Noël au balcon


Le 27 décembre 2014

Noël, saison du cocooning. Ce mot-couette, enveloppant, moelleux, nous invite à rester bien au chaud parmi nos proches, entourés de leur affection. Egoïsme ? Tentation du repli, de l’entre-soi ? Peut-être. Mais il est toujours légitime de veiller à satisfaire ses besoins. Prendre soin de soi. Faire des provisions de force. Emmagasiner des réserves d’énergie, de courage et d’optimisme pour être capables de faire face aux défis de l’existence. Pour beaucoup l’année fut mauvaise, abrasive, emportant des morceaux de cœur et de peau.  D’autres ont laissé l’appréhension du futur dévorer  leur présent, comme une île de sable au milieu d’un fleuve en crue, le courant destructeur rongeant les berges où des arbres chétifs exhibent leurs racines à nu. On les croise dans la rue, dans le métro, au supermarché, refermés sur leur méfiance, hébétés, meurtris, lessivés.  Leur mauvais cœur déborde, la méchanceté leur retrousse les babines, et voilà l’origine du loup-garou scientifiquement prouvée.

Il y a ceux qui s’en sortent, et qui s’estiment chanceux, mais combien de temps dure la chance ? Ceux-là serrent leurs cadeaux dans des sacs anodins, sans indication de marque, et rentrent vite, rasant les murs à pas pressés.

D’autres enfin trouvent le juste équilibre.

Sur leur balcon aménagé en jardin, mes voisins d’en face ont disposé des guirlandes et des éléments de décor argentés ou dorés qui luisent dans l’obscurité, de l’autre côté de la rue. Quand je rentre chez moi, en fin d’après-midi, je leur suis reconnaissant pour ce rayonnement lumineux qui traverse l’obscurité de l’appartement et m’accueille avec son message de bienvenue chaleureux, bienveillant, clignotant et discret. Quelle que soit l’intention, je le reçois comme un acte de bon voisinage. Je leur rendrais volontiers la pareille, accrochant guirlandes et décorations au petit bout de fer forgé qui prolonge ma fenêtre, si je ne craignais qu’elles ne tombent sur des passants comptant parmi leurs relations des avocats aussi pugnaces que mes amies Victoria Davidova et Virginie Langlet, (publicité gratuite et méritée).

Ainsi prendre soin de soi, de ses besoins, ne signifie pas nécessairement fermer sa porte à l’Autre. Le centrage n’implique pas l’exclusion. C’est ce que j’appelle le « centrage-ouvert ». Je crois même que le centrage permet l’ouverture dans l’équilibre et l’harmonie, à l’image de mes voisins qui donnent l’impression de former une famille heureuse, unie,  tout en nous régalant de lumière, moi et tous les habitants du dernier étage en face de chez eux.

Guirlandes ou soleil, l’important c’est d’entretenir la flamme. D’allumer les réverbères. Telle est la consigne, et la consigne, c’est la consigne.

La semaine dernière, dans une librairie de Saint Malo tenue par un très, très vieux libraire avec du poil blanc lui sortant des oreilles, je tombe sur un exemplaire du Petit Prince (voir chronique précédente). Je croyais me souvenir de l’histoire, mas j’avais oublié le livre avec son papier au grammage épais et ses aquarelles « de l’auteur », aux couleurs tendres et si fraîches. Douceur de l’objet. Puissance du message.

Joyeuses fêtes à toutes et à tous.

Robert

« Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs
Tu te rappelleras la beauté des caresses,La douceur du foyer, et le charme des soirs
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses
Que ton sein m’était doux, que ton cœur était bon
Nous aurons dit souvent d’impérissables choses »

Baudelaire, au Balcon

 

 

Le Petit Prince élu des français


Avant noël il y a la nuit de décembre, et c’est sur ce fond d’un noir profond, collant, glacial, qu’il se détache. La lumière naît de ces heures froides. La promesse et la fête.

L’enfance.

Avec son insatiable curiosité. Avec son exigence, et sa croyance absolue que rien n’est impossible.

Le 11 décembre, on apprend, en regardant la Grande librairie (le classement ici), que le livre qui a le plus changé la vie des français (enfin, ceux qui s’expriment), serait le Petit Prince, d’Antoine de Saint Exupéry.

Dans un premier temps, cette annonce me comble de joie. Le Petit Prince, devant Madame Bovary, la Recherche et le Voyage au bout de la nuit. La poésie la plus pure, nourrie aux sources de la plus profonde sagesse,  de la plus grande générosité, la découverte de l’Autre et de son mystère.

Un livre né dans la nuit de la guerre et de l’Occupation. Dans la solitude New-yorkaise de l’auteur, si loin de la France, de sa planète natale.  Et puis voilà qu’un éditeur malin lui suggère d’inventer l’histoire de ce drôle de petit bonhomme qu’il ne cesse de griffonner sur des papiers, des nappes de restaurant.

Et voilà qu’il prend vie, ce petit bonhomme, avec son insistance et ses points d’interrogation.

« Apprivoiser », dit le renard. L’un des mots les plus beaux de la langue française. Scintillant, pétillant sous la langue, un doigt posé sur les lèvres et des gestes tout en retenue. Une rose, à nulle autre pareille. Différente, parce qu’aimée. « Si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres».

