Libérez la dopamine!


13 Juillet 2919, ile de Ré

Par sa beauté, la richesse des espèces qu’elle abrite et sa vulnérabilité aux aléas climatiques, sans compter l’impact immédiat des cent mille humains qui s’y pressent tous les ans, l’île de Ré est un lieu emblématique de ce qui se joue en ce moment, partout sur la planète.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris de trouver hier, dans une librairie de Saint Martin en Ré, un livre assez savant sur les diverses mesures qui pourraient être prises pour la protéger. Il s’en vendra tout au plus quelques dizaines d’exemplaires,
mais ce qui compte, c’est qu’il participe déjà d’une recherche de solutions, au-delà du constat.
Nous sommes tous concernés.
L’été, de plus en plus, est la saison des bilans et des remises en question de notre mode de vie. Comment habiter cette planète sans la détruire? Les canicules à répétition, le contact plus intime avec la nature et les dégâts que lui inflige notre civilisation, la disparition des espèces familières (grenouilles, hirondelles, mésanges) accélère cette prise de conscience et va même jusqu’à provoquer, ces certains, ce que les psychologues ont nommé « éco-anxiété ». https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/l-eco-anxiete-ou-la-detresse-due-au-changement-climatique_132187
Le risque est de sombrer dans un sentiment de désespoir démobilisateur : à quoi bon faire tous ces efforts pour changer mon mode de vie si c’est fichu de toute façon?
Nous avons longuement évoqué ce sujet avec Christine Marsan. Pour elle, l’urgence est de changer d’imaginaire : sans nier le risque d’un effondrement, thèse développée par les collapsologues, elle prône la création d’un nouvel imaginaire. Son livre pour une Néo- RenaiSens (nouvelle édition à paraître à la rentrée) propose un changement de civilisation, centrée sur de nouvelles valeurs. De même, quand le sociologue Bruno Latour propose dans « Où atterrir » de centrer notre attention sur le Terrestre, il ne propose pas de revenir à l’ancienne conception du Territoire comme un lieu à cerner de murs pour le protéger. Ce serait illusoire. Mais « porter notre attention sur » signifie établir un inventaire minutieux de ce qui vit, ici et maintenant, des relations – pas seulement économiques – qui relient tous ces êtres entre eux et au lieu dans lequel ils vivent.
C’est à partir d’un tel inventaire que nous pourrons -devrons, c’est une question de survie – inventer de nouveaux modes de vie soutenables.
La crise d’éco-anxiété ne m’a pas épargné. J’y ai plongé moi-même, il y a tout juste un an. La seule réponse convaincante que j’aie pu trouver a été le passage à l’action. Pour moi, c’est l’écriture, puisque c’est ce que je sais faire. Contribuer par l’écriture, puis par mon action de coach, formateur et conférencier à la création d’une culture de la Résilience et de la Coopération : croyez-moi, ce n’est pas un gadget, un truc de bobo. C’est moyen que j’ai trouvé pour ne pas sombrer dans le désespoir.
Je dois à la générosité des amis qui m’hébergent de pouvoir le faire dans un cadre magnifique, avec un grand sentiment de joie et de gratitude qui me remplissent de bénéfique dopamine. C’est tout le bien que je vous souhaite, où que vous soyez.

Territoire de mon père (72110)


A mon retour d’Asie, j’ai séjourné tout un été dans la Sarthe, avec mes parents. C’était l’occasion de passer du temps avec eux, de renouer avec ces paysages, après toutes ces années au loin. Entre deux missions, le calme absolu, pour ne pas dire l’ennui de la France profonde, me paraissait propice à la lecture de la Méthode, d’Edgar Morin. Je me régalais de complexité : substitut cognitif au piment, à la densité des foules asiatiques, aux splendeurs des récifs de corail.

Un jour, par la fenêtre du deuxième étage, je vois mon père remonter l’avenue en vélo. Il vient du sud : sans doute a-t-il parcouru sa boucle préférée sur les petites routes de campagne par le village de Saint-Aignan, ou de Jauzé. Son grand plaisir, en vacances, est de chercher de nouveaux itinéraires et de préparer les vélos qu’il adore entretenir, changeant la selle de l’un, resserrant les freins de l’autre et gonflant tous les pneus jusqu’à saturation. Son âme de bricoleur s’épanouit dans ces travaux, sans lesquels les plus belles ballades ne seraient pas tout à fait complètes. Il part toujours seul, le matin ou l’après-midi.

Ma mère, née ici, n’a jamais manifesté l’envie d’explorer ce territoire, dont elle connaissait en revanche l’histoire de toutes les fermes et des familles qui les habitent depuis plusieurs générations. Elle est allée à l’école du village avec certains, qu’elle retrouvait à la fête de la Saint Laurent, au mois d’août.

 

Quant à moi, je m’efforce d’intégrer ces différents savoirs, un peu à la manière de ces anciens atlas « historiques et géographiques » sur lesquels s’inscrivaient en couches superposées les données géologiques et les activités humaines.

Sa silhouette se rapproche. Arrivé au tournant, il ralentit, s’engage, semble hésiter, perd l’équilibre et tombe. A cet instant je sais qu’il ne remontera plus à vélo. Le territoire qu’il arpentait va rétrécir considérablement. Ses journées en vacances n’auront plus la même saveur exploratrice.

Des années plus tard, nous partons marcher du côté de Terrehault avec mes sœurs et mes beaux-frères. Le sentier longe des prairies ombragées, traverse des ruisseaux survolés de libellules. Une grenouille jaillit dans les herbes. Je n’étais jamais venu jusqu’ici. Pas la moindre trace de présence humaine : aucun bruit mécanique, aucun déchet. La nature, vivante, foisonnante. Arrivés à l’endroit où le chemin creux débouche sur une petite route départementale, l’un de mes beaux-frères se retourne, explique à l’autre, entré plus récemment dans la famille : “c’est ici qu’on passait avec L… (notre père), quand on faisait la grande boucle par Saint Aignan. “ Il l’avait accompagné, pendant tous ces étés.

Soudain surgit une image inconnue de mon père, tout un pan de son existence occultée : à force d’explorer ces petites routes de campagne, il avait appris par cœur ces itinéraires et les avait fait découvrir à d’autres. La transmission s’était faite. Pendant que je m’acclimatais en Asie, lui, le né-ailleurs, pièce rapportée dans la famille, était devenu l’expert, le passeur, encourageant les autres et les guidant, sillonnant sans relâche ce qui avait fini par devenir son petit royaume, sa principauté. Naturalisé sarthois par la grâce d’une seconde naissance exploratrice et sportive, il en avait acquis une connaissance intime, précise, de tous les chemins et de tous les raccourcis, de ceux qui n’apparaissent jamais sur les cartes. Depuis des années qu’il sillonnait ainsi les environs, il en connaissait tous les circuits, leur durée, leur difficulté, les coins à mûres et ceux où l’on peut cheminer à l’ombre aux heures chaudes.

