Archives de Catégorie: Art Ecriture Expressions

Espiègleries (Haddock au pays des licornes roses)


Au pays des licornes roses, il faut s’attendre à d’improbables rencontres. Mais de là à prendre la licorne rose pour un doudou, et le capitaine Haddock pour un bisounours, faudrait pas se payer notre Castafiore.

Corps contre idoles



1. Il y a des images qui détruisent ceux qui les regardent, et des couleurs qui sauvent. On se laisse intimider, bêtement, par des idoles glacées, retouchées, à découper. Le corps réel se recroqueville devant le corps idéal, se cache dans les replis des mondes virtuels. Sauf les modèles, qui donnent généreusement leur corps à voir, à dessiner dans le monde réel auquel leur présence nous rattache.

Car on peut choisir d’autres voies,  comme un fleuve à descendre.
Celui-ci s’en va vers l’Espagne, où la vérité de la  couleur claque.

2. On voudrait reprendre ici le combat des mots contre les idoles.  Valère Novarina, bien sûr, mais les idoles se vengent de ceux qui les attaquent. Cette histoire de corps et d’image, c’était déjà l’enjeu du combat de Persée contre la Méduse. Elle avait ce regard qui transformait en statue quiconque osait la regarder. Pour la vaincre, il s’arma d’un miroir. Saurons-nous retourner les images contre les images? les idoles contre les idoles? S’armer de rouge colère pour s’encourager à la résistance.

3. A propos de Méduse et de légendes anciennes, il faudrait rendre un vibrant hommage à Jacqueline de Romilly, magnifique amoureuse de la Grèce qui sut la rendre tellement vivant et contemporaine. La grâce même.  Son portrait d’Hector, héros naturel dans le courage, un père, un homme de tous les jours. Sa Grèce n’est pas de marbre, elle pourrait nous parler encore. Nous aussi, nous avons nos héros, admirables et vulnérables. Comment ferions-nous pour tenir le coup, sans leur faiblesse attendrissante, et le sursaut, le « quand-même », le « ça va passer » enraciné dans la persévérance? Avec eux traversons les labyrinthes de la perplexité.



4. Pour sortir de la perplexité, justement : le jaune est la couleur du choix, pour trancher, ou simplement laisser de côté ce qui ne nous convient plus. L’hiver est fait pour ça : méditer et peser, se recentrer sur ses valeurs, trier en vue du grand ménage de printemps.


Et Phèdre au labyrinthe


(Reprise du 18 août)

3. « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Avec vous se serait retrouvée ou perdue »

Parfaite métaphore de l’amour : se perdre ensemble, ensemble se retrouver.  Ceux qui n’ont jamais trouvé l’âme soeur et qu’on entend gémir, les soirs de grand vent. Ceux qui n’ont su trouver le chemin menant du territoire vers la langue, où continue de vivre une âme dansante, et qui perdent la poésie. « Avec vous descendue » : flamme vacillant dans les couloirs souterrains, bruits de pas furtifs, avancer guidés par le son d’une voix, la vibration unique entre toutes de la langue française, un pli dans la nuit lisse de l’ignorance et de la barbarie. La suivre et déboucher avec elle en pleine lumière. Croire en elle, par un acte d’amour et de volonté, fidèles à la voix grave de l’ami disparu qui nous récitait « Phèdre », ou plutôt la gravait en nous.

 

Basquiat ou le sacre des couleurs


Pourquoi est-ce que personne (ou presque) ne parle de la couleur dans la peinture de Basquiat?

