La reine des grenouilles (3/3)


Résumé des épisodes précédents : un soir de canicule, le Génie de la lampe vient prêter renfort au Génie des mots qui souhaite aider un blogger à terminer une histoire commencée plusieurs années auparavant. Ils vont demander l’aide d’une grenouille en peluche, seule capable de les aider à résoudre l’énigme. L’avenir de l’humanité est en jeu, disent-ils.

Les trois compères se précipitent sur le PC pour ouvrir le fichier contenant la clé de l’énigme.
Voici le récit qu’ils trouvèrent, sous le titre désuet : « Confessions d’une grenouille ».

A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé dans l’eau de la rivière, et comme ses oreilles étaient également au-dessous de la surface, il a compris.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très longtemps (1)Latone et les grenouilles
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.
– Mais enfin, protestait le jeune peintre, le paysage n’est pas un sujet sérieux pour un peintre qui doit nourrir sa famille.
– Avec toi, il le deviendra. Tu donneras ses lettres de noblesse au paysage (2)L’invention du paysage dans la peinture classique, et les cardinaux de Rome te paieront avec des pièces d’or. Ils te passeront commande des semaines, des mois à l’avance.
– Grenouille, tu te moques de moi !
– Pas du tout. J’ai ton bien-être à cœur. Tu ne le sais pas, mais un pacte lie mon peuple à ta famille. Autrefois, nous étions des paysans tout comme tes ancêtres, mais pour nous êtres moqués du dieu de la beauté, dont ils persécutèrent la mère Latone en troublant l’eau qu’elle désirait boire, mes ancêtres furent transformés en grenouilles.
– Le dieu de la beauté ? Apollon ?
– Lui-même. Toi qui célèbres la beauté, tu es notre rédempteur, et cela fait longtemps que nous t’attendons pour plaider notre cause. Pour avoir insulté la beauté, nous sommes condamnées à coasser jusqu’à la fin des temps dans notre marécage, ou plutôt jusqu’à la fin de notre espèce, qui se rapproche de plus en plus. Nous risquons de disparaître sans avoir pu livrer notre secret.

Le jeune peintre écarquillait les yeux.

– Comment cela serait-il possible ? Aujourd’hui les commanditaires veulent des sujets religieux ou historiques pour leurs palais et pour leurs églises.
– Regarde bien ce fleuve, et la nature. C’est d’ici que tu viens. Enfant, ta mère t’a sauvé des eaux comme le petit Moïse.
– Moi, je serais un enfant trouvé, un bâtard du fleuve ?
– Tu n’es pas un bâtard, car si elle t’a trouvé dans les roseaux, c’est qu’elle était tout d’abord venue t’y cacher pendant la nuit.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Il y a des mystères que les humains ne doivent pas connaître, et dont le peuple des grenouilles est dépositaire.
– Tout cela est bien étrange. Ne suis-je donc pas le fils de mon père ?
– Qui t’a appris à tenir un pinceau ?
– Lui
– Alors, cela devrait te suffire, comme preuve. Apprends de la nature. Observe longuement la lumière dans les feuillages, vois comme chaque feuille est éclairée, comme elle se sépare des autres feuilles. Etudie la forme des roseaux, l’atmosphère. Exerce-toi par le dessin à représenter la nature accueillant Moïse, ou les arbres se penchant pour donner de l’ombre à la Sainte Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors, tu toucheras ce qu’il y a de divin dans ces humbles roseaux où coassent les grenouilles.