Tandis que ma mère conservait du “pays” une représentation classique d’espace délimité par des frontières nettes et précises, où l’on est né, où l’on a grandi et dont on défend si nécessaire les coutumes et les codes, mon père, depuis toujours nomade, illustrait une conception du territoire plus proche de celle définie par Deleuze (territoire et déterritorialisation) ou celle, un peu plus difficile, que Bruno Latour nomme le Terrestre, avec un grand T. (https://www.youtube.com/watch?v=IIltiQWncN4) Le territoire, selon lui, serait ce dont nous tirons notre subsistance : arpent de terre ou réseau de clients et de fournisseurs ? Espace physique, économique, symbolique ? Entre le global et le local, un ”ici et maintenant” dont nous avons tout d’abord à dresser l’inventaire, avant toute action régénérative. Qu’est-ce qui vit ici ? Dans quel état se trouvent la faune et la flore ? Et les sols ? Quelles relations, quelles interactions ? Quelle histoire se raconte ? Et pour mon père, ex-ingénieur mondialisé familier d’Haïti, de l’Afrique et du Pakistan, sous-marinier revenu cultiver son jardin : l’espace que je peux parcourir en vélo, l’été, dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de l’atelier où ma mère réparait ses fauteuils. Avec amour.

Le temps suspendu

Plaisir et discipline


Inspiré par le livre de Peter Bregman « 18 minutes »

« Qu’est-ce qui devient possible avec la discipline? »
Question magique : le fait de la formuler ainsi change toute la perspective et la dynamique. La corvée devient élan, la punition, récompense future.
Dans le train qui m’amène de Paris à la Ferté Bernard, le fait de répéter cette formule comme un mantra me rappelle toutes mes réussites passées : tout ce que j’ai su mettre en place et continuer grâce à la discipline.
Je sais que je sais faire.
J’ai créé ce blog et j’ai tenu mon pari d’ècrire, tout un été, puis de nouveau l’année suivante. Et presque tous les ans, depuis bientôt dix ans. Ce n’est pas rien. Cela crée de la profondeur. La parole et la pensée respirent, évoluent, s’imprègnent de toutes les couleurs et des textures de la vie.
J’ai transformé mon rapport au Temps, devenu un précieux allié, l’espace des réalisations. Je le savoure, et souvent je m’en libère aussi, je l’oublie. Je pousse en lui comme un arbre fruitier dans un jardin.

Qu’est-ce qui devient possible avec de la discipline?
Paradoxalement, le plaisir.
On le croit souvent ennemi de la discipline, alors qu’il peut en être aussi le résultat.
Plaisir de sentir son corps réagir, après quelques séances de sport.
Plaisir d’écrire avec facilité, de s’organiser sans effort, de recevoir des compliments sur ses résultats.
Plaisir de goûter la liberté gagnée, quand on sait qu’on sait faire. Autonomie.
Plaisir de jouir de ses vacances, en famille, avec des amis, de goûter un fruit, de ne rien faire d’utile et de pouvoir se le permettre.
Comme un ancien fumeur heureux de respirer, gagner en intensité de vie, repousser ses limites et voir s’ouvrir de nouveaux horizons : vue comme cela, qui ne désirerait avoir la discipline pour amie?

Post-scriptum : plaisir de passer une heure à retrouver vos noms, mettre en forme ma liste de diffusion, penser à chacune, chacun de vous … et me promettre d’écrire, de vous écrire, plus souvent.

 

Cette lumière dans la brume, qui perce et grandit


Cette année commence dans la brume, le flou, l’incertitude. On sent bien que ca ne se passe pas tout à fait comme d’habitude. Il y a du flottement dans l’air, une forme d’inquiétude qui perce dans la retenue avec laquelle s’expriment les voeux. Les amis, les proches se souhaitent une “belle année” avec plus de sollicitude que d’enthousiasme. Dans leur voix perce un silencieux “malgré tout”, manière de se la souhaiter pas trop mauvaise.
Peu de résolutions ambitieuses, de “cette année j’arrête ceci, je me mets à cela”, comme si le contexte éteignait, par avance, la flamme dont se nourrissent habituellement les projets.

On pourrait s’en désoler, mais je choisis d’y voir une forme de réalisme expectatif qui n’est pas nécessairement de mauvais augure. Ce tâtonnement, dans un pays qui ne sait pas où il va, vaut mieux que d’illusoires promesses. Nul ne peut avec certitude nous dire ce qu’il faut faire, où se diriger : c’est à nous de décider, de choisir, d’imaginer des solutions inédites. Il n’y a pas de mode d’emploi ni de recettes à suivre. Mais avant de pouvoir passer à l’action, nous avons à faire le deuil de nos anciennes croyances, de nos représentations dépassées. C’est un processus inconfortable, anxiogène pour beaucoup, mais tout à fait nécessaire si nous voulons faire de la place à quelque chose de nouveau. Après tout, l’hiver est la saison des germinations souterraines autant que du cocooning. Prendre conscience que les modes de vie, les valeurs et les priorités qui nous ont menés jusqu’ici, sont comme des véhicules inadaptés au terrain sur lequel nous allons désormais devoir nous engager, il y a de quoi se sentir désorienté. Comment nous comporter dans ce nouveau pays où nous arrivons, étrangers, maladroits, incompétents, novices? Avec qui faire alliance? Quels objectifs, quelles stratégies d’adaptation? Nous sommes comme des enfants perdus, le jour de la rentrée, dans une nouvelle école où ils ne connaissent personne.
Au milieu de la cour de récréation trône la peur. Nous pouvons choisir de la voir, ou de l’ignorer. La peur n’est pas mauvaise. A nous de l’apprivoiser, pour qu’elle nous fasse part de ses secrets.
La peur peut nous inciter à la fermeture, au repli. Nous pouvons aussi miser sur l’entraide, la coopération. On ne sait pas où on va, mais on y va ensemble, et cela pourrait suffire pour trouver du courage. Les personnes de mon entourage qui s’en sortent le mieux, en ce début d’année, ne croient pas aux miracles, elles ne possèdent pas le secret de la potion magique. Elles ne craignent ni d’échouer ni que leurs efforts se révèlent dérisoires face aux enjeux : elles agissent, expérimentent, se plantent, se corrigent, s’améliorent, partagent leur expérience avec d’autres et contribuent ainsi à construire la nouvelle boîte à outils, le kit de survie pour les temps incertains que nous vivons. Dans certaines familles de mon entourage, je constate que les personnes âgées sont celles qui manifestent le plus d’humour et de résilience. Il serait bon de les écouter, de les observer, de s’interroger sur ce qui les motive. Ils ont allégé leur bagage et se sont recentrés sur l’essentiel. Si nous savons passer une chaleureuse soirée de noël dans une chambre d’hôpital, se réjouir d’être ensemble, accrocher deux guirlandes au mur et rire, alors tout est possible. L’amour, la joie, le courage en abondance, à puiser dans la hotte et la petite flamme qui se rallume : tels sont mes voeux pour vous, en toute simplicité.

Le sage et le singe ou comment réussir sa vie


Olivier Zara nous offre un beau cadeau de noël avec le Sage et le singe, que je viens de dévorer (lien ici vers le site du livre). Un livre pétillant, rafraîchissant, stimulant et surtout revigorant, que vous pourrez offrir à toutes celles et tous ceux que vous aimez. C’est l’histoire d’un papa qui décide de partager avec ses enfants (10 et 12 ans) quelques clés de sagesse. Mais plutôt que de leur infliger de la théorie, pourquoi ne pas passer direcctement à l’action? Au cours d’un été, ils vont pratiquer divers exercices de communication non violente, de gestion des conflits et de manière plus générale de développement personnel. Nous avons le choix, leur dit-il : nous comporter comme des singes qui reproduisent mécaniquement des comportements agressifs, ou comme des sages qui préfèrent emprunter une voie libératrice. Les mises en garde de Boris Cyrulnik sur la contamination des émotions négatives ou les prédictions de Yuval Noah Harari sur la domination prochaine de l’intelligence artificielle vous ont donné le bourdon ? Dans ce cas, plongez-vous vite dans Le sage et le singe, le livre qui redonne du pouvoir à ses lecteurs. Vous y trouverez des raisons d’espérer et quelques recettes faciles à appliquer (à condition de s’impliquer) pour développer toutes nos formes d’intelligence. Ne vous laissez pas tromper par l’appparente légèreté du propos : la planète des Sages n’est pas celle des bisounours. L’auteur, qui a connu de près la guerre en ex-Yougoslavie, nous propose une formidable boîte à outils pour renforcer notre résilience individuelle et collective. A la fin, la responsabilité nous revient.  Pour réussir sa vie, nous dit-il, il faut choisir sa planète : celle des singes, ou celle des sages?

