David les vidéos (5/5)


Octobre 2008

En octobre dernier, dans ma chambre à C…, je m’octroyais un week-end à la campagne, un répit entre les visites à l’hôpital où David, mon ami d’enfance, luttait contre la paralysie. Comme une bande son sa profonde voix de basse récitant Phèdre m’accompagnait :

« Noble et puissant auteur de ma triste famille,
Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois… »

En regardant le paysage à travers les carreaux couverts de buée, j’ai tracé du doigt un sillon et j’ai commencé à filmer en m’efforçant de maîtriser le tremblement convulsif de mes mains.  Tenir cet appareil  coûte que coûte, stabiliser l’image, devenir son dernier regard, capturer pour lui cette lumière de l’automne rougeoyant sur la vigne vierge et le toit des communs, sans faiblir, avec la même force de conviction qu’il aurait mis dans sa voix pour déclamer :

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

De retour à Paris, je lui ai montré la vidéo sur son lit d’hôpital. Il ne parlait déjà plus, sinon ce langage que nous avions inventé : une pression des doigts pour oui, les yeux roulant de droite à gauche pour non, charge à nous de trouver comment formuler les questions. Je rapportais ces photos du front, de la frontière embuée dedans-dehors, la vie dehors, la mort dedans, extériorisant à ma façon mon horreur de la paralysie qui le gagnait.

Aujourd’hui je peux m’approcher de cette frontière, poser des mots, tenter de l’apprivoiser. Juste assez pour exprimer toute ma gratitude envers David pour nous avoir offert, à tous, cette atroce expérience en guise de préparation au pire, à l’extinction progressive des lumières chez un être proche, afin d’en mieux goûter chaque instant de présence pendant qu’il en est encore temps.

La perte apprivoisée



Plus que quelques pages à remplir dans le ZAP-book à couverture bleue. L’automne est venu, qu’ai-je appris ? Discipline et disponibilité. Famille/amis, inconnus : de tous, l’élève. Sur la pratique régulière de l’écriture : un processus laborieux, pénible, où l’expérience n’est qu’une étincelle de départ, où le bonheur n’est jamais sûr. Réduction du bavardage, comme un sculpteur extrayant une forme en pleine taille à partir d’un bloc. Et toujours la main, les outils : le marteau, la gouge.


A propos de la famille : être là, présences, écoute. Repas. Le temps que cela prend, de nourrir onze personnes ! Jouer avec les enfants, rire.  Une famille ce sont des équilibres qui se font et se défont sans cesse. Bienveillance. Cela seul nous sauve, la solidarité. Sans cela, on serait bons à jeter, comme espèce. La différence se joue à 10 puissance moins quinze, dirait Nicolas le mathématicien. Mon ami d’enfance et sa femme, convergeant : perdus ensemble, et retrouvés, leur définition de l’amour.

Appris à dire les émotions, la gratitude, et cette année ma génération qui prend ses responsabilités. En cueillant des mûres, l’idée que si ce monde n’a pas de sens, on n’en est pas quittes pour autant car il nous échoit la responsabilité d’en créer un. (Margot, mon coach en écriture : – Nous tombe dessus, chéri, « échoit » ça fait un peu vieille France
OK, coach
–  Et n’oublie pas de réduire le bavardage
– OK, coach)

Dommage qu’on arrive au mauvais moment, dans un monde en transition, nous-mêmes en transition. Ce journal peut aussi se lire comme un itinéraire de responsabilité – physique, émotionnelle, productive et solidaire. Se prendre en charge, assumer ses choix, vivre au milieu des autres et dans la trame des générations. Se préparer à l’insupportable, à l’impensable, entrer dans ces années pénibles, dans cet « avant » qui nous rapproche du mur.   Apprivoiser la future douleur comme on tâte une dent cariée du bout de la langue, sans pouvoir s’empêcher d’y revenir sans cesse. Affronter ce futur vide et lui opposer un barrage de mots. L’écriture cesse d’être dérisoire lorsqu’elle devient moyen d’apprivoiser la disparition du bruit, des lumières, d’un être aimé.


Bon anniversaire David (4/5)


Je regrette aujourd’hui de n’avoir pas offert, ici même, un public au dialogue de David Pini et de Frankie Pain. Ses mots simples et touchants dans le livre d’or. Il aurait fallu plus d’audace, à l’époque, obtenir l’autorisation de faire vibrer ce lieu. Qu’aurait-il mis en scène ? Les Bonnes ? Le Balcon ? Quel son, quel éclairage ? Au coucher du soleil : Andromaque, Iphigénie, Bérénice ?