Le peintre fit ainsi qu’avait dit la grenouille. Il s’exerça longuement, minutieusement, passant des heures, des journées entières à observer un brin d’herbe ou le contour d’une feuille avant de les dessiner (3 sur le même sujet, lire Puissance de la lenteur : Puissance de la lenteur). Claude_Lorrain_-_An_Artist_Studying_from_Nature_-_Google_Art_Project Claude Gelllée, dit le Lorrain : un artiste étudiant la nature. <a href="http://(5) Par Claude GelléeZgEiWM6lrQSDYw at Google Cultural Institute, zoom level maximum, Domaine public, Lien« >Claude gellée dit le Lorrain, un artiste étudiant la nature, Cincinnati
Il devint célèbre et gagna largement de quoi nourrir sa famille. Il put acheter les meilleurs pigments, ceux dont la couleur est la plus juste et la plus stable. Au cours de sa longue carrière, jamais il ne négligea de dessiner dans un coin du tableau, cachée entre les roseaux ou tapie sous une feuille, une petite grenouille verte avec un point rouge au milieu du front.
– Quelle belle histoire, s’écria le Génie des mots ! Et moi qui prenais les grenouilles pour de ridicules et malveillantes commères.
La grenouille eut un petit sourire satisfait.
– Je te remercie de m’avoir écoutée jusqu’au bout sans m’interrompre par des questions stupides, et pour te remercier, je vais te faire un don.
– Un don ?
– Oui. Tu cesseras désormais de répéter bêtement ce que disent les autres, et tu pourras prononcer tes propres paroles.

Terminé à Givrins, Suisse, le 12 août 2018.

(1) Le mythe de Latone et les grenouilles : https://www.youtube.com/watch?v=vqw2Y9TDmbU
(2) Sur l’invention du paysage et Claude Gellée dit le Lorrain : https://www.youtube.com/watch?v=rDSOvsME9Nw (lire le texte sous la vidéo ; extrait : Claude Gellée dit Le Lorrain (1600 1682) peintre français. Le grand ancêtre des peintres paysagistes. Mais « il ne copiait pas la nature trop ému devant elle ; il l’étudiait, s’en pénétrait et jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné.. ») et aussi http://mba.caen.fr/sites/default/files/uploads/pdf/caen-mba-parcours_paysage-sans_visuels_xxe-2013.pdf
(3) après lui, cette pratique fut reprise par Hiroshige, puis par Van Gogh.
(4) sur le paysage et la hiérarchie des genres en peinture : https://www.youtube.com/watch?v=NnQufqwzrD8

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Les deux Génies, le prince et la grenouille


Netflix n’étant pas encore arrivé au pays des Génies, certains soirs, ils s’ennuyaient fort.

La fraîcheur venait enfin de tomber après plusieurs semaines d’une canicule intense qui avait frappé toute la Lacustrie du Nord. Le Génie des mots, penché sur l’écran d’un PC, entendit une voix impérieuse :

  • Frotte !

Il se retourna. Cela venait d’une vieille lampe à pétrole posée sur le piano derrière lui.

  • Plaît-il ?
  • Frotte donc, abruti !
  • Abruti toi-même !
  • Encodé !
  • Pétasse !
  • Polychrone !
  • Juriste !
  • On avait dit pas d’attaques personnelles ! Si tu triches à chaque fois…
  • Triche ou magie, la frontière est mince.
  • Je te rappelle que c’est moi qui suis supposé jouer avec les mots.
  • Comme tu veux, mais frotte, sinon : pan sur le bec !

Avec un peu de lassitude, le Génie des mots frotta la lampe. Un Génie bleu, luisant, souriant, déplia son corps body-buildé, puis se mit à sautiller sur un pied, la tête penchée sur le côté.

  • Qu’est-ce qu’il t’arrive ? S’étonna le Génie des mots, pourtant habitué aux manières étranges de son comparse.

Une petite goutte d’huile sortit à ce moment-là de l’oreille du Génie de la lampe.