 

http://www.axiopole.com/book/detail/le-sage-et-le-singe

Quand revient la lumière


La Terre est notre territoire. Notre famille, c’est le vivant. Les aimer, c’est s’aimer soi-même.

Ce matin, à la campagne, réveillé par les cris des corbeaux, j’ai reçu ce magnifique message que j’aimerais partager avec vous. Il vient d’une amie avec qui nous avions parlé du climat, du risque d’effondrement de la civilisation humaine etc. C’est une très belle réponse au sentiment d’angoisse qui monte (ou à la politique de l’autruche de certains). En ce jour où nous méditons sur les disparus de nos lignées familiales et sur les liens d’amour, ce message nous remet dans le courant de la vie :

« Suite à notre discussion au téléphone et aux différents articles sur le climat et les actualités
J’ai eu cette réfléxion que j’ai mis du temps à formuler
Elle me paraît essentielle
Peut etre Ca te parlera
Peut être pourrons nous en discuter

Le résultat de l’état de la terre et ce que nous en faisons, il n’est pas un état lié à ces 50 dernières années, il est le résultat d’une évolution.
L’évolution de l’homme.
Si on regarde en arrière, l’industrialisation et le développement du capitalisme sont les conséquences de conquêtes. Rien que la conquête des Indes et des Amériques où l’Occident va dominer par la violence les peuples qu’il considère comme sauvages, ou encore le principe de domination de la Nature par l’homme qui plus tard donnera l’agriculture.
Il n y a pas ici à juger de notre évolution, Elle n’est ni Bien ni mal, Elle est.
Le judéo-christianisme a apporté beaucoup de transformations et jusqu’il y a peu inscrites dans notre inconscient collectif occidental.
La notion de faute de culpabilité de Bon de mauvais, la position de soumission infantile face à un dieu Pere Tout puissant, l’homme qui remet sa puissance au Pere(Freud parle de ca il me semble).
Aujourdhui cette impuissance et cette culpabilité face au Monde sont un aveu de désamour et de séparation Pour l’homme.
On se sent impuissant à faire car on se croit séparé de la terre, séparé du Monde et des autres et coupable. (Commentaire de Robert : la méditation en pleine conscience permet justement de remédier à ce sentiment de séparation d’avec nos propres ressentis, avec les autres, avec les espèces vivantes et avec le monde)
Le Monde est ce qu’il est et nous avons bien du mal à le regarder en face. Inconfort.
Car c’est un Miroir tendu de ce que nous sommes : nous traitons la terre et les autres comme nous nous traitons nous-mêmes.
Pourquoi lutter ?pourquoi se mettre en colere ou se débattre ?
Ça ne changera rien la terre le Monde seront Toujours le reflet de la manière dont nous nous traitons.
On aura beau chercher des coupables, accuser le voisin ou se culpabiliser, tant qu’on ne prend pas conscience que nous nous traitons mal nous meme comme on traite le monde, sans Amour, rien ne sera contagieux.
Nous n’avons jamais été séparés ni de Dieu ni de la terre
On veut se le faire croire
On a toujours voulu croire qu’on etait des êtres impuissants
On a oublié, perdu le contact avec notre propre puissance, à travers le processus de notre évolution.
En 2018 émerge une prise de conscience de cette Non-séparation. Elle se traduit souvent, dans un premier temps, par une angoisse, une forme de sidération qui nous paralyse. On sait bien qu’on ne peut plus revenir en arrière, faire comme si on ne savait pas. Mais la tâche nous paraît immense, insurmontable, et nos forces trop petites pour relever ce défi. Le risque, à ce stade, c’est le désespoir, la tentation de s’abandonner à des conduites d’évitement. Puisqu’on va dans le mur, fumons un gros joint en regardant Netflix. Ce sentiment d’impuissance est une illusion que nous pouvons dissiper. Nous sommes travaillés par le sentiment de la nécessité urgente, non pas de sauver la Terre (Elle ést le résultat de millions d’années d’évolution) mais d’ouvrir notre conscience sur cette Non-séparation et de nous aimer nous mêmes afin que nous puissions aimer l’Autre, Le Monde, le vivant dans toutes ses manifestations.
Si on zappe cette première étape tout se cassera la gueule et ca sera vain.
Vouloir aller se battre ou sauver qui que ce soit si on n’apprend pas à ouvrir sa conscience, à s’aimer et etre conscient de son pouvoir de créer, de decreer,du divin en nous
Rien n’est séparé
Il n’y a pas la vie terrestre d’un côté et la spiritualité de l’autre
La spiritualité n’est pas un loisir pour moi
C’est la vie
Et etre congruent selon moi c’est vivre chaque minute en prenant conscience de sa Non séparation, de l’amour qui est partout dans Tout.
Ét a notre échelle à nous, rien que le savoir et en le vivant on peut aider les autres à le réaliser et à répandre cette energie d’amour et ainsi de suite comme un magnifique virus ».
Fin du message reçu.
J’ajoute : c’est précisément que ce nous nous efforçons de faire dans le cadre du parcours #AlterCoop avec Christine Marsan et aussi ce que faitStéphane Riot (voir ses publications récentes) et tant d’autres, chacun dans son coin et, de plus en plus, en constellation.

Le changement dont il est question est tout à la fois économique, sociétal, culturel et spirituel mais avant tout émotionnel. Il engage toutes les dimensions de l’être. Le mental seul ne possède pas le pouvoir de traction nécessaire pour accomplir la transformation de nos croyances et de nos modes de vie. Pire : l’approche mentale suscite incrédulités, résistance, indifférence, quand l’amour et l’empathie aplanissent au contraire ces obstacles. Notre culture rationnelle se méfie de l’émotion car elle est souvent employée par les démagogues. Mais le violon n’est pas responsable de la mauvaise musique. A nous d’apprendre à en tirer des sons harmonieux. L’Hymne à la joie de Beethoven n’a pas été composé pour nous faire aimer l’Europe libérale et bureaucratiques mais la joie de vivre et la fraternité.
Je vous souhaite un bon premier novembre dans l’Amour de soi, des autres et du vivant.

Les Marchants


Les Marchants. Domaine du Bouchard, 31 aout 2018

A celui qui marche en présence
Le chemin donne, le chemin prend
Un pas reçoit, l’autre dépose
Et le coeur se nettoie

Sous ses pas le chemin respire
Il peut lâcher ce qui le broie
Le chaos dans son coeur s’apaise
Ainsi va le chemin de Soi

Caresser la pierre amicale
Aimer la verdeur des fougères
Avec les vivants et les morts
Sous la terre, il y a des trésors

Creusant la mémoire et la trace
Il met ses pas dans d’autres pas
Dans le pardon qu’il donne et celui qu’il recoit: l’Amour
Et le coeur se déploie
Bugarach marche.png

Réveil dans les bois


Je partage ici un texte de Mathis leCorbot qui résonne parfaitement avec le livre de Peter Wohlleben sur La vie secrète des animaux.

reveil-dans-les-bois/Réveil dans les bois

C’est une chose que j’admire et dont j’aimerais être capable : pouvoir identifier les oiseaux et nommer leur chant, car c’est la première marque de reconnaissance et de respect, la plus nécessaire aussi. On ne protège bien que ce qu’on sait nommer.

