Archives de Catégorie: Art Ecriture Expressions

full fathom five (à Catherine Willis)


Je ne cesse de retourner sur le blog de Catherine Willis, et puis un jour je trouve le début d’une citation qui me fascine, chatoiement de mondes sub-aquatiques sous le signe des métamorphoses…

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Pour une journée internationale du corps


Coup de coeur pour le beau blog québequois « dessiner le corps » qui propose une journée internationale du corps. A suivre et à partager.

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Extrait : Pour une journée internationale du corps

Le corps est en général mal aimé. Il est désiré, idéalisé, parfois admiré lorsque son exceptionnelle beauté le démarque de l’ordinaire, d’avantage convoité, consommé, exploité, évalué et jugé, jusqu’à en être méprisé, rejeté, exclu (et enterré), mais rarement honoré et véritablement aimé pour ce qu’il est.

Il est le bouc émissaire par excellence. Banni, humilié, puni, châtié, martyrisé et torturé pour des paroles et pensées qui viennent d’avantage de la tête que de son propre élan de corps, il subit docilement et en silence toutes sortes de maltraitements.

Tout ce qui s’érige en propriétaire absolu du corps (plus spécifiquement le mental), se considérant « au dessus » de la condition corporelle, se permet d’en jouir à sa guise, de le pousser à bout et de le malmener, le considérant au même titre qu’un esclave ou un animal.

L’humanité s’est ralliée autour de toutes sortes de journées internationales, dont celle de la terre, pourquoi n’y en aurait-il pas une pour le corps?

Parions que si le corps était mieux aimé et compris, la planète ne s’en porterait certainement que mieux.

Alors votons pour une journée mondiale du corps! Cela pourrait aujourd’hui même, ou être une journée flottante, imprévisible, en hommage au fait que rien de ce qui est vivant ne peut se manifester sans le don du corps. (lire la suite : http://dessinerlecorps.wordpress.com/2012/02/12/pour-une-journe-internationale-du-corps/)

L’année du Dragon Rouge


L’hiver, on a soif de couleurs. Alors puisque cette année se place sous le signe du Dragon Rouge, projetons quelques flashs de couleur pour réveiller nos sens anesthésiés par la morosité saisonnière, aggravée par la sinistrose ambiante. (N’oublions pas que dans toute sinistrose se cache une ROSE). En PNL et en sophrologie, on utilise la couleur comme réservoir ou comme activateur d’émotions. Que nous annonce donc le Rouge?

Le rouge est ce goût qui vient à la bouche après avoir couru trop longtemps, trop vite. C’est le coeur qui bat fort, une envie de bouger qui monte et fourmille dans tous les membres, un tempo vif, le piment croqué sans précaution et sans regrets. C’est la honte aux joues, la brûlure après avoir dit la très grosse bêtise, la joie, l’intensité d’un regard aux désirs croisés. C’est l’impatience, le trop, le tout de suite.

Le rouge n’est pas seulement la couleur de la colère ou de l’agressivité. En Chine, c’est la couleur du bonheur, de la fête. Haute énergie. L’historien des couleurs Michel Pastoureau entretient le suspense : « Contrairement à ce timoré de bleu, le rouge est une couleur orgueilleuse, pétrie d’ambitions et assoiffée de pouvoir, une couleur qui veut se faire voir et qui est bien décidée à en imposer à toutes les autres. En dépit de cette insolence, son passé, pourtant, n’a pas toujours été glorieux. Il y a une face cachée du rouge, un mauvais rouge (comme on dit d’un mauvais sang) qui a fait des ravages au fil du temps, un méchant héritage plein de violences et de fureurs, de crimes et de péchés. C’est cette double personnalité du rouge que décrit ici l’historien du symbolisme Michel Pastoureau : une identité fascinante, mais brûlante comme les flammes de Satan. »

En bonus trois coups de coeur :

1. Colour Hunting

Un très beau livre trouvé par hasard à la librairie .Orf rue Perrée : « Colour Hunting, ou comment la couleur influence nos achats, nos actes et nos perceptions », explore la couleur dans toutes ses dimensions : technique, émotionnelle, sensuelle, à travers les âges et dans un grand nombre de pays, l’influence des couleurs dans notre vie, dans l’architecture, dans l’art.

Pendant des millénaires, les artistes et les designers se sont servi de la couleur pour exprimer des idées et des émotions sur une large variété de supports, que ce soit sur des fresques, sur les textiles des civilisations anciennes ou dans la haute couture et l’architecture contemporaines. La couleur n’affecte pas seulement nos expériences visuelles mais aussi nos autres sens tels que le toucher et le goût. (Voir à ce sujet l’exposition Synesthésiques, le voyage sensoriel conçue par Silvana Di Martino) Elle influence aussi nos actes, de manière plus ou moins consciente.

Les deux premiers chapitres évoquent les tendances du design, puis les défis et les techniques utilisées pour appliquer la couleur à une très large gamme d’objets. Le troisième chapitre, « Bien-être », interroge la relation entre le corps, l’esprit et la couleur. Un sujet cher à BuencaRmino.