  • C’est la vieille, elle se relâche un peu sur le ménage, avec la canicule. Alors dis-moi, tu bloques ?
  • Un peu, oui. J’aimerais venir en aide à ce blogger mais son histoire de prince et de grenouille ne m’inspire pas trop.
  • Fais-voir le titre ? Confessions d’une grenouille ? C’est une blague ?
  • Ca ne te plaît pas ?
  • C’est nul ! Est-ce qu’il n’avait pas déjà commencé quelque chose sous le titre « la reine des grenouilles » ? (https://buencarmino.com/2011/09/25/la-reine-des-grenouilles-13/)
  • Justement, ça fait déjà de longues années. Le drame, c’est que le sujet n’intéresse personne alors que ces pauvres petites bêtes sont en voie de disparition accélérée. Le journaliste du Monde qui avait écrit le premier article dédié à cette tragédie avait dû commencer par une supplication : « ne tournez pas la page » ! c’est dire si tout le monde s’en moque.
  • Ne parlons pas de moquerie. Pas encore.
  • Oui, c’est vrai. Interdit de spoiler. Tout de même tu sais bien que la disparition des petites bêtes fait pleurer cinq minutes, et puis on zappe.
  • C’est pour ça qu’il n’a pas fini son histoire ?
  • Je ne sais pas. Il y avait pourtant des répliques assez savoureuses.
  • Oui mais bon, une histoire de grenouille qui demande à un peintre de faire son portrait… c’est pas très vendeur quoi…
  • Voilà, et plus tard il s’en mord les doigts car les grenouilles ont disparu, elle n’a pas pu lui transmettre un secret très important, qui concerne le sort de l’humanité. Il s’agissait d’éviter une catastrophe et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?
  • Le truc qui me chiffonne, c’est que normalement c’est une jeune fille qui doit embrasser la grenouille et après, « bim » elle se transforme en prince non ? Ou alors la grenouille est gay ?
  • Ca y est j’ai compris, la grenouille est trans. Le sujet, c’est l’histoire d’un être délicat, sensible à la beauté, affectueux, obligé de vivre dans le corps d’une brute épaisse couverte de pustules.
  • Les grenouilles ne sont pas couvertes de pustules, tu confonds avec les crapauds.
  • Bon, alors on fait fausse route.
  • Je crois.

Long silence.

Le Génie de la lampe plissa son front bleu.

  • Reprenons au début. Il faut chercher les indices. Comme quand elle lui dit « peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais»… ca doit signifier quelque chose.
  • C’est ça. En fait, il n’a pas su poser la bonne question, par manque de curiosité.
  • Grave péché, le manque de curiosité !
  • Terrible !
  • A cause du manque de curiosité des humains je suis contraint de passer des siècles et des siècles enfermé dans une lampe qui pue l’huile rancie, moi qui ai tant de merveilles à offrir.
  • C’est nul, compatit le Génie des mots. Il faudrait trouver une grenouille et l’interroger.
  • Mais où veux-tu qu’on trouve une grenouille ?
  • Eh bien, dans la chambre des enfants. Il y en a une, en peluche.
  • Tu crois qu’on arrivera à la faire parler ?
  • Dis-donc, on est les experts ou pas ? Un peu d’assertivité, mec ! Fais briller tes neurones !

En un éclair, les deux génies se transportèrent dans la chambre d’enfant où ils dénichèrent une grenouille en peluche verte, aux membres un peu mâchouillés, vaguement décousue, les doigts de pied palmés peints en rouge, une sorte de couronne jaune sur la tête.

  • Vous êtes la reine des grenouilles ? S’enquit courtoisement le Génie des mots.
  • Ben ouais mon pote, répondit d’une voix rocaillo-gouailleuse la créature mâchouillée, qui leur faisait de plus en plus penser à Marguerite Duras, ou à la célèbre éditrice Françoise Verny avec sa grosse tête sans cou enfoncée directement entre ses épaules massives. Sur qui tu pensais tomber mon chéri ? La reine des pommes ?
  • Delighted, enchanté, hurla le Génie de la lampe avec l’enthousiasme exagéré d’un personnage de Tex Avery. Lui c’est Bob le Suave, il travaille dans la communication, et moi, Boose-K, dans la fumisterie.
  • Je croyais que c’était la même chose ?
  • Pas du tout ! Lui, c’est le Génie des mots, et moi je suis dans la lampe. Littéralement, à l’intérieur de la lampe.
  • Renversant, et vous lui voulez quoi, à la reine des grenouilles ? répondit la peluche.
  • On est venus pour un petit renseignement, gloussa Bob le Suave.
  • Ca va vous coûter cher, mes agneaux. Très cher.
  • Oh come on la vieille, fais pas ta bitch, t’as passé l’âge de jouer les fucking reyna de la playa.
  • On vient t’offrir le come-back sur un plateau d’argent et tu mégotes le scénario ? Renchérit le Génie bleu.
  • Justement, mes loulous, à propos de scénario, vous voulez savoir la fin ou on la joue au poker ?
  • Ne vous moquez pas de nous, Reine. C’est pas parce qu’on est des Génies qu’on se croit plus malins que les autres.

