Quand elle devient Margot


 

La princesse aux étoiles

« Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip » !

Mon prénom porté par un cri strident, brutal, impératif, roule depuis le fond du hall de la gare de la Rochelle. La modulation saturée de couleurs jubile dans l’aigu, roucoule dans le grave et se stabilise enfin dans un langoureux médium.

Lorsque la poussière et le bruit de freins se dissipent, j’aperçois, naviguant avec assurance parmi la houle pressée des voyageurs, une créature somptueuse, veloutée, brillante, balayant l’air d’une robe imaginaire : c’est Brigitte, ma complice et coach en écriture, tout de carmin vêtue. Arrivée devant moi, elle rejette en arrière ses mèches blondes, découvrant son cou blanc et rond pour faire le « port de tête royal », prend son élan, m’embrasse chaleureusement, se redresse. Avec satin, fraise en dentelle, tentures, tritons, naïades et une douzaine de suivantes elle incarnerait à merveille la Marie de Médicis par Rubens, du Louvre. Elle pourrait jouer de nombreux rôles, d’ailleurs, s’il se trouvait des réalisateurs assez perceptifs pour mesurer toute l’ampleur de son talent et sa capacité de travail, énorme. Elle a la gouaille et la profondeur d’un Gabin au féminin, la verve et le talent d’une Sapritch, en gironde. Son énergie m’inspire, et conspire à me faire écrire.
– Brigitte, comment vas-tu ? En vacances dans ta région natale ?
– Philippe, ça va ? Tu rentres sur Paris ?
(Elle ignore délibérément toute allusion à son lieu de naissance, sur lequel elle préfère entretenir un flou artistique, mais j’aime trop la sonorité du mot « natal » pour laisser échapper l’occasion de le prononcer)
– Pas encore. Je viens de passer une semaine à Ré et je retourne à C…, on va fêter les 80 ans de mes parents avec toute la famille.
– Oh là là, ça va être quelque chose ! Et ton blog alors ? Ca y est, tu l’as fait ?
– Pour l’instant j’écris, je prends des photos, mais ça manque d’un récit, de personnages en chair et en os. C’est toujours la même chose, comme je ne peux pas parler des gens réels ni les montrer en photo, je shoote le paysage, les animaux de rencontre, un âne, une mouette.
– Eh bien, fais quelque chose avec l’âne et la mouette.
– Brigitte, je t’adore, mais que veux-tu que je fasse comme histoire avec un âne et une mouette ?
– Je ne sais pas moi, une fable !
– L’âne et la mouette ? Hmmoui, ça sonne pas mal.
– La mouette et l’âne s’il te plaît, ladies first.
– Va pour la mouette et l’âne, puisque tel est le désir de ma stentauresse.
– (Tonitruante, avec rejet de mèches blondes) : qu’est-ce que c’est qu’une stentauresse ?
– Une princesse avec une voix de stentor, ou le féminin de centaure, comme tu veux. A ce propos, ne hurle pas si fort, tout le monde nous entend dans cette gare et tu sais combien j’ai horreur d’attirer l’attention
– Ah ça mon cher, il faudrait savoir ! On veut se faire lire, mais pas se faire entendre ?
– De préférence pas dans une gare.
– Pourquoi, tu snobes la littérature de gare ? Proust était ravi, lui, qu’on le lise dans les gares.
– On a dit qu’on ne parlait pas de Proust.
– Qui est « on » ? Moi, je n’ai rien dit.
– C’est fou ce qu’on t’entend, pour quelqu’un qui ne dit rien. Tu n’as pas lu le passage sur Proust, au début du blog ?
– Comment pourrais-je avoir lu un passage précédant mon apparition?
– Mais je parle de toi, avant.
– Apparition, du verbe apparaître, en majesté de préférence.
– Oui je sais, Rubens ou rien du tout. Il suffit de lire à l’envers, tu cliques sur la petite flèche en remontant vers le début.
– Tiens, ce serait une belle idée narrative, ça. Un récit de forme circulaire, qu’il faudrait lire en remontant vers les toutes premières pages pour trouver des indices. Mais si tu pars dans la fiction, il va falloir effacer les traces.
– Les traces ?
– Mais bien sûr, tu ne peux pas appeler les gens par leur vrai nom. Il y a des empreintes digitales à tous les coins de phrase, dans ton blog. Il faut poser quelques mystères, des énigmes à retardement, modifier les faits, tendre les ressorts dramatiques. Moi, par exemple, il faut que tu m’inventes un nom.
– Ah oui, bien sûr. T…, je pourrais l’appeler Nicolas, et Julien pour l’ami d’enfance.
– J’aimerais bien Margot. Un prénom royal, un peu vieille France mais portée sur la bagatelle, on lui voit des tresses blondes, elle est plantureuse et forte, avec un sens de la répartie pas possible.
– Bon, d’accord, j’y penserai. Maintenant, chère stentauresse, avec ton accord j’aimerais bien aller prendre mon train pour Nantes.
– Hop hop hop, pas si vite. Est-ce que tu n’oublies pas quelque chose ?
– Euh, c’est possible, je dois faire un vœu ?
– Ah non, ça c’est dans une autre histoire. (rejet de mèches blondes en arrière, port royal).
– Je ne sais pas. Je crois que j’ai tout ce qu’il faut pour écrire maintenant : une ambiance, un lieu, des personnages…
– Et l’objet ?
– L’objet ?
– Oui, l’objet déclencheur. La clé pour démarrer l’histoire, tu sais bien, comme dans l’atelier d’écriture.
– Ah oui, n’est-ce pas ce que tu es censée m’offrir ? Car je suppose que tu n’as pas mis en scène cette royale apparition sans une bonne raison ?
– Marie de Médicis n’était qu’une grenouille, une toute petite reinette de rien de tout. Je veux Catherine II pour mon prochain rôle, avec boyards en uniforme à brandebourgs dorés, chevaux piaffants, la totale !
– Et pour les accessoires ? Des bottes, un fouet ?
– Naturellement. Plus un traîneau dans la neige et des armées de paysans massés au bord des routes pour m’acclamer.
– Oui eh bien je vais voir avec la production, hein.
– Fais au mieux mon cher, mais tu couperas cette partie du dialogue, ça ralentit l’action.
– Oui coach. Alors, cet objet ?
– Ce n’est pas un objet, c’est un mail. Tu le trouveras dans ta boîte aux lettres en arrivant, et je te garantis une fameuse surprise ! Hahahaha !
Re-modulation grave-aigu-médium puissance Walkyrie avec envol de pigeons, regards, sourcils froncés ; une japonaise déclenche son iPhone à tout hasard et pouf, elle disparaît, ne laissant derrière elle qu’un peu de poudre rose et de fumée.
Dans la gare, les gens ont une manière ostentatoire de ne pas me regarder. Afin de me donner une contenance, je cherche un coin wi-fi pour ouvrir mes mails. Qu’est-ce qui m’a pris de la laisser partir sur Catherine de Russie ? A partir de maintenant, le récit bascule dans la fiction, sans garanties ni garde-fou.

