Archives de Catégorie: La main heureuse

Coup de coeur à Aurélie Gravelat


On expliquera bientôt ici pourquoi l’exigence est un acte de résistance.
En attendant, le blog du dessin nous régale d’un coup de coeur à Aurélie Gravelat, une jeune artiste qui travaille à Bruxelles, avec qui nous avions eu beaucoup de plaisir à discuter au printemps dernier, lors de la Foire Internationale du Dessin FID. Un blog très sympa, avec une exigence et des convictions fortes.

Plus d’info sur Aurélie Gravelat ici et là et puis là (parisdessin.com), je cite le site : « La recherche d’un équilibre supérieur semble être le but vers lequel cette jeune femme plutôt silencieuse tend avec rigueur. »

Aimer la main ou pourquoi dessiner


Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

 

La suppliante

 

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier de nu, par exemple. On arrive, hyper-motivés, on se dit qu’on va retrouver sa main perdue, et très vite on s’aperçoit qu’il faut commencer par souffrir, acquérir la patience et l’humilité face au modèle offrant sa pose. Pour tenir, un seul moyen : fermer le robinet à questions, la petite voix dans la tête qui voudrait déjà renoncer. Qu’est-ce que j’y gagne ? Où est le plaisir ? A quoi bon ?

S’astreindre à bien observer, à saisir le dos modelé d’ombres et de lumière, capturer l’inclinaison du buste et du visage. Affreux, les raccourcis ! Et les proportions ! On n’y parvient jamais du premier coup. Tentation d’en vouloir à la main malhabile, à la main crispée qui tire un trait mal assuré, la main trop lourde à tenir le pinceau, la main-charrue labourant le papier. Tout envoyer valdinguer! Ce doit être pareil au début, pour les musiciens, pour les joueurs de golf ou de tennis et tous ceux qui s’acharnent à rechercher LE geste.

Il faut pourtant l’aimer, la main de l’homme. La traiter avec la douceur et la patience que l’on accorde aux enfants, se réjouir de ses premiers traits comme on s’émerveille de leurs premiers pas. Pendant ce temps l’œil arrogant comme tous les gamins surdoués vagabonde à l’avant, se moquant de la main petite sœur aux lenteurs de tâcheronne appliquée. Comme si c’était facile, tiens, et qu’il suffisait de voir pour savoir faire !

Au bout de quelques séances, on occupe un peu mieux la feuille, on répartit les blancs, les masses, on frotte le fusain d’un geste plus vif, on s’autorise même une pointe d’allégresse et l’on repense aux cinq jours consacrés à poncer un placard monstrueux, au début des vacances, alors qu’il faisait si beau dehors et que les jours passaient si vite. Tous les soirs, la douleur chantait dans mes bras, dans mes épaules, ajoutant ses harmoniques au chœur des sensations. Le matin, je la retrouvais dans le cou et jusqu’au bout des doigts. Grâce à la douleur, j’explorais des provinces négligées de mon corps, des muscles auxquels on ne s’intéresse pas d’habitude.  Comme on apprivoise un nuage, elle ramenait à chaque instant mon attention vers le centre et l’y tenait jusqu’au soir. Après cela, s’échapper en vélo pour une ballade au cœur du pays sarthois devenait un plaisir intense. La douleur n’a pas de sens esthétique ou moral, sa valeur tient à sa capacité d’aviver le sentiment de présence au monde. Respirer l’odeur du goudron chaud sur la route, le parfum des feuilles gorgées de soleil. De même, la frustration qu’engendre nécessairement la maladresse initiale force à ralentir, à fixer son attention sur l’obstacle, aiguise la volonté de réussir et libère des pouvoirs que l’on ne savait pas posséder.  Le modèle, au fond, c’est le meilleur des coachs. Puisqu’elle tient la pose, on peut bien tenir le crayon.

Il faudrait parler ici de l’amour-propre, et des coups encaissés. François Icher, historien et spécialiste des compagnonnages en France, l’évoque dans l’article de Ca m’intéresse sur le travail manuel : « la remise en question, l’évolution mais aussi l’échec font partie intégrante du travail manuel. Elles permettent de tendre vers l’excellence ». C’est ainsi le moyen d’affirmer sa présence dans l’imaginaire : ce que je trace ici sur le papier, forme ou trait, devient la scène où je convoque les acteurs, les chanteurs de mon opéra. On pourrait y voir une métaphore de la déterritorialisation, du passage de la patte à la main dans Mille Plateaux de Deleuze-Guattari. (Deleuze et Ca m’intéresse dans le même paragraphe, secouez moi !).