2. Coup de coeur au blog Colorlovers (n anglais).

Les chasseurs de couleurs en Amazonie avec Dai Fujiwara

Dai Fujiwara, directeur créatif pour Issey Miyake, n’hésite pas à se rendre jusqu’en Amazonie avec son équipe pour tester la similarité de sa palette de couleurs avec les teintes de la forêt. Les échantillons sont ainsi comparés au tronc des arbres, aux feuilles, à l’eau, à la boue. « je m’attendais à trouver des couleurs vives », a expliqué Dai Fujiwara, et en fait nous avons trouvé plutôt des tons calmes, discrets, presque timides.

http://www.colourlovers.com/blog/2009/04/01/dai-fujiwaras-color-hunting

3. Encore un japonais : Riusuke Fukahori sur sur

Corps langage mémoire de Cunningham a Casilli


La musique d’Oceans a beaucoup vieilli, tandis que la chorégraphie de Merce Cunningham demeure hypermoderne et fluide en dépit du montage de Charles Atlas. Qu’importe si le rythme haché des images maltraite les mouvements des interprètes et martyrise les yeux, il fallait y être (en être ?) et savourer ce privilège entre connaisseurs. Les lumières somptueuses valorisent l’orange et le pourpre des justaucorps, l’abstraite virtuosité des gestes. On respire dans une bulle à l’image d’un futur où le corps humain ne sera plus qu’une trace, un support. Cela fait froid dans le dos comme toutes les prédictions du mouvement transhumaniste. Prochaine étape : la déterritorialisation totale du corps, transféré dans des univers virtuels d’où sera bannie toute imperfection, où l’émotion sera dévalorisée comme niaiserie facteur de désordre. Plus rien ne s’opposera dès lors à la transformation en marchandise de ce résidu d’où toute notion d’humanité aura été évacuée. On pourra voter toutes les lois que l’on voudra sur la bioéthique, une fois le mouvement lancé, rien ne l’arrêtera. Voir à ce sujet Time Out, le film d’Andrew Niccol avec Justin Timberlake et Amanda Seyfried.

Fantasme ? Oui, mais fantasme dangereux car bénéficiant de tout un courant de pensée soutenu par des financements illimités.

Il n’y a pourtant pas de fatalité. D’autres futurs sont possibles, comme en témoigne le livre d’Antonio Casilli « les liaisons numériques » (Seuil). Nourrie de témoignages de bloggers, d’artistes, d’adeptes des nouvelles pratiques sexuelles ou sociales en ligne, la réflexion d’Antonio Casilli montre que la capacité d’imagination de l’être humain demeure sans limites.

Danser sa vie


Danser sa vie ? Depuis trop longtemps le corps était en sommeil, le poignet serré dans un strap, le froid, la pluie, tout ce que l’on peut inventer comme raisons de mijoter dans sa bulle. Et puis un jour l’envie qui monte, les fourmis dans les jambes, on y va, chiche ! Courir appelle des mots plus actifs. Des verbes, des substantifs plus denses pour accompagner le mouvement, ce qui s’éveille au fur et à mesure que les muscles s‘échauffent. L’oxygène et les mots circulent. Marcher, bouger, taper dans un ballon, danser comme on respire.

Danser sa vie. L’expo qu’il faut aller voir à Beaubourg, et puis l’invitation, que l’on peut suivre au pied de la lettre ou laisser courir. Danser sa propre vie, comme Isadora Duncan, explorer ses rythmes et la géométrie secrète, expressive ou révélatrice, du corps, avec William Forsyth ou Pina Bausch. Dans ce contexte, on apprécie la sobriété de Merce Cunningham, aperçue dans Craneway Event. Il faut absolument voir, ce dimanche soir au théâtre de la Ville, la projection du film Oceans, et puis Biped, où les danseurs présents sur scène dialoguent avec leur représentation déterritorialisée par la vidéo. Courageusement, Cunningham fut l’un des premiers à explorer la confrontation du corps et des nouvelles technologies, au moment même où il en faisait l’instrument dune écriture toujours plus sophistiquée. On pense au combat de Bénédicte Pesle pour faire accepter l’abstraction de cette chorégraphie à une France demeurant attachée au récit. On pense à l’ami David Pini, infatigable ambassadeur de la « cause » et qui n’aimait pas, lui non plus, qu’on lui raconte des histoires.

Mais s’il n’y a plus d’histoire, plus de récit, que reste t-il ? La présence. Le don de soi. C’est de cela qu’on parle, entre dessinateurs, après l’atelier. Le talent des modèles, l’expressivité, la présence avant la technique et la morphologie. Le cri qu’on peut entendre ou celui qui bouillonne sous la peau, qui traverse les muscles et bat sur un tempo des Doors ou des B52s. Le calme profond qui se répand, l’ancrage au sol, bien vissé sur le point d’appui. Parfois aussi l’espièglerie, qui s’épanouit en un sourire à la fin, juste avant le changement de pose.

