Réel virtuel, rituels : le monde d’après


Nuages

18 mars 2020

Jour 4 (deuxième jour du confinement)

18.30 : nous rentrons d’une brève promenade (attestation dans la poche) le long des anciennes voies du chemin de fer de petite ceinture, dans le sud de Paris.  Une petite bande de terre a été aménagée en jardin partagé, où de rares habitants du quartier s’activent à bonne distance les uns des autres. L’avenue Jean Moulin, déserte, a retrouvé sa dignité de grande artère. On se croirait au mois d’août, ou dans un film de science-fiction. Nos pas résonnent dans le silence. En cas de contrôle, nous expliquerons aux policiers que mon père a besoin de marcher tous les jours pour son cœur. Cela nous évitera le ridicule d’enfiler une tenue de jogging ou de nous promener avec un sac à provisions vide.

Sur le trottoir d’en face, un père et son fils masqués, traînant une trottinette.

A peine rentrés, le rituel du lavage des mains, puis je m’installe face à la baie vitrée ouvrant sur un vaste paysage de toits typiquement parisiens.

Il est temps de me remettre à l’écriture, après une journée bien remplie d’activités diverses.

Finalement, ce journal est bien le « journal d’un coach au temps du Corona ». Dans cette circonstance où les modalités de présence et d‘action se transforment, écrire, écouter, méditer, dialoguer avec mes clients, avec des proches ou avec les commerçants restés ouverts, c’est encore et toujours du coaching.  Du réel au virtuel, l’intention ne change pas : c’est toujours de révéler le meilleur en chacun, de lui redonner du pouvoir sur sa vie, d’éveiller les principes actifs et de mettre en place les rituels sécurisants qui donneront l’audace d’emprunter de nouvelles voies, d’oser des façons de faire inédites.

Le passage du réel au virtuel nécessite pour beaucoup d’entre nous des apprentissages techniques et comportementaux. La mise en place des nouvelles façons de travailler, de communiquer, de déléguer aussi, ne va pas de soi. D’autant que cet apprentissage doit se faire en mode accéléré, peut-être anxiogène pour certains.  Depuis deux jours, j’explore les fonctionnalités de diverses plateformes collaboratives à l’ergonomie variable. Partager son écran, créer des sous-groupes travaillant sur des « tableaux blancs », distribuer la parole, surveiller ce qui se passe sur le « chat » tout en maintenant la conversation générale. C’est exaltant et stressant. J’y vois la possibilité de rendre accessible à toujours plus de monde le partage des connaissances et de l’expérience, de créer et d’entretenir des liens, et surtout de changer d’échelle.

Car j’ai bien l’intention de participer en acteur conscient aux changements qui vont se produire. L’urgence est de construire l’infrastructure collaborative qui nous permettra de concrétiser nos intentions pour « le monde d’après ». C’est une question de mindset : nous devons penser avec un coup d’avance, comme le général de Gaulle se faisant, avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, la réflexion que le conflit serait mondial. Puisque l’Allemagne n’avait pas gagné le Blitz, elle ne pouvait plus que perdre, et la question principale devenait dès lors de savoir quel rôle la France était amenée à jouer dans le nouvel ordre mondial qui allait se construire.

Penser que nous devons à l’acte de rébellion d’un quasi marginal notre siège au Conseil de Sécurité de l’ONU. Grâce à son audace, à sa résilience, à son habileté aussi, le petit coq gaulois a gagné sa place au milieu des tigres.

Mais le visionnaire de Gaulle n’aurait rien pu sans la capacité de Jean Moulin à fédérer les acteurs de la Résistance. L’homme de Londres a su faire avec la diversité de ces hommes de l’ombre. En affirmant sans ambiguïté aucune son attachement aux principes fondateurs de la République, il a créé la confiance et lui a permis de se régénérer, de se réinventer pour prendre toute sa place dans le monde d’après 1945. Pour cela, il lui aura fallu composer avec des modes de pensée très différents du sien, allant de la droite nationaliste aux communistes, réunis au sein du Conseil National de la Résistance. J’évoque ces moments dramatiques pour donner le sens de la perspective, et sans nostalgie. Quand plus rien ne tient, quand l’essentiel est en jeu, le chemin de la vision à la réalisation passe toujours par l’intelligence collective. Nous sommes dans un tel moment.

Soyons affirmatifs : il n’y aura pas de retour en arrière. Le système des loisirs, du tout jetable et de la célébrité voit ses feux s’éteindre à toute vitesse, laissant un parfum toxique de plastique brûlé. L’argent-roi est nu. Par quoi le remplacer ? Tout est ouvert. Mais pas pour longtemps. La brèche peut se refermer si nous laissons à d’autres le soin d’imaginer, d’agir, de transformer – tout, à commencer par nous-mêmes.

Certains travaillent au niveau conceptuel, imaginant de nouvelles formes de démocratie, d’autres se sont lancés dans des expérimentations sociales à petite échelle, faisant construire des immeubles qu’ils habitent ensemble, selon de nouvelles règles. D’autres encore agissent en connecteurs, tissant des nœuds entre ces différents univers qui commencent à se rejoindre et constituent des boucles de rétroaction. (Pardonnez l’usage de ce jargon. D’ici quelques années, ces mots seront aussi répandus que « convivialité », « réseau », «hub » ou « startup »). Comme les racines des arbres entremêlées, échangeant des nutriments entre elles et avec d’autres espèces, des rhizomes s’étendent sous la surface, s’ancrent dans le sol nourricier, se renforcent mutuellement, jouant de leurs complémentarités. Il ne faudra plus bien longtemps pour que les arbres se voient, se nomment forêt.

Ce qui n’était encore que des épisodes épars acquiert la consistance d’un récit.

Le virus, parce qu’il s’attaque à nos équilibres biologiques, économiques et bientôt géopolitiques, en remontant les chaînes de production et d’échange mondialisées, révèle toutes les ramifications du système, les interdépendances, les chaînes de causes et de conséquences. Il nous force à sortir de notre confort et à prendre position. Comment, dans quel état, voulons-nous sortir de cette crise ? Dans quelle société voudrons-nous vivre ? Demain, pas plus qu’aujourd’hui, nous ne choisirons nos voisins. Mais nous ne pourrons plus faire semblant d’ignorer tout ce qui se passe sur un simple bouton d’ascenseur. La menace existentielle qui nous frappe souligne assez cruellement ce qui nous réunit, à commencer par le fait que nous sommes tous vulnérables. Nous aurons fait des sacrifices, et nous en demanderons le prix. Les soignants, aujourd’hui traités en héros, pourront-ils retourner souffrir dans l’ombre, épuisés, corsetés, maltraités, contraints de renoncer à tout ce qui fait le sens de leur engagement ? On évoque déjà la fin de la Tarification A l’Acte, qui transposait dans le monde hospitalier les principes de fonctionnement des entreprises privées soumises aux impératifs de rentabilité. Les enseignants qui auront fait l’effort d’adapter leurs méthodes pédagogiques à l’univers virtuel accepteront-ils d’être à nouveau méprisés par une société tout entière, parents d’élèves compris ? Si le confinement devait durer plusieurs mois, les millions de familles qui auront redécouvert le plaisir d’être ensemble, les voisins qui se seront entraidés, les employés qui auront fait tenir le système à bout de bras accepteront-ils de faire à nouveau leur deuil de l’empathie, de la solidarité, de la gratuité ? Mais, les contraintes n’ayant pas disparu, saurons-nous trouver les voies de l’efficience ? Quel équilibre saurons-nous trouver entre différents systèmes de valeurs ? D’autres scénarios sont possibles, moins optimistes, et pour certains même sinistres.

Mais déjà, l’imagination bouillonne. Le client que je coachais ce matin me racontait les apéros virtuels et autres initiatives que son équipe expérimente pour mettre un peu de couleur dans le télétravail. D’autres ont dû batailler vendredi pour obtenir le droit d’aller travailler depuis leur domicile. Lorsqu’elles reviendront au bureau, leur chef aura fort à faire pour regagner sa crédibilité. L’élan pour réinventer les modes d’organisation, lorsqu’il sera temps de se retrouver dans le monde « réel » ne peut que gagner en puissance et en légitimité.  L’imprévoyance et la rigidité de certaines organisations les mènera au bord de la rupture. D’autres, plus agiles, ne demanderont qu’à les remplacer. Privés de la liberté de se déplacer, les Français pourraient bien réclamer plus d’autonomie, le pouvoir de décider pour ce qui relève de leur expertise.

