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La poésie, madame, et les Oiseaux Rares


Pourquoi la poésie africaine n’est-elle pas invitée au festival d’Avignon cette année? Mystère.

Il faut se gorger de poésie, l’aimer comme on respire, ou comme on jette un défi.

Un défi à la banalité. A la résignation. A tout ce que vous voudrez.

C’est une exigence folle, un étonnement constant.

Car la poésie n’est pas chère, mais elle n’est jamais gratuite.

Hommage aux Oiseaux Rares (Les Oiseaux Rares), magnifique librairie du quartier Croulebarbe où vibrent les mots, les idées, où l’on peut entendre parfois des auteurs lire des extraits de romans, de poèmes,  où l’on trouve, posé parmi tant de trésors, un recueil de Nimrod.

« J’aurais un royaume en bois flottés » (nrf Poésie/Gallimard) contient d’inestimables pépites, comme celle-ci, rude et contemporaine :

« Ils les frappent avec des tuyaux d’arrosage

Ils les frappent avec des tuyaux en latex

Ils les frappent sous le soleil de midi

Ils les frappent en double salto »

ou bien :

« J’ai souvenir de cet éléphant qui s’éloigna

Comme se déploie

Le dédain »

Ainsi nous frappe la vie, et nous nous déployons en salto, comme ces étudiants tchadiens maltraités par la police. Après, ce qui revient, c’est encore la vie. Mais une vie plus brillante, plus dense, plus rauque. Un écart. Ce qu’elle nous propose? Naître à la poésie. Jour après jour.

 

 

 

 

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La petite fille aux mandarines


Dimanche 11 janvier 2015 – Juchée sur les épaules de son père, la petite fille aux joues maquillées de bleu-blanc-rouge épluche une mandarine, et l’odeur s’en répand sur les deux millions de personnes rassemblées.

Des marseillaises éclatent. Un groupe de jeunes escalade la colonne de Juillet.

Quel souvenir gardera t-elle de cet après-midi? Se souviendra t-elle des chants, de la foule à perte de vue, des drapeaux agités dans l’air? Conservera t-elle l’image des puissants de ce monde passant dans leur camion blindé, ou la poésie de cette multitude colorée, sans haine, force vive et compacte faisant corps avec l’être même de la ville comme si la Seine était sortie de son lit et s’était transformée en ce peuple  fier, serein, pétillant et drôle?

Avec le recul, pour moi, c’est l’odeur des mandarines et ses yeux de petite fille.

 

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Scandale à scander sur les places


 

Quand plus rien ne vaut,

Tout s’envole

Hurlait un jour dans le métro

La folle.

Ce qui se tait

Ce qui s’ébruite

Cette rumeur insensée

Qui revient susurrante

Collante et noire,

Aigrir nos oreilles engourdies

 

Ce qui se défait

Ce qui se tricote

Cette honte

Comment souffrirons-nous,

Ma soeur,

Que le jour recommence

Et que le jour finisse

Que le passé sans fin

Nous heurte et rebondisse

Sur la plage où des enfants meurent

 

Ce qui nous tire

Ce qui nous tient

Ce qui nous lâche

Ce qui nous mord

Ce qui nous émeut

Ce qui fâche

Ce qui nous poursuit

Ce qui nous rattrape

Est-ce la vie

Palpitante et glacée

Est-ce

Un amour percé

Fuyant désolé rapace

Est-ce une sorte d’avidité

Soif dévorante excessive

Une inquiète aspiration

Le contraire de l’audace

Un feu qui pourtant la nourrit

Un fruit pourri

 

Est-ce toi

Réponds réponds vite

Est-ce toi

Car ce n’est pas moi

Ce n’est pas

Mon foyer, ma trace

Je ne suis pas de ces saumons

Remontant vers la source

Et le berceau des fleuves

 

Mon chemin descend vers l’aval

Il va

Vers le plus large océan

Vers la vague scélérate

Et l’angle mort des phares

 

Il descend dans le bleu

Dans l’outremer dans ce qui bouge

Dans les corps qui transpirent

Dans le coeur des voleurs

Où le sang bat plus vite.

Est-ce un chemin d’ailleurs?

Une direction, une autorisation?

Ce chemin de plus en plus lourd

Cette limite

Au bord du silence.

 

Ce n’est pas une frontière

Un évangile, un territoire

Il ne relie ni ne sépare

Il ne se porte pas en bandoulière

Ni en sautoir

 

C’est un chemin qu’on aménage

A force d’y marcher sous les astres

On y rencontrera peut-être

Une diseuse de mauvaise aventure

Des oiseaux de mauvais augure

Et des poètes au chômage.