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice;
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus. »

Donner à entendre la mélodie de la langue française, harmonieuse et pleine de mélancolie: lorsque le vent remue les branches des peupliers dans l’avenue, je crois entendre les paroles de la reine en exil, accompagnée par le chant des grillons, minuscules repères sonores délimitant l’espace.

Et puis, pour le contraste, aller chercher d’autres musiques, Nothing Compares dans la version de Jimmy Scott, les compilations d’Almodovar, les grands américains, les Russes.

Comme une poursuite au théâtre, l’ombre des croisillons court sur la pelouse, franchit la douve et vient mourir dans le feuillage du noyer, tout au fond du jardin, après avoir accroché la spectrale balustrade. Sans la vibration de la voix que nous donnent les acteurs, la langue est peu, si pauvre, un chauffe-eau houellebecquien.
Loin, très loin à l’horizon, un trait de lumière délimite une masse obscure, comme un disque éclairé par en-dessous. Il se peut après tout que la terre soit réellement plate et que son extrémité se situe à quinze kilomètres d’ici, juste après Bonnétable. C’est ainsi que l’on se représentait le monde au début du quinzième siècle, en ce temps dont si peu nous sépare, puisque l’absence totale de lumière abolit la conscience du présent. Les voitures qui passent au loin, sur la route, franchissent un espace intergalactique comme les vaisseaux de l’Empire dans les romans de science-fiction que je lisais dans cette chambre à quinze ans.

Un bruit d’interrupteur, on vient d’éteindre la lumière du grand escalier. Le noir avance d’un coup jusqu’à la balustrade et repousse le pigeonnier dans la nuit vague où l’on devine encore à peine sa forme un peu plus pâle. Il n’y a plus que ma chambre d’éclairée.

Dans un tel espace, on peut tout penser. Rien ne vient arrêter l’élan de l’imagination. Rêver plus grand ! Le saut d’une carpe dans la douve indique sa présence dans l’espace devenu conceptuel : tout à l’oreille. Une toile de fond sonore se dessine, comme dans la méditation de l’écoute.

Les pas de M… et K… dans le grand escalier, la vie revient à mon étage, comme un cœur qui se remet à battre. Je ferme les volets. Plus aucune lumière ne filtre à présent, le château va traverser la nuit comme un cargo géant fend les mers, une poignée de marins en son cœur, et moi je vais dormir aussi, un homme en transition dans un monde en transition.

 

 

 

Demain, j’ouvrirai la fenêtre

 

 

 

No photons, suite (David 3/5)


David Pini, que ferons-nous de ta colère? Que ferons-nous de la tristesse? Nous commencerons par détourner le détournement, nous oserons transgresser la transgression. A tes filleules nous parlerons de l’amour que tu leur portais, même s’il en est pour croire que « les relations humaines sont bien peu de choses ».

 

Nous leur parlerons d'un pays qui n'est pas le terroir

 

 

Nous leur dirons combien tu craignais la douceur

 

 

Nous leur dirons l'histoire de ce triangle rose

 

 

Nous leur dirons les variations infiniment subtiles

 

 

Et nous leur apprendrons peut-être à voir

 

 

Nous leur dirons le velours des voyelles et le tranchant des consonnes

 

 

Nous ne dirons peut-être rien

 

 

Nous leur dirons d'oser

 

 

Nous leur dirons ce que dire veut dire

 

Puis nous les écouterons parler de toi.

No photons (David 2/5)


Un espace idéal pour une mise en scène de David Pini.

Pâteuse, collante, pleine de grumeaux, la nuit sans lune et sans étoiles resserre son étreinte autour du château. Pas la moindre lumière à des kilomètres. Nous sommes dans un vaisseau spatial attiré par un trou noir. Un vide pareil, on ne sait plus ce que c’est. L’obscurité clapote, remue vaguement, si profonde et si dense qu’elle absorbe même les sons. Total black-out, no photons.

