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Les haies sur notre passage libéraient une odeur de miel


Le TGV-Lyria ne disposant pas encore d’espaces calmes, sans enfants hyperactifs tout équipés avec poumons super puissants, cordes vocales quasi neuves et parents résignés ayant à peine servi, j’opte pour un séjour prolongé au bar.

Très fier d’avoir si vaillamment résisté à mes envies de meurtre, je m’installe face à la fenêtre, muni d’un petit verre de Merlot pour le réconfort et de mes écouteurs blancs pour l’isolation phonique.

Soupir.

Détente.

Bonheur.

Des fragments de poème remontent à la surface. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». C’est-à-dire qu’on va vers la Suisse. A 250 km/heure les détails s’estompent, la jouissance est pure : c’est la ligne claire.

Par la fenêtre défile ce que la France offre de plus somptueux en matière de paysages. Une telle splendeur me donne envie de crier tout mon amour de ce pays, comme le ferait n’importe quel touriste américain. Courbes de l’horizon, des collines, meules de foin : tout est rond, blond, paisible dans cette lumière de fin d’après-midi. Des formes anciennes qui touchent à l’éternité. Forêts, clochers, villages s’enfuient à toute vitesse, d’autres les remplacent. Lever le nez juste à temps pour voir scintiller le miroir bleu du Rhône, ou de la Saône ? Qu’importe. Nous sommes dans un monde vierge de tout savoir, un monde d’avant les noms. Réapprendre à voir avec les yeux seuls, se lier sans interpréter. Conscience pure.

Baigner dans cette joie tranquille. Semi-torpeur. Le Merlot commence à faire son effet, la rêverie s’installe.

Des haies de peupliers ponctuent l’espace d’un trait vert, suivant des voies tracées par le passage des hommes et des animaux. Ce sont des paysages qu’on retrouve dans tous les musées d’Europe. Nous croisons le chemin des peintres. La route des Flandres à l’Italie passait par ici, aux XVème/ XVIème siècle. Comme dans un tableau de Patinir, on ne s’étonnerait pas de voir un ermite en prière au pied d’un arbre, ou la Sainte Famille se reposant à l’ombre d’un vieux mur. Les siècles se fondent les uns dans les autres, se télescopent.

La musique amplifie l’espace : dans mes écouteurs, la cantate BWV62 déploie ses volutes sonores. Les kilomètres filent, le relief s’accentue. Un tracteur soulève un nuage de poussière. Sillons bien peignés, d’un brun doux. La dame en tailleur vert dans sa petite Golf noire, elle revient du travail. On voudrait lui crier : bonsoir ! Plus loin ce sont des rivières qui s’enfoncent dans des gorges boisées. Des meules bien alignées sur le flanc d’une colline face au soleil brillent comme un trésor à demi enterré. Nous avons les mêmes, dans la Sarthe, où j’allais faire de longues promenades avec mon père en vélo. Les haies, sur notre passage, libéraient une odeur de miel. Plus loin des pylônes dressés tels de gigantesques épouvantails d’acier portent l’invisible énergie jusque dans les profondeurs qu’on devine, au loin. Parfois ce sont de plus modernes éoliennes. On finira par trouver belle aussi leur forme épurée.

Je pense à du Bellay, Charles d’Orléans, François Villon, plus près de nous Yves Bonnefoy (l’Arrière-Pays) qui nous ont appris à sentir l’âme des lieux. Aimer sans nostalgie. Ainsi se cultivent le goût du voyage et la promesse du retour. La Suisse aussi sera très belle, mais les prairies sont ici d’un vert plus tendre, et ces histoires que j’imagine les enrichissent. Me voici prêt à plonger dans un bon roman avant de retrouver ma place et la gueule hurlante.

Le pouvoir propre


Juste après la peur, se pose la question du pouvoir.

Alain Cayrol fut notre professeur de magie. Son enseignement a changé le cours de ma vie.

Mon autre professeur, Nicole de Chancey, dont j’évoque la mémoire dans une chronique republiée ce matin, fut la première à nous poser cette question simple, et très puissante : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Question jamais abordée sous cet angle ici. Or je crois profondément que la France ne pourra guérir que si chacun d’entre nous prend, individuellement, le chemin de la guérison.