Enfin, presque personne. Il y a Vie des Arts sous le titre « Basquiat, le dernier des modernes » (qui n’est donc plus Francis Bacon). Je cite : « Basquiat a compris qu’un artiste c’est quelqu’un qui parle à un public en dessinant avec sa main ». La phrase est moins anodine qu’il n’y paraît : dans le monde de l’Art Contemporain, « dessiner avec sa main » est quelque chose de sacrilège. Il faut manipuler des concepts, détourner des oeuvres antérieures, installer, mais surtout pas dessiner des formes sensibles. Quand à parler au public… depuis les années 60, on ne parle plus au public, on s’entre-valide entre experts, collectionneurs et journalistes dans un mouvement circulaire destiné à entretenir la spéculation. Basquiat arrive dans ce petit jeu bien réglé comme un chien dans un jeu de quilles. C’est ce que dit la citation de  Marc Mayer : « Basquiat émerge dans les années 1980 au moment où les milieux artistiques dénient l’hégémonie du modernisme. Cette dénégation provient du sentiment que les artistes éprouvent d’être coupés du public, en somme de constituer un groupe dont les codes et les discours ne sont partagés que par des initiés appartenant à des milieux fermés. Apparaît ainsi le désir chez certains d’entre eux de s’adresser directement aux gens, aux simples amateurs, aux curieux. D’où la nécessité de rompre avec le discours moderniste. Basquiat, au contraire, perçoit l’art moderne comme une réforme légitime du langage de l’art. Mais il se demande pourquoi cet idiome est devenu cloîtré. Il s’est tellement purifié que, selon lui, on ne reconnaît plus rien de ses intentions premières. Il constate qu’il n’y a plus ni objets ni images. Ils ont été remplacés par le texte. La littérature a gagné sur l’art ».

Et la couleur, dans tout cela? La réintroduction de la couleur est tout sauf innocente.

Pourquoi est-ce que personne ne dit les à-plats, les recouvrements subtils de bombe et pastel gras, les jaunes crades, les bleus dissonants, les verts atroces, les roses pâles, déjantés, parfois sensuels et doux comme des nuages de barbapapa? Basquiat n’emploie jamais deux fois la même nuance de couleur. Il les emploie en a-plats conducteurs d’états émotionnels, d’énergies qui ont tout à voir avec les stridences du monde latino-caribéen (têtes de mort droit sorties d’un festval mexicain), et pas grand chose avec la fadeur du monde WASP. Warhol, en comparaison, c’est le Quartier de Haute Sécurité, la cellule de privation sensorielle pour les grands bandits de l’art sensuel. Basquiat, c’est peut-être une préfiguration de ce à quoi ressemblera l’art des pays du sud lorsqu’ils se seront libérés de la tutelle duchampienne en cours dans les pays du nord? Quand on en aura fini avec les urinoirs, on pourra peut-être se réapproprier la force et le langage de la couleur?

Si l’on parle si peu de la couleur dans son œuvre, c’est peut-être par réticence à imaginer qu’il ait pu trouver du bonheur à peindre? Non pas le bonheur supposé naïf, sans nuages, des anciens, mais du bonheur tout de même, celui qui toujours accompagne une grande libération d’énergie dans un geste juste, comme un boxeur peut trouver du plaisir à se battre après un entraînement méticuleux (Basquiat était une véritable éponge visuelle, il connaissait parfaitement le monde des images), un coureur de marathon à dépasser les limites de sa souffrance, un programmeur à boucler son logiciel.

Bien sûr il y a les graffiti, les copyrights et les couronnes, le travail sur les palissades et la rage, mais la couleur, les tonalités chaque fois différentes qui donnent à chacune de ses toiles une vibration tout à fait singulière?

Singularité latino-tropicale, qui détonne dans la fadeur nord-américaine. Le reste vous laisse un goût de Campbell Soup passée.

Bien sûr, la mort est là, mais elle a l’éclat des fanfares mexicaines, crépitante couronne de pétards explosant un soir de nouvel an, quelque part dans un pays du Grand Sud.

Quand la fumée se dissipe, à l’aube, un chien rit.

