Archives de Catégorie: Déterritorialisation heureuse

Le contraire du dépaysement, ce serait se sentir chez soi partout sur la terre… en ce sens, le ré-paysement évoque l’acceptation du sentiment d’étrangeté décrit par Aragon : « là où j’arrive, je suis étranger ». Et puis un jour, on s’aperçoit que cela n’a pas d’importance, que ce qui compte ce sont les pays que l’on se crée, les provinces imaginaires dont rien ne vient interrompre la folle croissance. Alors on est dans la déterritorialisation heureuse.

Dimanche 15 : la marmotte insomniaque


 

Lost in Moulinsart

 

Eveil au son mou de la pluie tombant sur la terrasse. Encore une journée fichue. Pour les ballades en vélo, c’est mort. Machinalement je vais jusqu’à la fenêtre, ouvre en grand sur une odeur d’eau. Le paysage strié de hachures obliques ressemble à une planche de B.D. belge. En bas, les mamans tendues cherchent une idée pour occuper les enfants. On a déjà fait toutes les ballades, écumé la FNAC et vu les nouveaux films. Il faut bien dire (avouer, dirait ma nièce) que la Sarthe, pour les animations, c’est pas tip top. Quand le vert paradis tourne à l’enfer mouillé, la belle région redevient province et l’ennui, solide. En Bretagne, on sortirait les cirés jaune vif, on irait braver les vents, ramasser des seaux de bigorneaux, mais ici ca vous dégouline des arbres et ça vous casse le moral jusqu’à l’os. La mélancolie pointe son museau, on la repousse en visionnant cinquante fois la marmotte insomniaque sur l’Iphone de Juliette. Joséphine lui donne la réplique (Je parle, je parle, mais si ça se trouve, c’est déjà le printemps).

  • Elles partent aujourd’hui pour la Normandie, dégoûtées. Leurs éclats de rire vont nous manquer. Les garçons vont perdre des compagnes de jeux, se retrouver seuls au milieu des adultes, enfermés dans cette version no fun de Lost à Moulinsart (je vais pas relire les Bijoux de la Castafiore pour la cinquantième fois, proteste mon neveu!) (Ben si, c’est d’actu avec toutes les expulsions de Roms. Tintin, l’anti-Sarko, qui reçoit les gitans sur la grande pelouse de Moulinsart). A nous de les écouter, d’apprendre à lire ces expressions qui passent si vite sur leurs visages. Deux paires d’yeux qui vous interrogent, pétillent, boivent le monde.
  • Mon père entreprend de réparer les vélos pour la cinquantième fois, démonte et remonte les selles pour la plus grande fureur de leurs propriétaires qui n’avaient rien demandé et se retrouvent parfois déstabilisés en pleine côte lorsque la selle, mal vissée, retombe en zigzaguant.
  • Quand il ne nous fait pas mourir de rire en imitant ma sœur, mon beau-frère m’explique les arcanes du tatouage et de la compression d’images, l’hébergement et toutes les subtilités sans lesquelles ce blog ne connaîtra jamais son premier clic. Il raconte aussi les jeunes qu’il accueille à la Mission locale, des jeunes qui « n’ont pas les mots ». On n’a jamais assez de mots, ils ne sont jamais là quand on a besoin d’eux. Vouloir dire, c’est s’exposer à cette frustration et vivre avec. Si j’habitais en banlieue je commencerais par durcir mon corps. l’avantage du corps sur les mots, c’este qu’on est toujours sûr de l’avoir sous la main.
  • Extension du territoire de la rouille


    Dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

    En hommage à mon commentateur le plus dévoué et à son fils, ce vieux panneau couvert de rouille à l’entrée d’un  territoire dont nous aurons largement fait le tour en parole, en vélo, puis dans le souvenir où il s’échappe.

    Je remets le lien sur le territoire et la dé-territorialisation posté par Thibaud dans son commentaire sur le re-paysement, car dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

    Extrait : « dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari utilisent l’exemple de la main de l’homme pour décrire ce processus, et nous amène du coup à une définition profondément teinté par une pensée de la technique:

    Chez les animaux nous savons l’importance de ces activités qui consistent à former des territoires, à les abandonner ou à en sortir, et même à refaire territoire sur quelque chose d’une autre nature (l’éthologue dit que le partenaire ou l’ami d’un animal « vaut un chez soi », ou que la famille est un « territoire mobile »). A plus forte raison l’hominien : dès son acte de naissance, il déterritorialise sa patte antérieure, il l’arrache à la terre pour en faire une main, et la reterritorialise sur des branches et des outils. Un bâton à son tour est une branche déterritorialisée. Il faut voir comme chacun, à tout âge, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes épreuves, se cherche un territoire, supporte ou mène des déterritorialisations, et se reterritorialise presque sur n’importe quoi, souvenir, fétiche, ou rêve. […] On ne peut même pas dire ce qui est premier, et tout territoire suppose peut-être un déterritorialisation préalable; ou bien tout est en même temps. »— Gilles Deleuze, Felix Guattari ; Qu’est-ce que la philosophie ?; pp.66

    Et plus loin, le commentateur poursuit :

    « Le capitalisme « déterritorialise » pour mieux générer des flux de capital. Il ne déterritorialise pas comme d’un acte créatrice, voire artistique, ou pour une quelconque idéologie d’un monde meilleur. Car, comme nous avons déjà dit, le déterritorialisation est d’habitude un mouvement créatif, voire un mouvement essentiel dans le flux essentiel du renouvellement de la « Nature », ou de la vie. Au contraire, le capitalisme déterritorialise pour mieux assurer des flux de capital, c’est son prérogative. L’axiomatique de ce point de vue permet de remplacer le l’objet, le mœurs ou le processus territorialisé par un autre « d’un même valeur » et ainsi le faire rentrer dans l’économie marchande généralisée. »

    Sinon, je ne crois pas qu’on parle des Roms dans le numéro de septembre de Côté Ouest, qui vient de sortir.

    Les Ateliers d’ArAcanthe


    Venez dessiner!

    Les Ateliers d’Aracanthe vont bientôt ouvrir….