La géométrie dramatise l’espace rectangulaire de la terrasse enveloppée du massif corps de bâtiment, le rond central dont la sépare le trait blanc, spectral de la balustrade. Au fond, le carré des douves marque le passage dans un monde inconnu. Ce pourrait être un port, une aire d’autoroute, un désert. Il y a là quelque chose de théâtral, une tension, comme la mise en scène d’une attente. On tend l’oreille, prêts pour un texte fort, puissant : du Koltès ou du Shakespeare. Le lieu se prête au deal, aux joutes verbales qui précèdent le meurtre. Complots, destin : silence on tranche. Une forme étirée jusqu’à la démesure s’allonge en oblique à travers ce décor monstrueux, guillotine vaguement expressionniste : la fenêtre du grand escalier projette l’ombre de ses croisillons sur cinquante mètres, jusqu’à la tour d’angle. Où sont les comédiens ? Leurs silhouettes courant sur les murs, regards traqués pris dans la poursuite. On peut tout faire ici, tout imaginer. Debout devant la fenêtre ouverte, je me récite la première phrase de la Solitude des champs de coton : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir.» (le Dealer).

Ou bien Macbeth : “I go, and it is done. The bell invites me. Hear it not, Duncan, for it is an hail that summons thee to Heaven, or to Hell”.

Ce lieu puissant, j’aurais aimé l’offrir à David et Frankie pour qu’ils l’emplissent de leur présence. David Pini, l’ami d’enfance. Il lui fallait cela : du tragique, de l’irréversible. Toujours le curseur aux extrêmes. Dans son monde, on ne dit pas bonjour, on dit :

« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois ».

Ou bien, face à la balustrade, on retient ses sanglots :

« Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer »

Les enfants n’ont qu’à ranger leurs jeux vidéo quand pour eux c’est l’heure de : « Venez, Madame, allons voir mourir votre fils »

Hommage à ces acteurs qui savent comme personne incarner la verticale de la langue. Le stentor et la stentauresse.

Vue perdue

bon anniversaire David Pini


Cher David,

Mercredi, comme tous les mercredis désormais, j’irai dessiner, mais tu ne seras pas le modèle au centre de l’atelier. Aujourd’hui, c’est toi que j’interroge, David, mon ami d’enfance. Que ferons-nous de ta colère? A toi, l’ami qui n’a pu trouver sa voix, je dédie cette série d’articles, et surtout l’épilogue de mon « Journal estival » (a suivre). De peur de ne pas y arriver, je commence par Bercy.

Ce jour-là tu m’as donné ma première et dernière leçon de photographie. Nous avions marché depuis l’Hôtel de Ville sur les quais interdits à la circulation. Tu me racontais ton 9/11 vu depuis le studio de Merce Cunningham, au coeur de l’action, le désarroi des étudiants, le tien. La Performance meurtrière d’Al Qaïda venait de tracer la frontière absolue de l’Art Contemporain, l’ultime obscénité, transgression autoréalisatrice après quoi viendrait la petite musique de Radiohead, « No Alarms and no Surprises please », leurs guitares désolées, leurs voix plaintives, supplication de l’occident tétanisé. Tu ressentais aussi le besoin de ralentir, c’est pourquoi tu étais revenu te poser à Paris.

Hey man slow down

Cette femme lisant sur la pelouse a capté nos regards au moment où tu me parlais de Bénédicte P, de Merce, et puis d’un autre, inélégant, dont on ne parlera pas ici, même si ta douleur continue de tourner.

Tu as posé sur la liseuse un regard plein de tendresse. Peux-être pensais-tu à ta mère, qui avait tant lu. Et puis, discrètement,  tu m’as indiqué le bon angle.

L’inconnue de Bercy

Une second photo, la tête un peu plus penchée de la femme, comme affaissée, toujours plus absorbée dans la matière du récit, comme j’apprends à les dessiner aujourd’hui, bien au centre de la feuille. Paris si calme en ce mois de juillet 2008 redoutait une autre canicule. Les enfants jouaient dans les fontaines, sur les escaliers menant à la passerelle Simone de Beauvoir. Tu m’as parlé de la Flûte Enchantée, j’ai pris quelques photos de toi au pied des tours de la Grand Bibliothèque.  Encore des tours, celles-ci pleines de livres et dédiées au savoir. Un dimanche à Paris.

Les photos suivantes, celles du Kremlin-Bicêtre, je ne veux plus les voir, ce n’est pas toi, ce corps paralysé, scandaleux, ta voix clouée, ta voix de basse si singulière, qui faisait peur aux petits enfants, l’idéal instrument pour chanter du Racine ou Boris Godounov.

