Archives de Catégorie: Déterritorialisation heureuse

Le contraire du dépaysement, ce serait se sentir chez soi partout sur la terre… en ce sens, le ré-paysement évoque l’acceptation du sentiment d’étrangeté décrit par Aragon : « là où j’arrive, je suis étranger ». Et puis un jour, on s’aperçoit que cela n’a pas d’importance, que ce qui compte ce sont les pays que l’on se crée, les provinces imaginaires dont rien ne vient interrompre la folle croissance. Alors on est dans la déterritorialisation heureuse.

Bleu canicule (au coeur de l’été)


Les deux génies


Le génie de la lampe et le génie des mots
Se rencontrèrent un soir, au crépuscule
Leur conversation dura jusqu’à l’aube
Puis ils se quittèrent en s’abstenant de toute promesse
Ils avaient vu dans le jeu l’un de l’autre
Et devinrent plus modestes

L’amour du jeu


Et si la réelle authenticité, c’était de se réconcilier avec l’acteur en nous? Celui qui fut d’abord un enfant s’amusant à incarner des personnages, à épouser leurs intentions secrètes et voir le monde à travers leurs yeux? Les enfants ne cessent de se réinventer, sans pour autant trahir leur fibre profonde. Certains vieillards, à l’issue d’une belle et longue vie, allégés des devoirs et des apparences, renouent avec ce côté ludique, profondément humain, suscitant parfois l’incompréhension. Entre les deux, l’adulte a bien du mal à maintenir ce qu’il prend pour de l’intégrité. Il s’en tient à la partition, oubliant la musique.

Chaos dans la cuisine (suite et fin)


Un bébé dans une maison change la polarité magnétique, le sens du courant, les phases de la lune peut-être. Autour de lui tout se réorganise.

Les rythmes, en tout cas, l’ordre des priorités, la structure des conversations.

Tout rajeunit, tout change, emporté dans le tourbillon. Il y a deux ans, je tentais de lire la Méthode d’Edgar Morin, ici même, au calme. L’image des soleils naissants qu’il évoque me revient en mémoire : l’ordre et le chaos s’engendrent l’un l’autre, l’instabilité précède l’émergence de nouvelles formes de vie. Les familles sont une autre sorte de chaos, en perpétuelle transformation. Une collection de vieux albums photo retrouvée par hasard nous raconte la même histoire de générations qui passent, de vacances et de pique-niques. Les visages apparaissent et disparaissent sur les photos.

Une famille s’organise autour de ses éléments les plus vulnérables, c’est un trait que nous partageons avec tous les mammifères. En fait c’est une loi de la vie. Une très belle loi. Touchante. Admirable. Et rassurante aussi.

On s’activait, le nez dans les casseroles, et soudain tous se précipitent à la fenêtre en poussant des cris d’excitation : les deux hérons sont revenus.

On n’en voyait plus qu’un, l’été dernier, puis il s’était fait rare. On craignait sa disparition. S’ils sont là, c’est qu’ils trouvent de quoi se nourrir, malgré les prédictions alarmantes sur la mort programmée des grenouilles. Tous ces animaux que l’on ne voit plus : lapins, renards, mésanges, même les abeilles et les guêpes se font rares. La campagne devient un désert silencieux, peuplée de nos seuls cris, par intermittence.

Mais les hérons sont revenus ! Merveille des merveilles ! Rien n’est plus beau que de les voir prendre leur envol, tournoyer au-dessus des douves et du pigeonnier, décrire de larges cercles dans les airs avant de revenir se poser au bord de l’eau.

Soudain, la splendide asymétrie des bâtiments forme un décor qui semble organisé pour valoriser leur majestueuse évolution.

L’été se donne en spectacle, avec ses opulents nuages, ses lumières changeantes, ses figurants de toutes espèces et nous, les humains, persuadés d’y jouer de grands rôles.

C’est comment déjà, le rire du héron ?

 

Chaos dans la cuisine (1/2)


Le chaos, non. Tout au plus une agitation fébrile, le premier jour des vacances, et le deuxième c’était déjà nettement mieux, fluide, autour de la table où se préparent les repas des adultes et ceux des enfants. Intelligence des corps, gestes précis, on se croirait dans une foule asiatique où la multitude évolue sans jamais se heurter, mais c’est bien la France. Les portes des placards et celle du frigo claquent, le lave-vaisselle ne cesse d’avaler ses proies qu’il digère à une vitesse effrayante. Les conversations se croisent, pratiques ou spéculatives. Du black-facing aux dernières lubies des bobos, tout y passe. On rit beaucoup. Combien sommes-nous dans cette cuisine ? Avec ou sans gluten ? Halal ou dessert ? Quinze en comptant le bébé, le demi-frère, les conjoints, les neveux, les nièces mais pas de chien, heureusement. Celui qu’on a croisé dans la cour appartient à l’autre famille mais on peut jouer avec. Et au ballon, mais au ras du sol pour ne pas casser les carreaux.