    Dessin : on reparlera bientôt de la main, du territoire conquis sur la feuille blanche, au fusain, aux couleurs – la main qui trace, obéissant à l’oeil ou libre, « et même un peu farouche ». La main qui tranche et sort quelque chose du néant. La main de l’homme et la main de la femme, quand elle devient pays.

    La main qui se moque des frontières en ce pays si vaste et riche qu’il se crée tous les jours de nouvelles provinces, comme un arbre des feuilles. On y vient par des routes tracées sur des cartes invisibles, où nul douanier jamais ne passe.

    On parlera du corps, modèle vif tenant dans l’espace un royaume de regards. Le silence où crissent les instruments suspend la parole pour une autre saison.

    Vite, allons dessiner!


    Cynthia Fleury, caramels et paparazzis


    On s’achemine tout doucement vers la fin de ce journal…

    1. Demain, toute la famille est au complet. On blague sur les caramels au beurre salé, si tendance. Côté Ouest, objet de toutes les plaisanteries, magazines pour l’été, jardinage et bricolage, conseils psycho-déco ; on feuillette en laissant filer son esprit. Les filles s’isolent pour téléphoner. Le soir, on joue aux cartes avec les enfants. Ils ont des gestes vifs. Les filles dévorent. « Tu crois que si tu manges plus vite il y a moins de calories ? » demande Joséphine, l’amie de ma nièce. Aussitôt dit, aussitôt posté. Avec facebook et l’iPhone, on est tous des paparazzis.

    2. Et voilà, mon blog est en ligne. Envoyer des invitations, guetter les commentaires : la victoire, c’est qu’il existe. La Discipline danse de joie dans sa belle robe de velours rouge (voir plus haut : mes deux égéries).

    3. 3. Je commence à trier les photos : Ré, la Sarthe. Une pensée pour l’ami Nicolas, si présent dans chacune de ces promenades. Sa voix nasale, haut perchée, cite le nom d’un oiseau, d’une plante, signale une écluse qu’il a pris tant de plaisir à photographier, jadis, les coins où il venait pêcher avec son père. Une semaine a suffi pour faire mûrir les arômes de ces images, comme on le dirait d’un bon vin : c’est une joie sereine, mêlée de reconnaissance, longue en bouche, avec de riches tanins. Elles manquent de piqué, la mise au point laisse à désirer, le compact montre ses limites, mais elles me rappellent le moment de la prise, et la complicité nouée autour des marais, la passion commune pour ces ambiances fugitives, sans ignorer que l’on n’y parvient jamais, qu’elles ne se laissent pas plus capturer que les merveilleux nuages.

    4. Au petit déjeuner, un drame éclate à propos d’une broutille, une histoire de peinture à finir. Si je me démène autant, n’est-ce pas par refus de voir vieillir ma mère ? Agir pour évacuer l’angoisse. Je voudrais qu’elle soit encore capable de décider, d’arbitrer, de vouloir. Mais elle n’en a plus la force. Pas aujourd’hui en tout cas. Lui reconnaître ce droit, même si elle refuse de passer la main et de se désintéresser. On reste en suspend, le temps de se faire à l’idée, puis revient le courage. Qu’est-ce que c’est, le courage ? Comment ça vient ? Courage de se réveiller tous les jours, à chacun ses raisons : l’ambition, le défi, l’amour. Dans le courage semble s’offrir une sortie du temps, « comme s’il existait un passage secret entre la vie et l’éternité » (Cynthia Fleury, la fin du courage). Horizon toujours ouvert.


    des grillons dans les arbres


    8. Absence totale de lune et profond silence à peine troublé ici ou là par le plouf d’une grenouille ou le saut d’une carpe. « Il y a des grillons jusque dans les arbres ?» demande l’amie de ma nièce. Oui. Les très rares sons se réverbèrent sur les murs du château avant de s’évanouir dans l’espace. Dans le ciel scintille une rivière de diamants. (Même la nuit sarthoise est contaminée par le bling bling). Voie lactée que suivaient les morts pour aller vers d’autres univers dans la mythologie des indiens d’Amazonie. On retrouve cette image dans la chanson du mal aimé, l’un des plus beaux poèmes d’Apollinaire :
    « Voix lactée, ô sœur lumineuse
    Des blancs ruisseaux de Canaan
    Et des corps blancs des amoureuses
    Nageurs morts, suivrons-nous d’ahan
    Ton cours vers d‘autres nébuleuses ?
    »
    Trois générations dorment paisiblement sous ce toit, précédées par quinze autres dont les vies imprègnent encore ces lieux, jusqu’au fondateur. Un château, c’est comme un bateau : superposition d’espaces reliés par des escaliers, des coursives, des étages vastes comme des ponts du haut desquels on peut contempler une large variété de points de vue sur la campagne ou sur la mer environnantes. L’un comme l’autre sont animés d’une vie propre et voguent, à travers l’espace et le temps, de rivage en rivage, de génération en génération.

    Jeudi 12 – suite : chimères


    4. Nuit des chimères : les projecteurs habillent d’une peau de lumière les vieilles murailles de la cathédrale et son chevet, accrochant des taches de lumière tournoyante sur les arcboutants. Dragons, signes du zodiaque, animaux fantastiques s’envolent. Symboles fuyant sur les nuages, à toute vitesse. « Désert », « mémoire », « forêt » : des mots défilent sur la pierre, à la verticale, à l’horizontale, se posent le temps d’une micro-méditation puis filent. Même en vacances le temps galope. Ne pas épuiser l’attention : poésie touristique, on effleure, on suggère, on y va léger-léger, mais spectaculaire.

    5. Je commence à travailler sur mon blog. Hébergement, choix d’un nom, domaine, pages : absorber le jargon, tenter-rater-recommencer. Don’t panic ! Consulter les forums. Cliquer-glisser. Cliquer-hurler. Noms d’oiseaux. Cris des mamans, z’oreilles d’enfants ! J’insère un texte, une photo. Oùestellepassée ? Re-clique ici, dans la fenêtre. Onglet, balises, HTML (toi-même!) J’enregistre et j’enchaîne sur l’atelier « légumes ». Une pomme de terre en main, le monde s’apaise.
    6. Il pleut toujours. Les claviers cliquent, les portes claquent. Fuck la pluie, on sort !
    7. Les doigts de la petite sur le piano désaccordé, supplice attendrissant.
    8. C’est quoi, une chimère? Ben, euh, c’est un animal chimérique!