Il y eut bien l’interrogation, lancée après les attentats du 15 novembre : « comment retrouver du pouvoir sur nos vies ». Mais le pouvoir propre ? C’est-à-dire le pouvoir naissant, tel qu’il émerge et grandit, se nourrissant des ombres absorbées, des failles acceptées, des horizons perdus et reconquis ? Le pouvoir qui ne cherche pas à exercer d’influence sur son environnement, mais qui rayonne. Le pouvoir qui nous surprend, nous effraie parfois, auquel nous allons devoir nous habituer au fur et à mesure que nous poursuivons un travail de développement personnel. C’est beaucoup plus intéressant que la simple résilience, mais cela pose la question brûlante : le pouvoir de faire quoi? De quel territoire, imaginaire ou réel, sommes-nous les rois et les reines? Si nous avions le pouvoir de changer les choses, dans quel pays souhaiterions-nous vivre? Et quelle serait notre contribution?

Nous avons évoqué la question des ressources avec mes étudiants lors d’un webinar sauvé de la catastrophe, improbable et chaleureux. Le thème était : « comment identifier nos ressources face à un challenge un peu musclé ? » Comment mobiliser notre entourage, nos valeurs, nos talents, notre expérience et tout ce que l’univers propose, pour atteindre nos objectifs ? Une variante : « quand avez-vous surmonté un tel obstacle, et de quelle manière ? » Quel personnage, réel ou imaginaire, vous a inspirés ?

La seconde question est celle du caractère « propre » de ce pouvoir. L’exploration des enjeux. Que désirons-nous réellement, et pourquoi ? Que se passera-t-il si nous atteignons notre objectif ? Et si nous ne l’atteignons pas ? Quelles sont nos responsabilités ? De quelles attentes avons-nous le droit de nous libérer, pour ne retenir que ce qui nous concerne vraiment ?

On aurait pu faire plus imagé, demander : « si vous deviez plonger du grand plongeoir, de quoi souhaiteriez-vous vous alléger ? »   Ou : « que faites-vous pour vous empêcher d’être grands » ?

Mais je préfère la formule initiale, explosive dans sa simplicité : « qu’est-ce qui vous donne du pouvoir » ?

Et pour terminer, deux petits exercices pratiques : le premier évoqué ici même, il y a un an, à la fin du dernier article consacré à Nicole de Chancey : exercice pratique (lien)

Et le second, ici  (lien) sur l’estime de soi.

Profitez de l’été pour faire des expériences.

Un petit bout de France au bord de l’océan


C’est un lieu pour dormir, ou pour se réveiller
Un lieu pour se convertir à la poésie,
Pour se nourrir de mots plus rares et plus lourds de sens
Ou plus légers, si le coeur veut chanter
Un lieu pour célébrer l’amitié, ou pour approfondir un vieil amour,
Un lieu pour brûler toute l’énergie de son corps ou la canaliser, dans l’émerveillement
Un lieu pour se ressourcer, pour rebondir, pour pardonner l’horreur
Et partager ce qui peut l’être
C’est un lieu païen ou sacré,
Ouvert à tous les vents,
Sans orientation
Mais riche de tous les repères
Clochers, phares, ligne d’horizon
Les échassiers dans les marais
Les touristes avec leurs enfants
Les anciens, les ados,
Les tradi, les nudistes et les snobs
Chacun trouve à s’y ressourcer
Les corps exultent et les âmes respirent
C’est un lieu à chérir, à défendre,
A partager
Un lieu qui nous ressemble
Un petit bout de France au bord de l’océan

Le sandwich au pain (la résilience plus fun)


 

Bien sûr, nous sommes tous des touristes.

Et alors?

En tant que coach, je réfléchis depuis quelques années au concept de résilience, utile pour accompagner des personnes ou des équipes dans une démarche de transformation. Or je dois avouer que la manière dont les politiciens et certains media s’emparent de ce mot pour nous exhorter à tenir face aux attaques terroristes me semble largement insuffisante, particulièrement lorsque le sens de ce mot se réduit à une forme de résistance proche de la résignation. Ce n’est pas le sens originel que lui donnait Boris Cyrulnik, qui a popularisé le concept à travers ses livres (le vilain petit canard etc).

Pour le dire sans fioritures, la résilience ainsi présentée est aussi appétissante qu’un sandwich au pain. Il y manque le rêve, l’aspiration à construire quelque chose de plus grand, de plus fort, qui nous amène à nous dépasser. Grandir, c’est acquérir de nouvelles compétences et renforcer celles que nous possédions déjà, mais c’est aussi prendre le risque de se défaire de certaines illusions, pour aller à la rencontre du monde réel et de ses dangers.