Tout ce qu’il ne faut pas faire. Interdits. Frayeurs. Tout ce qu’on pourrait abîmer, perdre, oublier, dans cette maison trop grande. Les petits objets qu’il faut cacher, l’antimites et la mort aux rats. Vous les avez bien tous enlevés ? Mais oui. Trois jours avant votre arrivée. A mettre en hauteur : tout ce qu’une petite bouche avale, tout ce que de petits doigts peuvent saisir, tout ce que deux petits yeux fûtés convoitent. (à suivre)

Pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes (Suite Otto Scharmer)


27 juillet 2017, Hossegor

A ses disciples éplorés qui lui demandaient vers quel nouveau maître se tourner après sa disparition, le Bouddha mourant répondit simplement « Il n’y a pas d’autre refuge qu’en vous-mêmes ».

Personnes, lieux, croyances : lorsque tous les repères s’en vont, ou sont fragilisés, la question du « refuge », ou de l’ancrage, se pose avec acuité.

Dans son livre « Théorie U », Otto Scharmer évoque l’incident dramatique de sa jeunesse où, face aux flammes dévorant la ferme où sa famille vivait depuis des générations, il sentit se dissoudre tout ce qui jusque-là lui avait donné un sentiment de sécurité et d’identité.

Moment terrible, mais qui n’est qu’un point de départ.

L’objet du livre, c’est ce qui se passe ensuite : le sentiment d’être comme aspiré vers le futur, et la résolution d’y consacrer le reste de sa vie. J’avais beaucoup entendu parler de la Théorie U, sans soupçonner la richesse et la profondeur de la réflexion qui a mené à son élaboration.

Les Américains ont cette expression : « vous devriez vous intéresser à l’avenir, car c’est là que vous allez passer le reste de votre vie ». Tout l’intérêt de l’ouvrage d’Otto Scharmer est de dépasser l’injonction pour proposer une méthode accessible, fruit de longues recherches et de nombreuses interviews. Pour paraphraser la quatrième de couverture, « La théorie U invite les acteurs du changement à adopter une nouvelle forme de leadership. (Scharmer) renouvelle les approches collaboratives (…) afin d’amener une conscience approfondie des situations et des enjeux permettant aux équipes de diriger à partir du futur émergent ».

Pour les Français, imprégnés d’une culture respectueuse du passé et de ses enseignements, cette orientation vers le futur ne va pas de soi. Fiers de notre héritage culturel et politique et des lieux dans lesquels s’incarne notre histoire, nous percevons l’avenir comme une promesse incertaine, un songe creux, voire une menace. Plutôt que de mépriser cette résistance comme une forme d’obscurantisme, il serait plus efficace de s’attacher à en comprendre les racines.  Si nous développons de fortes résistances, c’est que pour nous, bien souvent, changer, c’est trahir.

Un chercheur américain a su comprendre et traiter avec respect cet attachement au passé. E.T Hall, dans la Danse de la vie, explique longuement la différence entre les cultures du Vieux et du Nouveau monde dans leur relation au Temps. Ce merveilleux livre m’a permis de me sentir plus à l’aise avec ma triple orientation : ancré dans le présent, grâce à la méditation et à l’action, riche d’une connexion affectueuse avec le passé, en même temps que fasciné par le futur et fermement décidé à en être un contributeur actif. Paradoxalement, pour encourager des Européens à s’engager dans une démarche tournée vers l’avenir, la meilleure approche consistera à leur rappeler les grands innovateurs du passé, les Léonard de Vinci, Pasteur, et autres Blériot.

Mais le refuge ? « La terreur aussi est mondialisée », écrit dans Le Monde Lara Marlowe, correspondante à paris de l’Irish Times, avant de poursuivre : « chaque fois on espère que c’est le dernier attentat, tout en sachant qu’il y en aura sans doute d’autres ».

Les attentats de janvier et de novembre 2015, puis celui de Nice, mais aussi les changements dans notre environnement et, pour ma génération, la disparition progressive de celle qui nous a précédés, obligent à se poser la question : qu’est-ce qui tient ? Qu’est-ce qui donne sens à notre existence, lorsque tout se défait ?

Chacun se bricole une réponse : relations, réussites, valeurs, principes, richesses ou compétences. Dans la tempête, on se raccroche à ces canots de sauvetage. La Nostalgie d’un ordre ancien plus rassurant nous fait miroiter ses marchandises de contrebande.