Bonne lecture et bel été.

Ce qu’on apprend des pierres


« Tu ne lâches donc jamais rien, même en vacances » ? S’exclame une amie à qui je viens d’envoyer le lien vers un précédent article de BuencaRmino.
Comment dire ? D’une part, l’été ne coïncide pas obligatoirement avec les vacances. Ou bien, il faudrait écrire vacances sans S, au singulier : LA vacance. C’est-à-dire une forme de vide. L’absence de pression, de tâches professionnelles à accomplir. Mais LES vacances ? Marguerite Duras écrivait dans les Petits chevaux de Tarquinia : « il n’y a pas de vacances à l’amour ». Comme il n’y en a pas non plus à la parentalité (laisser ses enfants en pension chez les grands-parents ne signifie pas que l’on cesse de s’en soucier, n’est-ce pas ?).
Mais pourquoi s’imposer d’écrire, quand rien n’y oblige ? Pourquoi ne pas juste lâcher prise, se détendre et profiter de ce moment privilégié ? Je pourrais me contenter de répondre « pour le plaisir », mais ce ne serait pas juste. Ecrire n’est pas toujours un plaisir, mais c’est une source de satisfaction. Certains d’entre vous savent même qu’il s’agit pour moi, souvent, d’un processus assez laborieux, dont le résultat n’est pas toujours à la hauteur du temps et de l’énergie investis.
J’écris comme d’autres courent, font leurs abdos, pour l’entraînement. Et parce que le plaisir, la possibilité du plaisir, est au bout. Sans garantie, mais suffisamment souvent pour que cela en vaille la peine. Parmi les besoins fondamentaux de l’être humain identifiés par le psychologue Abraham Malsow, il y a le besoin de s’accomplir. Or c’est dans le processus d’écriture, en posant des mots sur des sensations, en creusant des questions vagues, indécises, émergentes, que je parviens à poser quelques idées sur lesquelles je peux ensuite m’appuyer pour progresser. Cela prend parfois des années. En témoigne cette série un peu ratée sur l’observation minutieuse et la relation au monde qui nous entoure (la reine des grenouilles), la pression que l’espèce humaine fait peser sur le vivant, les offenses à la beauté. Mais il y a quelque chose d’autre. Depuis plusieurs années, j’observe que ma relation au territoire, marquée initialement par l’esthétique (je le goûtais en « consommateur ») évolue vers une prise de conscience de l’interdépendance qui nous lie au vivant. Autrefois, j’appréciais la beauté du paysage et je mettais tous mes efforts à bien le décrire. Dans un deuxième temps, j’ai tenté de partager les sensations, le fruit des méditations qu’il m’inspirait. Ce que j’ai nommé, dans un article plus ancien, d’un mot inventé : l’immergence ». (Sur ce sujet, après « la reine des grenouilles », une amie lectrice a retrouvé cet autre article, plus ancien et plus réussi : Puissance de la lenteur)
Bien sûr, on pourrait tout à fait se contenter de passer ses vacances dans de beaux endroits, de les apprécier pour ce qu’ils nous offrent, et de se détendre. On l’a bien mérité, sans doute. Or, depuis quelques années, revenant tous les ans dans certains endroits (comme la Sarthe par exemple), je ne peux m’empêcher de constater la raréfaction des oiseaux, des insectes (abeilles, papillons, et tant d’autres que je ne sais même pas nommer), des grenouilles donc, les maladies qui frappent les marronniers, les platanes et tous ces arbres si communs qu’on avait fini par les croire éternels, au moins en tant qu’espèce. Mais il faut abattre, un à un, les marronniers malades, au risque qu’ils ne tombent sur la maison du voisin. Les abeilles meurent, tous les ans, et celles qui survivent ne produisent plus rien. Le silence règne, le soir, au bord des mares, et si nous avons la chance de pouvoir encore entendre chanter des oiseaux, c’est qu’il reste encore suffisamment d’arbres pour les abriter. La déconnexion d’avec le territoire, c’est aussi se demander que faire des ordures ménagères si l’on est venu à la campagne juste pour un week-end et qu’on n’a le droit de les déposer à un certain endroit que le jeudi suivant… C’est à de telles questions que l’on prend conscience, concrètement, que quelque chose est déréglé.
Si vous avez continué à lire jusqu’ici, je crains que votre moral n’en ait pris un coup. Voilà pourquoi, cette année, les publications de BuencaRmino se font de plus en plus rares. Mon objectif n’est pas de vous désespérer, mais je ne peux pas, non plus, continuer de faire comme si tout allait bien.
L’idée que le territoire soit constitutif de notre identité, par l’accumulation de souvenirs et tout ce qui nous lie à ses anciens occupants, revient comme un leitmotiv dans BuencaRmino. Les générations passent, nous transmettent la mémoire de lieux. Nous choisissons alors de l’honorer, ou de l’ignorer. Mais nous sommes encore dans le symbolique, l’émotionnel, la culture familiale ou régionale. La question qui se pose aujourd’hui est celle des moyens de subsistance. Celle de la survie. La nôtre, pas seulement celle des espèces menacées.
L’exploit serait de tenir l’équilibre entre les deux versants de cette réalité : les joies de la connexion avec la nature, et la désolation qu’amènent les prises de conscience nécessaires. Il y a quelques jours, lors d’une randonnée dans les Alpes suisses, j’ai dû marcher sur une telle ligne de crête, étroite, entre deux à pics. Le sentier était couvert de petites pierres glissantes, obligeant les marcheurs à une vigilance extrême. Tout en regardant de très près où nous mettions le pieds, il nous arrivait aussi de lever de temps à autres la tête pour admirer la splendeur des glaciers qui s’étendaient devant nous, tout en haut. A droite, à gauche, ruisselaient d’invisibles torrents. Des marmottes cachées entre les rochers sifflaient, de temps à autre. Les randonneurs se saluaient avec beaucoup de courtoisie, se cédaient le passage, plaisantaient joyeusement. Instables et dures, les pierres du sentier m’ont rappelé la nécessité d’une présence extrême à ce que l’on est en train de faire. Ne rien lâcher, même en vacances, pour se sentir vivre avec intensité, revenir, partager. Ca vaut la peine.1202389341_1355529267BI.jpg

Bien ranger sa maison


Après la perte d’un proche : trier, ranger le lieu familial, remettre en circulation les énergies bloquées, aérer les pièces et les émotions. Clarifier ce qui nous attache à ce lieu, au territoire environnant. Prendre conscience de tous les liens, de ce qui change ou va changer. Faire de la place pour les nouvelles générations, qui ont leur propre histoire à construire. Apprendre à mieux écouter les uns et les autres. Cultiver la délicatesse des liens. Concevoir de nouveaux projets. Respirer, percevoir, goûter ce qui est là. Puis, quand le moment vient, partir. Poursuivre le voyage.CHâlet à GrimentzPhoto : châlet à grimentz, après la randonnée.
Photo : châlet à grimenz, jste

La reine des grenouilles (3/3)


Résumé des épisodes précédents : un soir de canicule, le Génie de la lampe vient prêter renfort au Génie des mots qui souhaite aider un blogger à terminer une histoire commencée plusieurs années auparavant. Ils vont demander l’aide d’une grenouille en peluche, seule capable de les aider à résoudre l’énigme. L’avenir de l’humanité est en jeu, disent-ils.