Je veux garder le souvenir de ta dignité face à toutes les bassesses. Je veux garder à l’oreille le son de ta voix proclamant la rébellion, s’emparant de l’espace, agrippant le revers de nos peurs. Je veux garder de toi cette image verticale : dressé dans la lumière, insolent, nerveux, criant encore après que tout soit devenu cendre opaque et grumeau. Debout.

Houellebecq, tellement fin de cycle


Longtemps, j’ai détesté Houellebecq. Son point de vue clinique sur la société, le choix de ses sujets, l’insignifiance de ses personnages : tout m’insupportait. La sécheresse de son style, comme l’absence totale de rythme et la banalité de ses images, assez drôlement épinglée sur le blog de Claro me donnaient des boutons. Je me demandais comment l’on peut ambitionner d’écrire et de publier des romans quand l’être humain vous intéresse si peu qu’un chauffe-eau acquiert plus de consistance que tous les personnages transparents, sans affects et sans épaisseur, du livre. J’avais tort. Il ne sert à rien de détester l’auteur, surtout quand il a pris soin de semer à chaque page des bombes hilarantes. (Les trois octogénaires au restaurant ou ce passage, féroce: »Plus surprenant, il était familier des principaux dogmes de la foi catholique, dont l’empreinte sur les sociétés occidentales avait été si profonde, alors que ses contemporains en savaient en général un peu moins sur la vie de Jésus Christ que sur celle de Spiderman« ).

Dans les sociétés humaines, il y a des fins de cycle, comme on disait autrefois des fins de siècle. Houellebecq est un auteur fin de cycle, probablement lui-même fatigué du roman comme format et comme ambition. Ce n’est pas une mauvaise perspective pour décrire l’essoufflement des sociétés européennes sur fond de désindustrialisation. Reconnaissons-lui le courage de s’attaquer à un vrai grand sujet littéraire, tout en regrettant qu’il ne fasse que le survoler, complice en cela du monstre doux puisqu’il désavoue d’avance toute idée de résistance.

Il ne s’agit donc pas d’être pour ou contre Houellebecq, mais d’imaginer ce que l’on pourra faire après lui, pourvu que l’on ait encore l’ambition de tenter quelque chose.

douce tyrannie (suite)


Douce tyrannie: la douceur d’un monde sans aspérités, sans résistances, où la main deviendrait le témoin de notre désamour envers le monde réel. Désengagement.

Pressé par le temps, je vous redonne ici le lien vers le Guide du démocrate mentionné par Thibaud dans son commentaire sur les monstres gentils, dans la catégorie « résistance au quotidien ». Un extrait marrant : « dans leur immense majorité (eh oui) les démocrates pensent qu’ouvrir un sachet c’est facile mais que laver-éplucher-couper-cuire des légumes c’est pénible. En fait, et c’est bien déprimant, mais le démocrate préfère les chips ou le sachet de pâtes à passer au micro-ondes avec la sauce lyophilisée qui va avec plutôt qu’une soupe de patates douces au gingembre à qui prend 5 minutes à cuisiner. Dommage. »
De là à dire que les vrais démocrates sont ceux qui mettent la main à la pâte, ou plutôt dans le gingembre, il n’y a qu’une bouchée…

Et j’intègre ici la réponse de Thibaud Saintain :

Pressé aussi, mais j’ai l’impression d’entendre le même son de cloche chez Chomsky, avec des nuances… Quelle drôlerie dans le livre que tu re-signales ! Ça a le mérite de réveiller, tout en piquant, mais vers le rire.
Chez Chomsky, (Dix stratégies de manipulation de masses dans les média) je me méfie d’une vision tragique, dans le fait qu’on attribue un caractère intentionnel à la manipulation… Mais la « grammaire », les modalités de cette dernière me paraissent pertinemment décrites.

« Poète est pour nous celui qui rompt l’accoutumance ».

Et ma réponse à la réponse : j’ai du mal avec l’esprit de sérieux, la lourdeur de Chomsky. Ce qui me pose problème, c’est le côté « théorie du complot ». Bien sûr, il y a une convergence de manipulations, mais il serait malhonnête de cacher que nous en sommes bien souvent les complices, par notre paresse, notre insouciance ou  notre légèreté. Retrouvons l’épluche-légumes au fond de notre tiroir,  ce sera déjà un grand pas vers plus d’autonomie et de responsabilité.
(Voir articles précédents dans la catégorie « la main », mots-clés : poncer, placard, masochisme ou persévérance, etc).

