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Le territoire c’est le monde


 

Mouette Sans Frontières

 

Le temps d’un été, la Mouette Sans Frontières s’est posée dans la Sarthe, mais le reste de l’année, son territoire, c’est le monde.

Justement, on voulait vous parler d’Antoine Grumbach qui nous a fait respirer un grand bol d’air l’année dernière avec sa vision d’une métropole Paris-Seine étendue d’un large trait de crayon jusqu’à la mer. A l’époque, le projet n’a pas suscité l’enthousiasme : une métropole de 200 kilomètres de long, quand on n’arrive déjà pas à franchir mentalement le boulevard périphérique, ça fait peur. Comme tous les intramuriens (parisiens intramuros) confrontés à une idée qui dépasse leur entendement, on sourit, on hausse les épaules et on passe au sujet suivant. On avait tort. Ouvrir la métropole sur le grand large, aller chatouiller Londres et Rotterdam sous les bras, piquer des conteneurs à Anvers et créer au passage des milliers d’emplois qualifiés, cela mériterait déjà de retenir l’attention. Mais il y a plus piquant : c’est l’idée de réinventer la France à partir de sa façade maritime.

Or la Mouette Sans Frontières, quand on prononce le mot « réinventer », elle plonge!

Le renversement de perspective fondamental qui sous-tend le projet « Seine Métropole » nous invite à penser le territoire de la France dans sa relation avec reste du monde, et non plus dans une vision d’homogénéisation centralisatrice héritée de la révolution française, et ça c’est vraiment… révolutionnaire.  Sortir de l’opposition traditionnelle capitale-province pour penser « hub », flux, réseaux,  faire la mise au point sur ce qui bouge et non plus sur les valeurs terriennes chères aux ânes du Poitou, voilà une belle vision pour la capitale en XXL.

Coup de coeur à Max Gratto


On  aime le Glob de Max Gratto, qui a fait sa réapparition après une longue et mystérieuse absence dans les limbes de facebook. On l’a vu rôder dans les ateliers de Belleville, un carton à dessin sous le bras. Très beaux morceaux de Marjorie, et des  noirs charbonneux.

http://portfoliosg.over-blog.net/

Et puis aussi Aracanthe parce que dessiner sur modèle (vif), ca vous ravive

http://www.aracanthe.org/

Et puis on avouera qu’on préfère Boltanski à Murakami, mais c’est pas parce qu’on a cité trois fois les Inrock qu’on est sponsorisés par Mathieu Pigasse, hein (On n’est pas non plus sponsorisés pr monsieur Pinault mais c’est pas pour ça qu’on préfère Boltanski à Murakami. Disons simplement que Boltanski, c’est du lourd).

http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/42409/date/2010-01-26/article/boltanski-au-grand-palais-derniere-oeuvre-majeure-du-xxe-siecle/

Zut, encore trop long, ça passera jamais sur Twitter!

Murakami et les variations Houellebecq


 

 

le laboratoire photographique de Moulins%rt

En raison d’un conflit interne à la rédaction sur la ligne éditoriale de Buencarmino, il n’a pas été possible de faire paraître les derniers articles du « Journal estival ».

La rédaction se déchire entre la tendance « Variations Goldberg » (Canal historique) et la tendance « Lady Gaga » (canal contemporain), qui a manifesté son désir de voir traités des sujets plus actuels, liés, entre autres, à l’Art Contemporain, à l’art numérique et à la vie urbaine, par exemple la nouvelle version des Inrock ou la controverse autour de l’exposition Murakami dans le château de Versailles.  Selon un délégué syndical, « il serait temps de parler un peu moins de bobos, de châtos, et un peu plus de musicôs, sans compter la sortie des romans de Philippe Forest, de Claro et de Houellebecq, tout de même plus actuels que Proust ». une troisième tendance, intitulée « variations Gaga », serait à la recherche d’un compromis éditorial acceptable par tous, « dans un esprit reflétant la diversité des cultures contemporaines, sans toutefois négliger l’importance du patrimoine ».
Pendant ce temps, les partisans de la tendance Goldberg appellent à une manifestation devant le château de Versailles pour protester contre la « dégénérescence et la pornographie« . les premiers arrivés gagneront un serre-tête ou un pull Saint-James bleu marine et des mocassins à glands.
Quand au fondateur de ce blog, Philippe de Boncarmin, il n’a toujours pas reparu après da tentative d’exploration du laboratoire photographique de C…, connu des initiés comme « le Moulinsart Sarthois » Les dernières paroles entendues  étaient « ça sent le rat crevé ». La police n’ayant pas droit de cité sur ce blog, c’est sa soeur, Madeleine de Boncarmin, qui mène les recherches.

Nous prions les fidèles lecteurs et lectrices de bien vouloir nous excuser pour la gêne occasionnée, y compris l’apparition des fautes d’orthographe dans ce blog qui était jusqu’ici d’une tenue impeccable.

 

Collision numérique

 

Les mystères de la chambre rose



Et vous, qu’en pensez-vous?