    Légendes sarthoises (jeudi 12 août)


    Plus belle la Sarthe en version familiale. Eté pourri, famille unie.

    1. Famille! La maison se remplit. Onze voix croisées, onze vies, onze personnalités – bientôt quinze, réunies pour les quatre-vingts ans des grand parents.
    2. Trois jours qu’il pleut, la pression monte comme dans une cocotte-minute. Une grande cocotte-minute, certes, en version paquebot, avec des fenêtres, un grand escalier pour user l’énergie des enfants qui montent et descendent cinquante fois par jour, des pièces où s’isoler, des ordinateurs, des jeux de société, des grandes sœurs coopératives, mais tout de même. A notre époque, on aurait sorti les déguisements de la malle, au grenier. Fabuleux les déguisements, avec des broderies, des culottes de soie, des châles roumains, des vestes à brandebourgs rehaussés de fil d’or et des chapeaux de feutre rouge ottomans. On les a tous déchirés, à force, et puis les mites. Maman descendait dans la grande cuisine où l’on pouvait boire une bolée de cidre en écoutant causer les grandes personnes, toujours prêtes à conter des histoires en sarthois. L’histoire du goupil attrapé par la moissonneuse batteuse et dont on voyait la queue tout aplatie sortant d’une botte de paille. Aujourd’hui, on est là pour se voir, alors on se voit. Conversations, vieilles photos, présences, attentions, thé, comment s’appelait ? On entre, on sort, preuves d’amour, compétition, compromis, négociations, ça vibre et ça bourdonne comme un plateau de télé. Casting d’enfer, on maîtrise tous les genres : comédie, tragédie, sitcom, raisonnements, postures d’autorité, rébellion, manipulation, jalousies, stratégies, c’est « Plus belle la Sarthe » en Version Familiale ! Avec ça, le plein de rebondissements, de détails qui font vrai, montage serré : bobos, repas, projets, pleurs, malentendus, supermarché, cris, badminton, stridents, légumes, il faut que ces enfants, vitamines, éplucher, lessives, légumes, salle de bain libre, aujourd’hui des pâtes, qui veut jouer ? Coups de gueule, coups de fatigue, à trois vous m’éteignez cet ordinateur. Légumes, saturation, vélo, sortir avant qu’il ne repleuve. Mettez vos chaussures, décidez-vous, la clé.
    3. Demain, s’il pleut toujours, on ira tous à la FNAC au Mans, puis les filles emmèneront leurs petits frères au cinéma. Trop classe ! Les garçons se désintéressent de tous ces sms, les « tu crois qu’il ? », et « si je réponds ça ? » des grandes sœurs fébriles. Frontières : à treize ans, « t’as qu’à pas répondre », à quatorze, on kiffe.

    Wee-end en Sarthe (Trois générations sous le même toit)


    Comme une caméra flottant à la surface de la mer, un coup dessus, un coup dessous, dans un monde et puis dans un autre, ma paupière se relève juste comme un rayon de soleil vient frapper les volets intérieurs de la chambre. J’ai dû dormir. Le gris du ciel et celui des volets se reflètent l’un dans l’autre. A l’intérieur, il fait orange. Quelle heure est-il ? Des bruits résonnent dans les étages, un enfant fait vibrer l’escalier, des rires fusent de la salle à manger. Tout en bas, des voix de mères s’interpellent. Ce week-end, nous sommes trois générations sous le même toit.

    La mouette et le Mullah (Margot 3/3)



    Notre conversation aurait pu prendre un tour complètement différent si nous nous étions rencontrés dans le bus menant de la pointe de Sablanceaux à la Rochelle plutôt que dans la gare. Dans l’atmosphère confinée d’un bus, l’influence de Margot se faisait sentir différemment, de manière plus insidieuse que lors d’une confrontation en pleine gare. Confortablement installée sur son siège, les lunettes de soleil remontées sur le front, elle somnolait, les aventures du Mollah Nasruddin posées sur ses genoux. De temps à autre elle picorait une brève histoire, éclatait de rire et se rendormait.

    Ebloui par l’élasticité bleue de la mer dans le Perthuis d’Antioche, le narrateur se serait exclamé, au moment où le bus passerait sur le pont :