Le visage de la grenouille se contracta en un horrible rictus. Visiblement, le coup avait porté, mais lequel ?

  • Je ne me moque pas, les bichons. Plus jamais je ne me moquerai de qui que ce soit, ni moi ni personne de ma race. Latone, ça vous dit quelque chose ?
  • Ca dépend, se hasarda le Génie de la lampe. La tonne de quoi ?
  • OK, vous n’êtes pas au parfum, répartit la Créature en fourrageant à l’intérieur de son estomac déchiré, d’où elle sortit une clé usb. Il y a une variante de l’histoire, avec une autre fin. (à suivre)

Bleu canicule (au coeur de l’été)


Les deux génies


Le génie de la lampe et le génie des mots
Se rencontrèrent un soir, au crépuscule
Leur conversation dura jusqu’à l’aube
Puis ils se quittèrent en s’abstenant de toute promesse
Ils avaient vu dans le jeu l’un de l’autre
Et devinrent plus modestes

L’apprentissage yin yang


Altercoop, Module 1, Jour 1 du parcours « Pédagogie de l’Altérité et de la Coopération » créé par Christine Marsan et toute une équipe de contributeurs. Un appren-tissage de l’intelligence collective et de ses aspérités.

Assis tranquille, en éveil, dans le cercle où la parole commence à circuler. Chacun se présente, évoque ses attentes. Taches de couleur, mouvements saisis du coin de l’œil. Des personnalités se révèlent, déjà, en partie. Timbres de voix, débit, silences. D’autres, en creux, suscitent la curiosité. L’esprit construit déjà ses premières hypothèses. Une chemise rose, un t-shirt blanc, chaussures et chaussettes. Paroles. Claires ou confuses. La petite dame frisée avec ses lunettes. Le jeune barbu à l’autre bout de la salle.  Un accent toulousain.

Toute la journée, je demeure attentif aux flux et reflux de la conscience, comme un rocher tout à tour couvert et découvert par les vagues. Tourné vers les autres, absorbant, puis vers l’espace intime, pour transformer ce qui vient d’être entendu, perçu, en expérience et en connaissance.

C’est un double processus émotionnel et cognitif, alternant entre les polarités yin et yang de l’être.

Yin : j’écoute, j’observe et je perçois.

Yang : je participe aux exercices, je m’exprime, je danse.

Yin : je me nourris de ces idées, de ces sensations, j’aiguise ma curiosité.

Yang : la montée d’énergie, l’enthousiasme et la détermination naissante, au fur et à mesure que s’affirme le projet de contribuer à instaurer une culture de la Coopération. Les intervenants ne nous en cachent pas les difficultés. Michel Vallée, Isabelle Montané décrivent les mécanismes et les représentations mentales d’où surgit la violence. Le frère Auberger raconte avec beaucoup de simplicité la réalité des rapports au sein d’une communauté monacale, lorsqu’il faut côtoyer jour après jour des personnalités rugueuses, que l’on n’a pas choisies. Il nous explique la liberté que l’on peut trouver dans l’obéissance. La salle frémit : le mot n’a pas bonne réputation. Mais à quoi s’agit-il d’obéir ? A des hommes, à des valeurs, à ce qui nous parle au fond du Vivant ? Début de réponse en fi d’après-midi.

Yin : Pablo Servigne (vidéo Pablo Servigne AlterCoop: https://www.facebook.com/AlterCoop/videos/282651468937009/UzpfSTMwNzc1MjE4NjMwMjIwMzo0MTU5OTQ4NzIxNDQ2MDA/) résume en quarante cinq minutes les fruits de dix années de recherche sur la Coopération dans toutes les sphères du Vivant : que ce soit parmi les plantes, les animaux ou dans les sociétés humaines. La Coopération, nous révèle ce biologiste humble et passionné, c’est l’autre loi de la jungle, celle dont Darwin n’a rien dit, mais qu’a longuement étudié Pierre Kropotkine. Son travail est tellement sérieux, tellement profond, qu’il répond à toutes les objections que pourrait former un esprit habitué à vivre dans un univers social où la Compétition est érigée en principe majeur.