La danse, expression de la subjectivité. L’abstraction, et puis la performance. Mais nulle invitation à pénétrer dans le cercle magique : le spectateur qui se prendrait au jeu se verrait ramené à la raison par d’aimables et sourcilleux gardiens. Participer ? Et puis quoi encore ? Ici on regarde, on ne danse pas.

L’exposition a pour ambition de montrer les liens croisés entre la danse et les arts graphiques au XXème siècle, puis leur éloignement dans la seconde moitié du XXème siècle, comme s’ils n’avaient plus rien à se dire, ou que la tension avait fini par se relâcher. Aujourd’hui, l’équivalent des arts graphiques de pointe est à rechercher du côté de l’univers numérique. Les enjeux de ce croisement sont peu abordés dans l’exposition, et c’est dommage.

On peut aussi regretter la très faible représentation des pays du Sud. « Danser sa vie » se présente comme une histoire de la danse des XXe et XXIe siècles. C’est-à-dire, « bien sûr », une histoire de la danse occidentale, car à part quelques excursions japonaises (le sculpteur Isamu Noguchi), le reste du monde y demeure invisible, hormis quelques exceptions présentées dans le cadre du festival Vidéodanse (Rachid Ouramdane, Seydou Boro, Luis de Abreu). Les pays émergents, aujourd’hui de mieux représentés dans le domaine des arts graphiques, font encore figure de parent pauvre.

Malgré ces lacunes, il faut la voir et la revoir, absolument.

Aïe pour Ai un homme debout


Pourquoi faire quelque chose plutôt que rien? Parfois, la réponse est d’une évidence à vous crever les yeux, alors je reformule la question. On pourrait se demander, par exemple : quand avons-nous fait un acte fondateur pour la dernière fois, un acte qui nous engage totalement? De plus en plus souvent, la réponse vient des artistes originaires de ces pays qu’on dit émergents, sans doute parce qu’ils émergent en effet dans un recoin de notre conscience après des siècles de mépris. En dignes héritiers d’Edouard Saïd ils retournent les codes et les images, les saturent de vie, font craquer les coutures.

L’artiste Ai Wei Wei est de ceux-là. Sa prise de risque est si vraie qu’elle démonétise d’un seul clic les stars de l’Art Contemporain dont on ne se donnera même pas la peine de citer le nom.

Haddock et les idoles


Le capitaine Haddock tel qu’il apparaît dans Tintin et le secret de la Licorne par Spielberg s’écarte du personnage vulnérable, immature, attendrissant des albums. Dans une scène étonnante on le voit même remonter le moral de Tintin, tel un coach sportif secouant son équipe dans le vestiaire après une première mi-temps calamiteuse. Ce dérapage dégoulinant de bons sentiments trahit la vérité du personnage et son rôle dans l’équilibre général de l’oeuvre. Si Tintin, selon Serge Tisseron, a pour vocation de dire l’ordre symbolique du monde (en Analyse Transactionnelle, on dirait qu’il se charge d’exercer le contrôle parental), Haddock, dans le rôle de l’enfant, en exprime le désordre profond, la part irrationnelle de la vie avec laquelle il nous faut bien trouver des arrangements.

Extrait : « Quel secret se cache derrière le visage lisse, éternellement adolescent, de Tintin ? Ou, plutôt, que peuvent nous apprendre les imprécations du capitaine Haddock, les extravagances de la Castafiore, les distractions du professeur Tournesol, sur le secret qu’Hergé, peut-être, se cachait à lui-même ?

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Tintin et le secret de la Licorne rose


Deux sujets dominent l’actualité cette semaine : la crise de l’Euro, et la sortie de Tintin et le secret de la Licorne en version américano-3D. Violent télescopage ou coïncidence révélatrice? Tandis que les européens se jettent aux pieds de la Chine pour la supplier d’investir dans le tonneau sans fond de leur dette, le héros de bande dessinée qui, selon Serge Tisseron, (dans Tintin et les secrets de famille) avait vocation à « dire l’ordre symbolique du monde », en illustre à satiété la décomposition par effet de contraste. Au G20, les pays émergents n’en finissent pas de rendre à l’Europe la monnaie de sa pièce coloniale, tandis qu’à Bruxelles on expose en pleine lumière le racisme de Tintin au Congo.

Car de Tintin l’européen, idéaliste-moraliste et poseur (de limites), que reste t-il après la mise aux normes hollywoodiennes? « Un personnage de jeu vidéo à la complexion de baigneur » selon le plus aigre des bloggers. Pourtant, l’humour est là, l’énergie, la fraîcheur des personnages américanisés, mondialisés, déterritorialisés, vivant une autre vie que celle qu’avait rêvée pour eux la famille d’origine.

Un autre se plaint de l’inévitable dérive commerciale. Exit la poésie, dit-il.