Je suis heureux que mes compatriotes aient fait ce choix. Pour une fois que je suis en accord avec la majorité. Dans notre société au bord de l’asphyxie, cette élection « princière » fait entrer un peu de fraîcheur.

Et puis je m’interroge : n’y a t-il pas quelque chose d’un peu régressif dans cette décision?  La tentation de se réfugier dans la nostalgie de l’enfance, comme une protection contre la dureté de la vie ? Mais le fait est qu’il s’agit de l’ouvrage en langue française le plus traduit au monde. Or, on ne peut soupçonner la planète entière de succomber à la nostalgie. Il y a donc bien « quelque chose », et ce « quelque chose », je le nommerai poésie.  N’en déplaise à ses détracteurs (il y en a, qui s’expriment sur Twitter), le Petit prince est un conte, une fable, le récit d’un voyage à la découverte de l’Autre et de ses « planètes ».

L’Autre dont la présence nous construit ou nous reconstruit (Cyrulnik). C’est pour cela que nous fêtons noël. La fête des enfants, de la naissance et du renouvellement.

Noël, c’est le top départ de quelque chose d’énorme.  La guérison du monde (merci et pardon, Frédéric Lenoir). Nous en sommes, chacun pour sa part, les rois mages ou les bergers émerveillés, porteurs d’espérance  et de cadeaux.

Une promesse pareille, et qui se renouvelle tous les ans, bien sûr que ça change la vie !

Lire le Royaume


Lire le Royaume

Le Royaume se présente comme une enquête sur les premiers temps du christianisme. Ensuite, les opinions divergent. Le livre n’est pas d’un abord facile. C’est une espèce de making of, une tentative de reconstitution de quelque chose qui se dérobe, dont on n’a que des traces, quelque chose d’énorme, à l’origine de notre civilisation,  un  temple dont les pierres seraient éparpillées dans la jungle et dont on aurait perdu les plans suite à des guerres civiles.

Ces obstacles ne sont pas pour décourager Emmanuel Carrère, qui s’attaque au chantier avec une équipe multidisciplinaire dont il joue à lui seul tous les rôles : architecte, archéologue, enquêteur, traducteur, cabotin, mystique. Et, comme dans la série Castle où le romancier vient au secours de la police, son imagination reconstitue les chaînons manquants avec ce flair qui distingue impitoyablement les scènes trop belles du fait véridique.  Menteur professionnel, cela vaut bien des expertises. On ne la lui fait pas. Le détail qui tue, c’est son truc.

On pourrait lui reprocher des facilités, comme d’avoir inséré une scène de masturbation féminine au milieu du texte : pour réveiller ses lectrices-lecteurs, ou tout simplement parce que la sexualité, c’est la vie, et que la vie, l’interrogation sur la vie, est au cœur de son projet. On pourrait dire aussi que c’est un truc d’écrivain. Le livre en est truffé. Mais les plus grands auteurs, à toute époque, ont ainsi semé des piments verts au cœur du texte, et comment leur en vouloir ? Il faut bien conserver l’attention, c’est la règle du jeu, ca fait contemporain et puis ça fait vendre.

On pourrait aussi faire le pitch à la manière des éditeurs anglo-saxons, évoquer les près de six cent pages, les années passées à commenter l’Evangile de Jean, à traduire celui de Marc, les centaines de litres de café, les kilomètres de pages lues, annotées, comparées scrupuleusement, longuement, méticuleusement,  tandis que se succédaient les femmes dans sa vie et les années au compteur.

On pourrait. Lui-même ne s’interdit pas les effets de retardement.  Avant de rencontrer Paul, Luc, Philippe, la Vierge et les autres, il faut se taper un chapitre assez lourdingue où Carrère, à son habitude, parle de Carrère. Le personnage est peu sympathique, parisien jusqu’à la caricature, vaniteux, mais conscient de l’être, avec  tout cela profondément honnête. C’est d’ailleurs son honnêteté qui le sauve, mais je ne vais tout de même pas dévoiler, déjà – STOP.

Comment voulez-vous parler d’un bouquin comme celui-là, tellement casse-gueule, hérissé de piques et de pièges. Il y a dix ans, personne n’en aurait voulu. Que des coups à prendre, et de tous côtés.

Donc, j’y viens, mais à mon rythme, et par le côté. C’est qu’il faut parfois du temps pour entrer dans un livre. Surtout celui-ci, qui est non seulement l’un des plus importants de l’année, mais probablement de la décennie. Comme on dit dans les dialogues d’Audiard, « c’est du lourd ». A force de danser autour de son sujet, de le pétrir, de le rater, de le reprendre encore et encore, à force de mourir et de récupérer des vies, Super-Carrère finit par s’abandonner à quelque chose qui l’emporte et nous fait plonger au cœur du volcan. Le mot n’est pas trop fort. Il y a bel et bien fusion, disparition, coulées de lave et renaissance. A cinq cent pages le tome, on sait bien qu’on n’est pas venus juste pour liker. Ca va nous coûter quelque chose. On s’engage, ou on fuit. Les livres qui comptent vraiment sont ceux qui nous transforment, ceux qui nous aident à  nous construire ou à nous reconstruire. La seule chose qui m’intéresse ici n’est pas d’ordre intellectuel, c’est de comprendre comment ce livre-là, précisément celui-là, m’a transformé. Il y avait eu la Recherche et sa cathédrale de mots jaillie d’une cuillerée de madeleine pour nous apporter la clé des mondes intérieurs. Les solaires Noces à Tipasa, de Camus, qui résument pour moi toute l’immédiateté de l’être au monde. La Tempête, où se concentrent les sortilèges de de Shakespeare. Cynthia Fleury, dont la moindre phrase a l’impact rageur d’une perceuse dans le mur du cynisme contemporain. Il y aura désormais le Royaume.