380 « vues » depuis l’ouverture de ce blog il y a à peine quelques semaines… Je n’en reviens pas! Mais qui êtes-vous? Qu’en pensez-vous? Certains m’ont fait part de leurs commentaires, en direct sur le blog, par e-mail ou de vive voix. D’autres sont passés discrètement,  heureux de découvrir en notre compagnie la Sarthe et l’île de Ré, de mieux goûter leurs propres sensations,  de faire ensemble un « arrêt sur images ». Je dis « nous », car il me semble, au fil de ces commentaires, avoir vu se créer une famille autour de ces petites pastilles. Et puis? Qu’attendez-vous? Me suivrez-vous jusqu’à Paris? Reverrons-nous Margot, Juliette et Joséphine? On m’a dit que l’on entendait, parfois, crier des mouettes sur le bassin du Luxembourg, et j’y ai vu passer des ânes, un enfant d’bobo sur le dos. On va devoir changer de langue et de territoire, aussi. Certains jours, on sera caustique, et peut-être même en colère. On fera des expériences.

Voilà, ce journal estival, productif et gourmand  va bientôt se refermer. Encore un article ou deux pour boucler l’épisode en famille, des portes de voiture qui claquent, un grand moment de solitude pour ceux qui restent et tous ces liens tissés, recréés, enrichis de conversations, de promenades et d’épluchages autour de la toile cirée. On changera la palette de couleurs, avec des rouges plus profonds, des jaunes moins vifs, des bruns terreux. Le placard de la cuisine va bientôt grincer une dernière fois, mais pas tout de suite… Car après l’été vient l’automne, et je me suis promis de tenir jusqu’au 11 octobre, pour l’épilogue. Une signature à grands mots rouges dans le livre d’or m’invite à revenir encore une fois sur le chemin de la fidélité, à questionner les ombres, à chercher la voie du courage en votre compagnie. Il n’y a pas de vacances à la persévérance.

les bisous de la Castafiore


Ma nièce (la petite) : « moi aussi je veux un bisou de la Castafiore« .

Et tiens, j’en remets un coup à propos des Roms. Qu’est-ce que c’est que cette façon de stigmatiser les « “très grosses cylindrées [qui] tire[nt] des caravanes” »? Que fait le syndicat du camping-caravaning? Au créneau les gars!

Lançons un concours de slogans, genre :
– « à cinquante ans, si t’as pas une caravane, t’as raté ta vie »

Lundi 16 : tous des Roms


Mail inattendu de l’administrateur du haplo group R1B1 (Genographic project) : la lignée paternelle serait originaire d’un petit groupe d’individus fuyant l’Europe centrale où sévissait la peste bubonique au quatorzième siècle. Le fait que cette version contredise la légende familiale la rend des plus intéressantes.  On n’est plus bretons depuis 1035, alors ? Quelque chose ne tourne pas rond ? Suspense et suspicion ! Ma génération n’aurait donc pas inventé le métissage ? Quel hongrois vint, dans la nuit médiévale, greffer ses gènes sur l’ancienne souche bretonne ? « Génétique en bandoulière », chantait Noir Désir. Possibilité d’un scénario. Famille, tes mystères à l’heure des séries!

Le rire éraillé de Margot résonne dans la  nuit sarthoise, grave-aigu-médium étiré, les poumons dilatés, ravie de son effet. C’était donc ça la bombinette, le mail annoncé en gare de la Rochelle? On se croit tranquille comme un âne du Poitou broutant son pré salé depuis des générations et l’on se découvre mouette, migrant-migrateur, mobile, nomade, un tapis volant sous les pieds, zoup-là ! Sur quelles routes narratives cherche t-elle donc à m’attirer ? L’Europe est si vaste, et l’histoire de ses populations si compliquée. Je me connecte sur le site du Genographic project où de sinistres flèches rouges retracent la progression de la Peste Noire au 15ème siècle. Terrifiante hypothèse… Mes ancêtres auraient-ils apporté le virus dans leurs bagages ? Un européen sur trois succomba à l’épidémie. Me reviennent en mémoire les peurs ressurgies en Asie lors de l’épidémie de SRAS, le journaliste qui faillit être lynché dans un petit village aux Philippines parce qu’il revenait d’une province où se trouvait une personne contaminée, l’ostracisme dont la population de Singapour avait frappé les infirmières philippines, les seules qui voulaient encore bien s’occuper de leurs malades. On croit toujours que la peste, c’est l’autre, alors qu’on la porte en soi depuis des siècles.

Plus j’en apprends sur l’histoire des migrations humaines, plus je suis fasciné par ces multiples croisements, ces routes anciennes qui nous ramènent par mille détours à l’origine commune, à l’unité de l’espèce humaine. Pendant ce temps-là, le gouvernement de la France met en scène l’expulsion des Roms. On se croirait revenus au temps de Philippe le bel lançant la chasse aux juifs. C’est donc cela, le retour au moyen âge annoncé par Nicolas ? Il faudrait leur envoyer un exemplaire des Bijoux de la Castafiore, où l’on voit Tintin prendre la défense de ces boucs émissaires. Tout ceci devient nauséabond, relents des années trente. Allons-bon, je vais me faire traiter de millionnaire germanopratin. (Si seulement). Ce n’est pas cette France-là que je suis venu retrouver après de longues années en Asie. A quel âge mon neveu métis subira t-il son premier contrôle au faciès ? Comment l’armer contre cette inéluctable agression ? Comment lui faire aimer la France ? Marianne, reviens, ils sont devenus fous !