« Mais quand la machine Steven Spielberg prend le héros en main, il est difficile de lui imposer une campagne de « marketing » discrète : Tintin se décline donc ces jours-ci chez Mc Donalds, Total, Meccano, Peugeot et les brioches Pitch, un jeu vidéo est prévu pour Noël par Ubisoft et un autre tourne déjà sur les iPhone » s’indigne Big Browser dans Tintin au pays des pépètes.

Américains? Chinois? Qui passera le licol au cou de la licorne?

En réalité, le véritable secret de la Licorne, tel la lettre volée dans la nouvelle d’Alan Edgard Poe, a vocation a demeurer caché. « Les Licornes roses invisibles sont des êtres d’un grand pouvoir spirituel. C’est ainsi qu’elles sont capables d’être à la fois roses et invisibles. Comme dans toutes les religions, la croyance dans la Licorne rose invisible est fondée à la fois sur la logique et sur la foi. Nous croyons sur la seule base de notre foi qu’elles sont roses, mais nous savons de façon logique qu’elles sont invisibles, justement parce que nous sommes incapables de les voir. » – Steve Eley

La poésie ne meurt pas, nous cessons seulement de la percevoir.

Lire tout l’article, absolument délicieux, sur Wikipédia e merci à Max Gratto pour nous avoir mis sur la piste.
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Sur le même sujet : Haddock et les idoles

la reine des grenouilles (1/3)


A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord ses chaussures, qu’il a déposées sur la berge, puis sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé et lui ai parlé par les vibrations de l’eau.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très très longtemps
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles. C’est ridicule.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait bien faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.

– Vendre! Il n’y a que cela qui vous intéresse, vous les jeunes peintres.
– Un artiste qui ne vend pas n’est qu’un crève-la-faim, un incapable, un loser. Ce n’est pas avec des portraits de grenouilles que je deviendrai célèbre à Versailles, même pour des grenouilles parlantes.
– ah non, Et le bassin de Latone, qu’en fais-tu, jeune présomptueux? N’est-ce pas l’un des plus photographiés par les touristes dans tout le parc de Versailles? Et les grenouilles n’y occupent-elles pas une place de choix?
– oui, mais celles-là étaient des grenouilles mythologiques, elles avaient eu maille à partir avec une déesse
– eh bien, qu’est-ce qui t’empêche de dessiner une grenouille mythologique?
– Comme toi par exemple? Mytho sûrement, logique, ça reste à prouver!
– Qui sait? peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais.
– Quand bien même tu serais la reine des grenouilles, je ne m’abaisserai pas à te dessiner. Ce serait compromettre la haute idée que je me fais de mon art.
– C’est ton dernier mot?
– Oui
– Alors tant pis pour toi

un long silence

– N-as-tu donc aucun voeu que je puisse exaucer?

– Aucun

Quelque temps plus tard il éait de retour, honteux de son arrogance. Il parcourut longuement les bords du fleuve, mais la grenouille ne se montra pas. La faim lui donnait des hallucinations. Parfois, il croyait entendre la voix de la grenouille, mais ce n’était que le bruit du vent dans les peupliers.
A SUIVRE

Au coeur du monde ou le repos pendant la fuite en Egypte (reprise)


Il y a plusieurs façons de tourner une page. Mais pourquoi vouloir clore un chapitre, une saison? Pourquoi ne pas ouvrir sur ce qui vient? Glisser d’une saison dans une autre avec la grâce d’un amant furtif qui s’en va voir ailleurs. « Quand on aime, il faut partir » (Blaise Cendrars, Au coeur du monde).

Étrange été. Plus légers, plus enclins à bouger, nous redevenons nomades. « Nous avançons dorénavant vers l’avenir comme le feraient des immigrants qui ne connaissent ni la langue ni la grammaire du monde vers lequel ils cheminent. » Jean-Claude Guillebaud, la vie vivante. Banalité? Pour le savoir, le mieux, c’est encore de passer de l’autre côté du miroir, dans le regard de l’autre. Voir ce qui tient, ce que l’on refuse, et ce qui n’en vaut pas la peine. Tout un été pour faire le tri. On peut même rire. Sauf de la Syrie. Comment dessiner le corps, ce corps humain que l’on torture? Qu’en disent les grands artistes cotés, les Damian Hirst, Jeff Koons, Murakami? Rien. Circulez, petits billets, jolis billets verts, la torture n’est pas un sujet.

Salauds.

Mais pardon, c’est l’été. Tout le monde ne peut pas mourir devant les remparts de Missolonghi comme Lord Byron. Tout le monde ne peut pas donner sa main aux étoiles, comme Cendrars. Et puis, signer pour la libération d’Ai Wei Wei, c’est tellement plus tendance. Libérez les celebrities!