Mais Charmer nous invite à prendre une décision plus radicale. Pour passer par ce qu’il nomme le chas de l’aiguille, l’étroit passage vers un nouveau monde, il n’y a d’autre option que d’abandonner ses repères et de faire le saut en avant.

C’est un choix personnel, autant que collectif. En tant que coach et formateur, spécialisé dans l’accompagnement de groupes et d’organisations, je me dois, par souci d’exemplarité, de faire moi-même l’expérience du lâcher prise auquel je les invite.

Face au groupe, le coach est un miroir. Il n’indique pas la direction à prendre, mais leur envoie ce message positif : « je crois en vous, en votre capacité à créer ce à quoi vous aspirez, et que vous craignez aussi, et je vous reconnais le droit de craindre et de désirer en même temps ce qui n’a pas encore de forme ». C’est donc notre responsabilité la plus noble, un vertige dans lequel nous devons plonger les premiers si nous voulons que les autres suivent. Il n’y a pas d’autre refuge : ni dans la théorie, ni dans l’expérience passée. Pour faire advenir ce qui n’existe pas encore, il faut créer un espace neuf, ouvert, avec un cœur disponible.

A ceux qui doutent, ou qui trouvent trop difficile de renoncer à un certain confort, je proposerai de vivre et de travailler avec des enfants et des jeunes. Rien de tel pour se réconcilier avec le futur. Car une chose est certaine : c’est bien là qu’ils passeront la plus grande partie de leur existence. Lara Marlowe, citant une jeune bénévole qui faisait du volontariat à la COP21, lui demandait si ce n’était pas trop dur d’atteindre l’âge adulte dans un monde tétanisé par le djihadisme et le changement climatique. « Non », répondit la jeune bénévole avec un grand sourire. « Je veux changer le monde ».

Dès lors, le choix de l’optimisme ou du pessimisme n ’est plus une question de croyance, mais de responsabilité envers ces nouvelles générations. Si nous les aimons suffisamment, nous pourrons puiser dans cet amour le courage nécessaire pour lâcher prise et faire le pas en avant.

Comment la cigale apprit à danser aux fourmis


Parfois je pense à la cigale, aux remords étreignant la fourmi radine, qui la laissa crever de faim quand l’hiver fut venu. 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Certains initiés en connaissent l’étrange épilogue : quelques siècles plus tard, la cigale choisit de se réincarner dans une grande ville occidentale. Se souvenant du conseil donné jadis par sa voisine, elle apprit à danser, et fit si bien qu’on la réclamait de toutes parts dans les salles de sport où les fourmis laborieuses venaient entretenir leur forme et déstresser. Elle s’amusait de les voir, raides comme des piquets, se déhancher gauchement sur des musiques bollywoodiennes. Ce qui les rendait particulièrement nerveuses, c’était une rumeur affirmant que leurs emplois de fourmis seraient bientôt remplacés par des robots animés par de l’Intelligence Artificielle. Les plus diplômées d’entre elles tentaient de se rassurer en se disant qu’elles étaient beaucoup trop compétentes et s’acquittaient de tâches bien trop sophistiquées pour  des robots. La plupart, cependant, n’étaient pas dupes. Elles agitaient frénétiquement leurs antennes et leurs petits corps grêles serrés dans des maillots fluos pour oublier un moment l’angoisse du lendemain. La cigale, pas rancunière, tentait de leur enseigner l’art de bouger en harmonie avec son corps, avec la musique, et même avec la lumière du jour. Certaines des fourmis, touchées par la grâce, y parvenaient. La plupart se contentaient de maigrir, ne pouvant concevoir de plus haute ambition. Selon leur logiciel, en effet, le bien-être était une idée dangereuse, une redoutable brèche dans l’esprit de discipline qui avait assuré la survie de leur espèce depuis des millions et des millions d’années.

Le compagnon de la cigale, qui était poète, venait parfois la retrouver à la fin du cours. Tandis que les fourmis, épuisées, filaient se changer au vestiaire, ils s’entraînaient en vue d’un concours de tango auxquels ils s’étaient inscrits tous les deux. L’une des fourmis, fascinée par l’harmonie de leurs mouvements et la joie qui rayonnait sur leurs visages, s’approcha timidement.

-comment faites-vous, leur demanda t-elle, pour jouir ainsi de la vie quand tout nous incite à l’angoisse?

-suivez-moi, répondit simplement la cigale, et elle l’entraîna hors de la salle de sport, dans un square où des enfants jouaient en poussant des cris d’excitation.

-vous voyez, madame, ils n’ont pas peur du futur : ils l’inventent.