A Carrère, toute  ma gratitude pour avoir extrait des couches de poussière accumulées au fil des siècles et des exégèses la brute, la scandaleuse énergie du Christ. Celui qui vient effacer nos dettes et qui sauve, in extremis, le dernier des abrutis, des bourreaux, de tous les salopards.  L’Amour toujours là, disponible, accueillant, armé d’une exigence radicale.

Car attention, la promesse vient avec un avertissement. Page 424, l’auteur cite cette phrase terrible d’un Evangile apocryphe du premier ou du second siècle : « Si tu fais advenir ce qui est en toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qui est en toi, ce que tu ne feras pas advenir te tuera ».

de rouille d’os et de courage


Un exemplaire de la Croix ramassé dans le métro nous annonce qu’on va vers noël.

Ca tombe bien.

Je veux dire : il était temps.

Pour répondre au mail d’un ami qui a besoin d’encouragements, je relis Cynthia Fleury, la fin du courage (lien).  En 2011 (des super-réserves de courage) j’avais déjà évoqué, mais trop brièvement, ce livre-coup de poing à l’estomac.

Ca commence très fort, avec une préface d’une densité rugueuse, explosive. Le genre d’impression qu’on doit avoir quand on est aspiré dans un trou noir. Sauf que personne n’est revenu pour en parler.

Elle, oui, elle est sortie de son trou noir. Mais de justesse. On sent qu’elle n’est pas passée loin, et cela donne au livre un caractère d’urgence et d’authenticité qui manque dans la production contemporaine.

Je pense en particulier à Frédéric Lenoir. Dommage qu’il écrive mou, sans aspérités, car c’est un très bon trendspotteur, il faut lui reconnaître au moins ça. La Guérison du monde, par exemple,  évoque la tentation du découragement. Chez lui, cela donne : « il existe des antidotes au poison du découragement et de la passivité qu’il entraîne. Il convient d’abord d’avoir à l’esprit que le monde que nous voyons à travers les médias n’est pas le monde réel,  mais un spectacle du monde quotidiennement mis en scène par les médias selon une partition limitée à la litanie des mauvaises nouvelles » (p.276). Sauf que se retrouver comme mon ami E. par terre avec le visage éclaté, un AVC et l’assurance qui se dérobe, ça n’est pas un spectacle, c’est une réalité pour un certain nombre de gens autour de nous.

Chez Cynthia Fleury, cela donne, en plus violent : « c’est étrange de savoir que « tenir », à l’instant, ce sera surtout ne pas passer à l’acte ».  Et plus loin : « l’apprentissage de la mort, est-ce celui du courage ? Savoir qu’il va falloir tenir alors que rien ne tient ? » Elle emploie souvent ce mot, « tenir », les poings crispés mais ne lâchant rien.  J’y pensais dimanche soir en regardant de rouille et d’os, le magnifique film de Jacques Audiard avec Marion Cottillard et Mathias Schoenarts. Eux aussi « tiennent », et finissent par guérir non sans prendre au passage une sacrée dégelée (au sens propre comme au figuré). Qu’elle est belle, courageuse, émouvante, Stéphanie, face à la mer, lorsqu’elle retrouve les gestes de la dompteuse. Lenoir, ou son éditeur,  aurait titré : « danse avec les orques ». (J’ai l’air de me moquer, comme ça, mais cela ne vous dispense pas de le lire.)

Mais revenons à Cynthia Fleury : « nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné. Mais » (quand je vous dis qu’elle ne lâche pas), « qu’est-ce que l’humanité sans le courage ? Si ma chute peut sembler poétique, celle qui est collective est gluante. Et je vois bien que le salut ne viendra que de quelques individus prêts à s’extraire de la glu, sachant qu’il n’y a pas de succès au bout du courage. Il est sans victoire. » et là, le diamant noir, l’appel à mobilisation générale si on ne veut pas moisir avec les trous du cul de la Complaisance généralisée jusqu’à la fin des temps : « La vrai civilisation, celle de l’éthique, est sans consécration. Les cathédrales de l’éthique son devant nous. (…) Et dans cette époque sans courage, nous sommes encore tous naissants ». (…) Comment faire ? Qui pour m’extraire du mirage du découragement ?   (Les même mots que chez Lenoir mais elle appuie là où ça fait mal : sur le détonateur). »Car il me reste un brin d’éducation pour savoir que ce n’est qu’un mirage. Qu’il n’y a pas de découragement. Que le courage est là ; comme le ciel à portée de regard ».

Je l’aime vraiment bien, la Cynthia-pitbull. Et me revient l’une des plus belles répliques de Marion-Stéphanie dans « de rouille et d’os » : « la délicatesse, tu sais très bien ce que c’est, tu n’as pas arrêté d’en avoir avec moi depuis le début ».

Alors lui, force brute, s’exécute avec une puissance, un amour, une humilité totales, comme on lave les pieds d’un SDF.