Ainsi, « j’arrive où je suis étranger » (Aragon). L’odeur de la forêt juste après la pluie, sur le mont Banahaw . Il y a, dans certains coins des Philippines, des pierres volcaniques rouges couvertes de mousse, étranges comme les dessins de Vol 747 pour Sydney. Ambiance « piste d’atterrissage pour extra-terrestres ». (Pour les martiens, les extra-terrestres, c’est ce qui reste quand on a tout oublié). La pierre de l’entrée, peut-être? ici, la nature et le surnaturel se mêlent, pistes tressées. Dans la lumière filtrée d’une forêt primaire, recevoir la leçon d’étrangeté de Murakami, le vrai, celui de Kafka sur le rivage. Lisez-le vite, avant le prix Nobel. Après, ça fait rattrapage.

Marcher en forêt, percevoir ce qui vient, ce qui est là, distinguer les sons, les odeurs. Cela passe par le corps, toujours, et le rythme des pas. On ralentit d’abord, pour entrer en connivence. Attendre. Encore un peu plus de lenteur. Enfin, le rythme de nos respirations s’accorde. Ici, c’est maintenant.

Ou bien, comme le Lorrain, passer des heures à observer la lumière qui vire d’heure en heure, sur les feuillages, dans la campagne romaine (Nature et idéal, Rome, 1600-1650). Loin de Versailles et de sa cour frelatée, le nez dans l’herbe : au coeur du monde.

Bien sûr, le paysage est chose mentale, et le regard crée ce qu’il voit, mais ce sont les sens qui nous donnent la clé. Avant le Lorrain et compères, on n’y voyait qu’un fond de décor pour une « fuite en Egypte » avec la Sainte Famille au premier plan. Puis ce fut « la pause pendant la fuite en Egypte », avec les personnages de plus en plus petits. Et, à la fin, plus de fuite du tout, ni d’Egypte. c’est alors qu’on a commencé à voir l’Italie.

Ce qu’ils fuyaient, pourtant, c’était vraiment l’horreur. Comme aujourd’hui. Comme dans Rembrandt, scènes de lynchage et de haine autour des visages du Christ. Dans les villes en guerre du Sud, bruissant de folles rumeurs, on l’aurait traité de jeteur de sort avant de lui passer un pneu enflammé autour du cou. Les visages de la foule, pure expression de haine archi-contemporaine. Cet art-là se coltine au monde, à ce qu’il peut avoir de répugnant, pour mieux accentuer le contraste et la figure du Ressuscité.

Tous ces Christs, avec leurs grands yeux. Profils perdus, faces retrouvées. Le Christ de la collection Hyde et celui de Detroit aux larges pommettes de trois quarts; le Christ de Berlin et celui d’Amsterdam, et puis celui du Louvre, dispersés aux quatre coins de la planète eux aussi nomades et c’est encore Cendrars les Pâques à New York, à Shanghai, à Belleville, quoi de neuf aujourd’hui Seigneur peut-être Vous? Cendrars le grand bourlingueur de la modernité voyageur pré-nomade ne croyait à rien, mais savait la douleur.

Il n’y a pas de repos pendant la fuite en Egypte.

Back to Wuppertal with Pina Bausch (in English)


Pina, by Wim Wenders : Is this theater, dance, or just life? I had to watch it one more time, with a new friend, and there might be a third time again after this. Each time I watch the documentary Wim Wenders made on Pina Bausch and the dancers of the Wuppertal Tanztheater, the level of emotion raises as I catch more details. How they loved her, how they miss her. Dancers from all over the world have come together to create an art that is truly global yet so genuinely German, in the « second-half of the XXTh Century » meaning of the word. Some sequences are extremely hard, like the moment that best captures the de-humanizing forces a woman is submitted to, in a terrifyingly emblematic way. The female friend who watched the movie with me first talked about rape, then she added : « in fact it is even more general than rape, this is what people expect of us, all of us, women or men, and what we accept : to become an object ».

Says Pina : « where words end, this is where dance begins ». And where dance begins, the unspoken, the unacceptable becomes visible.

Says one of the dancers : « meeting Pina was like finding a language, finally ». A language she created, with an extremely precise vocabulary and an immense power of emotional expression. A language we feel like we’d been waiting for all this time to express what we feel, what we are made to feel. What we didn’t know we were feeling, and what it feels like when we forget to feel.

Says Pina to the dancer : « you just have to get crazier ».

Then, there is the magic of the German language. It takes two or three French and English words to translate « Gefühl ». Feeling? Sentiment? Ressenti? All of the above. But why translate anyway? Just watch and shiver. When was the the last time you got the goose bumps while watching a movie, let alone a documentary?

Café Müller : says the French woman : « the stage was empty, and she said, we need chairs », and there you go, « pof les chaises ».

I like « pof les chaises ».

Then there is Wuppertal and its flying tramway, where Wim Wender captures a hilarious sequence with a dancer, a giant pillow and the sondtrack. This is the Germany we love : modern, contemporary, open to the world and I do not mean just the world’s money (sorry, London).

Then there is longing, in German : « Sehnsucht ». What are we all longing for? Just to be more human, whatever the price. Look for it. Buscando. Animo e movimiento. Joy, alegria. Love.

Dance for love.