Utopie ? Je réponds : reconfiguration. Profonde. Inévitable. Vitale, en fait, car trop longtemps différée. La société française avance par secousses, et celle-ci nous affecte déjà rudement. Une génération déconsidérée par son imprévoyance et son mode de vie destructeur e pourra éternellement barrer la route à la jeunesse qui demande à être entendue.

Après la sidération, puis l’agitation plus ou moins ordonnée, la vie s’organise. Et de nouveaux rituels se répandent.  Entendrons-nous crépiter, à vingt heures, de soir en soir toujours plus forts, les applaudissements en l’honneur des soignants, selon le rituel inventé par les Italiens et repris par les Espagnols ?

Les rituels recréent de la proximité sociale dans une société contrainte à la distance physique. Il y avait longtemps, en réalité, que des forces invisibles nous éloignaient les uns des autres. Le facteur contraint d’effectuer sa tournée de plus en plus vite, les pauses raccourcies, voire supprimées, le temps qui fait toujours défaut, la monétarisation de tout, même du simple conseil professionnel, sans parler de l’assistance aux personnes âgées, nouvelle source de revenus pour la Poste. C’est toute cette logique qu’il va falloir démonter, examiner sous toutes les coutures, pour réviser nos priorités.

Je cite un extrait des Furtifs, le best-seller d’Alain Damasio : « L’accueil avait été chaleureux. En réalité, la quinzaine de Balinais portait la communauté d’environ deux cents membres sur ses épaules, par sa générosité quotidienne, sa production ingénieuse de riz et sa spiritualité intacte. (…) Moitié par amusement, moitié par fascination, par dépit parfois, tant leur organisation avait foiré, parce que ça les intriguait ou peut être juste pour voir, les îliens avaient joué le jeu de ce nouveau modèle largement exotique pour eux. Pour acter une rupture, j’avais posé une expérimentation d’un mois où toute personne dérogeant aux règles était illico exilée. Les premières décisions s’étaient prises au consensus et à l’unanimité, chose impensable auparavant !   L’interdépendance délibérée des tâches, où l’on se rend sans cesse service, en réciprocité, favorisant l’entraide ; les amendes dosées en cas de manquement ; le principe des corvées communes pour l’irrigation ou pour la reconstruction sempiternelle des digues que le fleuve arasait ; les cérémonies croisées où tour à tour tel foyer ou tel clan recevait puis donnait, débouchant sur des fêtes purgeant les tensions : tout ça était directement issu de Bali ».

Voilà, je vous laisse rêver, en espérant que les librairies seront bientôt reconnues comme des commerces de première nécessité.

Et vous, quels rituels inventez-vous ?

Au calme, citoyens!


Primevèresjpg

Paris au printemps

17 Mars, jour 3

Fraîcheur, la petite fille qui chante à sa fenêtre, en face de chez moi, au moment où je quitte mon appartement sans savoir quand j’y reviendrai.
Je la salue de la main, mon coeur se serre un peu. Comment vivra t’elle ces journées, ces semaines d’enfermement? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une intolérable et nécessaire restriction à notre liberté de mouvement. Désarroi, révolte. Impatience bientôt dissipée lorsque mon oeil tombe sur quelques primevères d´un jaune pâle, plantées par des parisiens sur un bout de trottoir mis à leur disposition par la ville. Ignorant nos appréhensions, notre calendrier, nos lois, nos restrictions, le printemps perce ici et là, se multiplie, déroule sa vague puissante, inexorable, insideuse et subtile, sourd comme un roc, aveugle comme la Justice. Son triomphe est garanti. Rien ne pourra l’empêcher d’éclore où on ne l’attend pas. Gratitude, soulagement. Se rappeler que l’essentiel se passe ici et maintenant. Ces primevères sont bien réelles. Quelqu’un les a semées, sarcle le bout de terre où elles poussent, se réjouit de les voir fleurir. La résilience se joue dans ces détails, dans la capacité que nous pouvons cultiver à nettoyer instantanément tout ce qui nous pollue l’esprit.
Ainsi vit Paris, au temps du Coronavirus.
Nos émotions font la clé de sol, plongent, s’élèvent, de la colère à l’amour en passant par tous les états intermédiaires avant de se stabiliser. Nous vivons un apprentissage en accéléré.

Avenue René Coty : je change d’arrondissement, d’ambiance, d’univers.
La même impression de plonger dans l’inconnu qu’en février 2000, lorsque je suis parti m’installer à Singapour.
Pourtant je ne vais pas très loin : de Glacière à Alésia, une petite marche de quinze minutes suffit pour me rendre chez mon père où je vais m’installer jusqu’à la fin du confinement.
Lola, sa jeune voisine, écoute de la musique fenêtres ouvertes et c’est une joyeuse bouffée d’énergie qui se répand dans tout le quartier.
Je m’installe. J’ouvre mon ordinateur, je consulte mes mails tandis que le calme retombe, peu à peu. Sur la terrasse désertée du studio Pin-Up, les pigeons se disputent des miettes. Il fait doux.

Lavé avec amour


balcon fleuri

Jour 2 de ce journal, et sans doute J-2 du confinement généralisé. Plus que des habitudes, c’est tout notre état d’esprit qui doit changer. L’idée de rester confiné, sans doute pendant de longues semaines, me glace. Il va bien falloir s’y faire, à cette idée, pourtant. La tourner et la retourner sous toutes ses facettes, comme un Rubik’s cube, jusqu’au moment où l’on parviendra à se persuader que l’on a réellement essayé toutes les combinaisons possibles et qu’il n’en reste qu’une, la plus déplaisante. Mais la plus nécessaire.
Par-delà les toits et les cours d’immeubles, je vois deux ouvriers en gilet orange fluo qui travaillent (encore,) sur un échafaudage. Quelle chance de disposer ainsi d’un balcon fleuri et d’une vue dégagée ! De l’autre côté de l’appartement, les fenêtres donnent sur un joli paysage de toits parisiens, avec ses cheminées orange sur lesquelles se posent parfois des mouettes, et ses couchers de soleil.
Hier soir, en apprenant que nous allions très probablement avoir droit au confinement généralisé dès mercredi, j’ai pris la décision de m’installer chez mon père pour m’occuper de lui le temps nécessaire. A 89 ans, changer ses habitudes représente une véritable difficulté pour lui. Se laver les mains, par exemple.
A quoi pensez-vous, tandis que vous comptez jusqu’à trente en vous lavant les mains ?
Le sujet est plus sérieux qu’il n’y paraît.
La tentation serait de compter jusqu’à cinq, dix, un peu plus, encore un peu plus, et puis c’est bon.
Mais non, ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon car ces gestes d’hygiène, ou gestes-barrière, n’ont pas été inventés pour nous embêter. Ces trente secondes correspondent au temps nécessaire pour détruire les virus, microbes, bactéries, et autres vilaines bestioles accrochés dans les replis de notre peau.
Comment le lui faire comprendre, et surtout lui inspirer la patience nécessaire ?
Je choisis de lui parler d’amour. Se laver les mains en pensant à chacun de ses enfants et petits-enfants, et s’il le faut même les arrière-petits-enfants, ça doit bien durer jusqu’à trente secondes, en y mettant de l’intention ?
Ca lui paraît cocasse, comme idée, mais il écoute et s’applique.
Il tient vingt secondes chrono. Je sens que ce n’est pas gagné. On fera mieux la prochaine fois.
Me voici reconverti coach en hygiène de vie, qui l’eût cru ?