Voilà, avec toutes ces digressions je n’ai toujours pas évoqué le Royaume, d’Emmanuel Carrère, mais en fait si.

Bon courage, mon pote. Guéris vite.

Mes amis m’ont prêté des livres


Un jour où j’avais du chagrin, mes amis m’ont prêté des livres. Des livres en papier, avec une couverture et des pages à toucher, que l’on feuillette ensemble en cherchant ses passages favoris pour se les lire, les commenter longuement, les savourer à deux. Il y en a toute une pile à côté de mon lit. Des romans, des essais, de la poésie, des livres sur l’art. Les uns sont neufs, je n’ai pu résister à la tentation de les acquérir alors même que j’avais largement de quoi m’occuper. Les autres sont plus anciens, bombés, avec des coins légèrement cornés, des couvertures où s’imprime la trace des doigts qui les ont tenues.  Ceux-là s’enrichissent de lecture en lecture, ils portent en eux la mémoire de lecteurs et de lectrices attentives qui les ont incorporés dans la trame de leur vie.

De Le Clézio, Tempêtes évoque un coin d’Asie où la mer, les rochers et les hommes s’entrechoquent brutalement. L’amie qui me l’a prêté partage avec moi ce goût de l’Orient où vécut sa famille.  Elle me fournit régulièrement de la très bonne came-à-lire (à moi seul tous les personnages, de John Irving), et comme nous avons le même sens de l’humour c’est à chaque fois un plaisir redoublé.

Un autre roman, dont j’oublie le titre et l’auteur (!),  commence par une procession de femmes dans le nord du Vietnam : elles s’enfoncent loin dans la forêt pour y chercher du miel, renoncent à cause d’une averse, on sent la chaleur tropicale, la touffeur de la jungle et la peur des serpents, mais le roman me tombe des mains. Trop d’Asie tue l’Asie. J’enchaîne avec des essais : Cyrulnik, « de chair et d’âme », Jean-Claude Ameisen, « sur les épaules de Darwin », Frédéric Lenoir, « la guérison du monde », avant d’aller chercher mon miel dans « Le Royaume », d’Emmanuel Carrère (ce sera ma prochaine chronique). Pardon pour l’énumération en chaîne, limite « name dropping », ça fait un peu B52 larguant ses bombes au-dessus des forêts du Laos,  mais mon propos n’est pas aujourd’hui de parler du contenu. Mon sujet du jour, ce sont les lectrices et les lecteurs. Et puis, on m’attend pour peindre un plafond. (Le bricolage, toutes formes de travail manuel, peindre ou poncer, idéal aussi pour guérir).

Prêter des livres est une manière qu’ont trouvé les humains de prodiguer de l’affection, de témoigner sa solidarité à ceux qui en ont besoin. C’est leur manière de contribuer au processus de guérison, comme on dirait : « tiens, prends des vitamines », ou « et si tu te remettais au sport » ? Tous ces conseils sont excellents, mais les livres offrent quelque chose de plus, quelque chose d’inestimable : ils sont comme les ambassadeurs de ceux qui nous les ont prêtés, dévoilant, par le choix des titres et des auteurs, quelque chose de leur intimité.

Et ca, c’est de la gelée royale.

Saison de l’écoute


Mais que c’est beau, l’automne. Cette année peut-être encore plus. Ecouter comme on respire, comme on boit. Il y a de la poésie dans l’air. Ce matin le vent venu de la Normandie jette une pluie de feuilles jaunes à travers la rue soudain calme, enrichie de tout cet or. Je jurerais sentir une odeur de pommes.

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Au départ, la cendre et le cri
On n’y coupe pas, le frémissement contenu
Les arbres nus comme des bronches
Pour capturer le bleu du ciel

La cascade  sous l’écorce
Et la floraison tremble :
Toute une fourmilière
Courant sur les branches
Une chanson mûrissant
Jusqu’à la plénitude du fruit

Le vieil or tombe en octobre
Avec un bruit blet
On cherche alors le goût
De la sève, on l’a
Sur le bout de la langue,
Et puis trois petites pommes rouges qu’on interroge
Une idée perce

Après, tout recommence


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Méditation d’amour et de lien


En ce jour où l’on commémore les horreurs de la première guerre mondiale, j’ai plaisir à vous proposer, avec Christophe André, une Méditation d’amour et de lien. Le livre-CD « Méditer jour après jour » propose une série d’exercices très accessibles. Ceux qui avaient découvert la méditation en pleine conscience avec « méditer pour ne plus déprimer », apprécieront les nouveaux exercices sur des thèmes variés.

http://livre.fnac.com/a3531890/Christophe-Andre-Mediter-jour-apres-jour

Précisons, s’il était encore nécessaire, que la méditation, tout comme le coaching, n’est pas réservée à « ceux qui vont mal », mais à tous ceux qui désirent « aller encore mieux ». Pratiquer, s’entraîner à la bienveillance envers les autres, envers soi-même, envers le monde qui nous entoure, ne peut faire que du bien.

Je vous souhaite un 11 novembre sous le signe de l’amour, de l’affection, du lien et de l’harmonie.

Avec une pensée toute particulière pour mon ami Pierre T, qu’il se porte bien.

Léman Montreux 5

 

le laboratoire du bonheur


S’il est un conseil que je donnerais volontiers à quelqu’un dont le moral ne va pas très fort, c’est d’aller vers les autres. Surprise : la joie peut être au rendez-vous !