 

Reviens Marianne, ils sont devenus fous!

 

Dimanche 15 : la marmotte insomniaque


 

Lost in Moulinsart

 

Eveil au son mou de la pluie tombant sur la terrasse. Encore une journée fichue. Pour les ballades en vélo, c’est mort. Machinalement je vais jusqu’à la fenêtre, ouvre en grand sur une odeur d’eau. Le paysage strié de hachures obliques ressemble à une planche de B.D. belge. En bas, les mamans tendues cherchent une idée pour occuper les enfants. On a déjà fait toutes les ballades, écumé la FNAC et vu les nouveaux films. Il faut bien dire (avouer, dirait ma nièce) que la Sarthe, pour les animations, c’est pas tip top. Quand le vert paradis tourne à l’enfer mouillé, la belle région redevient province et l’ennui, solide. En Bretagne, on sortirait les cirés jaune vif, on irait braver les vents, ramasser des seaux de bigorneaux, mais ici ca vous dégouline des arbres et ça vous casse le moral jusqu’à l’os. La mélancolie pointe son museau, on la repousse en visionnant cinquante fois la marmotte insomniaque sur l’Iphone de Juliette. Joséphine lui donne la réplique (Je parle, je parle, mais si ça se trouve, c’est déjà le printemps).

  • Elles partent aujourd’hui pour la Normandie, dégoûtées. Leurs éclats de rire vont nous manquer. Les garçons vont perdre des compagnes de jeux, se retrouver seuls au milieu des adultes, enfermés dans cette version no fun de Lost à Moulinsart (je vais pas relire les Bijoux de la Castafiore pour la cinquantième fois, proteste mon neveu!) (Ben si, c’est d’actu avec toutes les expulsions de Roms. Tintin, l’anti-Sarko, qui reçoit les gitans sur la grande pelouse de Moulinsart). A nous de les écouter, d’apprendre à lire ces expressions qui passent si vite sur leurs visages. Deux paires d’yeux qui vous interrogent, pétillent, boivent le monde.
  • Mon père entreprend de réparer les vélos pour la cinquantième fois, démonte et remonte les selles pour la plus grande fureur de leurs propriétaires qui n’avaient rien demandé et se retrouvent parfois déstabilisés en pleine côte lorsque la selle, mal vissée, retombe en zigzaguant.
  • Quand il ne nous fait pas mourir de rire en imitant ma sœur, mon beau-frère m’explique les arcanes du tatouage et de la compression d’images, l’hébergement et toutes les subtilités sans lesquelles ce blog ne connaîtra jamais son premier clic. Il raconte aussi les jeunes qu’il accueille à la Mission locale, des jeunes qui « n’ont pas les mots ». On n’a jamais assez de mots, ils ne sont jamais là quand on a besoin d’eux. Vouloir dire, c’est s’exposer à cette frustration et vivre avec. Si j’habitais en banlieue je commencerais par durcir mon corps. l’avantage du corps sur les mots, c’este qu’on est toujours sûr de l’avoir sous la main.
  • Extension du territoire de la rouille


    Dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

    En hommage à mon commentateur le plus dévoué et à son fils, ce vieux panneau couvert de rouille à l’entrée d’un  territoire dont nous aurons largement fait le tour en parole, en vélo, puis dans le souvenir où il s’échappe.

    Je remets le lien sur le territoire et la dé-territorialisation posté par Thibaud dans son commentaire sur le re-paysement, car dessiner, c’est créer du territoire, un pays imaginaire sur la feuille blanche.

    Extrait : « dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari utilisent l’exemple de la main de l’homme pour décrire ce processus, et nous amène du coup à une définition profondément teinté par une pensée de la technique:

    Chez les animaux nous savons l’importance de ces activités qui consistent à former des territoires, à les abandonner ou à en sortir, et même à refaire territoire sur quelque chose d’une autre nature (l’éthologue dit que le partenaire ou l’ami d’un animal « vaut un chez soi », ou que la famille est un « territoire mobile »). A plus forte raison l’hominien : dès son acte de naissance, il déterritorialise sa patte antérieure, il l’arrache à la terre pour en faire une main, et la reterritorialise sur des branches et des outils. Un bâton à son tour est une branche déterritorialisée. Il faut voir comme chacun, à tout âge, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes épreuves, se cherche un territoire, supporte ou mène des déterritorialisations, et se reterritorialise presque sur n’importe quoi, souvenir, fétiche, ou rêve. […] On ne peut même pas dire ce qui est premier, et tout territoire suppose peut-être un déterritorialisation préalable; ou bien tout est en même temps. »— Gilles Deleuze, Felix Guattari ; Qu’est-ce que la philosophie ?; pp.66

    Et plus loin, le commentateur poursuit :