    – Ce que je trouve de plus beau, sur l’île de Ré, finalement, c’est le pont. Cette arche suspendue au-dessus de la mer, c’est un grand ouvrage d’art. J’adore la courbe, et la blancheur du béton. Tu crois que ca va faire un scandale si j’écris ça ?
    – Pfui. Tout juste une vaguelette. Mon cher Philippe, il faut te rendre à l’évidence, tes écrits ne sont pas matière à scandale.
    – Tu veux dire que j’écris rasoir ? Tu trouves que je devrais pimenter la sauce, parler des people, saupoudrer d’un peu de glamour, de sexe ?
    – Hmmm… les oiseaux des marais, les oyats, mêmes les bigorneaux, c’est pas franchement sexuel.
    – A côté des amours de Catherine II, c’est sûr que ça ne fait pas le poids.
    – Ca manque de piquant, tu vois ? Comme ces histoires de Nasruddin, c’est des petits riens, des crottes d’histoires, mais quel fumet !
    – Voilà, c’est rasant, comme la lumière du soir. Et pourtant, tu vas trouver ça bizarre mais moi ce dont j’ai envie de parler, ce qui me donne envie de me jeter sur mon appareil photo, c’est la vue des paysages industriels. Comme la semaine dernière, à Montoir de Bretagne, il y avait ces immenses cuves de stockage et tous ces tubes d’aluminium étincelant au soleil, c’était magnifique, grandiose. On sentait toute l’énergie qui passe par là pour aller chauffer les foyers dans toute la France et jusqu’au nord de l’Europe, l’activité déployée autour de la construction, … non, tu ne trouves pas ?
    – Ah oui, là c’est quand même limite pervers.
    – Oui, mais pas très vendeur.
    – Ben non, c’est sûr. Les sites industriels, quand même… T’es pas un peu bizarre, comme mec ?
    – Comme mec, non, mais quand j’écris, disons, j’ai comme une tendance, un soupçon bizarre.
    – Hmm…
    – En même temps, c’est pas pire que de s’habiller en gothique avec les cheveux dressés sur la tête.
    – Ben si tout de même c’est pire parce que le gothique on peut toujours se dire que ca passera avec l’âge, tandis que se passionner pour l’aluminium et les sites industriels, tu vois, on se dit, oh là là, ca doit être au niveau du disque dur.
    – Ah oui, vu comme ça.
    – Oui, c’est comme ca que les gens voient les choses. L’aluminium, c’est pervers, alors que Twilight, c’est tendance.
    – De toute manière Houellebecq a déjà tout écrit sur le sexe. C’est déjà sympa de sa part de m’avoir laissé l’aluminium et les sites industriels comme thème littéraire.
    – Un peu mince, tout de même
    – J’avoue
    – Arrête de dire « j’avoue » tout le temps comme ta nièce, c’est agaçant. Au fait, quel est le sujet de la thèse de son petit copain ?
    – Son ex
    – Oui, bon
    – C’est sur les débris qui traînent dans l’espace, des noyaux d’olive aux fragments de satellite, une espèce de recensement qui…
    – Ah oui, je vois. Dis-donc, ça court dans la famille ?
    – Mais non, je te jure que c’est tout à fait d’actualité comme sujet. On va essayer de trouver un moyen de les récupérer dans l’espace, pour éviter des collisions.
    – Désolée, c’est pas le genre de thème à me donner des palpitations.
    – Voilà, c’est ça la France d’aujourd’hui, personne ne s’intéresse à ce qui est vraiment moderne, au futur, à la science. Il n’y en a que pour le rétro, les commémorations, les vieilles gloires d’avant-hier. Les maîtresses d’Henri IV en couverture du Point. Ras-le bol ; Ca sent le moisi !
    – Eh bien retourne à Singapour si tu veux de la modernité clinquante, antiseptique et robotisée.
    – Ca sent l’ail.
    – Moi, je sens l’ail ?
    – Non, Singapour, ça sent l’ail. Pour une ville aseptisée, il y a peu d’endroits que je connais qui soient si riches en odeurs et en saveurs fortes. Va te promener dans les hawker centers et tu me diras si tu trouves que c’est aseptisé. C’est une ville à découvrir avec le nez, la langue et les oreilles, pas avec les yeux.
    – Tu connais l’histoire de la princesse et du menteur ? C’est l’histoire d’une princesse qui avait juré qu’elle n’épouserait qu’un homme qui saurait mentir encore mieux qu’elle. Tous les prétendants rivalisaient d’imagination pour la séduire avec des contes à dormir debout, mais pas un seul ne passait la barre. C’était d’autant plus courageux de leur part que ceux qui échouaient étaient immédiatement transformés en petite couille.
    – En citrouille ?
    – Non, j’ai bien dit. Ca te choque ? Pourquoi est-ce qu’ils ne seraient pas transformés en petite couille ? Il faut sortir du conventionnel, exagérer, surprendre, si tu veux arriver à quelque chose.
    – Bon d’accord, j’exagère. Que dirais-tu de la charge des araignées géantes? Ou tout simplement « l’île des araignées géantes » ?
    A ce moment-là, ma nièce Juliette et son amie Joséphine font irruption dans la conversation.
    – Ah ouuis, trop bien ! Des araignées géantes qui sortiraient des bunkers pour envahir toute la plage !
    – Ouais, ce serait les allemands qui auraient fait des expériences pendant la seconde guerre mondiale et elles sortiraient tout à coup, soixante ans plus tard.
    – OK, mais pourquoi soixante ans plus tard ?
    – Ce serait une mutation, à cause du changement climatique. Elles se mettent à proliférer, ça accélère leur taux de reproduction.
    – Trop horrible ! Et il y aurait des gothiques qui auraient apprivoisé les araignées… Ils les auraient dressés à attaquer les gens qu’ils aiment pas, tu vois, genre les gros bourgeois qui se baladent en 4X4.
    – Là ça fait un peu cliché. De toute manière à l’île de Ré ils ont planqué leur 4X4 pour se balader en vélo.
    – Ouais mais on les reconnaît quand même à leurs shorts bleu marine.
    – Si elles s’attaquent seulement aux gens qui portent des bermudas bleu marine, ça craint pas assez, y’a pas de quoi faire une épidémie.
    – Ouais, t’as raison, c’est naze comme scénario.
    – En fait, ça serait la vraie origine de Spiderman
    A ce moment-là, Margot reprend le contrôle de la conversation :
    – Dis-moi, tu vas laisser ces donzelles squatter notre dialogue encore longtemps ?
    – Oh pardon, c’était juste un exercice de style, tu sais, le dialogue dans le dialogue, genre Inception, j’allais attaquer le niveau 3…
    – Ah d’accord, et le niveau 3, c’est le voyage à Kaboul, je suppose ?
    – (Vexé) Exactement !
    – Ben mon bichon, va falloir te documenter un max!

    Quand elle devient Margot


     

    La princesse aux étoiles

    « Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiip » !

    Mon prénom porté par un cri strident, brutal, impératif, roule depuis le fond du hall de la gare de la Rochelle. La modulation saturée de couleurs jubile dans l’aigu, roucoule dans le grave et se stabilise enfin dans un langoureux médium.