Coup de coeur à Aurélie Gravelat


On expliquera bientôt ici pourquoi l’exigence est un acte de résistance.
En attendant, le blog du dessin nous régale d’un coup de coeur à Aurélie Gravelat, une jeune artiste qui travaille à Bruxelles, avec qui nous avions eu beaucoup de plaisir à discuter au printemps dernier, lors de la Foire Internationale du Dessin FID. Un blog très sympa, avec une exigence et des convictions fortes.

Plus d’info sur Aurélie Gravelat ici et là et puis là (parisdessin.com), je cite le site : « La recherche d’un équilibre supérieur semble être le but vers lequel cette jeune femme plutôt silencieuse tend avec rigueur. »

Aimer la main ou pourquoi dessiner


Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

 

La suppliante

 

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier de nu, par exemple. On arrive, hyper-motivés, on se dit qu’on va retrouver sa main perdue, et très vite on s’aperçoit qu’il faut commencer par souffrir, acquérir la patience et l’humilité face au modèle offrant sa pose. Pour tenir, un seul moyen : fermer le robinet à questions, la petite voix dans la tête qui voudrait déjà renoncer. Qu’est-ce que j’y gagne ? Où est le plaisir ? A quoi bon ?

S’astreindre à bien observer, à saisir le dos modelé d’ombres et de lumière, capturer l’inclinaison du buste et du visage. Affreux, les raccourcis ! Et les proportions ! On n’y parvient jamais du premier coup. Tentation d’en vouloir à la main malhabile, à la main crispée qui tire un trait mal assuré, la main trop lourde à tenir le pinceau, la main-charrue labourant le papier. Tout envoyer valdinguer! Ce doit être pareil au début, pour les musiciens, pour les joueurs de golf ou de tennis et tous ceux qui s’acharnent à rechercher LE geste.

Il faut pourtant l’aimer, la main de l’homme. La traiter avec la douceur et la patience que l’on accorde aux enfants, se réjouir de ses premiers traits comme on s’émerveille de leurs premiers pas. Pendant ce temps l’œil arrogant comme tous les gamins surdoués vagabonde à l’avant, se moquant de la main petite sœur aux lenteurs de tâcheronne appliquée. Comme si c’était facile, tiens, et qu’il suffisait de voir pour savoir faire !

Au bout de quelques séances, on occupe un peu mieux la feuille, on répartit les blancs, les masses, on frotte le fusain d’un geste plus vif, on s’autorise même une pointe d’allégresse et l’on repense aux cinq jours consacrés à poncer un placard monstrueux, au début des vacances, alors qu’il faisait si beau dehors et que les jours passaient si vite. Tous les soirs, la douleur chantait dans mes bras, dans mes épaules, ajoutant ses harmoniques au chœur des sensations. Le matin, je la retrouvais dans le cou et jusqu’au bout des doigts. Grâce à la douleur, j’explorais des provinces négligées de mon corps, des muscles auxquels on ne s’intéresse pas d’habitude.  Comme on apprivoise un nuage, elle ramenait à chaque instant mon attention vers le centre et l’y tenait jusqu’au soir. Après cela, s’échapper en vélo pour une ballade au cœur du pays sarthois devenait un plaisir intense. La douleur n’a pas de sens esthétique ou moral, sa valeur tient à sa capacité d’aviver le sentiment de présence au monde. Respirer l’odeur du goudron chaud sur la route, le parfum des feuilles gorgées de soleil. De même, la frustration qu’engendre nécessairement la maladresse initiale force à ralentir, à fixer son attention sur l’obstacle, aiguise la volonté de réussir et libère des pouvoirs que l’on ne savait pas posséder.  Le modèle, au fond, c’est le meilleur des coachs. Puisqu’elle tient la pose, on peut bien tenir le crayon.