la petite porte dérobée (à qui?)

 

Mardi 10 août, la mouette et l’âne


Cherchez-vous ici l’aventure?

Dame la mouette, ayant criaillé tout l’été,
S’en vint percher sur un piquet
Planté dans les marais
Pour y contempler sa beauté.

Un âne passait là, qui broutait sa pâture.
Eh bonjour, madame la mouette,
Que vous êtes jolie, que vous me semblez chouette
Cherchez-vous ici l’aventure ?

Mon ami, vous n’y songez point,
Se rengorgea la créature.
Cessez donc de fumer des joints
Entre nous, mon vieux, no future !

Croyez-vous que je kiffe un baudet mal peigné ?
Pour me séduire, il faut soigner
Un peu plus votre look
Et puis, vous schlinguez comme un bouc !

L’âne, déçu mais philosophe,
Se dit qu’avec le temps, ramolli de la plume,
Le volatile, en catastrophe,
Trouverait quelque charme à son poil de bitume.

Vint une marée noire.
La mouette, engluée de pétrole,
Reconnut le baudet parmi les bénévoles
Et vit en lui son seul espoir.

Le liquide obstruait son bec.
Pour tout salamalec
Elle émit un son rauque et laid.
Sauvez-moi, s’il vous plaît !

L’âne en passant tendit l’oreille
Et railla son plumage, à son poil tout pareil.
Quel est-ce look, madame ?
Il est temps de sauver votre âme !

Ce plumage aux reflets mystiques
Veut-il donner dans le gothique ?
Envoyez-moi un sms,
On se voit ce soir à la messe ?

« Que vous me semblez chouette »

Qu’en disent les mouettes?


Bruit de cymbales froissées, j’écoute OK Computer de Radiohead : la voix tendre et plaintive d’ Exit Music « Breathe, keep breathing, don’t loose your nerve »…

La semaine à Ré s’achève dans le train pour le Mans, correspondance à Nantes. Un temps de métal fondu, nuances de gris : cendré, plombé, perle et tourterelle, j’en connais tout le catalogue.