    Lorsque la poussière et le bruit de freins se dissipent, j’aperçois, naviguant avec assurance parmi la houle pressée des voyageurs, une créature somptueuse, veloutée, brillante, balayant l’air d’une robe imaginaire : c’est Brigitte, ma complice et coach en écriture, tout de carmin vêtue. Arrivée devant moi, elle rejette en arrière ses mèches blondes, découvrant son cou blanc et rond pour faire le « port de tête royal », prend son élan, m’embrasse chaleureusement, se redresse. Avec satin, fraise en dentelle, tentures, tritons, naïades et une douzaine de suivantes elle incarnerait à merveille la Marie de Médicis par Rubens, du Louvre. Elle pourrait jouer de nombreux rôles, d’ailleurs, s’il se trouvait des réalisateurs assez perceptifs pour mesurer toute l’ampleur de son talent et sa capacité de travail, énorme. Elle a la gouaille et la profondeur d’un Gabin au féminin, la verve et le talent d’une Sapritch, en gironde. Son énergie m’inspire, et conspire à me faire écrire.
    – Brigitte, comment vas-tu ? En vacances dans ta région natale ?
    – Philippe, ça va ? Tu rentres sur Paris ?
    (Elle ignore délibérément toute allusion à son lieu de naissance, sur lequel elle préfère entretenir un flou artistique, mais j’aime trop la sonorité du mot « natal » pour laisser échapper l’occasion de le prononcer)
    – Pas encore. Je viens de passer une semaine à Ré et je retourne à C…, on va fêter les 80 ans de mes parents avec toute la famille.
    – Oh là là, ça va être quelque chose ! Et ton blog alors ? Ca y est, tu l’as fait ?
    – Pour l’instant j’écris, je prends des photos, mais ça manque d’un récit, de personnages en chair et en os. C’est toujours la même chose, comme je ne peux pas parler des gens réels ni les montrer en photo, je shoote le paysage, les animaux de rencontre, un âne, une mouette.
    – Eh bien, fais quelque chose avec l’âne et la mouette.
    – Brigitte, je t’adore, mais que veux-tu que je fasse comme histoire avec un âne et une mouette ?
    – Je ne sais pas moi, une fable !
    – L’âne et la mouette ? Hmmoui, ça sonne pas mal.
    – La mouette et l’âne s’il te plaît, ladies first.
    – Va pour la mouette et l’âne, puisque tel est le désir de ma stentauresse.
    – (Tonitruante, avec rejet de mèches blondes) : qu’est-ce que c’est qu’une stentauresse ?
    – Une princesse avec une voix de stentor, ou le féminin de centaure, comme tu veux. A ce propos, ne hurle pas si fort, tout le monde nous entend dans cette gare et tu sais combien j’ai horreur d’attirer l’attention
    – Ah ça mon cher, il faudrait savoir ! On veut se faire lire, mais pas se faire entendre ?
    – De préférence pas dans une gare.
    – Pourquoi, tu snobes la littérature de gare ? Proust était ravi, lui, qu’on le lise dans les gares.
    – On a dit qu’on ne parlait pas de Proust.
    – Qui est « on » ? Moi, je n’ai rien dit.
    – C’est fou ce qu’on t’entend, pour quelqu’un qui ne dit rien. Tu n’as pas lu le passage sur Proust, au début du blog ?
    – Comment pourrais-je avoir lu un passage précédant mon apparition?
    – Mais je parle de toi, avant.
    – Apparition, du verbe apparaître, en majesté de préférence.
    – Oui je sais, Rubens ou rien du tout. Il suffit de lire à l’envers, tu cliques sur la petite flèche en remontant vers le début.
    – Tiens, ce serait une belle idée narrative, ça. Un récit de forme circulaire, qu’il faudrait lire en remontant vers les toutes premières pages pour trouver des indices. Mais si tu pars dans la fiction, il va falloir effacer les traces.
    – Les traces ?
    – Mais bien sûr, tu ne peux pas appeler les gens par leur vrai nom. Il y a des empreintes digitales à tous les coins de phrase, dans ton blog. Il faut poser quelques mystères, des énigmes à retardement, modifier les faits, tendre les ressorts dramatiques. Moi, par exemple, il faut que tu m’inventes un nom.
    – Ah oui, bien sûr. T…, je pourrais l’appeler Nicolas, et Julien pour l’ami d’enfance.
    – J’aimerais bien Margot. Un prénom royal, un peu vieille France mais portée sur la bagatelle, on lui voit des tresses blondes, elle est plantureuse et forte, avec un sens de la répartie pas possible.
    – Bon, d’accord, j’y penserai. Maintenant, chère stentauresse, avec ton accord j’aimerais bien aller prendre mon train pour Nantes.
    – Hop hop hop, pas si vite. Est-ce que tu n’oublies pas quelque chose ?
    – Euh, c’est possible, je dois faire un vœu ?
    – Ah non, ça c’est dans une autre histoire. (rejet de mèches blondes en arrière, port royal).
    – Je ne sais pas. Je crois que j’ai tout ce qu’il faut pour écrire maintenant : une ambiance, un lieu, des personnages…
    – Et l’objet ?
    – L’objet ?
    – Oui, l’objet déclencheur. La clé pour démarrer l’histoire, tu sais bien, comme dans l’atelier d’écriture.
    – Ah oui, n’est-ce pas ce que tu es censée m’offrir ? Car je suppose que tu n’as pas mis en scène cette royale apparition sans une bonne raison ?
    – Marie de Médicis n’était qu’une grenouille, une toute petite reinette de rien de tout. Je veux Catherine II pour mon prochain rôle, avec boyards en uniforme à brandebourgs dorés, chevaux piaffants, la totale !
    – Et pour les accessoires ? Des bottes, un fouet ?
    – Naturellement. Plus un traîneau dans la neige et des armées de paysans massés au bord des routes pour m’acclamer.
    – Oui eh bien je vais voir avec la production, hein.
    – Fais au mieux mon cher, mais tu couperas cette partie du dialogue, ça ralentit l’action.
    – Oui coach. Alors, cet objet ?
    – Ce n’est pas un objet, c’est un mail. Tu le trouveras dans ta boîte aux lettres en arrivant, et je te garantis une fameuse surprise ! Hahahaha !
    Re-modulation grave-aigu-médium puissance Walkyrie avec envol de pigeons, regards, sourcils froncés ; une japonaise déclenche son iPhone à tout hasard et pouf, elle disparaît, ne laissant derrière elle qu’un peu de poudre rose et de fumée.
    Dans la gare, les gens ont une manière ostentatoire de ne pas me regarder. Afin de me donner une contenance, je cherche un coin wi-fi pour ouvrir mes mails. Qu’est-ce qui m’a pris de la laisser partir sur Catherine de Russie ? A partir de maintenant, le récit bascule dans la fiction, sans garanties ni garde-fou.

    la petite porte dérobée (à qui?)