    « Le capitalisme « déterritorialise » pour mieux générer des flux de capital. Il ne déterritorialise pas comme d’un acte créatrice, voire artistique, ou pour une quelconque idéologie d’un monde meilleur. Car, comme nous avons déjà dit, le déterritorialisation est d’habitude un mouvement créatif, voire un mouvement essentiel dans le flux essentiel du renouvellement de la « Nature », ou de la vie. Au contraire, le capitalisme déterritorialise pour mieux assurer des flux de capital, c’est son prérogative. L’axiomatique de ce point de vue permet de remplacer le l’objet, le mœurs ou le processus territorialisé par un autre « d’un même valeur » et ainsi le faire rentrer dans l’économie marchande généralisée. »

    Sinon, je ne crois pas qu’on parle des Roms dans le numéro de septembre de Côté Ouest, qui vient de sortir.

    Les Ateliers d’ArAcanthe


    Venez dessiner!

    Les Ateliers d’Aracanthe vont bientôt ouvrir….

    Dessin : on reparlera bientôt de la main, du territoire conquis sur la feuille blanche, au fusain, aux couleurs – la main qui trace, obéissant à l’oeil ou libre, « et même un peu farouche ». La main qui tranche et sort quelque chose du néant. La main de l’homme et la main de la femme, quand elle devient pays.

    La main qui se moque des frontières en ce pays si vaste et riche qu’il se crée tous les jours de nouvelles provinces, comme un arbre des feuilles. On y vient par des routes tracées sur des cartes invisibles, où nul douanier jamais ne passe.

    On parlera du corps, modèle vif tenant dans l’espace un royaume de regards. Le silence où crissent les instruments suspend la parole pour une autre saison.

    Vite, allons dessiner!


    Traversée de la peur


    La peur nous accompagnait depuis si longtemps qu’elle nous était devenue familière : une ombre imperceptible, une partie de nous-mêmes. Elle assombrissait l’éclat de nos jouissances, ralentissait l’élan de nos paroles et de nos gestes.
    Celui qui serait venu nous dire : « on peut vivre sans peur », l’aurions-nous écouté ?
    Or, tandis que s’approchaient les derniers jours de l’été, quelque chose d’incroyable se produisit. La peur nous apparut soudain comme un hôte indésirable. Son poids devint trop lourd, et nous avons cherché le moyen de nous en débarrasser.
    Nous avons commencé par repérer ses traces, discrètement, pour ne pas alerter sa vigilance. Nous avons reconnu son ombre sur les photos, les zones plus ternes sur la carnation de nos visages, où l’on discernait sa présence.
    C’est alors que nous avons compris : la peur était partout. Son empire était immense, elle régnait jusqu’au plus profond de nos cellules, jusque dans les recoins les plus reculés de notre cerveau dont elle réorganisait les circuits à notre insu.
    Il allait falloir agir avec résolution, avec une ruse, une persévérance infinies. Il nous faudrait nouer contre elle de solides alliances et nous forger des armes. La guerre serait longue et cruelle. Enfin, nous sommes parvenus au cœur du système, dans son repaire le plus profond. Après des mois d’une traque impitoyable, la peur était face à nous, gigantesque, obèse, nourrie de tous nos sacrifices, de nos prières, de nos renoncements, enhardie par nos offrandes. On ne voyait que ses pieds, tandis que sa tête se perdait dans les nuages.
    Nous avons senti notre courage nous abandonner devant le mur de la cascade grondante. Le vacarme était assourdissant. La vapeur amollissait notre résolution. Alors, l’un d’entre nous a eu l’idée de tendre une passerelle jusqu’à l’autre bord et c’est ainsi que nous sommes passés, tout d’abord en rêve, puis pour de bon.

    (rappel : lire la fin du courage, de Cynthia Fleury)

    AVARAP : école de courage.

    Cynthia Fleury, caramels et paparazzis


    On s’achemine tout doucement vers la fin de ce journal…

    1. Demain, toute la famille est au complet. On blague sur les caramels au beurre salé, si tendance. Côté Ouest, objet de toutes les plaisanteries, magazines pour l’été, jardinage et bricolage, conseils psycho-déco ; on feuillette en laissant filer son esprit. Les filles s’isolent pour téléphoner. Le soir, on joue aux cartes avec les enfants. Ils ont des gestes vifs. Les filles dévorent. « Tu crois que si tu manges plus vite il y a moins de calories ? » demande Joséphine, l’amie de ma nièce. Aussitôt dit, aussitôt posté. Avec facebook et l’iPhone, on est tous des paparazzis.

    2. Et voilà, mon blog est en ligne. Envoyer des invitations, guetter les commentaires : la victoire, c’est qu’il existe. La Discipline danse de joie dans sa belle robe de velours rouge (voir plus haut : mes deux égéries).