Les arbres chantants



Un soir, dans une ville d’Asie à la laideur asphyxiante, monstrueuse capitale d’un pays lointain si différent du nôtre qu’il en paraît insaisissable, inconcevable et repoussant, un de ces pays dont on ne parle que pour annoncer de mauvaises nouvelles, un pays dont on oublie jusqu’à l’existence et que l’on relègue loin, tout au loin dans la conscience, dans un ailleurs de pacotille, mes deux amis les plus proches et moi sommes restés longtemps dans une voiture en stationnement, parfaitement immobiles, scotchés dans un profond silence.
Nous écoutions  l’autoradio d’où sortait la voix d’une femme qui chantait en français, puis en italien. Sa chanson nous parlait d’ici, de l’Europe et de ses arbres où les feuilles, en hiver,
tombent,
où la lumière change au fil des saisons, où les champs vus du TGV se colorent de bruns veloutés dès la fin septembre, où de jeunes pousses vert tendre apaisent les yeux fatigués.
L’italien traduisait les paroles de la chanson qui tapissait l’habitacle de la voiture d’une enveloppe intime, familière et protectrice.
Quand la voix cessa de chanter, l’Ailleurs s’est refermé sur nous. Depuis, je rêve d’ici.

Cinq méditations sur la beauté de François Cheng


Un extrait de la première des cinq méditations, de l’écrivain et peintre franco-chinois François Cheng :

« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourra paraître incongru, inconvenant, voire provocateur.  Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit bien qu »à l »opposé du mal, la beauté  se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Je suis persuadé que nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, de l’autre la beauté.
Le mal, on sait ce que c’est , surtout celui que l’homme inflige à l’homme. (…) Il y a là un mystère qui hante nos consciences , y causant une blessure apparemment inguérissable. La beauté, on sait aussi ce que c’est. Pour peu qu’on y songe cependant, on ne manque pas d’être frappé d’étonnement : l’univers n’est pas obligé d’être beau, et pourtant, il est beau.

chez Albin Michel

le capitalisme appliqué aux Beaux-Arts


L’art et la spéculation font bon ménage, et depuis plus longtemps qu’on ne le croyait.

Une page entière dans le Monde, on se dit : wow, le sujet doit être important. En effet, il ne s’agit de rien moins que de l’expo Léon Gérôme au musée d’Orsay. Léon Gérôme, ce loser historique qui s’opposa becs et ongles aux expressionnistes au nom d’une peinture lisse, bien faite, léchée, objet de mépris durant tout le XXème siècle? N’y a t-il donc rien de plus intéressant à commenter dans l’actualité artistique du jour? C’est qu’une pleine page dans le Monde, toute attachée de presse qui connaît son métier (ou quiconque a survolé le dernier Houellebecq) vous le dira, ç’est du lourd!

Lisons donc. Philippe Dagen, relais d’opinion de première classe  autorisé à penser à notre place, nous explique doctement que Léon Gérôme, c’est le capitalisme appliqué aux Beaux-Arts. Ah, on comprend mieux. Qu’importent les qualités artistiques de la peinture, cela n’entre plus du tout en ligne de compte. Selon le même raisonnement qui avait permis à Dagen d’affirmer qu’Andy Warhol était sans doute plus important que Picasso pour l’histoire de l’art, ce qui compte, ce qui vaut à la marque L.G ce retour en grâce, c’est d’avoir avant tout le monde su tirer profit de l’effet de levier qu’offraient les moyens de reproduction photographiques de masse,  alliés à un sens du positionnement et du scandale médiatique hors pair.

Si le mérite principal d’un artiste est de savoir utiliser à bon escient les règles du capitalisme, alors, le raisonnement se tient tout à fait. Léon Gérôme, c’est le Jeff Koons du XIXème siècle. Et vice-versa, naturellement.

PS : la reproduction de billets de banque étant répréhensible aux yeux de la loi, il n’y aura pas d’illustration pour cet article mais vous pouvez toujours rêver le concept.

Mac-Val et crottes de nez


« Les enfants sont privés de beau », explique doctement Serge Moati, alors pour y remédier, le Mac-Val les invite à faire n’importe quoi (lu dans le Parisien, sic, sick et complètement sick). C’est donc toute l’ambition qu’on a pour eux, « n’importe quoi »?

Rassurez-moi, j’ai raté la joke? J’entends d’ici les cris de joie : ouaaais, trop fort, on va pouvoir peindre avec des crottes de nez et du chouimgom! (Et la marmotte, elle tient la caisse chez Larry Gagosian?)