Il faudrait parler ici de l’amour-propre, et des coups encaissés. François Icher, historien et spécialiste des compagnonnages en France, l’évoque dans l’article de Ca m’intéresse sur le travail manuel : « la remise en question, l’évolution mais aussi l’échec font partie intégrante du travail manuel. Elles permettent de tendre vers l’excellence ». C’est ainsi le moyen d’affirmer sa présence dans l’imaginaire : ce que je trace ici sur le papier, forme ou trait, devient la scène où je convoque les acteurs, les chanteurs de mon opéra. On pourrait y voir une métaphore de la déterritorialisation, du passage de la patte à la main dans Mille Plateaux de Deleuze-Guattari. (Deleuze et Ca m’intéresse dans le même paragraphe, secouez moi !).

Dans l’atelier, les anciens se contentent de regarder et de sourire, échangent une remarque, un silence complice. Ils savent le coût de la moindre courbe, apprécient la progression, les reculs. Semaine après semaine, ils reviennent pour l’amour du sport.

La voix dans la jungle


Une femme à la radio raconte sa vie d’otage en Colombie. Sa voix se détache entre des silences, et dans ces silences on entend le respect, la compassion du journaliste plus habitué à mordre qu’à laisser se déployer la parole nue. Le timbre est clair, équilibré. Cette femme a su se reconstruire après les traitements dégradants,   les plus belles années de sa vie perdues. Compter les fourmis qui passent entre ses orteils, suivre la progression d’une goutte d’eau le long d’une brindille en méditant la prochaine tentative d’évasion. Des jours, des semaines à guetter la voix de sa famille à la radio, pour lui rappeler qu’elle compte encore parmi les humains.  Endurer, tenir, garder sa dignité. On entend frissonner chaque feuille de la jungle, un mur vert qui se refermait sur elle chaque fois qu’elle tentait de s’arracher à ses geôliers. Dépendre d’eux pour la moindre chose, entièrement. C’est tout cela qu’elle raconte, avec les mots qu’elle a trouvés dans l’écriture.  Il y a des choses qu’on ne peut pas dire à ceux qui vous aiment, et que l’on ne peut pas non plus taire de peur qu’elles restent à pourrir là, tout au fond de l’âme.  La radio  permet à la parole d’être dite, au coeur d’un studio capitonné, avec ce qu’il faut de lointaine intimité pour de tenir à distance le plus fort de l’horreur. Elle ne s’était pas attiré que des sympathies, mais il y a la force intacte, et toutes les couleurs de la cruauté, de la tendresse et de l’espoir dans cette voix somptueuse qui sort, ce matin, de mon petit poste de radio.

Il se trouve tout de même un romancier pour écrire : « c’est bien peu de choses, quand même, les relations humaines ». (Michel Houellebecq, la Carte et le territoire).

Mayonnaise bleue


1. La rentrée littéraire c’est toujours l’occasion d’écrire des bêtises qu’on regrettera par la suite. Allons-y gaiement!

3. J’aime beaucoup le siècle des nuages de Philippe Forest. Au moins lui s’intéresse à ses personnages et son style n’est pas truffé de banalités comme celui de Houellebecq (les femmes aux jambes invariablement longues et fines, les journées belles et chaudes), voire le pâté de citations mises bout à bout sur le blog de Claro, mortel pour sa réputation!

4. A propos de Houellebecq, ma coach en écriture, conteuse, blogueuse, actrice et reine occasionnelle, veut lui intenter un procès. Folle de rage, elle roule de la voix, des yeux, des seins,  affirme haut et fort qu’elle avait eu l’idée de faire une installation et de réciter des contes régionaux sur le thème des cartes Michelin bien avant la parution du livre, preuves à l’appui.  A ce compte-là moi aussi je pourrais m’exclamer que je travaille sur le thème de la carte et du territoire depuis plus de vingt ans mais il y a bien plus sournois à faire, par exemple parler de CosmOZ, de Claro.  La Carte et le territoire à côté, c’est plat comme la Beauce. Le dernier chapitre est tout à fait dans son rôle d’anesthésiant pour nous amollir face au monstre doux. Mou. Fou. Ou bien poster un paragraphe de The Song of Solomon. Non ça ce serait vraiment trop méchant pour notre grand écrivain national.

5. Pas de liens aujourd’hui, de toute manière vous ne vous donnez pas la peine de cliquer dessus, bande de feignasses.  Bon allez si, j’en mets quelques uns, par pure bonté d’âne comme on dit dans le Poitou. Par exemple la vidéo de la mouette et du chat repu.

6. Comment ça, relâché, mon style? Je suis les conseils de mon futur éditeur. Si vous ne kiffez pas grave, je reviens à l’imparfait du subjonctif, comme Houellebecq avec son « bien que les jours ‘écoulassent ». C’est pas grand, « s’écoulassent »?