Une pensée pour Frankie, ma coach en écriture, conteuse d’origine charentaise à l’imagination fertile, au verbe savoureux, tonitruant, subtil. Frankie sait comme personne donner vie à ses personnages. Elle fait mijoter les mots dans sa bouche, dose le cuit, le cru,  et me donne le contrepoint, la version populaire de ce paradis. Ce serait drôle de l’entendre évoquer les estivants, comme ils se font leur cinéma. Et les hivers. Elle connaît les hivers cruels, les sombres disputes et l’ennui, la mesquinerie sans fin de l’ennui qui dure, le merveilleux ennui des saisons qui vous entortillent dans leur chevelure d’algues et vous font désirer passionnément d’aller goûter la vraie vie sur le continent. Frankie qui sait faire parler les sirènes sevrées d’homme avec leurs mots flûtés,  collants, mais aussi les marins, et bien entendu les ânes du Poitou. Les ânes qui se retiennent de rire en nous voyant passer. Et les mouettes ? Qu’est-ce qu’elles en disent, les mouettes ? Beau sujet pour une fable rétaise : « la mouette et l’âne ».

Les yeux de Sacha


Les marais, j’aurais aimé les voir avec les yeux de Sacha, petit bonhomme de quatre ans que nous avons promené dans une charrette attachée au vélo de son père. Quels souvenirs emportera t-il de ce séjour au pays des bigorneaux, du sel ramassé en pyramides étincelantes et du ressac mugissant, projetant vers son petit corps des vagues géantes et glacées qui le poursuivaient en glapissant jusqu’aux frontières du sable sec où maman l’attendait, bras ouverts ? Au comble de l’excitation, hurler de toutes ses forces au milieu de cette fureur pétillante, en battant des mains. Ses impressions les plus vives communiquent par une porte secrète avec nos souvenirs d’enfance. Il se souviendra vaguement des cahots de la charrette sur les chemins empierrés, le bruit des pneus sur l’asphalte des pistes cyclables éclatant en petites bulles noires rigolotes les jours de forte chaleur, et peut-être aussi l’odeur enivrante, résineuse des pins et des tamaris gorgés de soleil, le brûlant sable de la dune sous ses petits pieds, l’effort pour l’escalader et la goulée de vent bleu saphir annonçant la mer au sommet. Il emmagasinera, dans les cellules de son cerveau, le souvenir de mille odeurs prêtes à remonter à la surface comme des bulles de gaz un jour, bien plus tard, lorsqu’il reviendra en compagnie de sa première amoureuse.

A quoi rêve t-il, le petit Sacha, lorsqu’il voit s’envoler courlis, hérons, mouettes et grues, barges et goélands dans le Fier d’Ars ?

Lundi 9 – l’Iphone et le bécasseau



Au départ, le projet de m’absorber dans la ferveur de l’été, saison courte et vive. Laisser de son passage une empreinte, en capturer les couleurs, le frémissement, tout ce qui s’évapore au fil des jours. Revenir à l’idée première de la perception directe, immédiate, non filtrée par l’intelligence. Noter sans analyser. Il sera toujours temps d’y revenir, plus tard, quand la pâte aura levé. Ai-je dit combien j’étais heureux, malgré tout ? Mon corps se souviendra du meilleur, le travail complètera les manques. Un trésor, ça commence toujours par un point sur une carte. Ensuite, on cherche, on creuse, on tourne autour des occasions manquées, vieil or à la feuille appliquée sur les miroirs, peut-être… ou bien choisir de croire au sel.

Attablé à la terrasse du bar le plus branché des Portes, un jeune bécasseau très tendance explique à ses deux admir-actrices qu’il prend des photos avec son Iphone, mais qu’il ne faut pas l’annoncer d’emblée, sous peine de « faire gadget ». Il ajoute : « l’important, c’est pas  que je prenne la photo avec un Iphone, mais que je me casse la tête à prendre une bonne photo ».

Ben voyons.

Il enchaîne sur les gens qui connaissent les lieux d’exposition, laisse entendre que lui-même…, et la boucle est bouclée. On ne prend plus des photos de vacances, mais des vacances pour avoir matière à photos. On ne vient plus chercher une expérience authentique, on calcule dès le départ comment tirer le maximum de profit de cette expérience. Et si ça plaît aux filles en plus, tant mieux ! Bien sûr il y a toujours la possibilité de venir en hiver, mais même ainsi on n’échappera plus à l‘intention du spectacle.

Autant prendre avec Allan Edgard Poe et Baudelaire le parti de l’artificiel assumé franchement. A défaut de trouver une vérité qui se dérobe, construire la mienne en croquant des Petits Lu. (Mon bavardage n’est ni plus ni moins authentique que celui des mouettes se disputant leur part de goémon avec l’âpreté des parisiennes le jour de l’ouverture des soldes.)

Echouez mieux !


Ré, dimanche 8 août. Encore une leçon de persévérance.