Galerie

Corps langage mémoire EPLV au MOTIF

Cette galerie contient 16 photos.


Une démarche qui magnifie le livre. Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage. Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui … Lire la suite

Corps langage mémoire le projet EPLV au MOTIF


Corps, langage, mémoire : retrouvez les thèmes chers à BuencaRmino entrelacés, amplifiés, vibrants, dans cette exposition à vivre.

BuencaRmino vous invite à venir découvrir, à l’occasion de la 22e édition des Portes ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville Belleville, du vendredi 27 au lundi 30 mai 2011 – 14h à 21h

une nouvelle forme de collaboration artistique : EPLV – les Exclus : Peinture en Livre… en Vidéo
corps – langages – mémoires

une installation d’arts visuels et vivants
production Aracanthe, conception Mirella Rosner

Une démarche qui magnifie le livre.
Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage.
Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui abritent chacun un couple livre peint – vidéo.
Tout au long des 4 jours de présentation, l’oeuvre est nourrie en direct par des performances issues d’une réflexion sur l’exclusion, l’identité, la mémoire, le temps.

le MOTif
6 villa Marcel-Lods, Passage de l’Atlas 75019 M° Belleville

n°94 sur le plan des AAB

contact communication Laure Samuel – 06 61 30 53 79

rejoignez-nous sur facebook : Aracanthe

Pina Bausch ou Songkhran à Wuppertal


Je viens de voir Pina, le magnifique documentaire de Wim Wenders sur la chorégraphe Pina Bausch et sa troupe.

Première observation : la salle était pleine, ce qui prouve que le public parisien ne se déplace pas que pour Thor. Nous voici rassurés.

Seconde observation : la richesse du vocabulaire chorégraphique inventé par Pina Bausch et ses danseurs possède le pouvoir d’évoquer toute une gamme d’émotions : joie, beauté, frustration, sentiment de pouvoir, nostalgie, manque, réconciliation. On assiste à la naissance d’une écriture accessible à tous, pourvu que l’on sache se rendre disponible. Le corps vit, parle, nous touche, et j’en viens à regretter que Jean-Claude Guillebaud n’ait pas abordé la danse contemporaine dans son dernier ouvrage sur la vie vivante et les nouveaux pudibonds. Pina Bausch et Merce Cummingham ont rendu au corps humain toute la noblesse que les technoprophètes et autres cyber-pudibonds s’efforcent de lui arracher. Remettre le corps au centre est une façon de se confronter à sa finitude, au deuil, à la mort, aux limites qui définissent précisément notre condition d’humains. Sans la conscience de cette limite, comment pourrions-nous vivre pleinement la sensation, le chaud, le froid, le mouillé, la main palpitant sur la peau tendue?

Troisième observation : les cadrages de Wim Wenders réussissent à replacer le corps humain dans une perspective urbaine qui risquerait de l’écraser, et qui le valorisent au contraire en lui donnant un vaste champ libre où le mouvement s’épanouit. Que la danse contemporaine puisse ainsi vivre et s’exprimer pleinement dans un cadre urbain contemporain, cela paraît tout naturel et pourtant ça ne l’est pas. Wuppertal incorpore en son espace la chorégraphie, crée des opportunités pour les danseurs qui s’en emparent et c’est très beau.

Quatrième observation : la scène où les danseurs s’aspergent d’eau autour d’un énorme rocher m’a rappelé Songkhran, le rituel bouddhique thaïlandais au cours duquel les moines bénissaient les fidèles en leur jetant de l’eau. L’énergie, la spontanéité, la fraîcheur explosent dans ce rituel réinventé par Pina Bausch.

Extrait de Mondomix, le blog de Mathilde Penchinat : « Pina restitue des fragments de quatre spectacles de l’Ensemble du Tanztheater Wuppertal tournés en public, entrecoupés par un trombinoscope des danseurs. Un à un, chacun évoque en silence un souvenir de Pina, avant de l’exprimer plus naturellement par la danse. Les danseurs dépassent ensuite physiquement les frontières de la scène pour laisser leur corps se mouvoir dans des lieux publics les plus divers (monorail de Wuppertal, forêt, falaise,…). Un film dansé donc, complété par des images touchantes de l’une des plus grandes chorégraphes du XXème siècle. »

Danse, le corps, c’est la vie!

L’édifice immense du souvenir


Les amis, comme les souvenirs, surgissent parfois d’un passé si lointain qu’ils nous en font mesurer toute la profondeur. Que faire alors, si l’on n’a pas de goût pour la nostalgie? Les ramener vers soi, dans la vie contemporaine. Après cette série sur la PNL, il convenait de rendre hommage à celui qui a mis en lumière le corps et les perceptions dans leur rapport à la mémoire des émotions : Marcel Proust.

Voici le passage où Proust introduit le concept de la mémoire involontaire dans À la recherche du temps perdu

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.

Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment?

Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit.

Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé, les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ».

