Ce parfum de nos années mortes ce qui peut frapper à ta porte, infinité de destins, on en pose un, qu’est-ce qu’on en  retient le vent l’emportera »….

Ce jeune couple d’expats, à Manille, me l’a fait découvrir. A la manière dont ils dansaient sur cette musique, passionnément, désespérément, chavirés de nostalgie, j’ai compris qu’elle incarnait toute l’énergie, la révolte de leur jeunesse, le début de leur amour et l’espoir d’une vie plus vraie, plus intense.

La semaine prochaine on se retrouve à l’île de Ré. Ils me raconteront leur carrière dans la finance et l’enfant qu’ils élèvent en apesanteur, entre Shanghai, Séoul et Ceylan.

Et la peinture ?

 

Et la peinture?

 

(Samedi 30)

Possibilité d’un chevreuil


Décapage, ponçage : six heures.

Aperçu deux chevreuils au bord de la douve : dix secondes.

Chevreuils : dix secondes

Les mains me cuisent. Douleur quotidienne, je m’habitue et trouve encore la force d’enfourcher un vélo le soir pour aller m’ouvrir les poumons sur les petites routes de la Sarthe. Le corps exulte, je respire, chaque mètre de la route me régale de ses parfums.

Ce soir la lumière est somptueuse a dit ma mère. Dans ce mot, le moelleux de l’air, la blondeur du sable de la terrasse et du crépi, l’ample mouvement de la brise enveloppant le château comme une chevelure balayant les épaules d’une femme, la tiédeur du soir et quelque chose d’un peu solennel, comme une trace de la musique au son de laquelle dansèrent les anciens habitants. On pense au décor d’une pièce de théâtre ou d’une fête. L’été dans toute sa gloire.

Demain, je peins.

(vendredi 29)

Un nom de commando (3/3)


Oser : la route appelle l’audace. Courir avec vous, tenir ce journal de l’été, dédicace et complicité.

Pari en voie d’être gagné. Les Réalisations Probantes s’accumulent comme autant d’armes cachées sous les rochers, pouvoirs secrets à conquérir, talismans. Cette maison même invite à rêver plus grand, plus fort. Sur la bande-son, dans l’Ipod, Nina Simone chante : « I did it my way ».

 

I did it my way

 

commando Proust (2/3)


Courir!

Au bord de la départementale, un panneau signale : « Nauvay, 5 kilomètres ». Ces cinq kilomètres, je les ai courus par une chaleur infernale, il y a dix jours, et rien ne m’ôtera la fierté de l’avoir fait. L’ami qui m’entraînait s’était enduit d’une crème solaire à la puissante odeur de cacao qui se mêlait à celle de l’asphalte à demi fondu ainsi qu’aux effluves de la campagne. L’ami, plus entraîné que moi, décrivait des boucles en avant, en arrière, parcourant deux fois plus de distance que moi qui le suivais ou le précédais, rattrapé à chacun de ses passages par les lourdes senteurs du cacao. J’ai piqué un fou rire, au beau milieu de la route, sans cesser de courir. Au retour, l’orage nous a cueillis juste à l’entrée du parc.

Plus tard, je pourrai revenir puiser dans la force de ce souvenir. La distance est malingre en comparaison du Paris-Versailles, mais en courant, je voyageais aussi dans le temps. Un monde englouti qui remonte à la surface, le petit moulin, nos vélos, les espèces de fleurs et de papillons disparus, la brutale énergie de l’enfance. Proust est passé par ici, il repassera par là.

A quoi bon passer après lui ?

Son ombre immense, et toutes ces histoires de marquises, la grand’mère sortant d’une tasse de thé, le génie de la lampe. Si familières et si lointaines. Pauvre Sarthe, écrasée par Combray. La Sarthe avec son patois refoulé, son accent gommé, ses expressions délicieusement imagées qui ne passent pas à la télévision. Comment parler aujourd’hui de ce monde ? Une province entière de ma vie, le continent caché de l’écriture, du désir d’écrire. Guerre aux boulets pesants, guerre aux doutes. Monday After, un nom de commando. Chaque mot posé vaut des kilomètres.

Un nom de commando (1/3)


Pensées Avarapiennes : persévérer pour réussir. Le travail manuel comme préparation, remise en forme : entretenir la motivation, relever un défi, pour le jeu, pour le sport.