Sinon, si on a confiance dans leur capacité à apprécier la beauté sensible, on peut aussi essayer d’éduquer leur regard, comme le fait magnifiquement la newsletter de la FID (Foire Internationale du Dessin) qui publie tous les mois un dessin original. Sur abonnement.

Apprentissage ou la main qui gratte


En coaching, on nous apprend que si nous ne sommes pas nécessairement responsables de ce qui nous arrive, nous pouvons choisir la manière dont nous y réagissons. Ce que nous percevons comme des échecs, même les plus amers, ceux qui râpent, ceux qui nous font des noeuds à l’estomac, tout est occasion d’apprentissage. Nous pouvons toujours en tirer un enseignement et la résolution de faire mieux la prochaine fois, avec les éléments dont nous disposons.

Dans le dessin, un trait raté ne se rattrape pas, mais on peut toujours s’engager à s’entraîner, pratiquer encore plus assidûment pour améliorer sa coordination oeil-main. Il est rare que les résultats ne suivent pas.

A l’atelier de modèle vif Aracanthe, on se regarde parfois, après la séance, un sourire en coin, on hausse les épaules, et puis la parole s’ouvre : on n’est pas là pour la performance, pas forcément pour le plaisir, mais pour avancer.

Bien sûr on peut aussi se mordre les doigts, crier sa frustration, déchirer le papier, se rouler dans la poussière de fusain, si ça fait du bien …

Bon anniversaire David (4/5)


Je regrette aujourd’hui de n’avoir pas offert, ici même, un public au dialogue de David Pini et de Frankie Pain. Ses mots simples et touchants dans le livre d’or. Il aurait fallu plus d’audace, à l’époque, obtenir l’autorisation de faire vibrer ce lieu. Qu’aurait-il mis en scène ? Les Bonnes ? Le Balcon ? Quel son, quel éclairage ? Au coucher du soleil : Andromaque, Iphigénie, Bérénice ?

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice;
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus. »

Donner à entendre la mélodie de la langue française, harmonieuse et pleine de mélancolie: lorsque le vent remue les branches des peupliers dans l’avenue, je crois entendre les paroles de la reine en exil, accompagnée par le chant des grillons, minuscules repères sonores délimitant l’espace.

Et puis, pour le contraste, aller chercher d’autres musiques, Nothing Compares dans la version de Jimmy Scott, les compilations d’Almodovar, les grands américains, les Russes.

Comme une poursuite au théâtre, l’ombre des croisillons court sur la pelouse, franchit la douve et vient mourir dans le feuillage du noyer, tout au fond du jardin, après avoir accroché la spectrale balustrade. Sans la vibration de la voix que nous donnent les acteurs, la langue est peu, si pauvre, un chauffe-eau houellebecquien.
Loin, très loin à l’horizon, un trait de lumière délimite une masse obscure, comme un disque éclairé par en-dessous. Il se peut après tout que la terre soit réellement plate et que son extrémité se situe à quinze kilomètres d’ici, juste après Bonnétable. C’est ainsi que l’on se représentait le monde au début du quinzième siècle, en ce temps dont si peu nous sépare, puisque l’absence totale de lumière abolit la conscience du présent. Les voitures qui passent au loin, sur la route, franchissent un espace intergalactique comme les vaisseaux de l’Empire dans les romans de science-fiction que je lisais dans cette chambre à quinze ans.

Un bruit d’interrupteur, on vient d’éteindre la lumière du grand escalier. Le noir avance d’un coup jusqu’à la balustrade et repousse le pigeonnier dans la nuit vague où l’on devine encore à peine sa forme un peu plus pâle. Il n’y a plus que ma chambre d’éclairée.

Dans un tel espace, on peut tout penser. Rien ne vient arrêter l’élan de l’imagination. Rêver plus grand ! Le saut d’une carpe dans la douve indique sa présence dans l’espace devenu conceptuel : tout à l’oreille. Une toile de fond sonore se dessine, comme dans la méditation de l’écoute.