Dans l’atelier, les anciens se contentent de regarder et de sourire, échangent une remarque, un silence complice. Ils savent le coût de la moindre courbe, apprécient la progression, les reculs. Semaine après semaine, ils reviennent pour l’amour du sport.

Murakami et le monstre doux de Raffaele Simone


 

Fais moi peur, Takashi chéri!

 

Les conservateurs versaillais qui s’opposent à l’exposition des œuvres de Takashi Murakami dans le palais de Versailles le font pour de mauvaises raisons. Du coup, exercer son droit de critique envers cet artiste néo-pompier, cousin extrême oriental et consumériste de Meissonnier, vous range illico dans le camp desdits conservateurs.

Eh, oh, s’écrie la Mouette, pas si simple, un instant, voulez-vous ?

Cette exposition a deux avantages :
– d’une part, le buzz énorme qu’elle a suscité au Japon devrait nous amener à nous interroger sur la résonnance de Murakami dans ce pays en voie de post-industrialisation. Tout ce qui concerne le Japon nous dit quelque chose sur notre avenir, et cela me paraît une raison suffisante pour nous y intéresser.
– D’autre part, j’y vois une formidable occasion de lancer le débat sur la manière dont un certain nombre d’artistes contemporains nourrissent le « monstre doux» infantilisant évoqué par le philosophe italien Raffaele Simone dans son essai du même nom (voir aussi l’interview dans le Monde Magazine). Les oeuvrettes  faussement provocantes de Murakami sont « tellement fun, lol, et colorées, re-lol, tellement de notre époque, et je reprendrais bien un peu de jus de goyave s’te plaît »!

Opposer Murakami à le Brun, voire à le Moine, est de la dernière imbécillité. Parlons en revanche d’artistes contemporains éprouvés comme, disons, Christian Boltanski, ou Louise Bourgeois. A côté des araignées-mères qu’on a pu découvrir en 2008 au Centre Pompidou, il faut bien reconnaître que les œuvres acidulées à la sauce manga sont d’une légèreté… mousline. Louise Bourgeois, qui s’engageait physiquement et émotionnellement dans son oeuvre au point de dire : « pour moi, la sculpture est le corps, mon corps est la sculpture« .

La vraie provocation, bien sûr, aurait été d’exposer les araignées de Louise Bourgeois sur la terrasse du château de Versailles. Que les porteuses de serre-têtes et de pulls bleu marine se rassurent : aucun risque. Les araignées ne sont ni ludiques, ni charmantes. Lol.

Ceci n’est pas du story telling


Ça valait le coup de repeindre le placard, finalement


A l’ami qui demandait « où ça va », répondre : ici, pas de story-telling, rien qu’un récit décousu, non-histoire. Ca ne va nulle part : c’est.
L’été, c’est ce qui nous arrive, une saison, juxtaposition de présents désarticulés que rien ne lie entre eux mais que l’on partage. Jour de pluie, promenade au soleil à travers la campagne, en vélo, une bonne blague.

Bonheur de savoir que le souvenir de la micheline Tuffé-Prévelles existe aussi dans l’enfance d’un autre. Le vent du sud étirait son cri d’animal mécanique, étrange et lointain, et cela voulait dire qu’il ferait beau. Cela nous appartient dès lors que l’on y plonge. Ici, je suis comme on respire, et ce que je respire aujourd’hui, c’est l’odeur des pommes. La magie, ce serait de pouvoir, comme Prospero, la croquer, et recrachant les pépins d’en faire naître des pays, des îles. (The Tempest).

L’été s’en est allé, voici l’automne et le retour du temps qui s’en va quelquepart. On voudrait se glisser dans le pli, tenir à distance hier et demain, les remettre à leur place.

Et puis, demain, raconter la même histoire autrement.
A croquer, disait -elle, et je crois qu'elle parlait des pommes

Réparer n’est pas jeter


Comment ça, l’automne? Puisqu’on vous dit que c’est l’été indien!

Coup de coeur pour cette bande de geeks (makers passionnés de recyclage, très tendance) qui s’organisent pour récupérer des déchets électroniques et les remettre dans le circuit (wink), voire même créer de nouveaux objets

Do it yourself

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Comme quoi les hackers ne sont pas seulement des pirates obsédés par l’idée de « craquer » le compte facebook d’Obama juste pour pouvoir flamber trente secondes sur Twitter. L’économie circulaire citoyenne, un concept plein d’avenir!

Voir aussi le festival des hackers-citoyens, tmp-labs.