 

C’est qu’ils ont tout perdu

Les pauvres

Et d’abord notre écoute

Ils ont semé des diamants sur la route

Et récolté du fiel

Ils se sont épuisés

De festival en festival

Les voici sages comme des mirages

 

Sans eux nous avons dérivé

Nous avons failli

Plonger dans un sommeil profond

Nous avons souscrit de mauvais rêves

A crédit

 

Pour manger nous avons vendu

Notre fille à des pirates

Rien que d’y penser

La mémoire éclate

 

Quand on pense à notre idéal

Priez pour nous

Pauvres spéculateurs

Car nous avons bradé

Intérêt et capital

Nous sommes les enfants de Kerviel et de la mère Fouettard

Un caprice à tête de têtard

 

La rumeur enfle

Elle reprend son cours

C’est un boa qui s’apprête à nous dévorer

Comment lutter

Où trouver des armes

Dealer ô mon dealer

Que reste t-il au fond de la boîte?

Un Pokemon d’espérance

Et deux grains d’amour.

 

Il est temps d’aller chercher

Nos vieux amis trempés

Tous les mots de la langue française

Ne nous manquez pas s’il vous plaît

Vous êtes la dernière parcelle de lumière

La dernière étincelle

Et la naissance d’un feu possible

Ne vous dérobez pas

Chers vieux mots

Vous pouvez encore servir

En soufflant sur les braises

Un baiser viral

Qui se fout bien de la foutaise.

Le cours de l’or est suspendu.

 

Capitale de la douceur


La tête d'Ane, Passy

La tête d’Ane, Passy

Avant tout, corrigeons vite l’erreur commise dans la précédente chronique : selon une lectrice avisée, l’expression « prati.. o…/pratique » aurait fait apparaître sur son écran de nombreuses publicités d’une marque d’ameublement. BuenCarmino présente ses excuses à toutes les victimes de ce qu’on appelle en com’ digitale du « retargeting ». Pour éviter tout futur désagrément nous emploierons désormais l’expression « poético-pratique », qui correspond plus à notre projet.

N’espérez pas pour autant voir apparaître du Mallarmé sur vos écrans. Soyons réalistes : les sponsors ne se bousculent pas. Pour la poésie, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes.

Ce qui nous amène au sujet du jour. Il paraît que la douceur, l’émotion, la sensibilité sont tendance.

Dans la déco, le rose poudreux-moelleux triomphe (chérie, j’ai collé des macarons sur les murs).

Dans l’art contemporain, ce seraient, nous disent certains, « des formes rondes et pleines, qui évoquent la douceur et la sérénité » (même si la provocation, le décalé, le dur, le crissant, l’abject y ont toujours toute leur place en résonnance d’un monde anxiogène).

Sur les ondes de Radio France, on entend beaucoup de musique française de la fin du XIXème siècle depuis quelque temps. Debussy, Fauré, Ravel et même Vincent d’Indy sont plus connus pour leur célébration de la vie humaine et de la sensibilité que pour la mise en scène triomphale de la mort des héros et des dieux. Sur France Inter, l’émission « Grand bien vous fasse », grand succès de l’été, serait la plus podcastée en ce moment. D’ici à y déceler un grand besoin de bienveillance, il n’y a qu’un pas.

Mais attention !

Notre propos n’est pas ici d’ajouter plus de sucre à la guimauve lénifiante qu’on nous sert à longueur de journée. Dans le café gourmand, on apprécie que le café conserve tout son arôme et son amertume. Il ne viendrait à l’idée de personne d’y tremper sa cuiller de mousse à la mangue, n’est-ce pas ? Juxtaposer n’est pas mélanger. Le plaisir est dans les contrastes.

A ce marshmallow synthétique, pauvre en texture et en goût,

nous préférons une douceur allègre, appétissante, musclée. Celle qui fond dans la bouche après avoir fait pétiller les papilles. En somme, il faut qu’elle ait du corps et des tanins ouverts, comme les grands vins.

C’est la bienveillance des forts, ceux qui n’hésitent pas à poser des limites, affirmer leur point de vue, le défendre avec civilité, en changer si l’honnêteté le réclame, qui osent s’attendrir, s’émerveiller, vivre de puissantes émotions.

Une douceur virile, en quelque sorte.

Vous voilà perplexes ? Tant mieux !

Epilogue : les cultivateurs de bonheur


Nous arrivons à la fin de l’été, et de cette série de chroniques. Libre à chacun de tourner la page, pour répondre aux injonctions de la rentrée. Mais si vous en avez la possibilité, j’aimerais vous inviter à prendre un instant pour méditer sur cette saison. Quelques minutes pour tenter d’en capturer la saveur particulière, ce que vous aimeriez retenir de ce temps suspendu, libéré des contraintes habituelles. C’est un moment où l’on accorde généralement plus d’attention à ses besoins, à son entourage, à ce qui nous relie.  Laisserez-vous se disperser à nouveau ces trésors, ou saurez-vous les protéger, non pas comme un souvenir, mais comme autant de « boutures de bonheur » que l’on replante dans une terre nouvelle, pour qu’elles y reprennent vie ?