     

    Mardi 10 août, la mouette et l’âne


    Cherchez-vous ici l’aventure?

    Dame la mouette, ayant criaillé tout l’été,
    S’en vint percher sur un piquet
    Planté dans les marais
    Pour y contempler sa beauté.

    Un âne passait là, qui broutait sa pâture.
    Eh bonjour, madame la mouette,
    Que vous êtes jolie, que vous me semblez chouette
    Cherchez-vous ici l’aventure ?

    Mon ami, vous n’y songez point,
    Se rengorgea la créature.
    Cessez donc de fumer des joints
    Entre nous, mon vieux, no future !

    Croyez-vous que je kiffe un baudet mal peigné ?
    Pour me séduire, il faut soigner
    Un peu plus votre look
    Et puis, vous schlinguez comme un bouc !

    L’âne, déçu mais philosophe,
    Se dit qu’avec le temps, ramolli de la plume,
    Le volatile, en catastrophe,
    Trouverait quelque charme à son poil de bitume.

    Vint une marée noire.
    La mouette, engluée de pétrole,
    Reconnut le baudet parmi les bénévoles
    Et vit en lui son seul espoir.

    Le liquide obstruait son bec.
    Pour tout salamalec
    Elle émit un son rauque et laid.
    Sauvez-moi, s’il vous plaît !

    L’âne en passant tendit l’oreille
    Et railla son plumage, à son poil tout pareil.
    Quel est-ce look, madame ?
    Il est temps de sauver votre âme !

    Ce plumage aux reflets mystiques
    Veut-il donner dans le gothique ?
    Envoyez-moi un sms,
    On se voit ce soir à la messe ?

    « Que vous me semblez chouette »

    Qu’en disent les mouettes?


    Bruit de cymbales froissées, j’écoute OK Computer de Radiohead : la voix tendre et plaintive d’ Exit Music « Breathe, keep breathing, don’t loose your nerve »…

    La semaine à Ré s’achève dans le train pour le Mans, correspondance à Nantes. Un temps de métal fondu, nuances de gris : cendré, plombé, perle et tourterelle, j’en connais tout le catalogue.

    Une pensée pour Frankie, ma coach en écriture, conteuse d’origine charentaise à l’imagination fertile, au verbe savoureux, tonitruant, subtil. Frankie sait comme personne donner vie à ses personnages. Elle fait mijoter les mots dans sa bouche, dose le cuit, le cru,  et me donne le contrepoint, la version populaire de ce paradis. Ce serait drôle de l’entendre évoquer les estivants, comme ils se font leur cinéma. Et les hivers. Elle connaît les hivers cruels, les sombres disputes et l’ennui, la mesquinerie sans fin de l’ennui qui dure, le merveilleux ennui des saisons qui vous entortillent dans leur chevelure d’algues et vous font désirer passionnément d’aller goûter la vraie vie sur le continent. Frankie qui sait faire parler les sirènes sevrées d’homme avec leurs mots flûtés,  collants, mais aussi les marins, et bien entendu les ânes du Poitou. Les ânes qui se retiennent de rire en nous voyant passer. Et les mouettes ? Qu’est-ce qu’elles en disent, les mouettes ? Beau sujet pour une fable rétaise : « la mouette et l’âne ».

    Les yeux de Sacha


    Les marais, j’aurais aimé les voir avec les yeux de Sacha, petit bonhomme de quatre ans que nous avons promené dans une charrette attachée au vélo de son père. Quels souvenirs emportera t-il de ce séjour au pays des bigorneaux, du sel ramassé en pyramides étincelantes et du ressac mugissant, projetant vers son petit corps des vagues géantes et glacées qui le poursuivaient en glapissant jusqu’aux frontières du sable sec où maman l’attendait, bras ouverts ? Au comble de l’excitation, hurler de toutes ses forces au milieu de cette fureur pétillante, en battant des mains. Ses impressions les plus vives communiquent par une porte secrète avec nos souvenirs d’enfance. Il se souviendra vaguement des cahots de la charrette sur les chemins empierrés, le bruit des pneus sur l’asphalte des pistes cyclables éclatant en petites bulles noires rigolotes les jours de forte chaleur, et peut-être aussi l’odeur enivrante, résineuse des pins et des tamaris gorgés de soleil, le brûlant sable de la dune sous ses petits pieds, l’effort pour l’escalader et la goulée de vent bleu saphir annonçant la mer au sommet. Il emmagasinera, dans les cellules de son cerveau, le souvenir de mille odeurs prêtes à remonter à la surface comme des bulles de gaz un jour, bien plus tard, lorsqu’il reviendra en compagnie de sa première amoureuse.

    A quoi rêve t-il, le petit Sacha, lorsqu’il voit s’envoler courlis, hérons, mouettes et grues, barges et goélands dans le Fier d’Ars ?

    Lundi 9 – l’Iphone et le bécasseau



    Au départ, le projet de m’absorber dans la ferveur de l’été, saison courte et vive. Laisser de son passage une empreinte, en capturer les couleurs, le frémissement, tout ce qui s’évapore au fil des jours. Revenir à l’idée première de la perception directe, immédiate, non filtrée par l’intelligence. Noter sans analyser. Il sera toujours temps d’y revenir, plus tard, quand la pâte aura levé. Ai-je dit combien j’étais heureux, malgré tout ? Mon corps se souviendra du meilleur, le travail complètera les manques. Un trésor, ça commence toujours par un point sur une carte. Ensuite, on cherche, on creuse, on tourne autour des occasions manquées, vieil or à la feuille appliquée sur les miroirs, peut-être… ou bien choisir de croire au sel.