Les pas de M… et K… dans le grand escalier, la vie revient à mon étage, comme un cœur qui se remet à battre. Je ferme les volets. Plus aucune lumière ne filtre à présent, le château va traverser la nuit comme un cargo géant fend les mers, une poignée de marins en son cœur, et moi je vais dormir aussi, un homme en transition dans un monde en transition.

 

 

 

Demain, j’ouvrirai la fenêtre

 

 

 

No photons, suite (David 3/5)


David Pini, que ferons-nous de ta colère? Que ferons-nous de la tristesse? Nous commencerons par détourner le détournement, nous oserons transgresser la transgression. A tes filleules nous parlerons de l’amour que tu leur portais, même s’il en est pour croire que « les relations humaines sont bien peu de choses ».

 

Nous leur parlerons d'un pays qui n'est pas le terroir

 

 

Nous leur dirons combien tu craignais la douceur

 

 

Nous leur dirons l'histoire de ce triangle rose

 

 

Nous leur dirons les variations infiniment subtiles

 

 

Et nous leur apprendrons peut-être à voir

 

 

Nous leur dirons le velours des voyelles et le tranchant des consonnes

 

 

Nous ne dirons peut-être rien

 

 

Nous leur dirons d'oser

 

 

Nous leur dirons ce que dire veut dire

 

Puis nous les écouterons parler de toi.

No photons (David 2/5)


Un espace idéal pour une mise en scène de David Pini.

Pâteuse, collante, pleine de grumeaux, la nuit sans lune et sans étoiles resserre son étreinte autour du château. Pas la moindre lumière à des kilomètres. Nous sommes dans un vaisseau spatial attiré par un trou noir. Un vide pareil, on ne sait plus ce que c’est. L’obscurité clapote, remue vaguement, si profonde et si dense qu’elle absorbe même les sons. Total black-out, no photons.

La géométrie dramatise l’espace rectangulaire de la terrasse enveloppée du massif corps de bâtiment, le rond central dont la sépare le trait blanc, spectral de la balustrade. Au fond, le carré des douves marque le passage dans un monde inconnu. Ce pourrait être un port, une aire d’autoroute, un désert. Il y a là quelque chose de théâtral, une tension, comme la mise en scène d’une attente. On tend l’oreille, prêts pour un texte fort, puissant : du Koltès ou du Shakespeare. Le lieu se prête au deal, aux joutes verbales qui précèdent le meurtre. Complots, destin : silence on tranche. Une forme étirée jusqu’à la démesure s’allonge en oblique à travers ce décor monstrueux, guillotine vaguement expressionniste : la fenêtre du grand escalier projette l’ombre de ses croisillons sur cinquante mètres, jusqu’à la tour d’angle. Où sont les comédiens ? Leurs silhouettes courant sur les murs, regards traqués pris dans la poursuite. On peut tout faire ici, tout imaginer. Debout devant la fenêtre ouverte, je me récite la première phrase de la Solitude des champs de coton : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir.» (le Dealer).

Ou bien Macbeth : “I go, and it is done. The bell invites me. Hear it not, Duncan, for it is an hail that summons thee to Heaven, or to Hell”.

Ce lieu puissant, j’aurais aimé l’offrir à David et Frankie pour qu’ils l’emplissent de leur présence. David Pini, l’ami d’enfance. Il lui fallait cela : du tragique, de l’irréversible. Toujours le curseur aux extrêmes. Dans son monde, on ne dit pas bonjour, on dit :

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Ou bien, face à la balustrade, on retient ses sanglots :

« Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer »

Les enfants n’ont qu’à ranger leurs jeux vidéo quand pour eux c’est l’heure de : « Venez, Madame, allons voir mourir votre fils »

Hommage à ces acteurs qui savent comme personne incarner la verticale de la langue. Le stentor et la stentauresse.

Vue perdue

bon anniversaire David Pini


Cher David,

Mercredi, comme tous les mercredis désormais, j’irai dessiner, mais tu ne seras pas le modèle au centre de l’atelier. Aujourd’hui, c’est toi que j’interroge, David, mon ami d’enfance. Que ferons-nous de ta colère? A toi, l’ami qui n’a pu trouver sa voix, je dédie cette série d’articles, et surtout l’épilogue de mon « Journal estival » (a suivre). De peur de ne pas y arriver, je commence par Bercy.