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu

Saison du dessin


A ne pas rater ce week-end : la Foire Internationale du Dessin.
3e édition
31 mars – 3 avril 2011
Cité internationale des arts
14 pays
40 écoles de beaux-arts d’Europe
90 exposants

« Pourquoi les jeunes artistes font à nouveau du dessin », s’interroge le Monde. Vincent Bioulès suggère une explication : « j’ai l’impression de voir le réel mais, dès que je commence à dessiner, je me rends compte que je n’avais rien vu. Le dessin est une syntaxe pour s’approprier le monde. Il est la puissance de déchiffrement du réel ».

Le dessin mobilise le corps et l’esprit, libérant l’émotion dans le mouvement.

Il faut s’affranchir de l’ambition de réussir, car même lorsque le dessin n’est pas juste, ce qui est posé n’est que le support, la trace du geste. Sous le nom de tentative, il mobilise le corps et l’esprit dans une même démarche « en avant ».

Le dessin sur modèle vif nous incite à confronter notre regard au réel, dans son insaisissable cruauté. L’attache d’une épaule, l’ombre d’un sein, l’angle d’un coude s’éparpillent en autant de morceaux de corps. L’oeil, puis l’esprit s’en emparent, il se fait un blanc dans l’esprit, et sur ce blanc s’inscrit la forme. Humilité devant la chair vivante. la chair n’a ni concept ni démarche, elle EST.

les bonheurs de Sophie


Dessiner Sophie, quel bonheur!

Les autres modèles se content d’enchaîner les poses, avec plus ou moins de bonheur. Avec Sophie Hutin, c’est tout autre chose.

les bonheurs de Sophie

Les bonheurs de Sophie 2Cette façon coulée, glissante, infiniment émouvante qu’elle a de passer, non d’une pose à l’autre, mais d’un état dans un autre, et de nous entraîner dans sa respiration.

les bonheurs de Sophie 3L’énergie passe, électrique, il y a dans ses transitions la puissance contenue d’un riff, improbable rencontre entre le punk et la danse butÔ. Parfois, son corps se recroqueville, elle nous regarde en coin, malicieuse. Puis sa colonne vertébrale se déploie, ses bras se tendent, s’approprient l’espace.

Je voudrais avoir suffisamment de vélocité pour pouvoir croquer le mouvement continu dans lequel elle cherche sa pose, la bouche au bord de dire, puis c’est le corps entier qui parle.

L’atelier se remplit d’une joie sereine, palpable, évidente. je m’approprie la phrase de Seth Godin : « art is not in the eyes of the beholder, it is in the soul of the artist ».

Sophie est une très grande artiste.

la déterritorialisation de la culture pop Hommage à Xulux


Coup de coeur à Xulux, un blog dédié à la culture et qui s’intéresse tout comme BuencaRmino à la déterritorialisation et au dessin. Je vous en donne juste un court extrait J’avais abordé le sujet dans les dialogues avec Thibaud Saintain et dans mon article du mois d’octobre sur le modèle comme coach). J’y reviendrai encore dans un prochain article sur le projet EPLV (Expo Peinture Vidéo Livre) sur les livres peints de Mirella Rosner (Aracanthe).

Dommage que le mot « déterritorialisation » soit si long et donc condamné d’avance à l’ère de s 140 caractères-deux-secondes-et-demie d’attention de Twitter, car il évoque une réponse créative au sentiment d’exil, voire d’exclusion, y compris l’exclusion hors de son pays d’origine, hors de son corps, ou juste hors du présent. Je préfère donc m’en tenir à ce mot de re-paysement, désignant le choix d’habiter en pleine conscience son corps, son temps, et son espace, réel ou celui qu’on se crée. En version courte, selon le philosophe belge de la seconde moitié du XXème siècle Jean-Claude Van Damme, « la déterritorialisation, c’est aware ».

Extraits de Xulux :

1. « La Déterritorialisation est un concept phare de la philosophie deleuzienne qui illustre à merveille le processus créatif pop. Deleuze et Guattari utilisaient la métaphore zoologique pour en souligner la logique :

“Chez les animaux nous savons l’importance de ces activités qui consistent à former des territoires, à les abandonner ou à en sortir, et même à refaire territoire sur quelque chose d’une autre nature (l’éthologue dit que le partenaire ou l’ami d’un animal « vaut un chez soi », ou que la famille est un « territoire mobile »).” Gilles Deleuze, Félix Guattari : « Qu’est ce que la philosophie ? »

Mais avant d’en approfondir le fonctionnement, étudions d’abord sa genèse.

Le surréalisme constitue un bon point de départ avec ses agencements improbables, ses scènes oniriques, et ses jeux symboliques. A partir de ce moment l’art ne chercha plus à représenter exactement la nature, ou même la mythologie, mais à peindre de nouveaux mondes, les mondes intérieurs. (…)

2.

Car déterritorialiser un symbole c’est l’arracher de son milieu d’origine pour le reterritorialiser dans un environnement différent, et le faire ainsi cohabiter avec d’autres qui, réellement, ne possèdent pas de liens spatiaux ni temporels entre eux. Exposer un urinoir dans un musée c’est l’arracher de son contexte (les toilettes) pour le replacer dans un autre afin de créer une œuvre originale et un symbole nouveau.