    3. 3. Je commence à trier les photos : Ré, la Sarthe. Une pensée pour l’ami Nicolas, si présent dans chacune de ces promenades. Sa voix nasale, haut perchée, cite le nom d’un oiseau, d’une plante, signale une écluse qu’il a pris tant de plaisir à photographier, jadis, les coins où il venait pêcher avec son père. Une semaine a suffi pour faire mûrir les arômes de ces images, comme on le dirait d’un bon vin : c’est une joie sereine, mêlée de reconnaissance, longue en bouche, avec de riches tanins. Elles manquent de piqué, la mise au point laisse à désirer, le compact montre ses limites, mais elles me rappellent le moment de la prise, et la complicité nouée autour des marais, la passion commune pour ces ambiances fugitives, sans ignorer que l’on n’y parvient jamais, qu’elles ne se laissent pas plus capturer que les merveilleux nuages.

    4. Au petit déjeuner, un drame éclate à propos d’une broutille, une histoire de peinture à finir. Si je me démène autant, n’est-ce pas par refus de voir vieillir ma mère ? Agir pour évacuer l’angoisse. Je voudrais qu’elle soit encore capable de décider, d’arbitrer, de vouloir. Mais elle n’en a plus la force. Pas aujourd’hui en tout cas. Lui reconnaître ce droit, même si elle refuse de passer la main et de se désintéresser. On reste en suspend, le temps de se faire à l’idée, puis revient le courage. Qu’est-ce que c’est, le courage ? Comment ça vient ? Courage de se réveiller tous les jours, à chacun ses raisons : l’ambition, le défi, l’amour. Dans le courage semble s’offrir une sortie du temps, « comme s’il existait un passage secret entre la vie et l’éternité » (Cynthia Fleury, la fin du courage). Horizon toujours ouvert.


    des grillons dans les arbres


    8. Absence totale de lune et profond silence à peine troublé ici ou là par le plouf d’une grenouille ou le saut d’une carpe. « Il y a des grillons jusque dans les arbres ?» demande l’amie de ma nièce. Oui. Les très rares sons se réverbèrent sur les murs du château avant de s’évanouir dans l’espace. Dans le ciel scintille une rivière de diamants. (Même la nuit sarthoise est contaminée par le bling bling). Voie lactée que suivaient les morts pour aller vers d’autres univers dans la mythologie des indiens d’Amazonie. On retrouve cette image dans la chanson du mal aimé, l’un des plus beaux poèmes d’Apollinaire :
    « Voix lactée, ô sœur lumineuse
    Des blancs ruisseaux de Canaan
    Et des corps blancs des amoureuses
    Nageurs morts, suivrons-nous d’ahan
    Ton cours vers d‘autres nébuleuses ?
    »
    Trois générations dorment paisiblement sous ce toit, précédées par quinze autres dont les vies imprègnent encore ces lieux, jusqu’au fondateur. Un château, c’est comme un bateau : superposition d’espaces reliés par des escaliers, des coursives, des étages vastes comme des ponts du haut desquels on peut contempler une large variété de points de vue sur la campagne ou sur la mer environnantes. L’un comme l’autre sont animés d’une vie propre et voguent, à travers l’espace et le temps, de rivage en rivage, de génération en génération.

    Jeudi 12 – suite : chimères


    4. Nuit des chimères : les projecteurs habillent d’une peau de lumière les vieilles murailles de la cathédrale et son chevet, accrochant des taches de lumière tournoyante sur les arcboutants. Dragons, signes du zodiaque, animaux fantastiques s’envolent. Symboles fuyant sur les nuages, à toute vitesse. « Désert », « mémoire », « forêt » : des mots défilent sur la pierre, à la verticale, à l’horizontale, se posent le temps d’une micro-méditation puis filent. Même en vacances le temps galope. Ne pas épuiser l’attention : poésie touristique, on effleure, on suggère, on y va léger-léger, mais spectaculaire.

    5. Je commence à travailler sur mon blog. Hébergement, choix d’un nom, domaine, pages : absorber le jargon, tenter-rater-recommencer. Don’t panic ! Consulter les forums. Cliquer-glisser. Cliquer-hurler. Noms d’oiseaux. Cris des mamans, z’oreilles d’enfants ! J’insère un texte, une photo. Oùestellepassée ? Re-clique ici, dans la fenêtre. Onglet, balises, HTML (toi-même!) J’enregistre et j’enchaîne sur l’atelier « légumes ». Une pomme de terre en main, le monde s’apaise.
    6. Il pleut toujours. Les claviers cliquent, les portes claquent. Fuck la pluie, on sort !
    7. Les doigts de la petite sur le piano désaccordé, supplice attendrissant.
    8. C’est quoi, une chimère? Ben, euh, c’est un animal chimérique!

    Légendes sarthoises (jeudi 12 août)


    Plus belle la Sarthe en version familiale. Eté pourri, famille unie.