L’Amour au temps du corona


fleur de résilience
Nous entrons donc en résilience. Officiellement. A l’échelle de tout le pays, pour commencer. Car j’espère bien qu’après une première phase marquée par le chacun pour soi, la coordination s’organisera au-delà des frontières. Le virus, lui, s’en moque et les traverse allègrement.
Marcher dans des rues désertes, aller voter, se passer du gel sur les main. La vie change et la vie continue. Se recentrer sur l’essentiel, comme y invitait Christine Marsan sur facebook. Appeler des personnes éloignées, vulnérables ou simplement isolées. Pratiquer les gestes barrière, et les gestes qui créent du lien. Se fendre d’une petite blague, alléger l’atmosphère, écouter, partout, chaque fois que c’est possible, à la boulangerie, chez le marchand de journaux. Entretenir quelque chose d’impalpable et qui nous fait tenir. Ensemble. Et chacun dans sa singularité. Car c’est à chacun de trouver son coin de ciel bleu, d’attraper les rayons de soleil qui percent les nuages, pour mieux les partager.
Il y a tant à faire, plutôt que de subir. Et chacune de ces microdécisions nous redonne du pouvoir, fait reculer les frontières de l’inquiétude.
Le déclencheur est venu de mon ami Olivier Caeymaex, auteur d’un billet magnifique, inspirant, drôle et généreux, publié ce matin sur facebook. Qu’il soit remercié pour ce boomerang lancé dans l’espace virtuel. Je m’empresse de le saisir et de le relancer.
Plus d’excuses : il est temps de réactiver ce blog endormi pour partager avec vous ce que m’inspire la situation dans laquelle nous nous trouvons, et les réactions qu’elle suscite dans nos sociétés humaines.
Ecrire non pas en expert, en sage, en coach partageant ses bons conseils, mais en ami, en frère, en citoyen perturbé tout comme vous par ce qui nous arrive et cherchant de son mieux comment faire face à ses propres angoisses.
Mais pas seulement.
Car j’aimerais aussi vous faire part de ce qui bouillonne, pour l’instant dans les cerveaux et dans les conversations, et bientôt je l’espère aussi dans la vie réelle. Ces constellations d’idées qui commencent à se répandre et ces chaînes de solidarité qui se constituent, ici et là. Ces voisins qui s’inquiètent de la vieille dame isolée au septième étage, ces groupes d’amis qui proposent des méditations groupées pour se donner du courage et de la sérénité le matin, ces inconnus qui réfléchissent et débattent respectueusement sur les réseaux sociaux (mais oui, c’est possible).
Comme souvent, cette épidémie et la crise économique qu’elle provoque, par son ampleur et son intensité, vont jouer un rôle d’accélérateur de tendances déjà perceptibles. Ces changements profonds se feront sentir dans l’éducation, l’économie, la citoyenneté, les relations humaines, dans notre relation à nous-mêmes, aux autres, à la société, au monde.
Interrogé ce matin sur France Inter sur le déploiement massif des solutions d’éducation en ligne, le psychologue Serge Tisseron invitait les parents à profiter du temps qu’ils ne passent dans les transports pour jouer avec leurs enfants, les aider dans leurs devoirs et regarder de plus près ce qui se passe sur leurs écrans.
L’éducation va changer ses méthodes pédagogique, les entreprises vont s’apercevoir que le télétravail ne fait pas s’effondrer la productivité, mais devront sans doute porter plus d’attention à l’esprit d’équipe lorsque tous les échanges se font en mode virtuel. Les entreprises réorganisent leurs chaînes de production et le laboratoire Sanofi annonce qu’il va recommencer à produire en France des principes actifs (à partir desquels sont produits les médicaments) pour diminuer notre dépendance envers la Chine. Il se pourrait bien que de nouvelles formes d’expérimentation démocratique se répandent, et que des approches entièrement nouvelles de la médecine cessent d’être taboues.
C’est de cela que j’aimerais rendre compte, et comme un seul billet ne suffira pas, je m’engage à revenir vers vous, aussi régulièrement que possible.
Quand au titre de ce billet : le roman l’Amour au temps du choléra, de Gabriel-Garcia Marquez, se situe dans une petite ville des Caraïbes où sévit régulièrement le choléra. Il y raconte l’histoire de Florentino, amoureux transi de la belle Fermina que son père pousse à épouser un autre homme. Mais la vie a ses tournants : cinquante ans plus tard, une occasion se présente pour le pauvre télégraphiste et poète de reconquérir le cœur de sa belle. Bien sûr je ne dévoilerai pas ici la fin du roman. Sachez seulement qu’il se conclut dans un geste de défi poétique superbe, tandis qu’ils naviguent tous deux sur le fleuve Barranquilla, détachés des humains et de leur vie quotidienne.
Mettre à profit ce temps de pause imposée pour lire, au calme, et retrouver le plaisir de la fiction.
Les amis à qui j’ai parlé de ce roman sur facebook m’ont également rappelé la Peste, de Camus, et le Hussard sur le toit de Giono : la littérature largement traité le sujet des épidémies et des diverses réactions qu’elle suscite auprès des sociétés humaines.
Notre vie à nous n’est pas un roman, et pour certains, qui ne supportent pas les restrictions et l’angoisse liées à la progression de l’épidémie, elle commence à ressembler à un cauchemar. Mais ce que nous enseignent les romans, c’est que l’Amour possède une puissance qui déborde tout, bouleverse tout, emporte les obstacles et les peurs dans son flot puissant.
Alors, si vous éprouvez l’irrésistible besoin de faire des provisions, faites-vous plaisir : achetez des livres.
PS : cette fleur a été photographiée de haut : elle pousse à l’horizontale, sous le balcon, enracinée à même le béton #résilience

L’île intérieure 1 retour du voyageur


De cette île j’ai souvent décrit les paysages, puis les impressions qu’ils faisaient naître en moi, puis j’ai tenté de capter quelque chose de subtil qui se distillait peu à peu : une image constituée de mille couches amalgamées, condensées, transformées au fil des ans, organisme composite vivant une vie mystérieuse, autonome, imprégné des souvenirs, des rêves et des conversations tissées en marchant sur la plage, à marée basse, des observations notées en sillonnant à vélo les marais, en promenant le chien le soir dans les dunes ou méditant à l’aube, les jours de pluie. Cette image-éponge incorpore peu à peu des souvenirs d’enfance amenés là par les courants de la mémoire : cirés de mes cousins voileux suspendus sur un fil à linge, en Normandie, jetant leurs éclats d’un jaune cru dans la lumière indécise, le vert émeraude intense des salades de mer et la chevelure abondante des goémons accrochés à leur socle de granit en Bretagne. S’ajoutent à tout cela les couleurs de souvenirs imaginaires, développés le plus souvent à partir d’une image, comme cette gravure d’une marine devant laquelle je m’endormais, le soir, dans la villa de la côte normande où nous passions le mois de juillet. Tendant mon esprit vers l’autre côté de l’Atlantique, je voyais se dérouler de furieuses batailles navales en baie de Chesapeake, sous le regard des indiens dissimulés à l’ombre des forêts. Plus tard, à l’île d’Yeu, réveillé bien avant l’aurore par une escadrille de moustiques enragés, j’écoutais sur ma petite radio portable la météo marine et le Jamboree musical de Laurent Voulzy, élargissant le périmètre de mes impressions et de mes divagations à des mondes toujours plus lointains, plus divers et plus riches. Bientôt, je partirais les explorer pour de vrai. Mon appétit de voyages me conduirait vers ces villes, ces pays, ces continents, à la rencontre de ces peuples dont je tentais de deviner la culture en écoutant leurs chansons. J’irais jusqu’en Asie, où je connaîtrais les pluies tropicales tombant avec fureur sur la terre détrempée, des journées entières. Mes pieds s’enfonceraient dans un sable brûlant, vierge de toute empreinte humaine, et je goûterais des mangues d’une suavité sans pareille, le matin, face à la baie de Manille. Ce pays m’a transformé. Je m’en suis imprégné. L’humour cocasse des Philippins, leur capacité à rire de toutes leurs misères, leur gentillesse ont changé mon regard sur la vie. La pauvreté, la crasse et l’odeur de vomi n’ont fait qu’enrichir de saveurs plus fortes et plus contrastées cet adobo longuement mijoté. Matamis, mahirap, masaya : douce, dure, et drôle. La vie.
J’ai retrouvé tous ces visages, un soir, en regardant avec mon père l’émission d’Alexandra Alévêque « Drôle de ville pour une rencontre ». L’infernale vitalité de Manille m’a de nouveau sauté à la figure. Une séquence de l’émission montrait des familles installées dans le cimetière nord, oasis de calme au milieu de la gigantesque métropole. Une femme d’âge moyen moyen faisait découvrir la vue depuis la terrasse du caveau funéraire de son propre père. C’est là qu’elle habitait. A la journaliste stupéfaite, ils expliquaient que c’était l’un des rares endroits où l’on trouvait encore à se loger, dans la ville la plus dense du monde. Du linge séchait entre les tombes. Un coiffeur y proposait ses services à côté d’une épicerie minuscule et d’une école élémentaire improvisée. Dans cette ville où la mort peut vous prendre à tout âge, sous les traits d’un moustique ou d’un chien enragé, une telle cohabitation n’a rien d’exceptionnel. Il faut bien vivre, et c’est ce qu’ils font.