Yang : je m’affirme et je trouve ma place dans le groupe, tandis que l’appétit de savoir se transforme en impulsion d’agir.

Avec de plus en plus d’agilité, je passe de l’un à l’autre, le cognitif et l’émotionnel tressés comme dans la double hélice de l’ADN.

Durant ces trois jours, mon esprit n’a cessé de se tourner alternativement vers les intervenants, passionnants, puis vers la résonance de leurs paroles en moi, et vers le groupe, dont je percevais de plus en plus nettement les réactions, l’impression que faisaient sur chacun les présentations et les ateliers. A la fois observateur et participant, je remarquais combien s’affinait ma perception, toujours plus attentive.

Alternant stimulations cognitives, émotionnelles et même physiques avec la biodanza, le programme très riche, méticuleusement préparé, nourrissait un incroyable flux de pensées et de sensations que je notais sous forme de phrases ou de dessins.

J’insiste aujourd’hui sur la nature multiforme de cet apprentissage, d’autant que je m’y intéressais aussi en tant que coach, formateur et facilitateur.

D’une part, j’éprouvais un grand plaisir à mettre en pratique beaucoup de ce que j’avais appris jusque-là en matière d’intelligence collective et de développement personnel (communication non-violente, écoute active, présence selon la théorie U d’Otto Scharmer), d’autre part j’étais en appétit de nouvelles connaissances.

Je pensais fréquemment à ma mère, décédée quelques jours auparavant. Combien elle aurait été heureuse de me savoir si bien entouré, nourri des dialogues avec le franciscain frère Auberger ou avec Pablo Servigne, de la biodanza animée par Marianne Waquier, des conversations, des expériences partagées. Tous les moments joyeux, les amitiés naissantes.

Le soir du deuxième jour, un des participants souligne combien il a apprécié la cohérence de l’expérience et de l’enseignement.

Pour ma part, au cours de ces deux jours j’ai formé la décision de participer activement à la construction d’une culture de la Coopération. J’ai pleinement conscience que cela nécessitera de ma part, de notre part à tous, l’acquisition délibérée, persistante, courageuse, de nouvelles compétences humaines et sociales dans un effort équivalent à celui qui avait permis l’avènement et le déploiement de la démocratie en France au cours du XIXème siècle.

Comme pour la démocratie, je mesure bien ce que cette acquisition de compétences et de devoirs prendra des décennies. C’est un choix indispensable si nous voulons préserver la possibilité d’une vie humaine sur cette planète : il nous faut changer dès maintenant de logiciel, comme l’écrivait Michel Camdessus dans son livre « le monde en 2050 ».

Pour d’autres retours d’expérience sur ce parcours :

Sentipensants

https://sentipensants.org/2018/04/27/journal-vivant-altercoop-une-education-au-vivant-au-seuil-dune-culture-de-la-cooperation/

 

Le programme du module 4 : https://www.facebook.com/events/1748876741867393/

Mahdi parle sur SoundCloud de son parcours de la compétition vers la coopération : https://soundcloud.com/gabriellemiaeka/mahdi-et-son-passage-du-monde-de-la-competition-a-la-cooperation

Article de Christine Marsan dans le blog AlterCoop : https://www.altercoop.org/blog/la-cooperation-fait-revisiter-notre-rapport-a-l-amour

Intelligence collective et responsabilité


En matière d’intelligence collective, deux éthiques s’opposent alors qu’elles devraient se combiner.

L’éthique de coopération, plus populaire, met l’accent sur une recherche du consensus à tout prix, l’acceptation de l’Autre et de sa différence, le refus de tout ce qui ressemble à de l’autorité. Le risque est alors de laisser se développer des comportements qui finissent par vampiriser toute l’énergie du groupe et le vider de sa substance.

Qui n’a pas connu ces réunions interminables où l’endurance de quelques-uns leur permettait d’obtenir, à l’usure, une décision qui n’enthousiasmait réellement personne ? Ces débats où d’habiles manipulateurs réussissaient à prendre en otage l’ordre du jour, imposant les sujets qui leur tenaient à cœur au détriment de l’intérêt général ? Qui n’a pas ressenti d’impatience en écoutant tel ou tel intervenant confondant travail de groupe et thérapie collective ?