Le soir,  après de longues balades à vélo dans les marais de Ré, j’ouvre les poèmes en prose de Charles Baudelaire.

« Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi !  Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu ». Le confiteor de l’artiste.

Rivaliser avec la nature, plutôt que tenter de se dissoudre en elle ? Une semaine que je cherche à traduire mes impressions. Comme dirait mon neveu, c’est pitoyable ! Je lutte avec mon manque de vocabulaire en essayant de reproduire les infinies nuances de couleurs, la lumière changeante, espiègle, insaisissable. Baudelaire échoue dans sa tentative de rivaliser avec la nature  mais sa victoire est dans le choix de cette posture héroïque. La vigueur du parti-pris survit à l’échec. La leçon d’écriture c’est le défi que me lancent les marais, l’énigme codée dans les jeux sans cesse renouvelés de la lumière et les teintes dissonantes de la végétation et du miroir d’eau. Le jaune sulfureux y côtoie le roussâtre et le vert corrompu, les terres de Sienne brûlées et l’anthracite. Pas un ton franc, pas une seule couleur pure.   Tout est  rouillé, dévoré par le sel, oxydé, jusqu’à l’azur du ciel attaqué par ce bain corrosif dès qu’il s’y repose.

La première leçon d’écriture était de ne pas chercher à me dissoudre dans la nature, ni de m’y promener en étranger, encore moins en rival, mais de chercher le juste rapport avec elle.

Percevoir la fréquence musicale particulière de ce lieu, et pour cela faire tout d’abord le vide avec humilité.

En écho, la belle leçon de persévérancel de Samuel Beckett à un jeune écrivain :

« Echouez. Echouez encore. Echouez mieux ! »

Allez l'Oïde

La leçon d’écriture de l’âne noir


1. Ré, Saint-Clément des baleines. L’île a moins changé que mon regard. La vision romantique de l’adolescence fait place à une appréciation respectueuse de l’intelligence collective, des choix courageux qui ont permis de préserver ce territoire. Au départ, ce n’était pas gagné. On s’extasie sur les paysages, en oubliant le travail des hommes, ce qu’il a fallu de persévérance et de persuasion pour créer la réserve d’oiseaux, puis, à partir de là, pour élaborer le complexe équilibre, la somme de compromis, le continuel effort d’éducation qui en font une expérience emblématique. L’espace est trop rare, l’île trop étroite pour que l’on puisse en abandonner la moindre parcelle au hasard. Les paysages ici sont moins préservés qu’obtenus, ils portent la trace d’une histoire, et c’est cela qui me parle aujourd’hui.

2. Le mois d’août : une respiration, un soupir de la mer à l’étale, quand le temps s’étire aux bords de l’été.

3. Collecter des mots, de pleines brassées de mots pour écrire avec précision, me renseigner sur la végétation dunaire : euphorbe, oyats, santoline grise, chardons bleus, immortelles des dunes…

4. Parcouru dix kilomètres à vélo pour retrouver l’ami d’enfance et partager un plateau d’huîtres avec un verre de vin blanc, au Martray. Au retour, vent debout, je pédale de toutes mes forces à travers les marais abandonnés, couverts de salicorne roussâtre. Alors que je n’attends rien et que je me concentre sur l’effort physique, voici qu’ils me font le cadeau d’une belle leçon d’écriture. Au loin se dresse le clocher d’Ars, peint en amer. Son cône noir se détache sur le bleu dur du ciel. Le miroir des eaux frissonne, des mots viennent…

6. Chaque jour, les marées se décalent d’une heure. Le niveau de l’eau dans les marais varie donc lui aussi de jour en jour, d’heure en heure. Ainsi, le dernier jour, celui qui me fait penser aux douves d’Angkor Wat es plein. Là où il y avait une surface de vase craquelée se reflètent aujourd’hui les nuages et les buissons environnants, mêlant diverses teintes allant du beige clair au fauve, à la terre de Sienne brûlée en passant par le gris argenté…

7. Les marais parlent par la voix de l’âne noir :

« Alors, jeune homme, on s’imaginait qu’il suffisait de se promener au milieu de nous quelques heures pour extraire des pépites de sel ?   Et pourquoi pas de l’or, tant qu’on y est ? Ignorez-vous qu’il faut longuement s’imprégner de l’atmosphère, guetter les moindres changements, humer les odeurs du varech et de la vase avant de commencer à sentir de quelle rouille nous sommes faits ? »

La rouille ! A partir de ce mot, tout se met en place. Je vois les reflets du ciel et des nuages dans le miroir au tain vieil or, les pyramides de sel étincelantes et l’âne au pelage noir du premier plan. Un mot-déclic ouvre l’obturateur et je perçois enfin les rapports d’échelle entre les couleurs sur la base « rouille ». Le jaunâtre et le bleu dur, intense, dépoli du ciel quand il se mire dans l’eau surchargée de sel. Tout part de là, de cette lumière. C’est la clé pour comprendre l’île et l’amour qu’elle inspire. L’écosystème et le besoin de croire au micro-climat, de le célébrer, la protection des oiseaux, les appellations contrôlées, les règles d’urbanisme et pour finir les pages de Côté Ouest, tout cela s’ordonne autour du complexe jeu des reflets et de la corruption généralisée des couleurs. L’oxydation, c’est la vie même. Rien ne sert de lutter : le mieux, c’est encore de l’apprivoiser, de l’accueillir en soi.