Gratter, poncer, rêver à la couleur future, préparer la rentrée en canalisant toute cette énergie qui ne cesse d’affluer depuis quelques mois.

S’acharner à entretenir une vieille maison comme celle-ci, c’est mener un combat perdu d’avance contre le temps.  Rien à gagner si ce n’est de pouvoir se dire, comme un coureur : je l’ai fait.

Les sportifs et les coachs savent trouver la motivation dans la pratique régulière d’un effort qui finit, comme pour l’écriture, par devenir un plaisir attendu, recherché. La Discipline est alors joyeuse. L’intensité des sensations, même dans la douleur, justifie de courir encore un kilomètre, un de plus, et puis encore un autre. Courir, c’est aussi méditer. Je ne pense pas : je suis. Plus d’appréhensions, plus de doutes. Le temps s’ouvre sur un vaste éventail de possibilités : bonjour souplesse !

(jeudi 28)

Ecrire bricoler tenir


 

Tenir

 
Ecrire ou bricoler. Frustration, douleur, parfois de menues récompenses. L’enjeu, c’est d’entretenir la motivation jusqu’au point de basculement, savourer d’étranges découvertes enfouies sous des couches de crasse et de poussière. Persévérer, fractionner la tâche en tout petits morceaux pour se donner autant d’occasions de célébrer.

Tenir jusqu’à vendredi. Le troisième jour est toujours le plus dur. S’inspirer des sportifs qui reprennent le chemin de l’entraînement tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, même après une défaite.Tout en haut du placard, une étagère incrustée de poussière où sommeillent de vieilles bouteilles de gnôle et des carafes en cristal aux armes des C… Ce vieux meuble aurait-il une relation particulière au temps ? Collé à l’intérieur de la porte, un menu jauni propose : endives cuites, veau façon Orloff, gâteau de semoule à la confiture de mûres. Septembre 1937.  Ils ont dû se régaler. Le soir, j’ai commencé le premier des panneaux du centre. Ai-je dit que la couche de peinture originale, sous le jaune vif, était d’un marron à vomir ? L’épaule et le poignet me brûlent, la peau de mes pouces durcit. La musique se mélange dans ma tête : Lady Goldberg et les Variations Gaga.

La leçon d’audace


 

Nuages (Django Reinhardt)

La Sarthe, ça décape (suite)

Mardi 26 août 2010. Les travaux manuels continuent dans la Sarthe profonde. L’énorme placard de la cuisine semble reconstituer ses forces chaque nuit pour mieux me narguer au matin, comme les géants dans les contes. Serait-il ensorcelé? Il me semble parfois au bord de parler, mais ses secrets sont bien gardés. Ce n’est pas le genre de placard à se déboutonner si facilement. Tant mieux : sa réticence décuple mes forces, ma rage d’en finir. L’un des plus grands bienfaits du bricolage est d’arrêter l’essoreuse à pensées pour nous forcer à concentrer notre attention sur l’immédiat, le concret Il faut croire que le geste de poncer libère des endorphines, car je me trouve baigné d’un sentiment de grand bonheur malgré la fatigue. C’est peut-être cela, la leçon de mon placard-mentor.

Hier, dégagé trois des panneaux du bas. Le décapant fait grésiller la peinture qui se tord, frise, bouillonne. La dernière fois que nous avons décapé et repeint le monstre, c’était l’été 1980, avec un ami originaire d’Allemagne de l’Est qui venait d’être expulsé de son pays d’origine. Un sentiment d’exclusion consumait ce grand blond sardonique, mince comme un fil, qui ne trouvait jamais sa place nulle part et surtout pas dans la bourgeoise Allemagne de l’ouest. Il me communiquait sa passion du bricolage, dans laquelle il investissait toute sa fureur et sa soif de liberté. Avec lui, grâce à lui, j’éprouvais le pouvoir libérateur de la main qui crée de nouveaux territoires, un nouveau rapport au monde. Le soir, il disparaissait pendant des heures dans la bibliothèque, assouvissant son autre grande passion pour les mots, la littérature et l’imaginaire. Première expérience de l’exil, et de la déterritorialisation.