Encore faut-il être bien entouré, au risque de s’entraîner mutuellement dans une spirale descendante. Bien entourés nous l’étions tous, la semaine dernière, au Happylab forum (une association qui a pour mission de faire monter la France sur le podium des pays les plus heureux au monde. http://www.happylab.fr/). Ce « Laboratoire du bonheur » rassemble deux fois par an un public venu d’un peu toute la France pour partager un moment de bonheur, entendre des intervenants et participer à des ateliers-découverte.

Or il s’est passé quelque chose de très touchant au Happylab Forum de samedi dernier. Comme le grand conférencier célèbre prévu n’avait pu faire le déplacement, l’équipe du Happylab a décidé de proposer un atelier en remplacement de la conférence. Excellente idée, qui lui a permis de mettre en pratique l’intuition exprimée par Jessica, l’une des fondatrices, dans leur livre « le laboratoire du bonheur ». Cette idée, c’est « qu’en explorant notre bonheur, nous pouvons contribuer à faire celui d’autrui ». Prolongée, cette proposition devient : « c’est en m’ouvrant aux autres que j’ai le plus de chances d’accroître mon bien-être émotionnel, et le leur ». Quitte à surmonter pour cela les appréhensions habituelles et la peur d’exprimer nos émotions en public. La conférence finale a donc fait place à un atelier auquel tous étaient invités à participer. Les consommateurs de bonheur se sont ainsi, de facto, transformés en producteurs-distributeurs, et s’en sont trouvés bien contents, à en juger par l’expression de leurs visages. Des exercices en petits groupes, très simples, facilitaient les échanges dans un climat de bienveillance et d’attention. Ceux qui ressentaient le besoin de pleurer l’ont fait, la plupart ont  découvert le plaisir de l’écoute authentique. Chacun a pris sa douche de compliments, s’est exercé à la gratitude, a fait travailler des groupes de neurones tout étonnés de se trouver dans le même circuit.

Comme le thème du Forum était l’éducation, tous étaient venus avec leurs enfants intérieurs et certains avec leurs enfants réels. Les uns et les autres se sont bien amusés.

Juste avant l’atelier, André Stern http://www.happylab.fr/?works=andre-stern, au fabuleux talent de conteur, nous a fait partager le bonheur d’un petit garçon invité à monter à côté de l’agriculteur sur le siège d’une VRAIE moissonneuse-batteuse en pleine action. Je jure qu’à cet instant, personne dans la salle n’avait plus de quatre d’âge mental, pardon, d’âge émotionnel.

Auparavant, Antonella Verdinani, qui se consacre à la recherche et à l’accompagnement de projets éducatifs innovants,  avait secoué la salle en proposant à des volontaires de guérir des blessures infligées par de malencontreux éducateurs. Les parents présents se sont bien juré de laisser désormais s’épanouir tout le potentiel de leurs enfants libres.

A la fin de l’après-midi, le tour de parole a révélé combien les participants avaient apprécié la confiance qui leur avait été faite. On avait trouvé des clés pour déverrouiller son propre bonheur et celui des autres. On brûlait d’envie d’essayer, juste après, dans le métro, à la maison, le lendemain au travail, dans la vie de tous les jours.

Soudain, l’exception n’avait plus rien d’exceptionnel.

Le livre : http://www.happylab.fr/2014/02/le-10-avril-sortie-du-livre-happylab-le-laboratoire-du-bonheur/

Et cette idée de Frédéric Lenoir, dans la Guérison du monde, sur la prise de conscience du caractère relationnel de l’identité humaine (éditons fayard).

Un grand merci à toute l’équipe de bénévoles, Jessica, Joanna, Benoît, Ludovic, zut j’en oublie j’en oublie j’en oublie…

les toits de Paris


Quartier d’Alésia, septième étage.

Si vous habitez la moitié nord de la France, il fait un temps splendide, c’est un régal. Un doigt de lumière matinale se promène sur  les plaques de zinc, sur les cheminées orangées d’où s’échappe un panache de fumée rose comme dans les gares de Claude Monet. Un pied de vigne vierge a grimpé le long d’un mur jusqu’à ces hauteurs, projetant des taches d’un rouge vif au milieu des pigeons. C’est un jardin de toits, tout hérissé d’antennes, un morceau de Paris qui s’amuse à surprendre l’œil et joue de ses clichés. On voudrait être un chat pour explorer la proche terrasse où d’épatants palmiers prennent le soleil, encadrant la tour Montparnasse. Un avion, plus haut, suit un vol d’oies sauvages en route vers l’Afrique du Nord. Dehors, il doit faire un peu frais : nous sommes au début d’octobre et vous aurez sans doute envie d’en profiter, de cocooner ou de sortir. Moi, je lis, blotti dans la chaleur de ma ville comme dans un nid douillet. Mon plumage et le ciel grisonnent en parfaite harmonie, mon œil s’arrondit comme celui d’un pigeon et j’ai prêté mon appartement à des touristes chinois pour le week-end. Bientôt, ce sera l’heure d’écouter la voix merveilleusement timbrée de Jean-Claude Ameisen sur France Inter (sur les épaules de Darwin). Il explique aujourd’hui la manière dont les cellules-grilles du petit raton mémorisent les parcours qu’il révisera, plus tard, dans son sommeil, tandis que les cellules-limites cartographient les frontières de l’espace. Je crois que l’émission d’aujourd’hui s’intitule « le cartographe EST le territoire », ou « le corps cartographe ». A podcaster ici : LIEN.