Ce jour-là tu m’as donné ma première et dernière leçon de photographie. Nous avions marché depuis l’Hôtel de Ville sur les quais interdits à la circulation. Tu me racontais ton 9/11 vu depuis le studio de Merce Cunningham, au coeur de l’action, le désarroi des étudiants, le tien. La Performance meurtrière d’Al Qaïda venait de tracer la frontière absolue de l’Art Contemporain, l’ultime obscénité, transgression autoréalisatrice après quoi viendrait la petite musique de Radiohead, « No Alarms and no Surprises please », leurs guitares désolées, leurs voix plaintives, supplication de l’occident tétanisé. Tu ressentais aussi le besoin de ralentir, c’est pourquoi tu étais revenu te poser à Paris.

Hey man slow down

Cette femme lisant sur la pelouse a capté nos regards au moment où tu me parlais de Bénédicte P, de Merce, et puis d’un autre, inélégant, dont on ne parlera pas ici, même si ta douleur continue de tourner.

Tu as posé sur la liseuse un regard plein de tendresse. Peux-être pensais-tu à ta mère, qui avait tant lu. Et puis, discrètement,  tu m’as indiqué le bon angle.

L’inconnue de Bercy

Une second photo, la tête un peu plus penchée de la femme, comme affaissée, toujours plus absorbée dans la matière du récit, comme j’apprends à les dessiner aujourd’hui, bien au centre de la feuille. Paris si calme en ce mois de juillet 2008 redoutait une autre canicule. Les enfants jouaient dans les fontaines, sur les escaliers menant à la passerelle Simone de Beauvoir. Tu m’as parlé de la Flûte Enchantée, j’ai pris quelques photos de toi au pied des tours de la Grand Bibliothèque.  Encore des tours, celles-ci pleines de livres et dédiées au savoir. Un dimanche à Paris.

Les photos suivantes, celles du Kremlin-Bicêtre, je ne veux plus les voir, ce n’est pas toi, ce corps paralysé, scandaleux, ta voix clouée, ta voix de basse si singulière, qui faisait peur aux petits enfants, l’idéal instrument pour chanter du Racine ou Boris Godounov.

Je veux garder le souvenir de ta dignité face à toutes les bassesses. Je veux garder à l’oreille le son de ta voix proclamant la rébellion, s’emparant de l’espace, agrippant le revers de nos peurs. Je veux garder de toi cette image verticale : dressé dans la lumière, insolent, nerveux, criant encore après que tout soit devenu cendre opaque et grumeau. Debout.

douce tyrannie (suite)


Douce tyrannie: la douceur d’un monde sans aspérités, sans résistances, où la main deviendrait le témoin de notre désamour envers le monde réel. Désengagement.

Pressé par le temps, je vous redonne ici le lien vers le Guide du démocrate mentionné par Thibaud dans son commentaire sur les monstres gentils, dans la catégorie « résistance au quotidien ». Un extrait marrant : « dans leur immense majorité (eh oui) les démocrates pensent qu’ouvrir un sachet c’est facile mais que laver-éplucher-couper-cuire des légumes c’est pénible. En fait, et c’est bien déprimant, mais le démocrate préfère les chips ou le sachet de pâtes à passer au micro-ondes avec la sauce lyophilisée qui va avec plutôt qu’une soupe de patates douces au gingembre à qui prend 5 minutes à cuisiner. Dommage. »
De là à dire que les vrais démocrates sont ceux qui mettent la main à la pâte, ou plutôt dans le gingembre, il n’y a qu’une bouchée…

Et j’intègre ici la réponse de Thibaud Saintain :

Pressé aussi, mais j’ai l’impression d’entendre le même son de cloche chez Chomsky, avec des nuances… Quelle drôlerie dans le livre que tu re-signales ! Ça a le mérite de réveiller, tout en piquant, mais vers le rire.
Chez Chomsky, (Dix stratégies de manipulation de masses dans les média) je me méfie d’une vision tragique, dans le fait qu’on attribue un caractère intentionnel à la manipulation… Mais la « grammaire », les modalités de cette dernière me paraissent pertinemment décrites.