7.  Un grand merci à Thibaud pour m’avoir indûment mais fort gracieusement procuré un abonnement au Matricule des anges, une revue littéraire dans laquelle on apprend des choses qu’on ne savait pas déjà.

8. Les chambres où ne résonnent plus les cris d’enfants baillent. Pour qu’elles s’endorment, il faudrait leur conter des histoires.

Coup de coeur à Yuthinaï


Les petits de la mouette ne sont pas forcément des mouettes

Ca s’appelle Yuthinai, c’est le blog de mon pote Thibaud Saintain, qui essaie de donner le goût de la lecture et de l’écriture aux enfants du lycée français de Bangkok, et c’est super rafraîchissant.

Thibaud intervient souvent ici, dans Buencarmino. C’est la continuation d’un dialogue commencé en 2003 chez les L…, au 38ème étage de la tour « Pacific quelque chose », à Manille, dans un quartier en construction qui ressemblait au milieu de nulle part sauf que nulle part en fait c’étaient des bidonvilles et un cimetière militaire américain (avant de mourir en Irak puis en Afghanistan, les miliaires américains avaient l’habitude de mourir dans un certain nombre d’endroits de la planète assez variés, de préférence après avoir réglé leur compte à des allemands ou à des japonais mais pas Murakami qui n’était pas né).

Je ne sais plus à quel moment la conversation est sortie des rails, on a délaissé la politique, la littérature et les Philippines pour parler de la Sarthe. Thibaud, enfin une partie de sa famille, est originaire de Saint Denis des Coudrais, et pour anticiper sur la critique de la Carte et le territoire disons que les rillettes sont un liant social inattendu mais certain pour la qualité de l’émotion. Il ne s’agit pas de jouer ici les ânes du Poitou, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, mais d’opposer un minimum de granularité à l’ébrasement généralisé par les meules financières (monstre doux) qui rétrécissent le monde à de petites lumières clignotant faiblement du haut d’un trente-huitième étage, comme une piste d’atterrissage pour jets privés. Parler de la Sarthe, aussi, c’était une façon de prendre un peu de distance avec la moiteur de Manille,

Les spoutniks de Roxas boulevard

avec la corruption, la cruauté, le chaos de cette ville-vampire emblématique du siècle qui commence. On ne regarde plus la France de la même façon quand on a respiré l’odeur d’urine et de vomi rance à Malaté, à Tondo ou à Pasay city.

Les « moi tout seul » de ces enfants sont autant de petits grains de diamant coincés dans la meule, et j’aime ça.

douce tyrannie


Avant d’aborder La carte et le territoire de Houellebecq, un extrait de l’interview de Raffaele Simone dans le Monde Magazine :

Qui est ce  » monstre doux «  dont vous parlez dans votre livre ?

Raffaele Simone : Dans De la démocratie en AmériqueAlexis de Tocqueville décrit une nouvelle forme de domination. Elle s’ingérerait jusque dans la vie privée des citoyens, développant un autoritarisme « plus étendu et plus doux », qui « dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Ce nouveau pouvoir, pour lequel, dit-il, « les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent pas », transformerait les citoyens qui se sont battus pour la liberté en« une foule innombrable d’hommes semblables (…) qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, (…) où chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée des autres ».

Murakami et le monstre doux de Raffaele Simone


 

Fais moi peur, Takashi chéri!

 

Les conservateurs versaillais qui s’opposent à l’exposition des œuvres de Takashi Murakami dans le palais de Versailles le font pour de mauvaises raisons. Du coup, exercer son droit de critique envers cet artiste néo-pompier, cousin extrême oriental et consumériste de Meissonnier, vous range illico dans le camp desdits conservateurs.

Eh, oh, s’écrie la Mouette, pas si simple, un instant, voulez-vous ?

Cette exposition a deux avantages :
– d’une part, le buzz énorme qu’elle a suscité au Japon devrait nous amener à nous interroger sur la résonnance de Murakami dans ce pays en voie de post-industrialisation. Tout ce qui concerne le Japon nous dit quelque chose sur notre avenir, et cela me paraît une raison suffisante pour nous y intéresser.
– D’autre part, j’y vois une formidable occasion de lancer le débat sur la manière dont un certain nombre d’artistes contemporains nourrissent le « monstre doux» infantilisant évoqué par le philosophe italien Raffaele Simone dans son essai du même nom (voir aussi l’interview dans le Monde Magazine). Les oeuvrettes  faussement provocantes de Murakami sont « tellement fun, lol, et colorées, re-lol, tellement de notre époque, et je reprendrais bien un peu de jus de goyave s’te plaît »!