Les trois compères se précipitent sur le PC pour ouvrir le fichier contenant la clé de l’énigme.
Voici le récit qu’ils trouvèrent, sous le titre désuet : « Confessions d’une grenouille ».

A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé dans l’eau de la rivière, et comme ses oreilles étaient également au-dessous de la surface, il a compris.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très longtemps (1)Latone et les grenouilles
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.
– Mais enfin, protestait le jeune peintre, le paysage n’est pas un sujet sérieux pour un peintre qui doit nourrir sa famille.
– Avec toi, il le deviendra. Tu donneras ses lettres de noblesse au paysage (2)L’invention du paysage dans la peinture classique, et les cardinaux de Rome te paieront avec des pièces d’or. Ils te passeront commande des semaines, des mois à l’avance.
– Grenouille, tu te moques de moi !
– Pas du tout. J’ai ton bien-être à cœur. Tu ne le sais pas, mais un pacte lie mon peuple à ta famille. Autrefois, nous étions des paysans tout comme tes ancêtres, mais pour nous êtres moqués du dieu de la beauté, dont ils persécutèrent la mère Latone en troublant l’eau qu’elle désirait boire, mes ancêtres furent transformés en grenouilles.
– Le dieu de la beauté ? Apollon ?
– Lui-même. Toi qui célèbres la beauté, tu es notre rédempteur, et cela fait longtemps que nous t’attendons pour plaider notre cause. Pour avoir insulté la beauté, nous sommes condamnées à coasser jusqu’à la fin des temps dans notre marécage, ou plutôt jusqu’à la fin de notre espèce, qui se rapproche de plus en plus. Nous risquons de disparaître sans avoir pu livrer notre secret.

Le jeune peintre écarquillait les yeux.

– Comment cela serait-il possible ? Aujourd’hui les commanditaires veulent des sujets religieux ou historiques pour leurs palais et pour leurs églises.
– Regarde bien ce fleuve, et la nature. C’est d’ici que tu viens. Enfant, ta mère t’a sauvé des eaux comme le petit Moïse.
– Moi, je serais un enfant trouvé, un bâtard du fleuve ?
– Tu n’es pas un bâtard, car si elle t’a trouvé dans les roseaux, c’est qu’elle était tout d’abord venue t’y cacher pendant la nuit.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Il y a des mystères que les humains ne doivent pas connaître, et dont le peuple des grenouilles est dépositaire.
– Tout cela est bien étrange. Ne suis-je donc pas le fils de mon père ?
– Qui t’a appris à tenir un pinceau ?
– Lui
– Alors, cela devrait te suffire, comme preuve. Apprends de la nature. Observe longuement la lumière dans les feuillages, vois comme chaque feuille est éclairée, comme elle se sépare des autres feuilles. Etudie la forme des roseaux, l’atmosphère. Exerce-toi par le dessin à représenter la nature accueillant Moïse, ou les arbres se penchant pour donner de l’ombre à la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors, tu toucheras ce qu’il y a de divin dans ces humbles roseaux où coassent les grenouilles.

Le peintre fit ainsi qu’avait dit la grenouille. Il s’exerça longuement, minutieusement, passant des heures, des journées entières à observer un brin d’herbe ou le contour d’une feuille avant de les dessiner (3 sur le même sujet, lire Puissance de la lenteur : Puissance de la lenteur). Claude_Lorrain_-_An_Artist_Studying_from_Nature_-_Google_Art_Project Claude Gelllée, dit le Lorrain : un artiste étudiant la nature. <a href="http://(5) Par Claude GelléeZgEiWM6lrQSDYw at Google Cultural Institute, zoom level maximum, Domaine public, Lien« >Claude gellée dit le Lorrain, un artiste étudiant la nature, Cincinnati
Il devint célèbre et gagna largement de quoi nourrir sa famille. Il put acheter les meilleurs pigments, ceux dont la couleur est la plus juste et la plus stable. Au cours de sa longue carrière, jamais il ne négligea de dessiner dans un coin du tableau, cachée entre les roseaux ou tapie sous une feuille, une petite grenouille verte avec un point rouge au milieu du front.
– Quelle belle histoire, s’écria le Génie des mots ! Et moi qui prenais les grenouilles pour de ridicules et malveillantes commères.
La grenouille eut un petit sourire satisfait.
– Je te remercie de m’avoir écoutée jusqu’au bout sans m’interrompre par des questions stupides, et pour te remercier, je vais te faire un don.
– Un don ?
– Oui. Tu cesseras désormais de répéter bêtement ce que disent les autres, et tu pourras prononcer tes propres paroles.

Terminé à Givrins, Suisse, le 12 août 2018.

(1) Le mythe de Latone et les grenouilles : https://www.youtube.com/watch?v=vqw2Y9TDmbU
(2) Sur l’invention du paysage et Claude Gellée dit le Lorrain : https://www.youtube.com/watch?v=rDSOvsME9Nw (lire le texte sous la vidéo ; extrait : Claude Gellée dit Le Lorrain (1600 1682) peintre français. Le grand ancêtre des peintres paysagistes. Mais « il ne copiait pas la nature trop ému devant elle ; il l’étudiait, s’en pénétrait et jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné.. ») et aussi http://mba.caen.fr/sites/default/files/uploads/pdf/caen-mba-parcours_paysage-sans_visuels_xxe-2013.pdf
(3) après lui, cette pratique fut reprise par Hiroshige, puis par Van Gogh.
(4) sur le paysage et la hiérarchie des genres en peinture : https://www.youtube.com/watch?v=NnQufqwzrD8

Les deux Génies, le prince et la grenouille


Netflix n’étant pas encore arrivé au pays des Génies, certains soirs, ils s’ennuyaient fort.

La fraîcheur venait enfin de tomber après plusieurs semaines d’une canicule intense qui avait frappé toute la Lacustrie du Nord. Le Génie des mots, penché sur l’écran d’un PC, entendit une voix impérieuse :

  • Frotte !

Il se retourna. Cela venait d’une vieille lampe à pétrole posée sur le piano derrière lui.

  • Plaît-il ?
  • Frotte donc, abruti !
  • Abruti toi-même !
  • Encodé !
  • Pétasse !
  • Polychrone !
  • Juriste !
  • On avait dit pas d’attaques personnelles ! Si tu triches à chaque fois…
  • Triche ou magie, la frontière est mince.
  • Je te rappelle que c’est moi qui suis supposé jouer avec les mots.
  • Comme tu veux, mais frotte, sinon : pan sur le bec !

Avec un peu de lassitude, le Génie des mots frotta la lampe. Un Génie bleu, luisant, souriant, déplia son corps body-buildé, puis se mit à sautiller sur un pied, la tête penchée sur le côté.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive ? S’étonna le Génie des mots, pourtant habitué aux manières étranges de son comparse.

Une petite goutte d’huile sortit à ce moment-là de l’oreille du Génie de la lampe.