    1. Famille! La maison se remplit. Onze voix croisées, onze vies, onze personnalités – bientôt quinze, réunies pour les quatre-vingts ans des grand parents.
    2. Trois jours qu’il pleut, la pression monte comme dans une cocotte-minute. Une grande cocotte-minute, certes, en version paquebot, avec des fenêtres, un grand escalier pour user l’énergie des enfants qui montent et descendent cinquante fois par jour, des pièces où s’isoler, des ordinateurs, des jeux de société, des grandes sœurs coopératives, mais tout de même. A notre époque, on aurait sorti les déguisements de la malle, au grenier. Fabuleux les déguisements, avec des broderies, des culottes de soie, des châles roumains, des vestes à brandebourgs rehaussés de fil d’or et des chapeaux de feutre rouge ottomans. On les a tous déchirés, à force, et puis les mites. Maman descendait dans la grande cuisine où l’on pouvait boire une bolée de cidre en écoutant causer les grandes personnes, toujours prêtes à conter des histoires en sarthois. L’histoire du goupil attrapé par la moissonneuse batteuse et dont on voyait la queue tout aplatie sortant d’une botte de paille. Aujourd’hui, on est là pour se voir, alors on se voit. Conversations, vieilles photos, présences, attentions, thé, comment s’appelait ? On entre, on sort, preuves d’amour, compétition, compromis, négociations, ça vibre et ça bourdonne comme un plateau de télé. Casting d’enfer, on maîtrise tous les genres : comédie, tragédie, sitcom, raisonnements, postures d’autorité, rébellion, manipulation, jalousies, stratégies, c’est « Plus belle la Sarthe » en Version Familiale ! Avec ça, le plein de rebondissements, de détails qui font vrai, montage serré : bobos, repas, projets, pleurs, malentendus, supermarché, cris, badminton, stridents, légumes, il faut que ces enfants, vitamines, éplucher, lessives, légumes, salle de bain libre, aujourd’hui des pâtes, qui veut jouer ? Coups de gueule, coups de fatigue, à trois vous m’éteignez cet ordinateur. Légumes, saturation, vélo, sortir avant qu’il ne repleuve. Mettez vos chaussures, décidez-vous, la clé.
    3. Demain, s’il pleut toujours, on ira tous à la FNAC au Mans, puis les filles emmèneront leurs petits frères au cinéma. Trop classe ! Les garçons se désintéressent de tous ces sms, les « tu crois qu’il ? », et « si je réponds ça ? » des grandes sœurs fébriles. Frontières : à treize ans, « t’as qu’à pas répondre », à quatorze, on kiffe.

    Wee-end en Sarthe (Trois générations sous le même toit)


    Comme une caméra flottant à la surface de la mer, un coup dessus, un coup dessous, dans un monde et puis dans un autre, ma paupière se relève juste comme un rayon de soleil vient frapper les volets intérieurs de la chambre. J’ai dû dormir. Le gris du ciel et celui des volets se reflètent l’un dans l’autre. A l’intérieur, il fait orange. Quelle heure est-il ? Des bruits résonnent dans les étages, un enfant fait vibrer l’escalier, des rires fusent de la salle à manger. Tout en bas, des voix de mères s’interpellent. Ce week-end, nous sommes trois générations sous le même toit.

    La mouette et le Mullah (Margot 3/3)



    Notre conversation aurait pu prendre un tour complètement différent si nous nous étions rencontrés dans le bus menant de la pointe de Sablanceaux à la Rochelle plutôt que dans la gare. Dans l’atmosphère confinée d’un bus, l’influence de Margot se faisait sentir différemment, de manière plus insidieuse que lors d’une confrontation en pleine gare. Confortablement installée sur son siège, les lunettes de soleil remontées sur le front, elle somnolait, les aventures du Mollah Nasruddin posées sur ses genoux. De temps à autre elle picorait une brève histoire, éclatait de rire et se rendormait.

    Ebloui par l’élasticité bleue de la mer dans le Perthuis d’Antioche, le narrateur se serait exclamé, au moment où le bus passerait sur le pont :