Et si on n’est pas doué pour l’électronique, il y a toujours moyen de faire quelque chose de ses dix doigts.

Paint it blue (la chambre bleue)

Coup de coeur à Max Gratto


On  aime le Glob de Max Gratto, qui a fait sa réapparition après une longue et mystérieuse absence dans les limbes de facebook. On l’a vu rôder dans les ateliers de Belleville, un carton à dessin sous le bras. Très beaux morceaux de Marjorie, et des  noirs charbonneux.

http://portfoliosg.over-blog.net/

Et puis aussi Aracanthe parce que dessiner sur modèle (vif), ca vous ravive

http://www.aracanthe.org/

Et puis on avouera qu’on préfère Boltanski à Murakami, mais c’est pas parce qu’on a cité trois fois les Inrock qu’on est sponsorisés par Mathieu Pigasse, hein (On n’est pas non plus sponsorisés pr monsieur Pinault mais c’est pas pour ça qu’on préfère Boltanski à Murakami. Disons simplement que Boltanski, c’est du lourd).

http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/42409/date/2010-01-26/article/boltanski-au-grand-palais-derniere-oeuvre-majeure-du-xxe-siecle/

Zut, encore trop long, ça passera jamais sur Twitter!

Extension du territoire de la rouille


Dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

En hommage à mon commentateur le plus dévoué et à son fils, ce vieux panneau couvert de rouille à l’entrée d’un  territoire dont nous aurons largement fait le tour en parole, en vélo, puis dans le souvenir où il s’échappe.

Je remets le lien sur le territoire et la dé-territorialisation posté par Thibaud dans son commentaire sur le re-paysement, car dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

Extrait : « dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari utilisent l’exemple de la main de l’homme pour décrire ce processus, et nous amène du coup à une définition profondément teinté par une pensée de la technique:

Chez les animaux nous savons l’importance de ces activités qui consistent à former des territoires, à les abandonner ou à en sortir, et même à refaire territoire sur quelque chose d’une autre nature (l’éthologue dit que le partenaire ou l’ami d’un animal « vaut un chez soi », ou que la famille est un « territoire mobile »). A plus forte raison l’hominien : dès son acte de naissance, il déterritorialise sa patte antérieure, il l’arrache à la terre pour en faire une main, et la reterritorialise sur des branches et des outils. Un bâton à son tour est une branche déterritorialisée. Il faut voir comme chacun, à tout âge, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes épreuves, se cherche un territoire, supporte ou mène des déterritorialisations, et se reterritorialise presque sur n’importe quoi, souvenir, fétiche, ou rêve. […] On ne peut même pas dire ce qui est premier, et tout territoire suppose peut-être un déterritorialisation préalable; ou bien tout est en même temps. »— Gilles Deleuze, Felix Guattari ; Qu’est-ce que la philosophie ?; pp.66

Et plus loin, le commentateur poursuit :

« Le capitalisme « déterritorialise » pour mieux générer des flux de capital. Il ne déterritorialise pas comme d’un acte créatrice, voire artistique, ou pour une quelconque idéologie d’un monde meilleur. Car, comme nous avons déjà dit, le déterritorialisation est d’habitude un mouvement créatif, voire un mouvement essentiel dans le flux essentiel du renouvellement de la « Nature », ou de la vie. Au contraire, le capitalisme déterritorialise pour mieux assurer des flux de capital, c’est son prérogative. L’axiomatique de ce point de vue permet de remplacer le l’objet, le mœurs ou le processus territorialisé par un autre « d’un même valeur » et ainsi le faire rentrer dans l’économie marchande généralisée. »

Sinon, je ne crois pas qu’on parle des Roms dans le numéro de septembre de Côté Ouest, qui vient de sortir.

Les Ateliers d’ArAcanthe


Venez dessiner!

Les Ateliers d’Aracanthe vont bientôt ouvrir….

Dessin : on reparlera bientôt de la main, du territoire conquis sur la feuille blanche, au fusain, aux couleurs – la main qui trace, obéissant à l’oeil ou libre, « et même un peu farouche ». La main qui tranche et sort quelque chose du néant. La main de l’homme et la main de la femme, quand elle devient pays.

La main qui se moque des frontières en ce pays si vaste et riche qu’il se crée tous les jours de nouvelles provinces, comme un arbre des feuilles. On y vient par des routes tracées sur des cartes invisibles, où nul douanier jamais ne passe.

On parlera du corps, modèle vif tenant dans l’espace un royaume de regards. Le silence où crissent les instruments suspend la parole pour une autre saison.