  • C’est la vieille, elle se relâche un peu sur le ménage, avec la canicule. Alors dis-moi, tu bloques ?
  • Un peu, oui. J’aimerais venir en aide à ce blogger mais son histoire de prince et de grenouille ne m’inspire pas trop.
  • Fais-voir le titre ? Confessions d’une grenouille ? C’est une blague ?
  • Ca ne te plaît pas ?
  • C’est nul ! Est-ce qu’il n’avait pas déjà commencé quelque chose sous le titre « la reine des grenouilles » ? (https://buencarmino.com/2011/09/25/la-reine-des-grenouilles-13/)
  • Justement, ça fait déjà de longues années. Le drame, c’est que le sujet n’intéresse personne alors que ces pauvres petites bêtes sont en voie de disparition accélérée. Le journaliste du Monde qui avait écrit le premier article dédié à cette tragédie avait dû commencer par une supplication : « ne tournez pas la page » ! c’est dire si tout le monde s’en moque.
  • Ne parlons pas de moquerie. Pas encore.
  • Oui, c’est vrai. Interdit de spoiler. Tout de même tu sais bien que la disparition des petites bêtes fait pleurer cinq minutes, et puis on zappe.
  • C’est pour ça qu’il n’a pas fini son histoire ?
  • Je ne sais pas. Il y avait pourtant des répliques assez savoureuses.
  • Oui mais bon, une histoire de grenouille qui demande à un peintre de faire son portrait… c’est pas très vendeur quoi…
  • Voilà, et plus tard il s’en mord les doigts car les grenouilles ont disparu, elle n’a pas pu lui transmettre un secret très important, qui concerne le sort de l’humanité. Il s’agissait d’éviter une catastrophe et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?
  • Le truc qui me chiffonne, c’est que normalement c’est une jeune fille qui doit embrasser la grenouille et après, « bim » elle se transforme en prince non ? Ou alors la grenouille est gay ?
  • Ca y est j’ai compris, la grenouille est trans. Le sujet, c’est l’histoire d’un être délicat, sensible à la beauté, affectueux, obligé de vivre dans le corps d’une brute épaisse couverte de pustules.
  • Les grenouilles ne sont pas couvertes de pustules, tu confonds avec les crapauds.
  • Bon, alors on fait fausse route.
  • Je crois.

Long silence.

Le Génie de la lampe plissa son front bleu.

  • Reprenons au début. Il faut chercher les indices. Comme quand elle lui dit « peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais»… ca doit signifier quelque chose.
  • C’est ça. En fait, il n’a pas su poser la bonne question, par manque de curiosité.
  • Grave péché, le manque de curiosité !
  • Terrible !
  • A cause du manque de curiosité des humains je suis contraint de passer des siècles et des siècles enfermé dans une lampe qui pue l’huile rancie, moi qui ai tant de merveilles à offrir.
  • C’est nul, compatit le Génie des mots. Il faudrait trouver une grenouille et l’interroger.
  • Mais où veux-tu qu’on trouve une grenouille ?
  • Eh bien, dans la chambre des enfants. Il y en a une, en peluche.
  • Tu crois qu’on arrivera à la faire parler ?
  • Dis-donc, on est les experts ou pas ? Un peu d’assertivité, mec ! Fais briller tes neurones !

En un éclair, les deux génies se transportèrent dans la chambre d’enfant où ils dénichèrent une grenouille en peluche verte, aux membres un peu mâchouillés, vaguement décousue, les doigts de pied palmés peints en rouge, une sorte de couronne jaune sur la tête.

  • Vous êtes la reine des grenouilles ? S’enquit courtoisement le Génie des mots.
  • Ben ouais mon pote, répondit d’une voix rocaillo-gouailleuse la créature mâchouillée, qui leur faisait de plus en plus penser à Marguerite Duras, ou à la célèbre éditrice Françoise Verny avec sa grosse tête sans cou enfoncée directement entre ses épaules massives. Sur qui tu pensais tomber mon chéri ? La reine des pommes ?
  • Delighted, enchanté, hurla le Génie de la lampe avec l’enthousiasme exagéré d’un personnage de Tex Avery. Lui c’est Bob le Suave, il travaille dans la communication, et moi, Boose-K, dans la fumisterie.
  • Je croyais que c’était la même chose ?
  • Pas du tout ! Lui, c’est le Génie des mots, et moi je suis dans la lampe. Littéralement, à l’intérieur de la lampe.
  • Renversant, et vous lui voulez quoi, à la reine des grenouilles ? répondit la peluche.
  • On est venus pour un petit renseignement, gloussa Bob le Suave.
  • Ca va vous coûter cher, mes agneaux. Très cher.
  • Oh come on la vieille, fais pas ta bitch, t’as passé l’âge de jouer les fucking reyna de la playa.
  • On vient t’offrir le come-back sur un plateau d’argent et tu mégotes le scénario ? Renchérit le Génie bleu.
  • Justement, mes loulous, à propos de scénario, vous voulez savoir la fin ou on la joue au poker ?
  • Ne vous moquez pas de nous, Reine. C’est pas parce qu’on est des Génies qu’on se croit plus malins que les autres.

Le visage de la grenouille se contracta en un horrible rictus. Visiblement, le coup avait porté, mais lequel ?

  • Je ne me moque pas, les bichons. Plus jamais je ne me moquerai de qui que ce soit, ni moi ni personne de ma race. Latone, ça vous dit quelque chose ?
  • Ca dépend, se hasarda le Génie de la lampe. La tonne de quoi ?
  • OK, vous n’êtes pas au parfum, répartit la Créature en fourrageant à l’intérieur de son estomac déchiré, d’où elle sortit une clé usb. Il y a une variante de l’histoire, avec une autre fin. (à suivre)

Bleu canicule (au coeur de l’été)


Les deux génies


Le génie de la lampe et le génie des mots
Se rencontrèrent un soir, au crépuscule
Leur conversation dura jusqu’à l’aube
Puis ils se quittèrent en s’abstenant de toute promesse
Ils avaient vu dans le jeu l’un de l’autre
Et devinrent plus modestes

L’apprentissage yin yang


Altercoop, Module 1, Jour 1 du parcours « Pédagogie de l’Altérité et de la Coopération » créé par Christine Marsan et toute une équipe de contributeurs. Un appren-tissage de l’intelligence collective et de ses aspérités.

Assis tranquille, en éveil, dans le cercle où la parole commence à circuler. Chacun se présente, évoque ses attentes. Taches de couleur, mouvements saisis du coin de l’œil. Des personnalités se révèlent, déjà, en partie. Timbres de voix, débit, silences. D’autres, en creux, suscitent la curiosité. L’esprit construit déjà ses premières hypothèses. Une chemise rose, un t-shirt blanc, chaussures et chaussettes. Paroles. Claires ou confuses. La petite dame frisée avec ses lunettes. Le jeune barbu à l’autre bout de la salle.  Un accent toulousain.

Toute la journée, je demeure attentif aux flux et reflux de la conscience, comme un rocher tout à tour couvert et découvert par les vagues. Tourné vers les autres, absorbant, puis vers l’espace intime, pour transformer ce qui vient d’être entendu, perçu, en expérience et en connaissance.

C’est un double processus émotionnel et cognitif, alternant entre les polarités yin et yang de l’être.

Yin : j’écoute, j’observe et je perçois.

Yang : je participe aux exercices, je m’exprime, je danse.

Yin : je me nourris de ces idées, de ces sensations, j’aiguise ma curiosité.

Yang : la montée d’énergie, l’enthousiasme et la détermination naissante, au fur et à mesure que s’affirme le projet de contribuer à instaurer une culture de la Coopération. Les intervenants ne nous en cachent pas les difficultés. Michel Vallée, Isabelle Montané décrivent les mécanismes et les représentations mentales d’où surgit la violence. Le frère Auberger raconte avec beaucoup de simplicité la réalité des rapports au sein d’une communauté monacale, lorsqu’il faut côtoyer jour après jour des personnalités rugueuses, que l’on n’a pas choisies. Il nous explique la liberté que l’on peut trouver dans l’obéissance. La salle frémit : le mot n’a pas bonne réputation. Mais à quoi s’agit-il d’obéir ? A des hommes, à des valeurs, à ce qui nous parle au fond du Vivant ? Début de réponse en fi d’après-midi.