Opposer Murakami à le Brun, voire à le Moine, est de la dernière imbécillité. Parlons en revanche d’artistes contemporains éprouvés comme, disons, Christian Boltanski, ou Louise Bourgeois. A côté des araignées-mères qu’on a pu découvrir en 2008 au Centre Pompidou, il faut bien reconnaître que les œuvres acidulées à la sauce manga sont d’une légèreté… mousline. Louise Bourgeois, qui s’engageait physiquement et émotionnellement dans son oeuvre au point de dire : « pour moi, la sculpture est le corps, mon corps est la sculpture« .

La vraie provocation, bien sûr, aurait été d’exposer les araignées de Louise Bourgeois sur la terrasse du château de Versailles. Que les porteuses de serre-têtes et de pulls bleu marine se rassurent : aucun risque. Les araignées ne sont ni ludiques, ni charmantes. Lol.

Ceci n’est pas du story telling


Ça valait le coup de repeindre le placard, finalement


A l’ami qui demandait « où ça va », répondre : ici, pas de story-telling, rien qu’un récit décousu, non-histoire. Ca ne va nulle part : c’est.
L’été, c’est ce qui nous arrive, une saison, juxtaposition de présents désarticulés que rien ne lie entre eux mais que l’on partage. Jour de pluie, promenade au soleil à travers la campagne, en vélo, une bonne blague.

Bonheur de savoir que le souvenir de la micheline Tuffé-Prévelles existe aussi dans l’enfance d’un autre. Le vent du sud étirait son cri d’animal mécanique, étrange et lointain, et cela voulait dire qu’il ferait beau. Cela nous appartient dès lors que l’on y plonge. Ici, je suis comme on respire, et ce que je respire aujourd’hui, c’est l’odeur des pommes. La magie, ce serait de pouvoir, comme Prospero, la croquer, et recrachant les pépins d’en faire naître des pays, des îles. (The Tempest).

L’été s’en est allé, voici l’automne et le retour du temps qui s’en va quelquepart. On voudrait se glisser dans le pli, tenir à distance hier et demain, les remettre à leur place.

Et puis, demain, raconter la même histoire autrement.
A croquer, disait -elle, et je crois qu'elle parlait des pommes

Réparer n’est pas jeter


Comment ça, l’automne? Puisqu’on vous dit que c’est l’été indien!

Coup de coeur pour cette bande de geeks (makers passionnés de recyclage, très tendance) qui s’organisent pour récupérer des déchets électroniques et les remettre dans le circuit (wink), voire même créer de nouveaux objets

Do it yourself

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Comme quoi les hackers ne sont pas seulement des pirates obsédés par l’idée de « craquer » le compte facebook d’Obama juste pour pouvoir flamber trente secondes sur Twitter. L’économie circulaire citoyenne, un concept plein d’avenir!

Voir aussi le festival des hackers-citoyens, tmp-labs.

Et si on n’est pas doué pour l’électronique, il y a toujours moyen de faire quelque chose de ses dix doigts.

Paint it blue (la chambre bleue)

Demain les liens


Et la petite mouette cherra

1. Septembre et ce goût métallique, un peu grippé, du cerveau droit qui redémarre. Ne pas oublier de soigner son style, pour la beauté du geste. (140 caractères, bon à Twitter!)

2. On reviendra vers le futur. En attendant, pour aujourd’hui juste un lien vers ce blog orienté vers le futur, avant d’aller goûter le soleil de l’après-midi, un dimanche de septembre à Paris.

3. Dans la semaine, on reparlera d’Action Contre la Faim qui organise une grande manifestation symbolique au Champ de Mars le 16 octobre prochain pour rappeler que 10,000 enfants meurent tous les jours de faim dans le monde alors qu’on a les moyens de l’éviter. La faim n’est pas une fatalité.  La Mouette et l’Ane du Poitou réunis pour la bonne cause y étaient hier avec leur petite caméra pour un média training super sympa. L’équip de bénévoles est passionnée, quel plaisir!

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