Vite, allons dessiner!


Possibilité d’un chevreuil


Décapage, ponçage : six heures.

Aperçu deux chevreuils au bord de la douve : dix secondes.

Chevreuils : dix secondes

Les mains me cuisent. Douleur quotidienne, je m’habitue et trouve encore la force d’enfourcher un vélo le soir pour aller m’ouvrir les poumons sur les petites routes de la Sarthe. Le corps exulte, je respire, chaque mètre de la route me régale de ses parfums.

Ce soir la lumière est somptueuse a dit ma mère. Dans ce mot, le moelleux de l’air, la blondeur du sable de la terrasse et du crépi, l’ample mouvement de la brise enveloppant le château comme une chevelure balayant les épaules d’une femme, la tiédeur du soir et quelque chose d’un peu solennel, comme une trace de la musique au son de laquelle dansèrent les anciens habitants. On pense au décor d’une pièce de théâtre ou d’une fête. L’été dans toute sa gloire.

Demain, je peins.

(vendredi 29)

Un nom de commando (1/3)


Pensées Avarapiennes : persévérer pour réussir. Le travail manuel comme préparation, remise en forme : entretenir la motivation, relever un défi, pour le jeu, pour le sport.

Gratter, poncer, rêver à la couleur future, préparer la rentrée en canalisant toute cette énergie qui ne cesse d’affluer depuis quelques mois.

S’acharner à entretenir une vieille maison comme celle-ci, c’est mener un combat perdu d’avance contre le temps.  Rien à gagner si ce n’est de pouvoir se dire, comme un coureur : je l’ai fait.

Les sportifs et les coachs savent trouver la motivation dans la pratique régulière d’un effort qui finit, comme pour l’écriture, par devenir un plaisir attendu, recherché. La Discipline est alors joyeuse. L’intensité des sensations, même dans la douleur, justifie de courir encore un kilomètre, un de plus, et puis encore un autre. Courir, c’est aussi méditer. Je ne pense pas : je suis. Plus d’appréhensions, plus de doutes. Le temps s’ouvre sur un vaste éventail de possibilités : bonjour souplesse !

(jeudi 28)

Ecrire bricoler tenir


 

Tenir

 
Ecrire ou bricoler. Frustration, douleur, parfois de menues récompenses. L’enjeu, c’est d’entretenir la motivation jusqu’au point de basculement, savourer d’étranges découvertes enfouies sous des couches de crasse et de poussière. Persévérer, fractionner la tâche en tout petits morceaux pour se donner autant d’occasions de célébrer.

Tenir jusqu’à vendredi. Le troisième jour est toujours le plus dur. S’inspirer des sportifs qui reprennent le chemin de l’entraînement tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, même après une défaite.Tout en haut du placard, une étagère incrustée de poussière où sommeillent de vieilles bouteilles de gnôle et des carafes en cristal aux armes des C… Ce vieux meuble aurait-il une relation particulière au temps ? Collé à l’intérieur de la porte, un menu jauni propose : endives cuites, veau façon Orloff, gâteau de semoule à la confiture de mûres. Septembre 1937.  Ils ont dû se régaler. Le soir, j’ai commencé le premier des panneaux du centre. Ai-je dit que la couche de peinture originale, sous le jaune vif, était d’un marron à vomir ? L’épaule et le poignet me brûlent, la peau de mes pouces durcit. La musique se mélange dans ma tête : Lady Goldberg et les Variations Gaga.

La leçon d’audace


 

Nuages (Django Reinhardt)

La Sarthe, ça décape (suite)

Mardi 26 août 2010. Les travaux manuels continuent dans la Sarthe profonde. L’énorme placard de la cuisine semble reconstituer ses forces chaque nuit pour mieux me narguer au matin, comme les géants dans les contes. Serait-il ensorcelé? Il me semble parfois au bord de parler, mais ses secrets sont bien gardés. Ce n’est pas le genre de placard à se déboutonner si facilement. Tant mieux : sa réticence décuple mes forces, ma rage d’en finir. L’un des plus grands bienfaits du bricolage est d’arrêter l’essoreuse à pensées pour nous forcer à concentrer notre attention sur l’immédiat, le concret Il faut croire que le geste de poncer libère des endorphines, car je me trouve baigné d’un sentiment de grand bonheur malgré la fatigue. C’est peut-être cela, la leçon de mon placard-mentor.