Yin : Pablo Servigne (vidéo Pablo Servigne AlterCoop: https://www.facebook.com/AlterCoop/videos/282651468937009/UzpfSTMwNzc1MjE4NjMwMjIwMzo0MTU5OTQ4NzIxNDQ2MDA/) résume en quarante cinq minutes les fruits de dix années de recherche sur la Coopération dans toutes les sphères du Vivant : que ce soit parmi les plantes, les animaux ou dans les sociétés humaines. La Coopération, nous révèle ce biologiste humble et passionné, c’est l’autre loi de la jungle, celle dont Darwin n’a rien dit, mais qu’a longuement étudié Pierre Kropotkine. Son travail est tellement sérieux, tellement profond, qu’il répond à toutes les objections que pourrait former un esprit habitué à vivre dans un univers social où la Compétition est érigée en principe majeur.

Yang : je m’affirme et je trouve ma place dans le groupe, tandis que l’appétit de savoir se transforme en impulsion d’agir.

Avec de plus en plus d’agilité, je passe de l’un à l’autre, le cognitif et l’émotionnel tressés comme dans la double hélice de l’ADN.

Durant ces trois jours, mon esprit n’a cessé de se tourner alternativement vers les intervenants, passionnants, puis vers la résonance de leurs paroles en moi, et vers le groupe, dont je percevais de plus en plus nettement les réactions, l’impression que faisaient sur chacun les présentations et les ateliers. A la fois observateur et participant, je remarquais combien s’affinait ma perception, toujours plus attentive.

Alternant stimulations cognitives, émotionnelles et même physiques avec la biodanza, le programme très riche, méticuleusement préparé, nourrissait un incroyable flux de pensées et de sensations que je notais sous forme de phrases ou de dessins.

J’insiste aujourd’hui sur la nature multiforme de cet apprentissage, d’autant que je m’y intéressais aussi en tant que coach, formateur et facilitateur.

D’une part, j’éprouvais un grand plaisir à mettre en pratique beaucoup de ce que j’avais appris jusque-là en matière d’intelligence collective et de développement personnel (communication non-violente, écoute active, présence selon la théorie U d’Otto Scharmer), d’autre part j’étais en appétit de nouvelles connaissances.

Je pensais fréquemment à ma mère, décédée quelques jours auparavant. Combien elle aurait été heureuse de me savoir si bien entouré, nourri des dialogues avec le franciscain frère Auberger ou avec Pablo Servigne, de la biodanza animée par Marianne Waquier, des conversations, des expériences partagées. Tous les moments joyeux, les amitiés naissantes.

Le soir du deuxième jour, un des participants souligne combien il a apprécié la cohérence de l’expérience et de l’enseignement.

Pour ma part, au cours de ces deux jours j’ai formé la décision de participer activement à la construction d’une culture de la Coopération. J’ai pleinement conscience que cela nécessitera de ma part, de notre part à tous, l’acquisition délibérée, persistante, courageuse, de nouvelles compétences humaines et sociales dans un effort équivalent à celui qui avait permis l’avènement et le déploiement de la démocratie en France au cours du XIXème siècle.

Comme pour la démocratie, je mesure bien ce que cette acquisition de compétences et de devoirs prendra des décennies. C’est un choix indispensable si nous voulons préserver la possibilité d’une vie humaine sur cette planète : il nous faut changer dès maintenant de logiciel, comme l’écrivait Michel Camdessus dans son livre « le monde en 2050 ».

Pour d’autres retours d’expérience sur ce parcours :

Sentipensants

https://sentipensants.org/2018/04/27/journal-vivant-altercoop-une-education-au-vivant-au-seuil-dune-culture-de-la-cooperation/

 

Le programme du module 4 : https://www.facebook.com/events/1748876741867393/

Mahdi parle sur SoundCloud de son parcours de la compétition vers la coopération : https://soundcloud.com/gabriellemiaeka/mahdi-et-son-passage-du-monde-de-la-competition-a-la-cooperation

Article de Christine Marsan dans le blog AlterCoop : https://www.altercoop.org/blog/la-cooperation-fait-revisiter-notre-rapport-a-l-amour

Intelligence collective et responsabilité


En matière d’intelligence collective, deux éthiques s’opposent alors qu’elles devraient se combiner.

L’éthique de coopération, plus populaire, met l’accent sur une recherche du consensus à tout prix, l’acceptation de l’Autre et de sa différence, le refus de tout ce qui ressemble à de l’autorité. Le risque est alors de laisser se développer des comportements qui finissent par vampiriser toute l’énergie du groupe et le vider de sa substance.

Qui n’a pas connu ces réunions interminables où l’endurance de quelques-uns leur permettait d’obtenir, à l’usure, une décision qui n’enthousiasmait réellement personne ? Ces débats où d’habiles manipulateurs réussissaient à prendre en otage l’ordre du jour, imposant les sujets qui leur tenaient à cœur au détriment de l’intérêt général ? Qui n’a pas ressenti d’impatience en écoutant tel ou tel intervenant confondant travail de groupe et thérapie collective ?

Si le cadre n’est pas posé, compris et respecté de tous, le destin de ces groupes est d’exploser, ou de connaître la mort lente. A l’arrivée : désillusion, ressentiment, regret du temps perdu que l’on aurait pu consacrer à d’autres activités.

C’est ici que la seconde éthique entre en jeu. Il s’agit de l’éthique de responsabilité.

Le mot n’a pas bonne réputation dans les milieux collaboratifs. On le soupçonne de justifier un certain élitisme, à moins qu’il ne s’agisse de la responsabilité des autres : entreprises, organisations, leaders … La responsabilité fonctionne alors comme une limite opposée à leur pouvoir présumé malfaisant. Mais pour soi, non, pas question de s’interroger : puisqu’on est animés de bonnes intentions, ne se range t’on pas automatiquement du bon côté de la Force ? Et du coup, nos comportements ne sont-ils ils pas toujours impeccables ?

Miroir, oh mon beau miroir systémique, ne suis-je pas le plus collaboratif, le plus empathique, le plus chaleureux des êtres ? Ne suis-je pas doué d’une patience à toute épreuve, d’une infinie compréhension pour les minorités, jusqu’à remettre en cause l’issue d’un vote pour ne pas faire de peine à tel ou tel malheureux arrivé juste un peu en retard ?

Rugueuse, la responsabilité contraint à se positionner en faveur du groupe et de sa raison d’être, quitte à s’opposer avec fermeté aux comportements déviants.

Comment les groupes qui survivent à ces écueils gèrent-ils les comportements centrés sur l’ego plutôt que sur la contribution à la réussite collective ? Comment résistent-ils aux tentatives de prise de pouvoir, plus ou moins déguisées ? A l’inertie de ceux qui se laissent porter par la vague, sympathiques-élastiques sans rebond ni flamme ?

En faisant appel à l’éthique de responsabilité. C’est-à-dire, avant tout, en posant et en faisant respecter les limites comportementales qui contiennent la violence et la colère, toujours présentes sous la surface des rapports interpersonnels.

Responsabilité du participant : je m’implique, je prends position, j’interpelle s’il le faut celles ou ceux qui n’agissent pas dans un sens constructif. Je les invite à revenir dans le groupe, à percevoir sa dynamique. J’exprime mes propres besoins sans agressivité mais sans passivité : ni paillasson ni hérisson, ni polisson – à l’unisson. Je cherche et je propose des solutions, je canalise mes émotions, je me recentre et j’agis, déjà, par ma seule présence.