Plus tard : « trouve-moi », dit la lumière du soir en courant sur les murs de maison en maison. Elle s’arrêt un instant sur un volet, sur une rose trémière dont elle avive les couleurs. Je la cueille juste avant qu’elle ne s’éteigne.

Simplicité, humilité, baleines


Ré, Saint Clément des baleines. Quatrième jour.

Pour dessiner le portrait d’un ami, parler de sa maison.

Tel qu’il est aménagé, confortable et pratique sans excès de style, le chais, comme la maison des L…, repose de la perfection lisse des intérieurs qu’on voit dans les magazines. Il me rappelle la maison de pêcheurs où j’ai séjourné pour la première fois, à la Couarde, il y a trente ans. L’émotion, c’est de retrouver la simplicité d’alors,  les lambris badigeonnés d’un gris clair apaisant, les ampoules nues dans la chambre des enfants là où les nouveaux estivants mettraient en valeur leurs « trouvailles chinées chez un broc' », les vieilles affiches d’aquarelles délavées, les étagères en pin vaguement vernis… une simple et vraie maison de vacances et non une vitrine de l’ego de ses propriétaires.

On retrouve la même authenticité dans l’hospitalité sans façons de l’ami T…, avec la pointe d’humour et la passion de faire partager « son » île. Une certaine façon, discrète et chaleureuse, d’ouvrir un monde fait de souvenirs d’enfance, d’ambiances, de chemins qu’il faut découvrir à certaines heures précises.

De jour en jour, à force de parcourir en tout sens et à toute heure les marais, il me semble absorber quelque chose de leur atmosphère sereine. J’infuse. (mais toujours pas de baleines).

La démarche AVARAP


La démarche AVARAP, concue pour aider des cadres en transition, rejoint celle du coaching. Dans les deux cas, l’objectif est d’aider les personnes à se prendre en charge et réussir leur projet professionnel ou leur projet de vie. Dans le cadre de l’AVARAP, les ingrédients de la réussite sont la méthode, la discipline individuelle et collective ainsi que la solidarité du groupe. En coaching, ce sont les techniques utilisées par le coach et sa capacité à créer du lien pour encourager le client, l’aider à y voir plus clair. Ce blog est né dans le cadre d’une telle démarche,  journal de bord où consigner les réflexions liées aux diverses étapes de la méthode AVARAP :  miroir et préparation à l’ADT, un atelier au cours duquel les « compagnons d’AVARAP » proposent le plus grand nombre possible de pistes, notées sur des post-it, afin d’ouvrir largement l’éventail. (Du post-it comme fil rouge d’Ariane pour sortir du labyrinthe de nos vies professionnelles compliquées?)

La finalité de l’exercice est de prendre une décision, de choisir une voie et de fournir matière à inspiration pour les autres membres du groupe. Par souci d’efficacité, il est important de n’éluder aucun des doutes qui peuvent surgir à propos d’un projet, dans le but de les examiner avec réalisme et de les réfuter avec la plus grande résolution.

Mais pour réussir, pour tenir la distance, il est important de soigner son équilibre de vie, prendre le temps de méditer, de se former, d’aimer la vie. Extrait du blog de Jacques Attali, dans l’Express : « Les vacances devraient permettre de s’adapter aux révolutions qui approchent. Dans les quelques semaines qui nous séparent encore de cette rentrée de tous les dangers, le mieux est encore, pour chacun, de retrouver des forces, de rire, de se reposer, d’écouter de la musique, de tisser des liens avec les autres et de réfléchir à son destin dans ce monde de plus en plus difficile.  (…) Réfléchir à la façon de s’y préparer suppose bien des mutations mentales et logistiques. Qui a vraiment réfléchi au meilleur usage qu’il peut faire, pour lui et pour les siens, des années qu’il lui reste à vivre? Qui a vraiment conscience de la dictature du mouvement qui approche? Qui se prépare à être au mieux de lui-même, formé, en éveil, mobile, à l’écoute des menaces et des attentions des autres? Qui pense vraiment à devenir lui-même, c’est-à-dire à ne pas rester ce que les autres décident pour soi? »

Ce journal participe d’une telle démarche de préparation, et c’est plus facile, ou moins difficile, ensemble que seul.