Tout de même, s’il faut se réincarner, je préfère revenir en chat qu’en rat. En attendant, comme eux, j’explore et je cartographie mon territoire d’un pas prudent. C’est que la ville d’en bas regorge de pièges qui vous envoient des décharges électriques en plein cœur au moindre faux pas. Mille souvenirs aiguisés comme des lames de rasoirs nous guettent, cachés dans une affiche de métro ou la devanture d’un Western Union. Tout, dans Paris, me crie les Philippines et mon enfant perdu. Quel savant fou fait, sur nous, de si cruelles expériences? Se réjouit-il de nos apprentissages? Nous collera-t-on des électrodes sur le crâne pour mesurer la profondeur et l’intensité de nos chagrins ?

Mais non. Réagissons. Lâchons ce fil morose et revenons à nos terrasses. Le malheur est une illusion comme une autre, un tic de langage à bannir d’autant plus violemment qu’il se croit tendance.

« Malheur, dieu pâle aux yeux d’ivoire / tes prêtres fous t’ont-ils paré? / Tes victimes en robe noire/ ont-elles vainement pleuré? / Malheur, dieu qu’il ne faut pas croire » (Apollinaire)

Si vous aimez les toits de Paris, sa lumière et ses chats, vous pouvez feuilleter ce livre d’aquarelles de Claude Moreau :

http://www.leseditionsdupacifique.com/Feuilleter/978-2-87868-123-9/object_files/template.htm

Je suis devenu ami avec une baleine


Il y a beaucoup de morts dans le Sel de la terre, le film de Wim Wenders sur le photographe Sebastiao Salgado (bande annonce ici). Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi la vie. L’espoir. La guérison d’un morceau de terre devenue désertique et, dans le  retour de la forêt, la guérison de celui qui la plante. Il y a la puissance d’un artiste aux mains énormes, qui se renouvelle et remet en jeu sa réputation pour tenter autre chose. Il y a la complicité d’un fils et de son père. Il y a la ténacité d’une femme, méticuleuse organisatrice de ses expéditions aux quatre coins de la planète. Il y a, pour nous qui regardons ce film, la possibilité de concevoir un projet. Comme un désir de renaissance. Et puis il y a cette phrase, à la fin : « je suis devenu ami avec une baleine ».

Au coeur du monde ou le repos pendant la fuite en Egypte (reprise)


L’art ne console pas toujours, mais lorsqu’il expose la vie sans dissimuler ce qu’elle a de plus sauvage, il nous donne une chance de reconstruire un jour quelque chose sur de la vérité. A l’été 2011, une saison s’ouvrait, pleine d’étrangeté. Je souhaite aujourd’hui partager cette réflexion avec mes nouveaux lecteurs (et nouvelles lectrices).

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Il y a plusieurs façons de tourner une page. Mais pourquoi vouloir clore un chapitre, une saison? Pourquoi ne pas ouvrir sur ce qui vient? Glisser d’une saison dans une autre avec la grâce d’un amant furtif qui s’en va voir ailleurs. « Quand on aime, il faut partir » (Blaise Cendrars, Au coeur du monde).

Étrange été. Plus légers, plus enclins à bouger, nous redevenons nomades. « Nous avançons dorénavant vers l’avenir comme le feraient des immigrants qui ne connaissent ni la langue ni la grammaire du monde vers lequel ils cheminent. » Jean-Claude Guillebaud, la vie vivante. Banalité? Pour le savoir, le mieux, c’est encore de passer de l’autre côté du miroir, dans le regard de l’autre. Voir ce qui tient, ce que l’on refuse, et ce qui n’en vaut pas la peine. Tout un été pour faire le tri. On peut même rire. Sauf de la Syrie. Comment…

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L’entrecôte


Une histoire que raconte Emmanuel Carrère, dans le Royaume :

C’est une maîtresse de maison qui reçoit à dîner. Elle a posé une superbe entrecôte de cinq livres sur le buffet de la cuisine. Les invités arrivent, elle bavarde avec eux dans le salon, on boit quelques martinis, puis elle s’excuse, file dans la cuisine  pour préparer l’entrecôte… et s’aperçoit qu’elle a disparu. Qui voit-elle alors dans un coin, en train de se pourlécher tranquillement les babines? le chat de la maison.

– Je devine ce qui s’est passé, dit la plus grande des filles.

– Oui? Que s’est-il passé?

– Le chat a mangé l’entrecôte.

– Tu crois ça? Tu n’es pas bête, mais attends…Les invités accourent. Ils discutent. les cinq livres d’entrecôte se sont volatilisés, le chat a l’air parfaitement satisfait et repu. Tout le monde en conclut la même chose que toi. Un invité suggère : et si on pesait le chat, pour en voir le coeur net? Ils ont tous un peu bu, l’idée leur paraît excellente. Ils emportent le chat dans la salle de bains, le mettent sur la bascule. Il pèse exactement cinq livres.  l’invité qui a suggéré de peser le chat dit : c’est bien ça, le compte y est. On est certains maintenant de savoir ce qui s’est passé. C’est alors qu’un autre invité se gratte la tête et dit : d’accord, on voit bien où elles sont, les cinq livres d’entrecôte. Mais alors, où est le chat?