Responsabilité du facilitateur : formé aux techniques de l’animation, de la communication non-violente, il/elle s’investit dans la prévention des dérapages, et renvoie au groupe sa propre responsabilité, collective, somme des responsabilités individuelles. Il possède toute la légitimité nécessaire pour fixer le cadre, ou du moins pour le faire respecter. Si nécessaire, il rappelle à chacun la raison d’être du groupe. Il est facilitateur de convergence, non de compromis tièdes.

Alors, la limite devient un mur porteur, galvanisant l’énergie du groupe, qu’elle concentre plus qu’elle ne lui fait obstacle.

Les groupes qui parviennent à ce niveau de maturité relationnelle atteignent un niveau d’efficacité surprenante. Ils sont capables d’audace, innovent, transforment leurs rêves en réalité tangible, et font l’expérience d’une satisfaction rare : ils découvrent leur infini pouvoir d’agir.

L’amour du jeu


Et si la réelle authenticité, c’était de se réconcilier avec l’acteur en nous? Celui qui fut d’abord un enfant s’amusant à incarner des personnages, à épouser leurs intentions secrètes et voir le monde à travers leurs yeux? Les enfants ne cessent de se réinventer, sans pour autant trahir leur fibre profonde. Certains vieillards, à l’issue d’une belle et longue vie, allégés des devoirs et des apparences, renouent avec ce côté ludique, profondément humain, suscitant parfois l’incompréhension. Entre les deux, l’adulte a bien du mal à maintenir ce qu’il prend pour de l’intégrité. Il s’en tient à la partition, oubliant la musique.

Les loups des crètes


Séminaire Altercoop, Pédagogie de l’Altérité et de la Coopération  AlterCoop

Bellegarde en Diois, mars 2018.

Un cercle de chaises vide où la lumière se prend.

Chacun vient avec son récit, sa soif, sa part d’ombre et son miel.

Par l’Est, entrez dans le cercle et posez ce qui vous retient.

Le corps capture et transforme en rayons les peurs et les poussières. Expirez vers la Terre.

Soudain, c’est autre chose, on est passés non dans l’Ailleurs mais dans un Ici plus profond.

Nous sommeIMG_0166.JPGs à la fois le cœur et le territoire. Parmi nous dansent les loups des crètes et le colibri. La montagne environnante accueille la vibration de nos chants. Gorges et vallons, forêts et prairies s’en imprègnent. Ce qui résonne si fort explose les cadres et fait trembler les mots jusque dans leur racine.

Sourde violence d’un monde qui naît. Vomir un lit de graviers, car c’est à ce prix qu’on fait de la place au neuf.

Enfin vient la délicatesse, le tissage des voix, des regards. Dans la paix sont préparés des repas si nobles qu’on oublierait de s’en apercevoir. On y baignerait comme dans la musique. On finirait par trouver naturelle, évidente, une chose aussi folle que le partage. Il y aurait de l’espace entre les frayeurs, on oserait franchir la Mer Rouge et les plus petits d’entre nous se découvriraient de l’audace.

Alors viendrait l’heure des parfums. D’insondables fragrances nous emporteraient dans leur capsule temporelle, on prendrait des G comme les astronautes au décollage, sans savoir si le voyage nous mène vers l’enfance ou vers la planète Mars.

De leur tracteur, deux paysans moustachus nous feraient signe. On les saurait gardiens d’un message à vivre, et qui ne peut sans préparation s’exposer sur les places.

Sur son poteau téléphonique, la pie noire et blanche tiendrait dans la neige fondue son rôle de frontière.

Au moment du retour – car il doit y avoir le Retour, après de telles agapes – on formulerait des promesses téméraires, on se sentirait prêts à braver la tiédeur des villes, à rentrer dans le flux compact et lumineux des voitures, à s’enorgueillir de posséder tant de riche connaissance.

On se sentirait transformés.

Pourtant, rien n’est sûr.

L’hiver tient dans ses racines, où trébuchent les animaux que nous sommes.

Il faudrait, pour tenir, songer à sculpter un totem.diois-le-loup-frappe-trois-fois-17-brebis-devores

Les tambours de neige


Quand résonnent les tambours de neige,
Un très ancien virus enfoui
Dans la terre gelée
se réveille.
Le dos musculeux des bisons frissonne dans l’air glacé
Quelque chose dans la nuit
Cristallise,
Tout est blanc.

Pulsation proche et lointaine,
un cœur immense
bat.
C’est le nôtre, et d’autres cœurs à l’unisson.
Quand ils accélèrent
Nous savons qu’un voyage se prépare.
Il en va de notre survie
Et de toutes les espèces.

Et nous, quand partons nous?
Demandent les enfants
Quand partons nous, maman?

Sur la plaine où serpente
Un fleuve empoisonné
Les tribus s’inquiètent et montrent les dents,
Grognant
Comme des animaux agacés.
La police, armée de jets d’eaux puissants,
Les disperse.

C’est ainsi que les choses se passent
C’est ainsi que les peuples cassent

Une vague enfle et rugit dans les stades, la foule se lève
Comme un seul homme
Et comme un seul homme
Elle s’abandonne
Aux voleurs qui l’enivrent.

En mer, des femmes et des hommes
Se noient
De rares marins parfois les secourent
Et les ramènent vêtus d’orange
Un appel brille haut dans le ciel nocturne, étoile ou satellite rouge clignotant.

Et toi, que sais-tu, toi
Qui ne dis rien?
Un cri strident nous réveille,
Le coeur affolé.

Dans sa cabine, l’astronaute
Retourne sa caméra vers la Terre
Et ce qu’il voit le bouleverse à jamais.
L’orange bleue voilée de nuages
S’inscrit dans le hublot;
Notre maison, notre planète
Seule et unique habitée
Dans l’espace.

Il en tremble d’amour.
Dis, que vois-tu là haut?

Je vois des aurores boréales
Je vois nos ancêtres les montagnes et
Les continents, les côtes;
Je vois
Nimbée de lumière
L’enveloppe si mince,
Si fragile, qui nous protège.

Un flux de tendresse le parcourt
La mémoire de ses molécules
S’éveille.
Seul et nu dans l’espace
Il se souvient de son origine

poussière d’étoiles.

Il se souvient de sa première visite au planétarium, sa main
Dans la main de son père.
Il revoit le soleil,
Les planètes sagement alignées
Tournant comme des toupies, les galaxies multicolores s’éloignant les unes des autres
A toute vitesse

Son coeur à nouveau s’émerveille.

Plus bas, sa ville natale scintille de mille feux
Les autoroutes serties de diamants
Tressent des réseaux,
c’est un diadème posé
Sur un écrin de velours noir.

Entre ces villes tentaculaires
Il y a peut-être encore des forêts
Et dans ces forêts des animaux,
Des rivières pétillantes
Il se souvient des orties qui fouettaient ses jambes,
Des fougères
Et du bruit vert mouillé,
La pluie tombant sur les feuilles en avril.

Il se souvient de la femme qu’il aime, de son corps tiède
Et de ses caresses
Il se souvient de ses enfants
De leur odeur lactée

Le rythme des tambours
Accélère encore
Maintenant c’est une pulsation puissante, inexorable
Un rythme qui vous pousse
En avant

L’appel résonne

Avant que ce monde ne s’épuise
Il est temps de boire la lumière
De soleils plus lointains que notre soleil
Plonger dans la mer de turquoise où naît la vie future
Ecouter ce qui palpite
Ouvrir nos coeurs
Chanter