Je suis rentré en France.
J’ai revu plusieurs des témoins de cette enfance, récemment, lors d’une cousinade étendue jusqu’à à des branches éloignées de la famille de mon père. Nous avons beaucoup ri en imitant la voix de personnes disparues, partagé d’infimes détails connus de nous seuls, ajouté dans ce tableau les nouvelles générations, poursuivant le travail de la vie qui ne cesse de créer. Nos vies suivent des cours différents, mais nous accédons toujours à l’île intérieure, ce morceau de souvenir dont les contours, comme les îles de la Loire, se métamorphosent au fil des saisons.

La plage de la Conche île de Ré

Flottaison bleue


Flottaison

Des mots comme des algues et des pensées-coraux
La mer autour qui bat
Pulsation d’anémone
La terreur se disperse au fond des mers
Avec les toxines
Elle se dissout comme on respire
Dans ce milieu tolérant
S’emplir ou se vider flottant plus bas plus haut descendre ou demeurer dans le courant
Sans lutter
Sans vouloir
Heureux, stable et vivant
Puis remonter vers le ciel bleu

Le kiné de campagne et la tourterelle


En marchant sur la plage, où le conseil municipal vient d’interdire à son chien de batifoler, même après 19h00, l’ami d’enfance me raconte ce dialogue avec l’une de ses patientes :

-monsieur, ca fait une heure que vous êtes là, dit la vieille dame étonnée

-madame, lui répond le kiné de campagne, je ne regarde jamais ma montre. C’est pour ca que j’ai choisi d’être kiné à domicile. Merci pour le café. Pour les deux cafés.

– Je vais beaucoup mieux maintenant,n’est ce pas? Dit la vieille dame avec un sourire fin, plein de retenue. Toujours vêtue de rose, très soignée, courtoise, elle conserve une petite trace d’accent belge au bout de trente années en Touraine.

– Vous allez beaucoup mieux, bien sûr. La preuve : vous marchez jusqu’au fond de votre jardin. Mais si je continue de venir vous voir c’est à titre préventif, par vigilance, et pour le plaisir de votre conversation, répond le kiné de campagne en allumant une cigarette. Elle fume aussi, enfin, elle vapote. Une odeur de caramel se répand dans la pièce.

– Merci, répond la vieille dame.

Depuis six mois qu’il la soigne, non seulement le Parkinson a régressé, mais elle a pu diminuer les doses de son traitement pour la psychose.

-C’est moi qui vous remercie. Vous me redonnez le goût de faire ce métier

-Vous reprendrez bien un café pour la route?

-…

Les inspecteurs de la Sécurité sociale lui diraient probablement qu’il fait de la sur-qualité. Lui répondrait qu’ils se soignent mutuellement.

Le soir, on discute sur la terrasse (politique, montée de la violence, déchirement de la société, chacun campe sur ses positions, s’échauffe, argumente sans tenir aucun compte de l’autre) quand résonne une voix féminine depuis l’intérieur de la maison : une tourterelle est venue se poser sur le miroir de sa chambre. Tout le monde se précipite pour venir voir l’oiseau qui reste là, tranquille, en équilibre sur son drôle de perchoir. De temps à autre un mouvement imperceptible de la tête révèle la finesse de ses lignes. On s’interroge : est-elle blessée? Malade? Mourante peut être? Indifférente à nos conjectures, la tourterelle, d’un coup d’aile, va se poser sur le rebord de la fenêtre. Un rayon du soleil couchant caresse son plumage d’un gris tendre et chaud.

Le temps que les invités prennent quelques photos pour les envoyer aux enfants via Whatsapp, elle s’élance vers le clocher de l’église où l’attend sa compagne.

A cette heure, elles roucoulent encore.

Cherchait-elle où bâtir un nid?

La ville-corail


La ville-corail se régénère et nous accueille,
Sur le récif croissant de notre histoire,
Augmentée de nos rêves.
Son opéra diffuse les amours symbiotiques de Polype et de Zooxanthelle.
Le Sauvage y prospère dans les friches, les interstices, les voies abandonnées, en lisière des parcs.
On y voit parfois des animaux relocalisés,
De ceux qui font de tout espace un territoire, et du silence une opportunité.
Renards trottant de nuit, faucons planant entre les tours de Notre-Dame, rats, punaises, et ces chers moustiques porteurs de maladies nouvelles, dangereusement exotiques.
L’Humain, qui s’y croit seul, s’extasie lorsqu’il les rencontre, ou réclame à hauts cris qu’on les anéantisse avec la rage d’un propriétaire découvrant, au matin, des inconnus dans son salon.
D’autres, plus sages, pensent à déposer une coupelle remplie d’eau sur leur balcon, les jours de canicule, avec la tendresse attentive qu’on a pour ses parents âgés. Les mésanges assoiffées viennent y boire sans crainte.

Ainsi se nouent, se renouent, des liens défaits par la défiance et la cruauté.

Mésanges, martinets, verdiers, chardonnererts: le chant choral qui s’élève alors de toutes parts, au-dessus des toits, dans l’air frais du matin, nous remplit de gratitude.Nous levons la tête pour contempler le ballet des hirondelles,
Et nous nous rappelons avec joie que nous sommes cette partie de la ville qui s’est mise un jour à aimer.

Libérez la dopamine!


13 Juillet 2919, ile de Ré

Par sa beauté, la richesse des espèces qu’elle abrite et sa vulnérabilité aux aléas climatiques, sans compter l’impact immédiat des cent mille humains qui s’y pressent tous les ans, l’île de Ré est un lieu emblématique de ce qui se joue en ce moment, partout sur la planète.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris de trouver hier, dans une librairie de Saint Martin en Ré, un livre assez savant sur les diverses mesures qui pourraient être prises pour la protéger. Il s’en vendra tout au plus quelques dizaines d’exemplaires,
mais ce qui compte, c’est qu’il participe déjà d’une recherche de solutions, au-delà du constat.
Nous sommes tous concernés.
L’été, de plus en plus, est la saison des bilans et des remises en question de notre mode de vie. Comment habiter cette planète sans la détruire? Les canicules à répétition, le contact plus intime avec la nature et les dégâts que lui inflige notre civilisation, la disparition des espèces familières (grenouilles, hirondelles, mésanges) accélère cette prise de conscience et va même jusqu’à provoquer, ces certains, ce que les psychologues ont nommé « éco-anxiété ». https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/l-eco-anxiete-ou-la-detresse-due-au-changement-climatique_132187
Le risque est de sombrer dans un sentiment de désespoir démobilisateur : à quoi bon faire tous ces efforts pour changer mon mode de vie si c’est fichu de toute façon?
Nous avons longuement évoqué ce sujet avec Christine Marsan. Pour elle, l’urgence est de changer d’imaginaire : sans nier le risque d’un effondrement, thèse développée par les collapsologues, elle prône la création d’un nouvel imaginaire. Son livre pour une Néo- RenaiSens (nouvelle édition à paraître à la rentrée) propose un changement de civilisation, centrée sur de nouvelles valeurs. De même, quand le sociologue Bruno Latour propose dans « Où atterrir » de centrer notre attention sur le Terrestre, il ne propose pas de revenir à l’ancienne conception du Territoire comme un lieu à cerner de murs pour le protéger. Ce serait illusoire. Mais « porter notre attention sur » signifie établir un inventaire minutieux de ce qui vit, ici et maintenant, des relations – pas seulement économiques – qui relient tous ces êtres entre eux et au lieu dans lequel ils vivent.
C’est à partir d’un tel inventaire que nous pourrons -devrons, c’est une question de survie – inventer de nouveaux modes de vie soutenables.
La crise d’éco-anxiété ne m’a pas épargné. J’y ai plongé moi-même, il y a tout juste un an. La seule réponse convaincante que j’aie pu trouver a été le passage à l’action. Pour moi, c’est l’écriture, puisque c’est ce que je sais faire. Contribuer par l’écriture, puis par mon action de coach, formateur et conférencier à la création d’une culture de la Résilience et de la Coopération : croyez-moi, ce n’est pas un gadget, un truc de bobo. C’est moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Je dois à la générosité des amis qui m’hébergent de pouvoir le faire dans un cadre magnifique, avec un grand sentiment de joie et de gratitude qui me remplissent de bénéfique dopamine. C’est tout le bien que je vous souhaite, où que vous soyez.