    Attablé à la terrasse du bar le plus branché des Portes, un jeune bécasseau très tendance explique à ses deux admir-actrices qu’il prend des photos avec son Iphone, mais qu’il ne faut pas l’annoncer d’emblée, sous peine de « faire gadget ». Il ajoute : « l’important, c’est pas  que je prenne la photo avec un Iphone, mais que je me casse la tête à prendre une bonne photo ».

    Ben voyons.

    Il enchaîne sur les gens qui connaissent les lieux d’exposition, laisse entendre que lui-même…, et la boucle est bouclée. On ne prend plus des photos de vacances, mais des vacances pour avoir matière à photos. On ne vient plus chercher une expérience authentique, on calcule dès le départ comment tirer le maximum de profit de cette expérience. Et si ça plaît aux filles en plus, tant mieux ! Bien sûr il y a toujours la possibilité de venir en hiver, mais même ainsi on n’échappera plus à l‘intention du spectacle.

    Autant prendre avec Allan Edgard Poe et Baudelaire le parti de l’artificiel assumé franchement. A défaut de trouver une vérité qui se dérobe, construire la mienne en croquant des Petits Lu. (Mon bavardage n’est ni plus ni moins authentique que celui des mouettes se disputant leur part de goémon avec l’âpreté des parisiennes le jour de l’ouverture des soldes.)

    Echouez mieux !


    Ré, dimanche 8 août. Encore une leçon de persévérance.

    Le soir,  après de longues balades à vélo dans les marais de Ré, j’ouvre les poèmes en prose de Charles Baudelaire.

    « Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi !  Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu ». Le confiteor de l’artiste.

    Rivaliser avec la nature, plutôt que tenter de se dissoudre en elle ? Une semaine que je cherche à traduire mes impressions. Comme dirait mon neveu, c’est pitoyable ! Je lutte avec mon manque de vocabulaire en essayant de reproduire les infinies nuances de couleurs, la lumière changeante, espiègle, insaisissable. Baudelaire échoue dans sa tentative de rivaliser avec la nature  mais sa victoire est dans le choix de cette posture héroïque. La vigueur du parti-pris survit à l’échec. La leçon d’écriture c’est le défi que me lancent les marais, l’énigme codée dans les jeux sans cesse renouvelés de la lumière et les teintes dissonantes de la végétation et du miroir d’eau. Le jaune sulfureux y côtoie le roussâtre et le vert corrompu, les terres de Sienne brûlées et l’anthracite. Pas un ton franc, pas une seule couleur pure.   Tout est  rouillé, dévoré par le sel, oxydé, jusqu’à l’azur du ciel attaqué par ce bain corrosif dès qu’il s’y repose.

    La première leçon d’écriture était de ne pas chercher à me dissoudre dans la nature, ni de m’y promener en étranger, encore moins en rival, mais de chercher le juste rapport avec elle.

    Percevoir la fréquence musicale particulière de ce lieu, et pour cela faire tout d’abord le vide avec humilité.

    En écho, la belle leçon de persévérancel de Samuel Beckett à un jeune écrivain :

    « Echouez. Echouez encore. Echouez mieux ! »

    Allez l'Oïde

    La leçon d’écriture de l’âne noir


    1. Ré, Saint-Clément des baleines. L’île a moins changé que mon regard. La vision romantique de l’adolescence fait place à une appréciation respectueuse de l’intelligence collective, des choix courageux qui ont permis de préserver ce territoire. Au départ, ce n’était pas gagné. On s’extasie sur les paysages, en oubliant le travail des hommes, ce qu’il a fallu de persévérance et de persuasion pour créer la réserve d’oiseaux, puis, à partir de là, pour élaborer le complexe équilibre, la somme de compromis, le continuel effort d’éducation qui en font une expérience emblématique. L’espace est trop rare, l’île trop étroite pour que l’on puisse en abandonner la moindre parcelle au hasard. Les paysages ici sont moins préservés qu’obtenus, ils portent la trace d’une histoire, et c’est cela qui me parle aujourd’hui.

    2. Le mois d’août : une respiration, un soupir de la mer à l’étale, quand le temps s’étire aux bords de l’été.

    3. Collecter des mots, de pleines brassées de mots pour écrire avec précision, me renseigner sur la végétation dunaire : euphorbe, oyats, santoline grise, chardons bleus, immortelles des dunes…

    4. Parcouru dix kilomètres à vélo pour retrouver l’ami d’enfance et partager un plateau d’huîtres avec un verre de vin blanc, au Martray. Au retour, vent debout, je pédale de toutes mes forces à travers les marais abandonnés, couverts de salicorne roussâtre. Alors que je n’attends rien et que je me concentre sur l’effort physique, voici qu’ils me font le cadeau d’une belle leçon d’écriture. Au loin se dresse le clocher d’Ars, peint en amer. Son cône noir se détache sur le bleu dur du ciel. Le miroir des eaux frissonne, des mots viennent…

    6. Chaque jour, les marées se décalent d’une heure. Le niveau de l’eau dans les marais varie donc lui aussi de jour en jour, d’heure en heure. Ainsi, le dernier jour, celui qui me fait penser aux douves d’Angkor Wat es plein. Là où il y avait une surface de vase craquelée se reflètent aujourd’hui les nuages et les buissons environnants, mêlant diverses teintes allant du beige clair au fauve, à la terre de Sienne brûlée en passant par le gris argenté…

    7. Les marais parlent par la voix de l’âne noir :

    « Alors, jeune homme, on s’imaginait qu’il suffisait de se promener au milieu de nous quelques heures pour extraire des pépites de sel ?   Et pourquoi pas de l’or, tant qu’on y est ? Ignorez-vous qu’il faut longuement s’imprégner de l’atmosphère, guetter les moindres changements, humer les odeurs du varech et de la vase avant de commencer à sentir de quelle rouille nous sommes faits ? »

    La rouille ! A partir de ce mot, tout se met en place. Je vois les reflets du ciel et des nuages dans le miroir au tain vieil or, les pyramides de sel étincelantes et l’âne au pelage noir du premier plan. Un mot-déclic ouvre l’obturateur et je perçois enfin les rapports d’échelle entre les couleurs sur la base « rouille ». Le jaunâtre et le bleu dur, intense, dépoli du ciel quand il se mire dans l’eau surchargée de sel. Tout part de là, de cette lumière. C’est la clé pour comprendre l’île et l’amour qu’elle inspire. L’écosystème et le besoin de croire au micro-climat, de le célébrer, la protection des oiseaux, les appellations contrôlées, les règles d’urbanisme et pour finir les pages de Côté Ouest, tout cela s’ordonne autour du complexe jeu des reflets et de la corruption généralisée des couleurs. L’oxydation, c’est la vie même. Rien ne sert de lutter : le mieux, c’est encore de l’apprivoiser, de l’accueillir en soi.