Vendredi 6, ballons enfants



Saint-Clément des baleines, ile de Ré.

Un couple avec enfants remplace les canadiennes. Je descends d’un étage pour leur faire de la place et me retrouve dans une chambre apaisante, au rez-de chaussée.

Dès que les petits déboulent avec leurs jouets, leurs ballons, leurs questions qui fusent, la maison s’éveille, pétille comme une cheminée où l’on viendrait d’allumer un feu.

Tout à l’heure, on ira se baigner sur la côte sauvage. Il y a des tigres et des lions échappés d’un cirque, et puis des bigorneaux géants qui se nourrissent de doigts de pieds d’enfants.

Dans les marais, il y a des ânes au pelage noir et des ombres géantes à la tombée du jour.

« Trouve-moi », dit la lumière en courant sur les murs. Elle s’arrête un instant sur un volet, caresse une rose trémière, je la cueille.

Et Phèdre au labyrinthe (Exit Music)


1. Dans le labyrinthe des marais de Ré, Thierry ne nous guide pas. Il se contente de nous accompagner avec prévenance et discrétion pour mieux nous laisser savourer l’expérience, toute personnelle. A chacun de savoir ce qu’il cherche : le centre ou la sortie?

2. Amers : bâtiments, repères destinés à guider les marins vers le port dans les nuits de tempête. Le clocher d’Ars au centre de la photo dresse son cône noir, comme l’aiguille d’un cadran solaire. Assis en cercle  sur un talus, un groupe d’ados s’allume un joint. Rites de passage, perception distendue, ouatée, fous rires et futurs souvenirs. A chaque génération sa bulle. « Avons-nous assez navigué sur une onde mauvaise à boire, avons-nous assez divagué, de la belle aube au triste soir ? » (Apollinaire). Comme on y allait ! Le crescendo gémissant d’Exit Music aurait fait une bande-originale idéale pour le film que l’on se jouait ici-même, il y a trente ans. Déjà Gothiques, avec the Cure, et le reggae londonien de Linton Kwezi Johnson. « I was walkin’ down di road, anothe’ day… » Nos mains s’agrippaient au guidon du vélo tressautant sur les chemins d’alors, boueux, caillouteux, griffus de ronces. On allait vent debout jusqu’à Loye, transis, grelottants, dégustant février comme un rare privilège. Qu’on était snobs, et fiers de ce décalage hivernal! Aux ploucs, le soleil de juillet! La musique et l’hiver étaient notre royaume. Tout nous appartenait, on se payait de fièvre. On se construisait une salle d’attente de l’inattendu. On était comme eux, dans un monde plus grand.

3. « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Avec vous se serait retrouvée ou perdue »

Parfaite métaphore de l’amour : se perdre ensemble, ensemble se retrouver.  Ceux qui n’ont jamais trouvé l’âme soeur et qu’on entend gémir, les soirs de grand vent. Ceux qui n’ont su trouver le chemin menant du territoire vers la langue, où continue de vivre une âme dansante, et qui perdent la poésie. « Avec vous descendue » : flamme vacillant dans les couloirs souterrains, bruits de pas furtifs, avancer guidés par le son d’une voix, la vibration unique entre toutes de la langue française, un pli dans la nuit lisse de l’ignorance et de la barbarie, la suivre et déboucher avec elle en pleine lumière. Croire en elle, par un acte d’amour et de volonté, fidèles à la voix grave de l’ami disparu qui nous récitait « Phèdre », ou plutôt la gravait en nous.

4. »Avec un ciel si gris qu’il fait l’humilité »…. Prendre le risque d’errer sans fin dans le labyrinthe, c’est le prix à payer pour trouver la grâce, ou plutôt, pour qu’elle nous trouve. Dans mon iPod, Exit Music égrène ses dernières plaintes : je n’ai plus le goût à cela, mon corps veut sa joie pure.

Ré-paysement


Je prends mes mots dans Côté Ouest et mes idées sur Internet

Je prends le vent de travers sur le chemin des marais, les muscles tendus, la vitesse

Je prends les couleurs de la saumure, le bleu, le jaunâtre et puis les coins rouges, plissés, là où l’eau de mer s’évapore

Je prends la pose avec les mouettes et les courlis perchés à contre-jour sur un piquet

Je prends le rythme et les sens interdits

Je prends des souvenirs et des odeurs en pleine figure

Je prends des photos je reprends possession de mes trésors perdus

Je reprends contact avec mon pays ma France au loin ma Désirade, ma jeunesse et ses paysages

Je reprends langue avec mes amis d’enfance avec les pins avec les parasols criards

Je reprends le cœur outremer qui palpite entre les dunes, je m’habille de vent frais, je crie

Je prends la claque d’émeraude en pleine poitrine, elle est glacée

Je prends le goût du sel dans les sinus et le mouvement musculeux de la houle

Voilà, je crois que j’ai tout pris, tout puisé de cette énergie et maintenant je n’ai plus qu’à prendre mon élan.