La déterritorialisation trouve ainsi son expression musicale dans le sampling, procédé consistant à extraire un son de sa partition d’origine pour l’incorporer dans une nouvelle. Par exemple le titre de Dr Dre sample l’intro de “The edge” (1967) de David Axelrod qui figure sur l’album de David McCallum.

2010 en mots clés (et en images)


Avant de saluer l’année du colibri, il convient de dire au revoir avec grâce à celle qui va se clore, sur ces images de Séville.

Buencarmino chatouille la souris depuis quatre mois seulement, mais c’est une souris productive avec déjà plus de cent articles au compteur et plus de 2,300 pages vues, ce qui n’est pas si mal. J’ai donc choisi de lister ici les mots et les catégories qui vous ont amenés sur ce blog, avant de passer à un autre cycle.

DESSIN Parmi les catégories les plus recherchées, le dessin, comme acte de tracer à la main sur du papier des traits formant une figure, occupe une place prépondérante avec les mots suivants :

Aurélie Gravelat, dessinatrice de talent (un grand merci au passage à Serghei Litvin, fondateur de la Foire Internationale du Dessin, et à son Blog du dessin), dessin, croquis, nus, pastels, couleur, modèle, Anne-Marie Franqueville, Aracanthe, Mirella Rosner, outils, main (mais zéro pour « déterritorialisation« , pan sur les doigts, ça m’apprendra à frimer avec des mots de plus de quatre syllabes). Le dessin, comme le bricolage et toutes les activités manuelles, nous reconnectent au monde réel. Ils nous libèrent de la molle tyrannie du « monstre doux« , car le moindre trait, même le plus malhabile, signe l’affirmation d’un acte unique posé dans l’espace de la feuille : quand je dessine, je ne consomme pas, je suis.

PEINTURE : …la peinture  avec Jean-Michel Basquiat (Basquiat, le sacre de la couleur), suivi de Jérôme Bosch, dont j’ai tant aimé voir la Tentation de Saint Antoine à Lisbonne. Le voisinage me ravit, puisque je vois de fortes affinités entre ces deux peintres qui ont eu le courage d’explorer les cauchemars de leurs époques respectives – et les leurs.  Bosch et Basquiat : cela mériterait d’y revenir une autre fois, dans un prochain article. Loin derrière, le caniche pour milliardaires Murakami, amusant la galerie des glaces (me rappeler, en 2011, de parler de l’autre Murakami, celui de Kafka sur le rivage).

ECRITURE … Ce blog est né d’un défi : celui d’écrire tous les jours pendant l’été, puis de publier. Résister à la tentation du silence, à l’injonction mollifiante « à quoi bon, tout a déjà été dit ». Saluons ici les auteurs  de Mille Plateaux Deleuze et Guattari, mais aussi Valère Novarina, Racine (et Phèdre au labyrinthe), Proust qui nous aura vu courir sur les petites routes sarthoises;  mentionnons l’auteur fin de cycle, Houellebecq, mais surtout Cynthia Fleury (la fin du courage), Rafaele Simone (le monstre doux, le monstre doux, le monstre doux qui vous hypnotise avec sa voix de velours), François Cheng, et Stephan Zweig. Dès le départ, ce blog est né avec l’idée d’utiliser toutes les possibilités du lien html et ses ramifications infinies. Lier, c’est offrir un outil pour créer du sens. Opposer, juxtaposer : avec Edgard Morin, résister à la tentation de simplifier le millefeuilles du réel, de nos émotions, et ce qui nous lie.

EMPATHIE… l’empathie, (« l’empathie n’est pas une maladie », objet de nombreuses recherches sur Google), Antonio Damasio, qui nous mène au coaching avec Alain Cayrol et Nicole de Chancey; mais ni l’amour ni la tendresse ne vont ont menés jusqu’à ce blog; Pudeur ou désintérêt? On en parlera plus en 2011 car je pense, avec Luc Ferry, que l’amour est l’une des forces qui contribueront à structurer notre culture commune au 21ème siècle, en plus d’être une valeur profondément démocratique.

Vous vous êtes aussi demandé s’il y avait des mouettes dans la Sarthe (réponse : oui, et d’autres animaux voyageurs),

Vous avez interrogé Google sur le butô, sur Lisbonne et sur les Philippines, sur la Sarthe et sur l’île de Ré, sur David Pini, et nous avons parfois eu de beaux échanges sur l’un ou l’autre de ces sujets.

On explore ici les relations compliquées entre les mots et l’image, en cherchant le chemin d’une forme d’authenticité dans l’expérience. Et si l’on échoue, eh bien, on s’efforcera d’échouer toujours mieux. L’important est de faire sa part, comme dit le petit colibiri.

A bientôt, avec tendresse, espièglerie et curiosité pour la nouvelle année. Meilleurs voeux!