    Plus tard : « trouve-moi », dit la lumière du soir en courant sur les murs de maison en maison. Elle s’arrêt un instant sur un volet, sur une rose trémière dont elle avive les couleurs. Je la cueille juste avant qu’elle ne s’éteigne.

    Simplicité, humilité, baleines


    Ré, Saint Clément des baleines. Quatrième jour.

    Pour dessiner le portrait d’un ami, parler de sa maison.

    Tel qu’il est aménagé, confortable et pratique sans excès de style, le chais, comme la maison des L…, repose de la perfection lisse des intérieurs qu’on voit dans les magazines. Il me rappelle la maison de pêcheurs où j’ai séjourné pour la première fois, à la Couarde, il y a trente ans. L’émotion, c’est de retrouver la simplicité d’alors,  les lambris badigeonnés d’un gris clair apaisant, les ampoules nues dans la chambre des enfants là où les nouveaux estivants mettraient en valeur leurs « trouvailles chinées chez un broc' », les vieilles affiches d’aquarelles délavées, les étagères en pin vaguement vernis… une simple et vraie maison de vacances et non une vitrine de l’ego de ses propriétaires.

    On retrouve la même authenticité dans l’hospitalité sans façons de l’ami T…, avec la pointe d’humour et la passion de faire partager « son » île. Une certaine façon, discrète et chaleureuse, d’ouvrir un monde fait de souvenirs d’enfance, d’ambiances, de chemins qu’il faut découvrir à certaines heures précises.

    De jour en jour, à force de parcourir en tout sens et à toute heure les marais, il me semble absorber quelque chose de leur atmosphère sereine. J’infuse. (mais toujours pas de baleines).

    Vendredi 6, ballons enfants



    Saint-Clément des baleines, ile de Ré.

    Un couple avec enfants remplace les canadiennes. Je descends d’un étage pour leur faire de la place et me retrouve dans une chambre apaisante, au rez-de chaussée.

    Dès que les petits déboulent avec leurs jouets, leurs ballons, leurs questions qui fusent, la maison s’éveille, pétille comme une cheminée où l’on viendrait d’allumer un feu.

    Tout à l’heure, on ira se baigner sur la côte sauvage. Il y a des tigres et des lions échappés d’un cirque, et puis des bigorneaux géants qui se nourrissent de doigts de pieds d’enfants.

    Dans les marais, il y a des ânes au pelage noir et des ombres géantes à la tombée du jour.

    « Trouve-moi », dit la lumière en courant sur les murs. Elle s’arrête un instant sur un volet, caresse une rose trémière, je la cueille.

    Et Phèdre au labyrinthe (Exit Music)


    1. Dans le labyrinthe des marais de Ré, Thierry ne nous guide pas. Il se contente de nous accompagner avec prévenance et discrétion pour mieux nous laisser savourer l’expérience, toute personnelle. A chacun de savoir ce qu’il cherche : le centre ou la sortie?

    2. Amers : bâtiments, repères destinés à guider les marins vers le port dans les nuits de tempête. Le clocher d’Ars au centre de la photo dresse son cône noir, comme l’aiguille d’un cadran solaire. Assis en cercle  sur un talus, un groupe d’ados s’allume un joint. Rites de passage, perception distendue, ouatée, fous rires et futurs souvenirs. A chaque génération sa bulle. « Avons-nous assez navigué sur une onde mauvaise à boire, avons-nous assez divagué, de la belle aube au triste soir ? » (Apollinaire). Comme on y allait ! Le crescendo gémissant d’Exit Music aurait fait une bande-originale idéale pour le film que l’on se jouait ici-même, il y a trente ans. Déjà Gothiques, avec the Cure, et le reggae londonien de Linton Kwezi Johnson. « I was walkin’ down di road, anothe’ day… » Nos mains s’agrippaient au guidon du vélo tressautant sur les chemins d’alors, boueux, caillouteux, griffus de ronces. On allait vent debout jusqu’à Loye, transis, grelottants, dégustant février comme un rare privilège. Qu’on était snobs, et fiers de ce décalage hivernal! Aux ploucs, le soleil de juillet! La musique et l’hiver étaient notre royaume. Tout nous appartenait, on se payait de fièvre. On se construisait une salle d’attente de l’inattendu. On était comme eux, dans un monde plus grand.

    3. « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
    Avec vous se serait retrouvée ou perdue »

    Parfaite métaphore de l’amour : se perdre ensemble, ensemble se retrouver.  Ceux qui n’ont jamais trouvé l’âme soeur et qu’on entend gémir, les soirs de grand vent. Ceux qui n’ont su trouver le chemin menant du territoire vers la langue, où continue de vivre une âme dansante, et qui perdent la poésie. « Avec vous descendue » : flamme vacillant dans les couloirs souterrains, bruits de pas furtifs, avancer guidés par le son d’une voix, la vibration unique entre toutes de la langue française, un pli dans la nuit lisse de l’ignorance et de la barbarie, la suivre et déboucher avec elle en pleine lumière. Croire en elle, par un acte d’amour et de volonté, fidèles à la voix grave de l’ami disparu qui nous récitait « Phèdre », ou plutôt la gravait en nous.

    4. »Avec un ciel si gris qu’il fait l’humilité »…. Prendre le risque d’errer sans fin dans le labyrinthe, c’est le prix à payer pour trouver la grâce, ou plutôt, pour qu’elle nous trouve. Dans mon iPod, Exit Music égrène ses dernières plaintes : je n’ai plus le goût à cela, mon corps veut sa joie pure.