Si le cadre n’est pas posé, compris et respecté de tous, le destin de ces groupes est d’exploser, ou de connaître la mort lente. A l’arrivée : désillusion, ressentiment, regret du temps perdu que l’on aurait pu consacrer à d’autres activités.

C’est ici que la seconde éthique entre en jeu. Il s’agit de l’éthique de responsabilité.

Le mot n’a pas bonne réputation dans les milieux collaboratifs. On le soupçonne de justifier un certain élitisme, à moins qu’il ne s’agisse de la responsabilité des autres : entreprises, organisations, leaders … La responsabilité fonctionne alors comme une limite opposée à leur pouvoir présumé malfaisant. Mais pour soi, non, pas question de s’interroger : puisqu’on est animés de bonnes intentions, ne se range t’on pas automatiquement du bon côté de la Force ? Et du coup, nos comportements ne sont-ils ils pas toujours impeccables ?

Miroir, oh mon beau miroir systémique, ne suis-je pas le plus collaboratif, le plus empathique, le plus chaleureux des êtres ? Ne suis-je pas doué d’une patience à toute épreuve, d’une infinie compréhension pour les minorités, jusqu’à remettre en cause l’issue d’un vote pour ne pas faire de peine à tel ou tel malheureux arrivé juste un peu en retard ?

Rugueuse, la responsabilité contraint à se positionner en faveur du groupe et de sa raison d’être, quitte à s’opposer avec fermeté aux comportements déviants.

Comment les groupes qui survivent à ces écueils gèrent-ils les comportements centrés sur l’ego plutôt que sur la contribution à la réussite collective ? Comment résistent-ils aux tentatives de prise de pouvoir, plus ou moins déguisées ? A l’inertie de ceux qui se laissent porter par la vague, sympathiques-élastiques sans rebond ni flamme ?

En faisant appel à l’éthique de responsabilité. C’est-à-dire, avant tout, en posant et en faisant respecter les limites comportementales qui contiennent la violence et la colère, toujours présentes sous la surface des rapports interpersonnels.

Responsabilité du participant : je m’implique, je prends position, j’interpelle s’il le faut celles ou ceux qui n’agissent pas dans un sens constructif. Je les invite à revenir dans le groupe, à percevoir sa dynamique. J’exprime mes propres besoins sans agressivité mais sans passivité : ni paillasson ni hérisson, ni polisson – à l’unisson. Je cherche et je propose des solutions, je canalise mes émotions, je me recentre et j’agis, déjà, par ma seule présence.

Responsabilité du facilitateur : formé aux techniques de l’animation, de la communication non-violente, il/elle s’investit dans la prévention des dérapages, et renvoie au groupe sa propre responsabilité, collective, somme des responsabilités individuelles. Il possède toute la légitimité nécessaire pour fixer le cadre, ou du moins pour le faire respecter. Si nécessaire, il rappelle à chacun la raison d’être du groupe. Il est facilitateur de convergence, non de compromis tièdes.

Alors, la limite devient un mur porteur, galvanisant l’énergie du groupe, qu’elle concentre plus qu’elle ne lui fait obstacle.

Les groupes qui parviennent à ce niveau de maturité relationnelle atteignent un niveau d’efficacité surprenante. Ils sont capables d’audace, innovent, transforment leurs rêves en réalité tangible, et font l’expérience d’une satisfaction rare : ils découvrent leur infini pouvoir d’agir.

L’amour du jeu


Et si la réelle authenticité, c’était de se réconcilier avec l’acteur en nous? Celui qui fut d’abord un enfant s’amusant à incarner des personnages, à épouser leurs intentions secrètes et voir le monde à travers leurs yeux? Les enfants ne cessent de se réinventer, sans pour autant trahir leur fibre profonde. Certains vieillards, à l’issue d’une belle et longue vie, allégés des devoirs et des apparences, renouent avec ce côté ludique, profondément humain, suscitant parfois l’incompréhension. Entre les deux, l’adulte a bien du mal à maintenir ce qu’il prend pour de l’intégrité. Il s’en tient à la partition, oubliant la musique.