Ré-le nuancier



dans les marais

Tentation de ne pas écrire. Emmagasiner des .ZIP à déplier plus tard, sensations brutes, éclats de lumière oblique sur les marais, l’odeur de la pinède au Lizay, les fossés où poussent la salicorne et toutes ces plantes dont il faudra chercher le nom dans un dictionnaire ou dans Côté Ouest.  (Pour les oiseaux, c’est plus simple, il y a des panneaux avec des dessins et toutes les explications fournies par la Ligue pour la Protection des Oiseaux.)

Tentation du plagiat, d’écrire comme dans les reportages de ce magazine illustré de photos bien lisses, aux couleurs soigneusement alignées sur le nuancier. Ce serait bien légitime après tout, puisque l’île semble avoir adopté pour modèle cet arbitre du bon goût qui fait autorité sur tout l’arc Atlantique. Ou plutôt sur l’ensemble du territoire situé à l’Ouest de l’avenue de Breteuil.

Tentation de l’ironie, ravalée face à la sérénité de notre amie P sur les pistes cyclables. Elle y promène sa sclérose en plaques sur un tricycle électrique, si lent qu’il nous faut souvent l’attendre en prenant des photos. La veille au soir, avec sa compagne, elles m’ont raconté comme s’organise une journée dans Paris lorsqu’il faut prendre en compte les accès pour fauteuil roulant, les 45 euro de stationnement rapidement accumulés, les marches à compter, les rampes à chercher, les guides à consulter d’avance pour choisir les itinéraires présentant le moins d’obstacles. De Paris jusqu’à Valence et de Valence à Ré, hormis les relais d’autoroute, il n’y a que les MacDonald’s qui soient équipés de toilettes ad hoc. Elles sont originaires de Vancouver island, dans l’ouest du Canada. Le grand ouest, hors pages déco. Nous avons aussi longuement parlé de la Vipasana (la méthode de Kabat-Zinn), la méthode de méditation birmane qu’elles suivent, et dont s’inspire celle que je pratique moi-même. La conversation suit sa pente et nous ramène aux longs fleuves de l’Asie. Nos routes se croisent ici, comme celles des oiseaux migrateurs. Naissance d’une amitié ?

le fossé qui me fait penser aux douves d'Angkor Wat

Pastilles de Ré



  1. Immensité du champ bleu, vu depuis le sommet du pont. Le cœur dilaté bat plus fort.
  2. Nicolas m’accueille de sa voix haut perchée, grands gestes. Il me conduit tout au bout de l’île, à Saint-Clément, dans la maison de pêcheurs achetée par son père au début des années 70. Chaque fois qu’il revient de Bangkok, tous les trois ou quatre ans, il y reçoit ses amis, se repose, lit, se baigne et retrouve ses souvenirs d’enfance. Nous avons les mêmes, et renouons bien vite avec nos anciennes conversations de Manille.
  3. On parle aussi de la tempête et de ses conséquences. Dans toutes les communes de l’île, on s’affaire à reconstruire les digues. Ici et là, des pins brûlés par le sel attendent la tronçonneuse. Pour l’essentiel, rien n’a changé. Les hérons du Martray sont partis nicher un peu plus loin dans les marais. L’espace est préservé, l’expansion des villages limitée. Couleurs, proportions : tout est juste, agencé comme une fugue de Bach. Dissonance interdite, sauf dans la maison confortable et sans prétention.
  4. Au dîner, les amies canadiennes de Nicolas racontent leur séjour dans un temple birman, la difficulté de se déplacer en  France avec un fauteuil roulant, la vie dans une société multiculturelle. On leur décrit les familles versaillaises venues retrouver « les vraies valeurs » sur cette île où les humains sont moins divers que les oiseaux.
  5. Fraîcheur inattendue pour un mois d’août. Les roses trémières et les belles de nuit frissonnent dans l’étroit jardin.
  6. Vélo dans les marais, puis vers la côte sauvage. Lumières, senteurs. Tout en haut, la note de tête herbacée, puis le fond : iode et goémon, vase à marée basse. Par endroits, la digue effondrée se mêle aux vieux bunkers glissant dans le flanc des dunes. Réparer les dégâts va coûter de plus en plus cher. Tout peut se déliter demain si les finances ne suivent plus. Les oiseaux resteront.
  7. Photos à faire, ou pas. Le compact suffit pour noter des idées d’image à reprendre un jour si je reviens avec le bon matériel. Etre là, prendre son temps, s’imprégner de  la lumière. Par temps couvert, tout est si plat. Le marais se dérobe, rien n’accroche : ni les mots, ni les images. Cette ridicule idée qu’il suffit de s’y coller tous les jours pour que la magie naisse. Eh non ! Le marais donne, ou pas. Il va bientôt m’offrir une fameuse leçon d’écriture, mais chut !
  8. Au retour, un arc en ciel se déploie juste au-dessus du clocher d’Ars.