    – Ce que je trouve de plus beau, sur l’île de Ré, finalement, c’est le pont. Cette arche suspendue au-dessus de la mer, c’est un grand ouvrage d’art. J’adore la courbe, et la blancheur du béton. Tu crois que ca va faire un scandale si j’écris ça ?
    – Pfui. Tout juste une vaguelette. Mon cher Philippe, il faut te rendre à l’évidence, tes écrits ne sont pas matière à scandale.
    – Tu veux dire que j’écris rasoir ? Tu trouves que je devrais pimenter la sauce, parler des people, saupoudrer d’un peu de glamour, de sexe ?
    – Hmmm… les oiseaux des marais, les oyats, mêmes les bigorneaux, c’est pas franchement sexuel.
    – A côté des amours de Catherine II, c’est sûr que ça ne fait pas le poids.
    – Ca manque de piquant, tu vois ? Comme ces histoires de Nasruddin, c’est des petits riens, des crottes d’histoires, mais quel fumet !
    – Voilà, c’est rasant, comme la lumière du soir. Et pourtant, tu vas trouver ça bizarre mais moi ce dont j’ai envie de parler, ce qui me donne envie de me jeter sur mon appareil photo, c’est la vue des paysages industriels. Comme la semaine dernière, à Montoir de Bretagne, il y avait ces immenses cuves de stockage et tous ces tubes d’aluminium étincelant au soleil, c’était magnifique, grandiose. On sentait toute l’énergie qui passe par là pour aller chauffer les foyers dans toute la France et jusqu’au nord de l’Europe, l’activité déployée autour de la construction, … non, tu ne trouves pas ?
    – Ah oui, là c’est quand même limite pervers.
    – Oui, mais pas très vendeur.
    – Ben non, c’est sûr. Les sites industriels, quand même… T’es pas un peu bizarre, comme mec ?
    – Comme mec, non, mais quand j’écris, disons, j’ai comme une tendance, un soupçon bizarre.
    – Hmm…
    – En même temps, c’est pas pire que de s’habiller en gothique avec les cheveux dressés sur la tête.
    – Ben si tout de même c’est pire parce que le gothique on peut toujours se dire que ca passera avec l’âge, tandis que se passionner pour l’aluminium et les sites industriels, tu vois, on se dit, oh là là, ca doit être au niveau du disque dur.
    – Ah oui, vu comme ça.
    – Oui, c’est comme ca que les gens voient les choses. L’aluminium, c’est pervers, alors que Twilight, c’est tendance.
    – De toute manière Houellebecq a déjà tout écrit sur le sexe. C’est déjà sympa de sa part de m’avoir laissé l’aluminium et les sites industriels comme thème littéraire.
    – Un peu mince, tout de même
    – J’avoue
    – Arrête de dire « j’avoue » tout le temps comme ta nièce, c’est agaçant. Au fait, quel est le sujet de la thèse de son petit copain ?
    – Son ex
    – Oui, bon
    – C’est sur les débris qui traînent dans l’espace, des noyaux d’olive aux fragments de satellite, une espèce de recensement qui…
    – Ah oui, je vois. Dis-donc, ça court dans la famille ?
    – Mais non, je te jure que c’est tout à fait d’actualité comme sujet. On va essayer de trouver un moyen de les récupérer dans l’espace, pour éviter des collisions.
    – Désolée, c’est pas le genre de thème à me donner des palpitations.
    – Voilà, c’est ça la France d’aujourd’hui, personne ne s’intéresse à ce qui est vraiment moderne, au futur, à la science. Il n’y en a que pour le rétro, les commémorations, les vieilles gloires d’avant-hier. Les maîtresses d’Henri IV en couverture du Point. Ras-le bol ; Ca sent le moisi !
    – Eh bien retourne à Singapour si tu veux de la modernité clinquante, antiseptique et robotisée.
    – Ca sent l’ail.
    – Moi, je sens l’ail ?
    – Non, Singapour, ça sent l’ail. Pour une ville aseptisée, il y a peu d’endroits que je connais qui soient si riches en odeurs et en saveurs fortes. Va te promener dans les hawker centers et tu me diras si tu trouves que c’est aseptisé. C’est une ville à découvrir avec le nez, la langue et les oreilles, pas avec les yeux.
    – Tu connais l’histoire de la princesse et du menteur ? C’est l’histoire d’une princesse qui avait juré qu’elle n’épouserait qu’un homme qui saurait mentir encore mieux qu’elle. Tous les prétendants rivalisaient d’imagination pour la séduire avec des contes à dormir debout, mais pas un seul ne passait la barre. C’était d’autant plus courageux de leur part que ceux qui échouaient étaient immédiatement transformés en petite couille.
    – En citrouille ?
    – Non, j’ai bien dit. Ca te choque ? Pourquoi est-ce qu’ils ne seraient pas transformés en petite couille ? Il faut sortir du conventionnel, exagérer, surprendre, si tu veux arriver à quelque chose.
    – Bon d’accord, j’exagère. Que dirais-tu de la charge des araignées géantes? Ou tout simplement « l’île des araignées géantes » ?
    A ce moment-là, ma nièce Juliette et son amie Joséphine font irruption dans la conversation.
    – Ah ouuis, trop bien ! Des araignées géantes qui sortiraient des bunkers pour envahir toute la plage !
    – Ouais, ce serait les allemands qui auraient fait des expériences pendant la seconde guerre mondiale et elles sortiraient tout à coup, soixante ans plus tard.
    – OK, mais pourquoi soixante ans plus tard ?
    – Ce serait une mutation, à cause du changement climatique. Elles se mettent à proliférer, ça accélère leur taux de reproduction.
    – Trop horrible ! Et il y aurait des gothiques qui auraient apprivoisé les araignées… Ils les auraient dressés à attaquer les gens qu’ils aiment pas, tu vois, genre les gros bourgeois qui se baladent en 4X4.
    – Là ça fait un peu cliché. De toute manière à l’île de Ré ils ont planqué leur 4X4 pour se balader en vélo.
    – Ouais mais on les reconnaît quand même à leurs shorts bleu marine.
    – Si elles s’attaquent seulement aux gens qui portent des bermudas bleu marine, ça craint pas assez, y’a pas de quoi faire une épidémie.
    – Ouais, t’as raison, c’est naze comme scénario.
    – En fait, ça serait la vraie origine de Spiderman
    A ce moment-là, Margot reprend le contrôle de la conversation :
    – Dis-moi, tu vas laisser ces donzelles squatter notre dialogue encore longtemps ?
    – Oh pardon, c’était juste un exercice de style, tu sais, le dialogue dans le dialogue, genre Inception, j’allais attaquer le niveau 3…
    – Ah d’accord, et le niveau 3, c’est le voyage à Kaboul, je suppose ?
    – (Vexé) Exactement !
    – Ben mon bichon, va falloir te documenter un max!