« Poète est pour nous celui qui rompt l’accoutumance ».

Et ma réponse à la réponse : j’ai du mal avec l’esprit de sérieux, la lourdeur de Chomsky. Ce qui me pose problème, c’est le côté « théorie du complot ». Bien sûr, il y a une convergence de manipulations, mais il serait malhonnête de cacher que nous en sommes bien souvent les complices, par notre paresse, notre insouciance ou  notre légèreté. Retrouvons l’épluche-légumes au fond de notre tiroir,  ce sera déjà un grand pas vers plus d’autonomie et de responsabilité.
(Voir articles précédents dans la catégorie « la main », mots-clés : poncer, placard, masochisme ou persévérance, etc).

Murakami et le monstre doux de Raffaele Simone


 

Fais moi peur, Takashi chéri!

 

Les conservateurs versaillais qui s’opposent à l’exposition des œuvres de Takashi Murakami dans le palais de Versailles le font pour de mauvaises raisons. Du coup, exercer son droit de critique envers cet artiste néo-pompier, cousin extrême oriental et consumériste de Meissonnier, vous range illico dans le camp desdits conservateurs.

Eh, oh, s’écrie la Mouette, pas si simple, un instant, voulez-vous ?

Cette exposition a deux avantages :
– d’une part, le buzz énorme qu’elle a suscité au Japon devrait nous amener à nous interroger sur la résonnance de Murakami dans ce pays en voie de post-industrialisation. Tout ce qui concerne le Japon nous dit quelque chose sur notre avenir, et cela me paraît une raison suffisante pour nous y intéresser.
– D’autre part, j’y vois une formidable occasion de lancer le débat sur la manière dont un certain nombre d’artistes contemporains nourrissent le « monstre doux» infantilisant évoqué par le philosophe italien Raffaele Simone dans son essai du même nom (voir aussi l’interview dans le Monde Magazine). Les oeuvrettes  faussement provocantes de Murakami sont « tellement fun, lol, et colorées, re-lol, tellement de notre époque, et je reprendrais bien un peu de jus de goyave s’te plaît »!

Opposer Murakami à le Brun, voire à le Moine, est de la dernière imbécillité. Parlons en revanche d’artistes contemporains éprouvés comme, disons, Christian Boltanski, ou Louise Bourgeois. A côté des araignées-mères qu’on a pu découvrir en 2008 au Centre Pompidou, il faut bien reconnaître que les œuvres acidulées à la sauce manga sont d’une légèreté… mousline. Louise Bourgeois, qui s’engageait physiquement et émotionnellement dans son oeuvre au point de dire : « pour moi, la sculpture est le corps, mon corps est la sculpture« .

La vraie provocation, bien sûr, aurait été d’exposer les araignées de Louise Bourgeois sur la terrasse du château de Versailles. Que les porteuses de serre-têtes et de pulls bleu marine se rassurent : aucun risque. Les araignées ne sont ni ludiques, ni charmantes. Lol.

Les Ateliers d’ArAcanthe


Venez dessiner!

Les Ateliers d’Aracanthe vont bientôt ouvrir….

Dessin : on reparlera bientôt de la main, du territoire conquis sur la feuille blanche, au fusain, aux couleurs – la main qui trace, obéissant à l’oeil ou libre, « et même un peu farouche ». La main qui tranche et sort quelque chose du néant. La main de l’homme et la main de la femme, quand elle devient pays.

La main qui se moque des frontières en ce pays si vaste et riche qu’il se crée tous les jours de nouvelles provinces, comme un arbre des feuilles. On y vient par des routes tracées sur des cartes invisibles, où nul douanier jamais ne passe.

On parlera du corps, modèle vif tenant dans l’espace un royaume de regards. Le silence où crissent les instruments suspend la parole pour une autre saison.

Vite, allons dessiner!