On travaillait en écoutant à la radio les nouvelles de Pologne, on découvrait le nom de Solidarnosc. Une brèche s’ouvrait dans l’empire soviétique. Coïncidence, il dormait dans la polonaise, une chambre ainsi nommée car on y accueillit des réfugiés polonais fuyant la répression des tsars en 1830.  J.. apprenait ses premiers rudiments d’Espagnol en se brossant les dents. Quinze jours plus tard, il encadrait un groupe de trente adolescentes à Valence et menait tant bien que mal les conversations avec les familles d’accueil. C’est qu’il n’avait pas froid aux yeux, sûr qu’il parviendrait à communiquer avec  ses rudiments d’Espagnol. Qu’avons-nous fait de cette audace ?

Ré moins cinq

En calculant bien, j’en ai pour cinq jours, ce qui me permettra d’attaquer la peinture dimanche, avant mon départ pour l’île de Ré. Cinq jours à brosser, décaper, gratter, respirer de la poussière et du solvant, cinq jours enfermé quand la campagne sarthoise est gorgée de soleil, tout ça pour le plaisir d’appliquer une large couche de peinture moelleuse et fraîche, à la fin, tout à la fin. Masochisme ou persévérance ?

Re-paysement

Ce journal est l’histoire d’un parti pris : le parti-pris de vivre cet été non comme une évasion hors de la vie quotidienne, mais comme une plongée au plus profond de la vie, à chaque instant, pour en ressentir toute l’intensité. L’aventure, au cours de ces quelques semaines ne consistera pas à explorer des pays lointains, à réaliser des exploits sportifs, et surtout pas à me dépayser. Ce que j’ambitionne, au contraire, c’est le re-paysement. Comme Joachim autrefois, je guéris de l’exil par l’ancrage du corps.

Le soir, j’enfourche un vélo et je pars sur les petites routes de campagne. L’odeur des balles de foin coupé se mêle au parfum des sous-bois. Dans tous les champs, des moissonneuses-batteuses en plein travail, jusque tard dans la nuit.

Plus belle la Sarthe

Bricolage et pâturages


Avant décapage

La vie de château, c’est d’abord beaucoup de travail manuel. Comme dit le père de mon ami Thibaud, la Sarthe, ça décape!

Premier jour : j’attaque les tomettes, dissimulées depuis trente ans sous un lino à carreaux bleu plastoc accordés aux couleurs jaune vif et bleu roi du placard (Qu’est-ce qu’on écoutait comme musique, en 1980 ?) Curieux de retrouver la couleur originale, et pressé de passer à l’étape suivante, je gratte comme un fou,  au rythme de Bad Romance.

Le placard est un véritable monument, chef d’œuvre du Menuisier Inconnu. Dix mètres carrés, huit panneaux sculptés de baguettes moulées et autres rechampis où s’accroche la vieille peinture teigneuse, surchargés de corniches, de serrures tordues et de rafistolages divers. Le fond se raccorde au mur incurvé de la tour. Que se cache-t-il derrière ? Mystère. Il n’a d’ailleurs pas fini de livrer tous ses secrets. Pour venir à bout de ce monstre, je me suis équipé d’un arsenal de pro : décapant,  truelles, gouges, laine d’acier, brosses métalliques, et papier de verre. Du haut de mon escabeau, affublé de mes gants en caoutchouc bleu, de lunettes en plastique et d’un masque anti-poussière, je dois ressembler à une sorte de Darth Vador sans cape noire.  Mon oncle, un fameux bricoleur fana de Boris Vian, passe apporter le courrier. En parfait gentleman sarthois il m’annonce la naissance de son dernier petit-fils et feint d’avoir une conversation rationnelle avec ce neveu qui se déguise encore à 49 ans.

Un été dans la Sarthe ou mes deux égéries


La Sarthe est délicieusement calme, en été, mais le projet de ce blog n’est pas d’en vanter les charmes bucoliques. On est là pour expérimenter, pour relever un défi d’écriture, au jour le jour, et pour garder le contact avec les amis dispersés aux quatre coins de la France pour quelques semaines.

Afin de pimenter mon journal avarapien, cet été, comme les grandes marques, j’ai donc voulu m’offrir les services d’une égérie.