Au cœur de cette histoire de résilience mijote la question de l’identité, individuelle et collective. A quel récit avons-nous besoin d’attacher notre vélo, cerclé d’un cadenas bien solide ? Dans quel territoire avons-nous besoin de planter nos pieds pour résister au sentiment d’imposture qui nous grignote impitoyablement ?

L’ami qui m’héberge ici ne cesse de se proclamer « un vrai rétais » sous prétexte que son enfance et son histoire familiale le rattachent à une époque considérée (et magnifiée) comme plus noble, plus savoureuse et plus authentique que l’actuelle. L’expérience de la pêche à pied en compagnie de personne dont c’était le seul moyen de subsistance, l’autorise par assimilation à se draper dans ce manteau d’authenticité.

On se fabrique une identité à partir de souvenirs qu’on réorganise, comme on améliore le contraste et la lumière de photos de vacances avec l’aide de logiciels dédiés. Et voilà le souvenir prêt à resservir en toute occasion.  Le problème commence lorsque cet âge d’or mythifié sert de prétexte pour établir une séparation avec ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître.

Pour peu que le récit coïncide avec un territoire, on croit tenir quelque chose de solide. Lorsque les tempêtes réduisent à presque rien les dunes, lorsque la pression démographique et la spéculation foncière modifient irrémédiablement les paysages, lorsque des enfants de bourgeois viennent, le soir, troubler le calme des plages et transposent ici leurs soirées parisiennes alcoolisées et bruyantes, le sol se dérobe sous les pieds de celui qui croyait s’être construit un bon refuge. Patatras ! C’est ce qui nous arrive collectivement. Mais n’oublions pas que si les vagues peuvent si facilement détruire les murailles des châteaux, c’est qu’ils sont faits de sable. Il suffit de regarder les bunkers du mur de l’Atlantique, défense illusoire construite par les Allemands contre un débarquement qui se produisit ailleurs, et qui s’affaissent aujurd’hui, piquent du nez face à la mer, redécorés par des graffeurs plus ou moins inspirés.

Que faire, alors, une fois percée la bulle ? Se lamenter ? S’adonner à la colère, au ressentiment ?

Ou s’intéresser à ce qui est là ? Construire de nouvelles relations avec le monde, avec les autres, avec soi-même ? Fonder notre sentiment de sécurité sur d’autres bases ?

Dix heures sonnent au clocher de la Couarde. Timbre agréable et clair.

Au marché, nous trouvons un plant d’hélicrisse, plante des dunes à l’odeur de curry qui pousse très bien dans la terre sablonneuse du jardin. Cela fera un beau cadeau pour notre hôte.

 

 

 

Résilience et rebond


Première partie

On connaît le silence au bruit qui le détruit.

Lui succède une attente, et puis un autre bruit,

Et cela devient rythme

Entre deux intervalles

C’est là qu’il faut apprendre à vivre.

 

Cinq heures sonnent au clocher

Les sons dispersés clairs et droits

Traversent le corps moulu de fatigue

La mer ce soir monte au plus haut

De son coefficient

L’île a rétréci jusqu’à sa plus étroite limite

Avant de regagner ses territoires perdus

La mer autour d’elle monte et descend comme l’énergie

Dans mon corps

Je l’accueille avec espoir et gratitude

Et je voudrais laver mon esprit comme la grève

Le laver de tous ces mois sales

De ces saisons sanglantes

Que s’effacent les traces des crimes, les offenses

Comme s’effacent les traces de pas sur l’estran

Et je voudrais tant que tu te souviennes

Je voudrais oublier

Que la peur s’évapore et que le ressac seul

Demeure pour rythmer le temps.

 

 

 

 

Deuxième partie

Bien sûr on aspire à guérir

De ces mois sales, de ces saisons sanglantes

Et comme le sable où passe deux fois la mer

On voudrait se laver de la peur, du ressentiment

Nous sommes venus implorer le soleil et la mer

D’effacer toutes ces traces de nos mémoires

Et nous prions le sable tendre, la dune odorante

Les sternes moqueurs de nous distraire.