Hier, dégagé trois des panneaux du bas. Le décapant fait grésiller la peinture qui se tord, frise, bouillonne. La dernière fois que nous avons décapé et repeint le monstre, c’était l’été 1980, avec un ami originaire d’Allemagne de l’Est qui venait d’être expulsé de son pays d’origine. Un sentiment d’exclusion consumait ce grand blond sardonique, mince comme un fil, qui ne trouvait jamais sa place nulle part et surtout pas dans la bourgeoise Allemagne de l’ouest. Il me communiquait sa passion du bricolage, dans laquelle il investissait toute sa fureur et sa soif de liberté. Avec lui, grâce à lui, j’éprouvais le pouvoir libérateur de la main qui crée de nouveaux territoires, un nouveau rapport au monde. Le soir, il disparaissait pendant des heures dans la bibliothèque, assouvissant son autre grande passion pour les mots, la littérature et l’imaginaire. Première expérience de l’exil, et de la déterritorialisation.

On travaillait en écoutant à la radio les nouvelles de Pologne, on découvrait le nom de Solidarnosc. Une brèche s’ouvrait dans l’empire soviétique. Coïncidence, il dormait dans la polonaise, une chambre ainsi nommée car on y accueillit des réfugiés polonais fuyant la répression des tsars en 1830.  J.. apprenait ses premiers rudiments d’Espagnol en se brossant les dents. Quinze jours plus tard, il encadrait un groupe de trente adolescentes à Valence et menait tant bien que mal les conversations avec les familles d’accueil. C’est qu’il n’avait pas froid aux yeux, sûr qu’il parviendrait à communiquer avec  ses rudiments d’Espagnol. Qu’avons-nous fait de cette audace ?

Ré moins cinq

En calculant bien, j’en ai pour cinq jours, ce qui me permettra d’attaquer la peinture dimanche, avant mon départ pour l’île de Ré. Cinq jours à brosser, décaper, gratter, respirer de la poussière et du solvant, cinq jours enfermé quand la campagne sarthoise est gorgée de soleil, tout ça pour le plaisir d’appliquer une large couche de peinture moelleuse et fraîche, à la fin, tout à la fin. Masochisme ou persévérance ?

Re-paysement

Ce journal est l’histoire d’un parti pris : le parti-pris de vivre cet été non comme une évasion hors de la vie quotidienne, mais comme une plongée au plus profond de la vie, à chaque instant, pour en ressentir toute l’intensité. L’aventure, au cours de ces quelques semaines ne consistera pas à explorer des pays lointains, à réaliser des exploits sportifs, et surtout pas à me dépayser. Ce que j’ambitionne, au contraire, c’est le re-paysement. Comme Joachim autrefois, je guéris de l’exil par l’ancrage du corps.

Le soir, j’enfourche un vélo et je pars sur les petites routes de campagne. L’odeur des balles de foin coupé se mêle au parfum des sous-bois. Dans tous les champs, des moissonneuses-batteuses en plein travail, jusque tard dans la nuit.

Plus belle la Sarthe

Bricolage et pâturages


Avant décapage

La vie de château, c’est d’abord beaucoup de travail manuel. Comme dit le père de mon ami Thibaud, la Sarthe, ça décape!

Premier jour : j’attaque les tomettes, dissimulées depuis trente ans sous un lino à carreaux bleu plastoc accordés aux couleurs jaune vif et bleu roi du placard (Qu’est-ce qu’on écoutait comme musique, en 1980 ?) Curieux de retrouver la couleur originale, et pressé de passer à l’étape suivante, je gratte comme un fou,  au rythme de Bad Romance.

Le placard est un véritable monument, chef d’œuvre du Menuisier Inconnu. Dix mètres carrés, huit panneaux sculptés de baguettes moulées et autres rechampis où s’accroche la vieille peinture teigneuse, surchargés de corniches, de serrures tordues et de rafistolages divers. Le fond se raccorde au mur incurvé de la tour. Que se cache-t-il derrière ? Mystère. Il n’a d’ailleurs pas fini de livrer tous ses secrets. Pour venir à bout de ce monstre, je me suis équipé d’un arsenal de pro : décapant,  truelles, gouges, laine d’acier, brosses métalliques, et papier de verre. Du haut de mon escabeau, affublé de mes gants en caoutchouc bleu, de lunettes en plastique et d’un masque anti-poussière, je dois ressembler à une sorte de Darth Vador sans cape noire.  Mon oncle, un fameux bricoleur fana de Boris Vian, passe apporter le courrier. En parfait gentleman sarthois il m’annonce la naissance de son dernier petit-fils et feint d’avoir une conversation rationnelle avec ce neveu qui se déguise encore à 49 ans.