Et pour déguster l’humour croisé d’Emmanuel Carrère et de Jean Echenoz, c’est ici.

Coup de coeur au blog Analogos


Juste un coup de coeur aujourd’hui : le blog de Francis Royo : Analogos et sa page d’aphorismes Aporos. Où je m’aperçois, en choisissant les « tags » de cet article, que « naufrage » et « courage » font une rime riche. Matière à méditer, contenue dans peu de mots, poésie sans éclats de voix. Ouverture et lumière au bout des tunnels de cendre. S’autoriser la poésie quand la douleur persiste.

http://analogos.org/category/aporos/

Aporos 254

caresser les naufrages du bout du cœur c’est encore s’accrocher à une île

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Aporos 252

l’originalité indémodable de l’instant est de n’être plus

ce qu’il y a de plus beau


Juste une image, aujourd’hui. Pour que la douleur la plus violente n’ait pas le dernier mot. Soleil brûlant comme ce trou dans mon âme. C’était à Manille, une photo prise depuis mon balcon, au soleil couchant, vers 2003-2004. Face à la baie, « Nous aurons dit souvent d’impérissables choses » etc. (Baudelaire, Au Balcon). La poésie n’était pas un art, c’était l’écrin même de la vie. C’est vers cela qu’il faudra tendre, lorsque les mots reprendront du poids, de la forme et de la consistance, lorsqu’il sera de nouveau possible de les tailler pour construire avec eux quelque chose qui tienne. A cet enfant que l’a vie m’arrache aujourd’hui, je veux offrir ce qu’il y a de plus beau. Puisque le soleil nous dévore, il faudra plonger avec lui tout au fond de l’espace,  prendre tous les risques, et chercher, chercher sans fin ce qui est déjà là. Fondre dans sa substance. Accueillir ce qui naît. Le seul remède à la douleur, c’est de la consumer.

Le soleil je rêve

Coexister c’est comprendre ce qui peut offenser l’autre


Aujourd’hui, c’est difficile d’écrire, mais vous lisez. de France métropolitaine, de la Réunion, de Luxembourg, du Brésil, des Etats-Unis, du Canada… Qui êtes-vous donc? Délicieux mystère!  Alors comme ça, pour le plaisir, façon de dire je vous aime, un lien vers une magnifique interview de JMG le Clézio dans le Monde, titrée : « Coexister, c’est comprendre ce qui peut offenser l’autre ». Lien ici.

Un extrait :

A l’île Maurice, on peut donc parler d’une société multiculturelle ?

L’île est multiculturelle depuis bien longtemps, puisque des communautés différentes y vivent ensemble depuis le XVIIsiècle, quand les Hollandais l’occupèrent avec des esclaves africains et malgaches. Par la suite, les Français l’ont colonisée, amenant de nouveaux esclaves, puis les Anglais, accompagnés par des Indiens hindouistes et musulmans, sans oublier l’arrivée des Chinois. Cette pluralité s’est traduite, à l’usage, par une certaine tolérance, d’autant que les Anglais ont favorisé le multiculturalisme en instituant des lois qui respectaient les religions et les langues de chaque communauté.

Dans une île où, plusieurs fois par jour, dans un quartier ou l’autre, vous entendez les cloches de l’église sonner, le gong battre dans un temple tamoul, ou l’appel du muezzin, vous êtes préparé, déjà auditivement, à cohabiter avec des gens différents. Ensuite, visuellement, vous découvrez dans les rues des personnes de toutes les teintes de peau, vêtues et coiffées de toutes les manières, avec des façons de se parler changeantes, des règles de vie dissemblables, une cuisine bien à eux. Cela oblige à porter une grande attention à tout le monde. Mais il ne s’agit pas seulement de vivre côte à côte. Coexister dans ces conditions implique une compréhension de ce qui peut offenser l’autre.

Pour les abonnés, l’interview complète est dans les archives du Monde : http://goo.gl/VVos8k

Et comme cet article ne sera pas accessible longtemps j’ajoute deux autres interviews de Le CLézio : celui-ci dans Zinfo 974 lien ici  et enfin ce troisième sur YouTube lien ici.

 

Si vous avez le temps, lisez la Quarantaine, magnifique roman qui se passe sur un  ilôt au large de l’île Maurice.

Bonheur de l’attention choisie


Je vous écris d’un hôtel sinistre, à Tunis, à la fin d’une journée bizarre. (Le mot « sinistre » est largement exagéré, mais il sonnait bien, pardon pour la fausse alerte). Le sujet du jour n’est pas des plus roses non plus : BuencaRmino ne s’intéresse pas qu’au dessin, à la PNL et aux sympathiques petits colibris. Parfois, des thèmes plus difficiles requièrent notre attention. Il faut les traiter aussi,  par souci d’équité, par goût du défi : pour voir jusqu’où on peut aller.