Territoire de mon père (72110)


A mon retour d’Asie, j’ai séjourné tout un été dans la Sarthe, avec mes parents. C’était l’occasion de passer du temps avec eux, de renouer avec ces paysages, après toutes ces années au loin. Entre deux missions, le calme absolu, pour ne pas dire l’ennui de la France profonde, me paraissait propice à la lecture de la Méthode, d’Edgar Morin. Je me régalais de complexité : substitut cognitif au piment, à la densité des foules asiatiques, aux splendeurs des récifs de corail.

Un jour, par la fenêtre du deuxième étage, je vois mon père remonter l’avenue en vélo. Il vient du sud : sans doute a-t-il parcouru sa boucle préférée sur les petites routes de campagne par le village de Saint-Aignan, ou de Jauzé. Son grand plaisir, en vacances, est de chercher de nouveaux itinéraires et de préparer les vélos qu’il adore entretenir, changeant la selle de l’un, resserrant les freins de l’autre et gonflant tous les pneus jusqu’à saturation. Son âme de bricoleur s’épanouit dans ces travaux, sans lesquels les plus belles ballades ne seraient pas tout à fait complètes. Il part toujours seul, le matin ou l’après-midi.

Ma mère, née ici, n’a jamais manifesté l’envie d’explorer ce territoire, dont elle connaissait en revanche l’histoire de toutes les fermes et des familles qui les habitent depuis plusieurs générations. Elle est allée à l’école du village avec certains, qu’elle retrouvait à la fête de la Saint Laurent, au mois d’août.

 

Quant à moi, je m’efforce d’intégrer ces différents savoirs, un peu à la manière de ces anciens atlas « historiques et géographiques » sur lesquels s’inscrivaient en couches superposées les données géologiques et les activités humaines.

Sa silhouette se rapproche. Arrivé au tournant, il ralentit, s’engage, semble hésiter, perd l’équilibre et tombe. A cet instant je sais qu’il ne remontera plus à vélo. Le territoire qu’il arpentait va rétrécir considérablement. Ses journées en vacances n’auront plus la même saveur exploratrice.

Des années plus tard, nous partons marcher du côté de Terrehault avec mes sœurs et mes beaux-frères. Le sentier longe des prairies ombragées, traverse des ruisseaux survolés de libellules. Une grenouille jaillit dans les herbes. Je n’étais jamais venu jusqu’ici. Pas la moindre trace de présence humaine : aucun bruit mécanique, aucun déchet. La nature, vivante, foisonnante. Arrivés à l’endroit où le chemin creux débouche sur une petite route départementale, l’un de mes beaux-frères se retourne, explique à l’autre, entré plus récemment dans la famille : “c’est ici qu’on passait avec L… (notre père), quand on faisait la grande boucle par Saint Aignan. “ Il l’avait accompagné, pendant tous ces étés.

Soudain surgit une image inconnue de mon père, tout un pan de son existence occultée : à force d’explorer ces petites routes de campagne, il avait appris par cœur ces itinéraires et les avait fait découvrir à d’autres. La transmission s’était faite. Pendant que je m’acclimatais en Asie, lui, le né-ailleurs, pièce rapportée dans la famille, était devenu l’expert, le passeur, encourageant les autres et les guidant, sillonnant sans relâche ce qui avait fini par devenir son petit royaume, sa principauté. Naturalisé sarthois par la grâce d’une seconde naissance exploratrice et sportive, il en avait acquis une connaissance intime, précise, de tous les chemins et de tous les raccourcis, de ceux qui n’apparaissent jamais sur les cartes. Depuis des années qu’il sillonnait ainsi les environs, il en connaissait tous les circuits, leur durée, leur difficulté, les coins à mûres et ceux où l’on peut cheminer à l’ombre aux heures chaudes.

Tandis que ma mère conservait du “pays” une représentation classique d’espace délimité par des frontières nettes et précises, où l’on est né, où l’on a grandi et dont on défend si nécessaire les coutumes et les codes, mon père, depuis toujours nomade, illustrait une conception du territoire plus proche de celle définie par Deleuze (territoire et déterritorialisation) ou celle, un peu plus difficile, que Bruno Latour nomme le Terrestre, avec un grand T. (https://www.youtube.com/watch?v=IIltiQWncN4) Le territoire, selon lui, serait ce dont nous tirons notre subsistance : arpent de terre ou réseau de clients et de fournisseurs ? Espace physique, économique, symbolique ? Entre le global et le local, un ”ici et maintenant” dont nous avons tout d’abord à dresser l’inventaire, avant toute action régénérative. Qu’est-ce qui vit ici ? Dans quel état se trouvent la faune et la flore ? Et les sols ? Quelles relations, quelles interactions ? Quelle histoire se raconte ? Et pour mon père, ex-ingénieur mondialisé familier d’Haïti, de l’Afrique et du Pakistan, sous-marinier revenu cultiver son jardin : l’espace que je peux parcourir en vélo, l’été, dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de l’atelier où ma mère réparait ses fauteuils. Avec amour.

Le temps suspendu

Plaisir et discipline


Inspiré par le livre de Peter Bregman « 18 minutes »

« Qu’est-ce qui devient possible avec la discipline? »
Question magique : le fait de la formuler ainsi change toute la perspective et la dynamique. La corvée devient élan, la punition, récompense future.
Dans le train qui m’amène de Paris à la Ferté Bernard, le fait de répéter cette formule comme un mantra me rappelle toutes mes réussites passées : tout ce que j’ai su mettre en place et continuer grâce à la discipline.
Je sais que je sais faire.
J’ai créé ce blog et j’ai tenu mon pari d’ècrire, tout un été, puis de nouveau l’année suivante. Et presque tous les ans, depuis bientôt dix ans. Ce n’est pas rien. Cela crée de la profondeur. La parole et la pensée respirent, évoluent, s’imprègnent de toutes les couleurs et des textures de la vie.
J’ai transformé mon rapport au Temps, devenu un précieux allié, l’espace des réalisations. Je le savoure, et souvent je m’en libère aussi, je l’oublie. Je pousse en lui comme un arbre fruitier dans un jardin.

Qu’est-ce qui devient possible avec de la discipline?
Paradoxalement, le plaisir.
On le croit souvent ennemi de la discipline, alors qu’il peut en être aussi le résultat.
Plaisir de sentir son corps réagir, après quelques séances de sport.
Plaisir d’écrire avec facilité, de s’organiser sans effort, de recevoir des compliments sur ses résultats.
Plaisir de goûter la liberté gagnée, quand on sait qu’on sait faire. Autonomie.
Plaisir de jouir de ses vacances, en famille, avec des amis, de goûter un fruit, de ne rien faire d’utile et de pouvoir se le permettre.
Comme un ancien fumeur heureux de respirer, gagner en intensité de vie, repousser ses limites et voir s’ouvrir de nouveaux horizons : vue comme cela, qui ne désirerait avoir la discipline pour amie?

Post-scriptum : plaisir de passer une heure à retrouver vos noms, mettre en forme ma liste de diffusion, penser à chacune, chacun de vous … et me promettre d’écrire, de vous écrire, plus souvent.

 

Cette lumière dans la brume, qui perce et grandit


Cette année commence dans la brume, le flou, l’incertitude. On sent bien que ca ne se passe pas tout à fait comme d’habitude. Il y a du flottement dans l’air, une forme d’inquiétude qui perce dans la retenue avec laquelle s’expriment les voeux. Les amis, les proches se souhaitent une “belle année” avec plus de sollicitude que d’enthousiasme. Dans leur voix perce un silencieux “malgré tout”, manière de se la souhaiter pas trop mauvaise.
Peu de résolutions ambitieuses, de “cette année j’arrête ceci, je me mets à cela”, comme si le contexte éteignait, par avance, la flamme dont se nourrissent habituellement les projets.