    Margot (2/3)


    Le lecteur doit savoir que ce n’était pas la première apparition de Brigitte, pardon, Margot, à Ré. Nous avions déjà eu une longue discussion à propos d’un texte que je lui avais demandé de lire en public avec D…, il y a plus de dix ans, et qui contait le tout premier séjour sur l’île. Il y a longtemps que j’ai perdu ce texte, une série de nouvelles que je n’aurai jamais le courage de reconstituer.

    –  C’est curieux, m’avait-elle fait observer, le nombre de choses importantes que tu perds. D’abord tes carnets d’aquarelle, et puis ces textes. Comme si tu passais ton temps à te dessaisir de ce que tu crées, ou que tu n’assumais pas…

    L’île était le lieu de naissance de mon tout premier texte et de mes premiers dessins à la plume, il n’était donc pas anodin que j’y revienne après de si longues années de silence créatif.

    Il n’était pas innocent non plus qu’elle eût choisi d’apparaître dans cette gare de la Rochelle, au moment où je m’apprêtais à remettre l’artiste dans sa box pour une autre année. La rentrée avait ses impératifs, j’allais devoir me concentrer sur mes nouvelles activités professionnelles, et voilà qu’elle surgissait avec ses robes de satin, ses velours, ses naïades, ses suivantes et sa verve. Elle me barrait la voie de l’oubli pour me forcer à rester fidèle aux promesses de l’aube. Sacrée Margot ! Il faudrait que je raconte tout cela à Brigitte, la vraie, lorsque nous nous reverrions à Paris dans son atelier d’écriture.

    –          Ah, dis-moi … (elle gonflait ses joues comme elle faisait chaque fois qu’elle était perplexe) … ce personnage de fiction, il faut que tu lui inventes une vie bien à elle. Elle ne peut pas se lancer dans sa vie fictive avec la biographie d’une autre, ce ne serait pas bien.

    –          Je pourrais ajouter quelques éléments biographiques originaux. Par exemple, je pourrais en faire une cousine. Margot la bretonne, qu’en penses-tu ?

    Nous étions à la poissonnerie, au marché couvert d’Ars en Ré. Le vendeur observait, fasciné, le mouvement des joues qui devait lui rappeler certains poissons d’eau profonde. Elle portait un ciré jaune étincelant.

    –          C’est toi qui vois. Encore une chose, à propos de ce qui s’est passé  sur l’île. Rappelle-toi ce bouillonnement d’énergie lorsque tu avais arrêté de fumer. Tu retrouvais peu à peu les odeurs, la saveur des aliments. Tu disais que tu avais l’impression de naître une deuxième fois, que c’était comme venir au monde avec la vivacité des sensations de l’enfance et un cerveau d’adulte pour mieux les apprécier.

    –          Oui ?

    –          Eh bien c’est un peu la même chose. Tu retrouves ton pays, la France, avec ses paysages, sa lumière, sa texture, et là aussi c’est comme une seconde naissance.

    –          La troisième alors. Tu vois finalement je fais comme toi, je m’invente des vies. J’avais aussi peur de reprendre la cigarette et de perdre alors tout l‘acquis, avec en plus le désespoir de l’échec. A l’époque, j’avais ressenti le besoin de formuler ce changement comme un projet de vie. La peur du vide était si forte que je devais à tout prix m’occuper le corps et l’esprit. Chaque instant devait être meublé. Jusqu’à ce que je m’habitue. Tu sais, c’est comme la chanson de Léo Ferré, « avec le temps ».

    –          Je connais, merci. Eh bien, raconte cette histoire-là, l’histoire de ton sevrage. La peur du vide, le besoin de s’inventer des écrans de fumée, ca nous concerne tous. La vie, c’est un rôle de composition, il faut créer son personnage avec de vrais morceaux d’humain glanés à droite, à gauche ; une intonation, un geste, un regard.

    –           C’est drôle, Brigitte n’aurait jamais dit « glané ».

    –          Mais moi je suis Margot. Tu vois, je commence à exister. Je disais donc, la peur du vide, c’est ça qui nous fait pédaler sur nos petits vélos.

    –          Et toi dans tout ça, qu’espères-tu ?

    –          Un beau texte à conter, dans une langue agréable et bien cadencée, des vrais mots qu’on fait rouler de droite à gauche, à l’intérieur des joues, et qu’on éprouve sur le bout de la langue avant de les prononcer. Des personnages qui donnent envie de se glisser dans leur peau, de trouver leurs intonations, leurs gestes et jusqu’au rythme de leur pas. Une histoire que l’on prend comme un kayak au fil de la rivière et que l’on descend jusqu’à l’embouchure.

    –          Mais je n’ai même pas le commencement d’une histoire !

    –          Trouvons le kayak, et l’histoire suivra.