Il faut avouer qu’ « un été dans la Sarthe », pour booster l’audience, on fait mieux. Or, ne pouvant me résoudre à trancher entre la brune et la blonde finalistes du concours organisé spécialement à cet effet, j’ai retenu les deux starlettes, nommées Souplesse et Discipline. Deux fortes personnalités, sûres de leur talent, légèrement cabotines et parfaitement égocentriques. Aussi différentes l’une de l’autre que les Variations Goldberg de Lady Gaga.

Sévère et juste, à ma droite, regard profond, mèches brunes, la Discipline avec l’aide de laquelle j’entends préparer la rentrée dans des conditions optimales. Le programme est chargé : apprentissage de WordPress pour mon blog, sport, méditation, bricolage, écriture. Le bricolage, c’est une cuisine entière à rénover : tomettes anciennes dont il va falloir retrouver l’éclat sous le vernis, la crasse et parfois même un voile de ciment, un énorme placard à repeindre après avoir décapé six couches de peinture sous l’œil suspicieux des Monuments Historiques et celui, dubitatif, de ma famille.  Le programme n’a pas été choisi au hasard. Comme dans un jeu vidéo, chacune des épreuves doit me permettre d’acquérir une arme, un pouvoir, ou de lever un obstacle à ma quête.

Avec la Discipline pour coach, je suis sûr d’arriver fin prêt pour passer le grand oral de l’ADT, sauf que, justement … blonde, espiègle, ondoyante et gironde, à ma gauche, la Souplesse, qui met du rouge cerise au sourire de l’Etre en cette fin juillet. « Lâche-toi donc un peu », me susurre cette enjôleuse. « Après tous tes efforts cette année, tu l’as bien mérité ! » Bien sûr, elle n’a pas tort, mais les journées sont moins élastiques que ma volonté.

Comment choisir entre elles ? Tout mon plaisir consiste à maintenir l’équilibre entre leurs exigences, à différer la satisfaction des désirs de l’une pour mieux tenir l’autre en respect, dans un suspense qui pourrait bien durer jusqu’en septembre.

Un été dans la Sarthe


Samedi 24 juillet : Journal Avarapien

Si vous lisez ceci, mes chers compagnons d’AVARAP, c’est que j’ai déjà gagné deux paris : le premier, qui est de vaincre ma réticence à écrire et d’envoyer ce journal de l’été 2010 que je vous dédie, et le second, qui est un pari sur votre curiosité. Vous avez cliqué, l’envie de lire a pris le dessus sur la langueur estivale, alors décapsulons ensemble cette première livraison, et que ça pétille !

Ce journal, je m’engage à le tenir pendant les quelques semaines que nous passerons sans nous voir. Jusqu’à notre prochaine réunion, fin août, je m’imposerai la discipline d’écrire tous les jours, ne serait-ce que trois lignes.

Journal avarapien ? Nous sommes tous en vacances, et nous les avons bien méritées, alors pourquoi m’imposer cette corvée de l’écriture quotidienne ? Et pourquoi pas des devoirs de vacances, tant qu’on y est ? « Allez, fini la partie de pétanque, c’est l’heure de rédiger vos Réalisations Probantes ».  Ou bien : « après la plage, n’oubliez-pas de préparer vos Miroirs ». Les vacances, est-ce que ça n’est pas fait pour tout oublier, et particulièrement tout ce qui relie à l’univers professionnel ? Quid du Droit à la Torpeur ? Sauf que la démarche AVARAP, justement, c’est une horloge dont les petites roues ne cessent de tourner, même pendant les vacances, au bord de la plage, à la montagne ou, dans mon cas, au plus profond de la Sarthe. Entendez-vous ce petit grésillement sournois ? Pendant l’été, les doutes reprennent leur travail de sape, avec l’appétit d’une colonie de termites. Les désirs et les peurs continuent leur guerre souterraine, tandis que la réflexion commencée au mois de juin chemine, par des sentiers sinueux, ombragés, furtifs. Si j’entreprends de tenir ce journal, c’est précisément parce que l’appréhension de l’écriture est l’un des obstacles que j’entends affronter. Disons que nous jouons à cache-cache, elle et moi, depuis longtemps. Qui, parmi nous, n’a jamais été touché par l’ombre du doute ? Qui peut dire : « mon pied ne connaît pas le poids de ce boulet »? Je vous confie les miens, non par souci d’épanchement, mais par jeu, par défi, et puis par plaisir. Espérons qu’il sera réciproque.