On pourrait s’en désoler, mais je choisis d’y voir une forme de réalisme expectatif qui n’est pas nécessairement de mauvais augure. Ce tâtonnement, dans un pays qui ne sait pas où il va, vaut mieux que d’illusoires promesses. Nul ne peut avec certitude nous dire ce qu’il faut faire, où se diriger : c’est à nous de décider, de choisir, d’imaginer des solutions inédites. Il n’y a pas de mode d’emploi ni de recettes à suivre. Mais avant de pouvoir passer à l’action, nous avons à faire le deuil de nos anciennes croyances, de nos représentations dépassées. C’est un processus inconfortable, anxiogène pour beaucoup, mais tout à fait nécessaire si nous voulons faire de la place à quelque chose de nouveau. Après tout, l’hiver est la saison des germinations souterraines autant que du cocooning. Prendre conscience que les modes de vie, les valeurs et les priorités qui nous ont menés jusqu’ici, sont comme des véhicules inadaptés au terrain sur lequel nous allons désormais devoir nous engager, il y a de quoi se sentir désorienté. Comment nous comporter dans ce nouveau pays où nous arrivons, étrangers, maladroits, incompétents, novices? Avec qui faire alliance? Quels objectifs, quelles stratégies d’adaptation? Nous sommes comme des enfants perdus, le jour de la rentrée, dans une nouvelle école où ils ne connaissent personne.
Au milieu de la cour de récréation trône la peur. Nous pouvons choisir de la voir, ou de l’ignorer. La peur n’est pas mauvaise. A nous de l’apprivoiser, pour qu’elle nous fasse part de ses secrets.
La peur peut nous inciter à la fermeture, au repli. Nous pouvons aussi miser sur l’entraide, la coopération. On ne sait pas où on va, mais on y va ensemble, et cela pourrait suffire pour trouver du courage. Les personnes de mon entourage qui s’en sortent le mieux, en ce début d’année, ne croient pas aux miracles, elles ne possèdent pas le secret de la potion magique. Elles ne craignent ni d’échouer ni que leurs efforts se révèlent dérisoires face aux enjeux : elles agissent, expérimentent, se plantent, se corrigent, s’améliorent, partagent leur expérience avec d’autres et contribuent ainsi à construire la nouvelle boîte à outils, le kit de survie pour les temps incertains que nous vivons. Dans certaines familles de mon entourage, je constate que les personnes âgées sont celles qui manifestent le plus d’humour et de résilience. Il serait bon de les écouter, de les observer, de s’interroger sur ce qui les motive. Ils ont allégé leur bagage et se sont recentrés sur l’essentiel. Si nous savons passer une chaleureuse soirée de noël dans une chambre d’hôpital, se réjouir d’être ensemble, accrocher deux guirlandes au mur et rire, alors tout est possible. L’amour, la joie, le courage en abondance, à puiser dans la hotte et la petite flamme qui se rallume : tels sont mes voeux pour vous, en toute simplicité.

Le sage et le singe ou comment réussir sa vie


Olivier Zara nous offre un beau cadeau de noël avec le Sage et le singe, que je viens de dévorer (lien ici vers le site du livre). Un livre pétillant, rafraîchissant, stimulant et surtout revigorant, que vous pourrez offrir à toutes celles et tous ceux que vous aimez. C’est l’histoire d’un papa qui décide de partager avec ses enfants (10 et 12 ans) quelques clés de sagesse. Mais plutôt que de leur infliger de la théorie, pourquoi ne pas passer direcctement à l’action? Au cours d’un été, ils vont pratiquer divers exercices de communication non violente, de gestion des conflits et de manière plus générale de développement personnel. Nous avons le choix, leur dit-il : nous comporter comme des singes qui reproduisent mécaniquement des comportements agressifs, ou comme des sages qui préfèrent emprunter une voie libératrice. Les mises en garde de Boris Cyrulnik sur la contamination des émotions négatives ou les prédictions de Yuval Noah Harari sur la domination prochaine de l’intelligence artificielle vous ont donné le bourdon ? Dans ce cas, plongez-vous vite dans Le sage et le singe, le livre qui redonne du pouvoir à ses lecteurs. Vous y trouverez des raisons d’espérer et quelques recettes faciles à appliquer (à condition de s’impliquer) pour développer toutes nos formes d’intelligence. Ne vous laissez pas tromper par l’appparente légèreté du propos : la planète des Sages n’est pas celle des bisounours. L’auteur, qui a connu de près la guerre en ex-Yougoslavie, nous propose une formidable boîte à outils pour renforcer notre résilience individuelle et collective. A la fin, la responsabilité nous revient.  Pour réussir sa vie, nous dit-il, il faut choisir sa planète : celle des singes, ou celle des sages?

 

http://www.axiopole.com/book/detail/le-sage-et-le-singe

Quand revient la lumière


La Terre est notre territoire. Notre famille, c’est le vivant. Les aimer, c’est s’aimer soi-même.

Ce matin, à la campagne, réveillé par les cris des corbeaux, j’ai reçu ce magnifique message que j’aimerais partager avec vous. Il vient d’une amie avec qui nous avions parlé du climat, du risque d’effondrement de la civilisation humaine etc. C’est une très belle réponse au sentiment d’angoisse qui monte (ou à la politique de l’autruche de certains). En ce jour où nous méditons sur les disparus de nos lignées familiales et sur les liens d’amour, ce message nous remet dans le courant de la vie :

« Suite à notre discussion au téléphone et aux différents articles sur le climat et les actualités
J’ai eu cette réfléxion que j’ai mis du temps à formuler
Elle me paraît essentielle
Peut etre Ca te parlera
Peut être pourrons nous en discuter

Le résultat de l’état de la terre et ce que nous en faisons, il n’est pas un état lié à ces 50 dernières années, il est le résultat d’une évolution.
L’évolution de l’homme.
Si on regarde en arrière, l’industrialisation et le développement du capitalisme sont les conséquences de conquêtes. Rien que la conquête des Indes et des Amériques où l’Occident va dominer par la violence les peuples qu’il considère comme sauvages, ou encore le principe de domination de la Nature par l’homme qui plus tard donnera l’agriculture.
Il n y a pas ici à juger de notre évolution, Elle n’est ni Bien ni mal, Elle est.
Le judéo-christianisme a apporté beaucoup de transformations et jusqu’il y a peu inscrites dans notre inconscient collectif occidental.
La notion de faute de culpabilité de Bon de mauvais, la position de soumission infantile face à un dieu Pere Tout puissant, l’homme qui remet sa puissance au Pere(Freud parle de ca il me semble).
Aujourdhui cette impuissance et cette culpabilité face au Monde sont un aveu de désamour et de séparation Pour l’homme.
On se sent impuissant à faire car on se croit séparé de la terre, séparé du Monde et des autres et coupable. (Commentaire de Robert : la méditation en pleine conscience permet justement de remédier à ce sentiment de séparation d’avec nos propres ressentis, avec les autres, avec les espèces vivantes et avec le monde)
Le Monde est ce qu’il est et nous avons bien du mal à le regarder en face. Inconfort.
Car c’est un Miroir tendu de ce que nous sommes : nous traitons la terre et les autres comme nous nous traitons nous-mêmes.
Pourquoi lutter ?pourquoi se mettre en colere ou se débattre ?
Ça ne changera rien la terre le Monde seront Toujours le reflet de la manière dont nous nous traitons.
On aura beau chercher des coupables, accuser le voisin ou se culpabiliser, tant qu’on ne prend pas conscience que nous nous traitons mal nous meme comme on traite le monde, sans Amour, rien ne sera contagieux.
Nous n’avons jamais été séparés ni de Dieu ni de la terre
On veut se le faire croire
On a toujours voulu croire qu’on etait des êtres impuissants
On a oublié, perdu le contact avec notre propre puissance, à travers le processus de notre évolution.
En 2018 émerge une prise de conscience de cette Non-séparation. Elle se traduit souvent, dans un premier temps, par une angoisse, une forme de sidération qui nous paralyse. On sait bien qu’on ne peut plus revenir en arrière, faire comme si on ne savait pas. Mais la tâche nous paraît immense, insurmontable, et nos forces trop petites pour relever ce défi. Le risque, à ce stade, c’est le désespoir, la tentation de s’abandonner à des conduites d’évitement. Puisqu’on va dans le mur, fumons un gros joint en regardant Netflix. Ce sentiment d’impuissance est une illusion que nous pouvons dissiper. Nous sommes travaillés par le sentiment de la nécessité urgente, non pas de sauver la Terre (Elle ést le résultat de millions d’années d’évolution) mais d’ouvrir notre conscience sur cette Non-séparation et de nous aimer nous mêmes afin que nous puissions aimer l’Autre, Le Monde, le vivant dans toutes ses manifestations.
Si on zappe cette première étape tout se cassera la gueule et ca sera vain.
Vouloir aller se battre ou sauver qui que ce soit si on n’apprend pas à ouvrir sa conscience, à s’aimer et etre conscient de son pouvoir de créer, de decreer,du divin en nous
Rien n’est séparé
Il n’y a pas la vie terrestre d’un côté et la spiritualité de l’autre
La spiritualité n’est pas un loisir pour moi
C’est la vie
Et etre congruent selon moi c’est vivre chaque minute en prenant conscience de sa Non séparation, de l’amour qui est partout dans Tout.
Ét a notre échelle à nous, rien que le savoir et en le vivant on peut aider les autres à le réaliser et à répandre cette energie d’amour et ainsi de suite comme un magnifique virus ».
Fin du message reçu.
J’ajoute : c’est précisément que ce nous nous efforçons de faire dans le cadre du parcours #AlterCoop avec Christine Marsan et aussi ce que faitStéphane Riot (voir ses publications récentes) et tant d’autres, chacun dans son coin et, de plus en plus, en constellation.