Pour le dire autrement, comment transformer en principes actifs le meilleur de l’expérience vécue  ?

Vous avez sans doute vécu plus en harmonie avec vos valeurs, respecté votre corps, pris le temps d’écouter vos proches, d’apprécier un coucher de soleil, de cuisiner des produits frais et savoureux. Dans un cadre apaisé, vous avez su accueillir vos émotions comme des messages et non comme des envahisseurs. Vous vous êtes autorisés à ne rien faire ou, au contraire, vous vous êtes donné des défis que vous avez su relever.  Vous en êtes fiers, satisfaits, rassérénés. Vous vous êtes sentis à nouveau capables, entreprenants, sympathiques, drôles, malins, résistants, dignes d’être aimés.

Qu’est-ce qui vous empêche de continuer ? C’est une décision à prendre. Un choix délibéré d’accorder un peu plus d’attention à chacune de ces pépites, chaque fois qu’elle se présente, et de créer volontairement de tels moments privilégiés.

Comment ? Premier indice : pendant les vacances, nous avons cueilli le bonheur, la joie de vivre. Il est temps de passer en mode « cultivateur ».

Nous y reviendrons. Pour vous accompagner dans cette rentrée pas toujours facile, BuencaRmino va passer en mode « pratico-pratique ». Au fil des semaines qui viennent, nous aborderons des sujets plus terre à terre, sans perdre de vue la poésie, que nous plaçons toujours au cœur de l’existence. A bientôt ?

Pour l’amour du silence


Cette chronique en remplace une autre sur « les horizons perdus », impossible à tenir.

J’écris « tenir », comme on tient une ligne de crête, une promesse faite à soi-même, une position militaire. Car l’été n’éteint pas le feu qui couve sous la braise, et je refuse de l’attiser.

J’écrirais volontiers sur le Burkina (« pays des hommes intègres »), pour faire contrepoids aux stupidités qu’on peut entendre et lire à propos du burkini. Malheureusement je n’y connais rien. L’hédonisme consommateur évoqué par Yves Michaud n’est pas satisfaisant non plus, j’ignore quels cocktails tendance, vintage ou néo-bitter siroter à l’heure de l’apéro, et je n’ai pas encore suffisamment potassé pour vous parler de la rentrée littéraire.

Alors ? De quoi peut-on parler sans fuir ? Déjà, la rentrée me mordille les mollets pour m’attirer dehors, dans la rue trépidante. On me demande un article sur le Brexit, mais j’aimerais prolonger de quelques jours encore la liberté d’écrire pour le seul plaisir.

Reste à trouver un sujet. Ecrire sur l’amour du silence, le silence de l’amour. Entre les deux, quelque chose se passe.

C’est une interview de l’anthropologue David Le Breton dans un magazine TV qui m’a mis la puce à l’oreille. Ils consacrent tout un dossier au silence, à sa disparition prochaine. Comme tout ce qui disparaît me touche, le noble silence gagne son ticket pour la chronique du jour.

Relevons tout de suite un premier paradoxe : lorsqu’on ne peut plus trouver le silence, le pis-aller consiste à le remplacer par une musique apaisante, supposée couvrir les bruits environnants et apporter la paix de l’esprit. C’est le choix généralement fait par les nouvelles générations. Le silence aurait pour ces hyperconnectés quelque chose d’angoissant. C’est qu’il renvoie vers les mondes intérieurs, l’intimité haïe, le « face à soi » qui fait peur. Vraiment ? A vérifier.

Pour David Le Breton, le silence est l’ultime frontière, celle qui ne cesse de reculer, seuil d’un territoire qui s’amenuise au point de bientôt disparaître.

Silence des lieux calmes, isolés, squares le matin, plages désertes, hauts alpages.

Silence qui ne mord pas, ne prive de rien, qui propose.

Silence qui met en relief la parole. Intervalle entre les pensées. Accueil.

Silence nourri de regards échangés.

Pouvoir de se taire ensemble et de s’en trouver plus proches.

Interruption du bavardage intérieur.

Silence du coureur de fond.

Silence concentré du travailleur manuel, de l’artiste et de l’artisan.

Silence du dentiste au moment d’arracher la dent.

Silence ouvert, accueillant, disponible à ce qui surgit,

Silence méditatif des retraitants.

Silence des sentiers qui mènent ailleurs, ou vers soi.

Silence habité des clairières

Silence du temps qu’on prend pour lire

Silence qui laisse à nu les postures, les corps, les visages

Silence des secrets d’où naîtront des mondes, et qu’il faut protéger,

Silence qui dure, où grandissent la patience et l’estime de soi

Silence de l’amour au bord de se révéler,

Silence d’une autre rive, invitation à traverser les courants,

Silence libérateur

Silence infini de l’Eveil

Le mercredi, c’est poésie!