La mer monte et descend comme l’énergie

Dans nos corps épuisés

 

Cinq heures sonnent au clocher,

La claire évidence nous rassure,

C’est un repère indiscutable,

Un clou planté vibrant

Pour retenir ce monde au bord de glisser à l’abîme

Nous nous accrochons,

Sauvés, soulagés, comme un surfeur au bord

De la noyade se raccroche à sa planche.

 

Bien sûr ce n’est pas ça guérir,

Mais puisque le sol se dérobe

Nager dans un monde liquide

Et mouvant nous paraît acceptable.

 

On donnerait ses trésors pour une respiration haletante,

On pourrait même trahir,

En tout cas la tentation serait grande, et rouler

Parmi les galets

Commettre à notre tour

Des crimes et des offenses

Ne serait-ce que par abandon.

 

Il est cinq heures et cela seul est sûr,

Un enfant vient d’éclore,

Il se roule dans la vague

Et sa question nous sauve.

On n’est pas des touristes! (tous des touristes)



Un hors-bord, circumnaviguant l’île,

Crève la bulle atemporelle

Où nous avions trouvé refuge.

Nous voici ramenés à notre condition de touristes.




Sur les pistes cyclables on croise

Des hollandais, des parisiens, des brexites,

Toute l’Europe et la dés-Europe

Affluent sur ce bout de terre périssable.

Ce petit paradis soigné, léché, policé,

Tremble derrière ses digues

Nos esprits comme ces marais sont en zone inondable

On n’y verra bientôt plus brouter que des ânes.

famille de cosmonautes

 

C’est la guimauve qui dégouline


Ce mot, sidération. Je repense à New York dans les jours qui ont suivi le 11 septembre. Ce qu’en disait mon ami D…, bien des années plus tard, tandis que nous marchions le long des quais de Paris jusqu’à la passerelle Simone de Beauvoir. Les new-yorkais soudain devenus plus attentifs les uns aux autres, comme les parisiens en ce moment.

Sidérés, les habitants du onzième arrondissement qui n’en peuvent plus des bougies et des fleurs, qui voudraient retrouver une vie normale, une vie comme avant, mais comme avant c’est passé comme le vent, ca ne reviendra pas plus que le vent. Comme avant c’est mort même si Paris vit tout de même sa drôle de vie.  La place de la République transformée en mausolée. On pourrait la renommer Place de la Compassion, qui rime avec Nation.  Bien loin de la Concorde et de tout espoir d’harmonie. Joli mot, pourtant, la Concorde. Maquillage réussi pour une scène de crimes à répétition.

Paris n’arrive pas à tourner la page en ce mois de janvier qui ne décolle pas. L’année commence avec des semelles en béton. Subir ces pesanteurs rendues plus insupportables encore par le bavardage des sachants. On se réfugie dans le cocooning, il paraît que le rose quartz est tendance. Après le sang, c’est la guimauve qui dégouline. Vomir serait thérapeutique. Ne chercher de refuge qu’en soi-même, mais un soi collectif, un soi qui se reprend, qui se parle et se tient debout. Un soi qui devient nous.

Ne trouver de salut que dans cette ouverture. Vivre la déchirure sans tenter d’atténuer la douleur, mais s’appuyer sur elle. Poser notre échelle sur ce mur afin d’aller voir ce qui pousse de l’autre côté.  Viser plus haut, plus intense, oser cela. Ce que je crains le plus ce sont les colères qui ne sortent pas. Celles qu’on rumine en boulottant du chocolat, devant la télé. Sortir de la sidération. Mais quand? Comment? Chanter la Marseillaise c’est bien, ça dégage les bronches, et puis? On accroche au balcon son défi tricolore,  on crie « même pas peur » en noyant ses pleurs, le chagrin ne passe pas. Ce qu’il nous faudrait c’est du rock, du rap, de la poésie rugueuse, irascible.

Il nous faut de vrais artistes-alchimistes, capables de transformer le plomb en or, les ruines en corps doux d’aquarelle, comme Anselm Kiefer et ses drôles de livres â la BNF. A la fin de l’expo c’est un corps de femme, et le pinceau retrouve le langage de l’amour. A la fin, tout à la fin. Mais l’important, c’est que ce soit possible. C’est de croire au parcours, à la sortie du labyrinthe. Une main, qui tient une autre main, puis une autre. Une parole qui circule. Des regards qui cherchent et trouvent le visage de l’autre. Un jour, peut-être, on en fera même une chanson.Kiefer 2015-12-20 15.46.58.jpg