Le changement dont il est question est tout à la fois économique, sociétal, culturel et spirituel mais avant tout émotionnel. Il engage toutes les dimensions de l’être. Le mental seul ne possède pas le pouvoir de traction nécessaire pour accomplir la transformation de nos croyances et de nos modes de vie. Pire : l’approche mentale suscite incrédulités, résistance, indifférence, quand l’amour et l’empathie aplanissent au contraire ces obstacles. Notre culture rationnelle se méfie de l’émotion car elle est souvent employée par les démagogues. Mais le violon n’est pas responsable de la mauvaise musique. A nous d’apprendre à en tirer des sons harmonieux. L’Hymne à la joie de Beethoven n’a pas été composé pour nous faire aimer l’Europe libérale et bureaucratiques mais la joie de vivre et la fraternité.
Je vous souhaite un bon premier novembre dans l’Amour de soi, des autres et du vivant.

Les Marchants


Les Marchants. Domaine du Bouchard, 31 aout 2018

A celui qui marche en présence
Le chemin donne, le chemin prend
Un pas reçoit, l’autre dépose
Et le coeur se nettoie

Sous ses pas le chemin respire
Il peut lâcher ce qui le broie
Le chaos dans son coeur s’apaise
Ainsi va le chemin de Soi

Caresser la pierre amicale
Aimer la verdeur des fougères
Avec les vivants et les morts
Sous la terre, il y a des trésors

Creusant la mémoire et la trace
Il met ses pas dans d’autres pas
Dans le pardon qu’il donne et celui qu’il recoit: l’Amour
Et le coeur se déploie
Bugarach marche.png

Réveil dans les bois


Je partage ici un texte de Mathis leCorbot qui résonne parfaitement avec le livre de Peter Wohlleben sur La vie secrète des animaux.

reveil-dans-les-bois/Réveil dans les bois

C’est une chose que j’admire et dont j’aimerais être capable : pouvoir identifier les oiseaux et nommer leur chant, car c’est la première marque de reconnaissance et de respect, la plus nécessaire aussi. On ne protège bien que ce qu’on sait nommer.

Bonne lecture et bel été.

Ce qu’on apprend des pierres


« Tu ne lâches donc jamais rien, même en vacances » ? S’exclame une amie à qui je viens d’envoyer le lien vers un précédent article de BuencaRmino.
Comment dire ? D’une part, l’été ne coïncide pas obligatoirement avec les vacances. Ou bien, il faudrait écrire vacances sans S, au singulier : LA vacance. C’est-à-dire une forme de vide. L’absence de pression, de tâches professionnelles à accomplir. Mais LES vacances ? Marguerite Duras écrivait dans les Petits chevaux de Tarquinia : « il n’y a pas de vacances à l’amour ». Comme il n’y en a pas non plus à la parentalité (laisser ses enfants en pension chez les grands-parents ne signifie pas que l’on cesse de s’en soucier, n’est-ce pas ?).
Mais pourquoi s’imposer d’écrire, quand rien n’y oblige ? Pourquoi ne pas juste lâcher prise, se détendre et profiter de ce moment privilégié ? Je pourrais me contenter de répondre « pour le plaisir », mais ce ne serait pas juste. Ecrire n’est pas toujours un plaisir, mais c’est une source de satisfaction. Certains d’entre vous savent même qu’il s’agit pour moi, souvent, d’un processus assez laborieux, dont le résultat n’est pas toujours à la hauteur du temps et de l’énergie investis.
J’écris comme d’autres courent, font leurs abdos, pour l’entraînement. Et parce que le plaisir, la possibilité du plaisir, est au bout. Sans garantie, mais suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine. Parmi les besoins fondamentaux de l’être humain identifiés par le psychologue Abraham Malsow, il y a le besoin de s’accomplir. Or c’est dans le processus d’écriture, en posant des mots sur des sensations, en creusant des questions vagues, indécises, émergentes, que je parviens à poser quelques idées sur lesquelles je peux ensuite m’appuyer pour progresser. Cela prend parfois des années. En témoigne cette série un peu ratée sur l’observation minutieuse et la relation au monde qui nous entoure (la reine des grenouilles), la pression que l’espèce humaine fait peser sur le vivant, les offenses à la beauté. Mais il y a quelque chose d’autre. Depuis plusieurs années, j’observe que ma relation au territoire, marquée initialement par l’esthétique (je le goûtais en « consommateur ») évolue vers une prise de conscience de l’interdépendance qui nous lie au vivant. Autrefois, j’appréciais la beauté du paysage et je mettais tous mes efforts à bien le décrire. Dans un deuxième temps, j’ai tenté de partager les sensations, le fruit des méditations qu’il m’inspirait. Ce que j’ai nommé, dans un article plus ancien, d’un mot inventé : l’immergence ». (Sur ce sujet, après « la reine des grenouilles », une amie lectrice a retrouvé cet autre article, plus ancien et plus réussi : Puissance de la lenteur)
Bien sûr, on pourrait tout à fait se contenter de passer ses vacances dans de beaux endroits, de les apprécier pour ce qu’ils nous offrent, et de se détendre. On l’a bien mérité, sans doute. Or, depuis quelques années, revenant tous les ans dans certains endroits (comme la Sarthe par exemple), je ne peux m’empêcher de constater la raréfaction des oiseaux, des insectes (abeilles, papillons, et tant d’autres que je ne sais même pas nommer), des grenouilles donc, les maladies qui frappent les marronniers, les platanes et tous ces arbres si communs qu’on avait fini par les croire éternels, au moins en tant qu’espèce. Mais il faut abattre, un à un, les marronniers malades, au risque qu’ils ne tombent sur la maison du voisin. Les abeilles meurent, tous les ans, et celles qui survivent ne produisent plus rien. Le silence règne, le soir, au bord des mares, et si nous avons la chance de pouvoir encore entendre chanter des oiseaux, c’est qu’il reste encore suffisamment d’arbres pour les abriter. La déconnexion d’avec le territoire, c’est aussi se demander que faire des ordures ménagères si l’on est venu à la campagne juste pour un week-end et qu’on n’a le droit de les déposer à un certain endroit que le jeudi suivant… C’est à de telles questions que l’on prend conscience, concrètement, que quelque chose est déréglé.
Si vous avez continué à lire jusqu’ici, je crains que votre moral n’en ait pris un coup. Voilà pourquoi, cette année, les publications de BuencaRmino se font de plus en plus rares. Mon objectif n’est pas de vous désespérer, mais je ne peux pas, non plus, continuer de faire comme si tout allait bien.
L’idée que le territoire soit constitutif de notre identité, par l’accumulation de souvenirs et tout ce qui nous lie à ses anciens occupants, revient comme un leitmotiv dans BuencaRmino. Les générations passent, nous transmettent la mémoire de lieux. Nous choisissons alors de l’honorer, ou de l’ignorer. Mais nous sommes encore dans le symbolique, l’émotionnel, la culture familiale ou régionale. La question qui se pose aujourd’hui est celle des moyens de subsistance. Celle de la survie. La nôtre, pas seulement celle des espèces menacées.
L’exploit serait de tenir l’équilibre entre les deux versants de cette réalité : les joies de la connexion avec la nature, et la désolation qu’amènent les prises de conscience nécessaires. Il y a quelques jours, lors d’une randonnée dans les Alpes suisses, j’ai dû marcher sur une telle ligne de crête, étroite, entre deux à pics. Le sentier était couvert de petites pierres glissantes, obligeant les marcheurs à une vigilance extrême. Tout en regardant de très près où nous mettions le pieds, il nous arrivait aussi de lever de temps à autres la tête pour admirer la splendeur des glaciers qui s’étendaient devant nous, tout en haut. A droite, à gauche, ruisselaient d’invisibles torrents. Des marmottes cachées entre les rochers sifflaient, de temps à autre. Les randonneurs se saluaient avec beaucoup de courtoisie, se cédaient le passage, plaisantaient joyeusement. Instables et dures, les pierres du sentier m’ont rappelé la nécessité d’une présence extrême à ce que l’on est en train de faire. Ne rien lâcher, même en vacances, pour se sentir vivre avec intensité, revenir, partager. Ca vaut la peine.1202389341_1355529267BI.jpg