 

Amer clocher

 

(mardi 3 août)

Mardi 2 août, la Rochelle


 

Soulever un coin du voile, pousser la petite porte...

 

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré


 

Recadrage

 

Dernière livraison avant le retour de l’île de Ré, dans une semaine

Ils sont arrivés à huit heures du matin. Qui ça ? Les menuisiers. On ne les attendait plus.

En un quart d’heure, trois fenêtres ont disparu, laissant une ouverture béante. La poussière vole jusqu’au premier étage, ils n’ont pas apporté suffisamment de bâches pour tout protéger. Dehors, c’est la terrasse de Phèdre, à l’intérieur, c’est Dresde après les bombardements.

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Quelle drama-queen cette Phèdre. On finit par trouver de vieux draps.

(Lundi 1er août)

Somptueuse


Ce soir la lumière est somptueuse a dit ma mère. Dans ce mot, le moelleux de l’air, la blondeur du sable de la terrasse et du crépi, l’ample mouvement de la brise enveloppant la terrasse comme une chevelure balayant les épaules d’une femme, la tiédeur du soir et quelque chose d’un peu solennel, comme une trace de la musique au son de laquelle dansèrent les anciens habitants. On pense au décor d’une pièce de théâtre ou d’une fête. L’été dans toute sa gloire.

La Fontaine, les grenouilles et les deux égéries


Légendes sarthoises.

Au bord de la douve, un héron cendré se rejoue La Fontaine en cherchant des grenouilles. Dès la nuit tombée, lapins, renards, blaireaux, chouettes et chevreuils prennent possession des lieux. Nous les suivons, fascinés, de fenêtre en fenêtre, toutes lumières éteintes, écoutant le chant des grillons, la respiration des animaux dans la prairie, en attendant de voir se lever les premières étoiles.

Se souvenir du regard de l’enfant qui voit sa première étoile filante

Les grenouille sisters nous font leur concert pour fêter l’ouverture de l’été. Je danse avec mes deux égéries qui m’entraînent, de la terre aux étoiles and back. Je pense à vous.

(Dimanche 31)

Le vent nous portera


Blue Marianne

Retour du Mans, Z.A Nord

« Je n’ai pas peur de la route, faudra voir, faut qu’on y goûte, des méandres au creux des reins, et tout ira bien … le vent nous portera »

Accords de guitare plaqués, rythme sautillant, voix nasale, « le vent nous portera » de Noir Désir jaillit de l’autoradio. Ce n’est pas ma jeunesse, pas ma génération, je n’écoutais pas cette musique mais je danse dans la voiture, les mains sur le volant, mes pots de peinture dans le coffre et les yeux grands ouverts. Porté par l’urgence moqueuse de cet hymne à tous les croqueurs de piment. Fuck les conformismes, hurlaient les enfants de la crise et de Rimbaud. Ils se la jouaient rebelle tout en préparant leurs concours.

Je m’arrache aux banlieues du Mans. Le rock et l’Asie transpirent par tous les pores de ma peau. Moi qui parlais de re-paysement, rien à faire, je ne rentre plus dans les cases. Pauvre Gen Y, si rapidement passée de la révolte au CV, rackettée de ses illusions avant même d’avoir eu le temps d’en goûter la saveur.

« Ce parfum de nos années mortes ce qui peut frapper à ta porte, infinité de destins, on en pose un, qu’est-ce qu’on en  retient le vent l’emportera »….

Ce jeune couple d’expats, à Manille, me l’a fait découvrir. A la manière dont ils dansaient sur cette musique, passionnément, désespérément, chavirés de nostalgie, j’ai compris qu’elle incarnait toute l’énergie, la révolte de leur jeunesse, le début de leur amour et l’espoir d’une vie plus vraie, plus intense.

La semaine prochaine on se retrouve à l’île de Ré. Ils me raconteront leur carrière dans la finance et l’enfant qu’ils élèvent en apesanteur, entre Shanghai, Séoul et Ceylan.

Et la peinture ?

 

Et la peinture?

 

(Samedi 30)