Bien ranger sa maison


Après la perte d’un proche : trier, ranger le lieu familial, remettre en circulation les énergies bloquées, aérer les pièces et les émotions. Clarifier ce qui nous attache à ce lieu, au territoire environnant. Prendre conscience de tous les liens, de ce qui change ou va changer. Faire de la place pour les nouvelles générations, qui ont leur propre histoire à construire. Apprendre à mieux écouter les uns et les autres. Cultiver la délicatesse des liens. Concevoir de nouveaux projets. Respirer, percevoir, goûter ce qui est là. Puis, quand le moment vient, partir. Poursuivre le voyage.CHâlet à GrimentzPhoto : châlet à grimentz, après la randonnée.
Photo : châlet à grimenz, jste

La reine des grenouilles (3/3)


Résumé des épisodes précédents : un soir de canicule, le Génie de la lampe vient prêter renfort au Génie des mots qui souhaite aider un blogger à terminer une histoire commencée plusieurs années auparavant. Ils vont demander l’aide d’une grenouille en peluche, seule capable de les aider à résoudre l’énigme. L’avenir de l’humanité est en jeu, disent-ils.

Les trois compères se précipitent sur le PC pour ouvrir le fichier contenant la clé de l’énigme.
Voici le récit qu’ils trouvèrent, sous le titre désuet : « Confessions d’une grenouille ».

A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé dans l’eau de la rivière, et comme ses oreilles étaient également au-dessous de la surface, il a compris.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très longtemps (1)Latone et les grenouilles
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.
– Mais enfin, protestait le jeune peintre, le paysage n’est pas un sujet sérieux pour un peintre qui doit nourrir sa famille.
– Avec toi, il le deviendra. Tu donneras ses lettres de noblesse au paysage (2)L’invention du paysage dans la peinture classique, et les cardinaux de Rome te paieront avec des pièces d’or. Ils te passeront commande des semaines, des mois à l’avance.
– Grenouille, tu te moques de moi !
– Pas du tout. J’ai ton bien-être à cœur. Tu ne le sais pas, mais un pacte lie mon peuple à ta famille. Autrefois, nous étions des paysans tout comme tes ancêtres, mais pour nous êtres moqués du dieu de la beauté, dont ils persécutèrent la mère Latone en troublant l’eau qu’elle désirait boire, mes ancêtres furent transformés en grenouilles.
– Le dieu de la beauté ? Apollon ?
– Lui-même. Toi qui célèbres la beauté, tu es notre rédempteur, et cela fait longtemps que nous t’attendons pour plaider notre cause. Pour avoir insulté la beauté, nous sommes condamnées à coasser jusqu’à la fin des temps dans notre marécage, ou plutôt jusqu’à la fin de notre espèce, qui se rapproche de plus en plus. Nous risquons de disparaître sans avoir pu livrer notre secret.

Le jeune peintre écarquillait les yeux.

– Comment cela serait-il possible ? Aujourd’hui les commanditaires veulent des sujets religieux ou historiques pour leurs palais et pour leurs églises.
– Regarde bien ce fleuve, et la nature. C’est d’ici que tu viens. Enfant, ta mère t’a sauvé des eaux comme le petit Moïse.
– Moi, je serais un enfant trouvé, un bâtard du fleuve ?
– Tu n’es pas un bâtard, car si elle t’a trouvé dans les roseaux, c’est qu’elle était tout d’abord venue t’y cacher pendant la nuit.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Il y a des mystères que les humains ne doivent pas connaître, et dont le peuple des grenouilles est dépositaire.
– Tout cela est bien étrange. Ne suis-je donc pas le fils de mon père ?
– Qui t’a appris à tenir un pinceau ?
– Lui
– Alors, cela devrait te suffire, comme preuve. Apprends de la nature. Observe longuement la lumière dans les feuillages, vois comme chaque feuille est éclairée, comme elle se sépare des autres feuilles. Etudie la forme des roseaux, l’atmosphère. Exerce-toi par le dessin à représenter la nature accueillant Moïse, ou les arbres se penchant pour donner de l’ombre à la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors, tu toucheras ce qu’il y a de divin dans ces humbles roseaux où coassent les grenouilles.

Le peintre fit ainsi qu’avait dit la grenouille. Il s’exerça longuement, minutieusement, passant des heures, des journées entières à observer un brin d’herbe ou le contour d’une feuille avant de les dessiner (3 sur le même sujet, lire Puissance de la lenteur : Puissance de la lenteur). Claude_Lorrain_-_An_Artist_Studying_from_Nature_-_Google_Art_Project Claude Gelllée, dit le Lorrain : un artiste étudiant la nature. <a href="http://(5) Par Claude GelléeZgEiWM6lrQSDYw at Google Cultural Institute, zoom level maximum, Domaine public, Lien« >Claude gellée dit le Lorrain, un artiste étudiant la nature, Cincinnati
Il devint célèbre et gagna largement de quoi nourrir sa famille. Il put acheter les meilleurs pigments, ceux dont la couleur est la plus juste et la plus stable. Au cours de sa longue carrière, jamais il ne négligea de dessiner dans un coin du tableau, cachée entre les roseaux ou tapie sous une feuille, une petite grenouille verte avec un point rouge au milieu du front.
– Quelle belle histoire, s’écria le Génie des mots ! Et moi qui prenais les grenouilles pour de ridicules et malveillantes commères.
La grenouille eut un petit sourire satisfait.
– Je te remercie de m’avoir écoutée jusqu’au bout sans m’interrompre par des questions stupides, et pour te remercier, je vais te faire un don.
– Un don ?
– Oui. Tu cesseras désormais de répéter bêtement ce que disent les autres, et tu pourras prononcer tes propres paroles.

Terminé à Givrins, Suisse, le 12 août 2018.

(1) Le mythe de Latone et les grenouilles : https://www.youtube.com/watch?v=vqw2Y9TDmbU
(2) Sur l’invention du paysage et Claude Gellée dit le Lorrain : https://www.youtube.com/watch?v=rDSOvsME9Nw (lire le texte sous la vidéo ; extrait : Claude Gellée dit Le Lorrain (1600 1682) peintre français. Le grand ancêtre des peintres paysagistes. Mais « il ne copiait pas la nature trop ému devant elle ; il l’étudiait, s’en pénétrait et jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné.. ») et aussi http://mba.caen.fr/sites/default/files/uploads/pdf/caen-mba-parcours_paysage-sans_visuels_xxe-2013.pdf
(3) après lui, cette pratique fut reprise par Hiroshige, puis par Van Gogh.
(4) sur le paysage et la hiérarchie des genres en peinture : https://www.youtube.com/watch?v=NnQufqwzrD8