Celui-ci m’encombre l’esprit depuis quelques semaines. Le 15 août, après le suicide de Robyn Williams, mon amie Jeannie Javelosa a posté ce message sur son profil facebook. Je le traduis aujourd’hui, surmontant ma réticence à aborder ce thème pas très « fun ». Parce que cela me paraît plus que jamais nécessaire. Dans son message, elle parlait de la dépression, de ces souffrances cachées autour de nous, que nous ne voulons pas voir. Elle nous invitait à être attentifs, à prendre soin les uns des autres, à ne pas craindre de voir la face laide, rugueuse, de l’existence. Elle écrivait : « il peut arriver à chacun d’entre nous de traverser des moments difficiles. Saviez-vous que les gens qui paraissent les plus forts sont souvent les plus sensibles ? Saviez-vous que ceux qui prennent toujours soin des autres sont souvent ceux qui ont le plus besoin qu’on prenne soin d’eux ? Saviez-vous que les trois choses les plus difficiles à dire sont « je t’aime », « pardon », et « j’ai besoin d’aide » ? Parfois, il faut aller au-delà du sourire d’une personne qui semble heureuse pour percevoir comme elle souffre en réalité. » Jeannie et moi avons tous deux perdu des proches qui, un beau jour, n’ont pas trouvé l’énergie de vivre une minute de plus. Il faut en parler, à tout prix, briser le tabou. Mais pas à la manière ignoblement commerciale dont le fit une grande agence de communication proposant d’en faire un « sujet de conversation », comme on dit aux Etats-Unis. Prévention, oui, récupération, non merci.

Voilà plus d’un mois que, sur l’invitation de Jeannie, j’ai re-posté cet appel à la vigilance et à la compassion sur mon profil, sans mettre à exécution mon intention originelle de le traduire. Et puis voici qu’un article du Monde consacré à l‘essayiste suisse Yves Citton, (lien ici) spécialiste du « capitalisme attentionnel », revient sur le sujet de l’attention. Abordé sous un angle économique, cela donne : « l’attention est devenue le capital de ce nouveau monde, sa richesse et l’objet de toutes ses convoitises ». Et bien sûr, pour faire monter sa « cote », il faut éviter comme la peste d’écrire sur des sujets tels que le suicide ou la dépression. Tant pis pour ma cote. Que dit-il encore ? « Nous sommes à la croisée des Chemins. Chacun peut apprendre à gérer ses ressources attentionnelles (!) pour être plus « compétitif »… ou alors, nous pouvons apprendre à nous rendre plus attentifs les uns aux autres, ainsi qu’aux relations qui tissent notre vie commune ». Yves Citton écrit sur des sujets peu propices à attirer l’attention, justement. Ce qui le rend tout à fait sympathique.  Amoureux des livres, il propose une « écologie de l’attention » (liens ici  et ici)

On y trouve cette idée que l’attention profonde – aux autres, à des musiques, à des œuvres d’art, nous propose une  qualité d’expérience extraordinaire à condition de savoir nous rendre disponibles et de faire ce choix consciemment. C’est ici que reviennent les roses : leur parfum nous promet bonheur et puissance. Vous les méritez bien, vous qui avez fait l’effort de lire jusqu’ici.

Territoire de l’autre


Buencarmino du 10-08-2014 : « L’amitié, dans sa fonction d’échange parfois critique et toujours bienveillante, est une autre sorte de territoire, extensible, en devenir, un espace entre deux personnes qui nous invite à grandir, à sortir de notre zone de confort. »

Territoire de l’Autre. On fait des expériences, on se jette, on jubile. On échoue parfois. Ponts de mots suspendus au-dessus du silence bouillonnant. Ce qui crisse dans l’ombre broyée, ce qui se dissout, ce qui tient. Conversations sacrées. On traverse en vélo des villages au parfum de roses. On longe des rues aux murs fraîchement raclés par les tempêtes. La mémoire du corps imprime tout cela, ce combat contre les vents contraires. Saisons, discontinuité, cycles, et ça ressort un jour. On ne sait comment, c’est là. C’est Ré, ce pourrait être le Mexique. Silence aux envies de fanfare. Energie dense, explosive de nos enfances, lessivée comme les dunes, piquant du nez dans le sable tiède, parmi les blockhaus affaissés. Mollesse du temps,  l’hélichrysium  exhale une puissante odeur de curry. Ton cynisme princier me heurte, en ce temps-là. On se revoit, des années plus tard. Une saison douce à rire. La vie fraîche et gourmande enrobe, assouplit les aspérités.  Toi, dont j’attends le mots. Toi, de l’autre côté. Toi qui pourrais faire entendre ta voix entre ces murs, ou contre le vent. Toi que les roses appellent, et qui restes invisible. On sait que tu cherches une veine, un langage, on t’aime pour cela. Tes muscles tiennent l’air et la distance, tes poumons portent des mots voulus, ton esprit clair et fort s’anime. On irait presque au « nous », dans ce rêve.

Aimer la main ou pourquoi dessiner


Je re-poste cet article, témoignage de l’expérience du dessin dans l’atelier Aracanthe qui fêtera ses vingt ans le 4 octobre prochain, au théâtre de l’Orillon. Venez nombreux à partir de 15h00! Dessins, performances, lectures, musique, vidéos, le programme est riche. Infos ici : http://www.aracanthe.org/

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Pourquoi dessiner, demande le blog du dessin?

« Nous assistons aujourd’hui, dans l’art dit contemporain, à la disparition progressive du faire au profit du questionnement sur le faire » feint de s’étonner Nicole Esterolle dans un article à l’humour corrosif sur Alternatif-art.com

Et de continuer : « Aujourd’hui, on ne peint donc plus, on convoque, on interpelle et on questionne la peinture dans ses rapports avec à peu près tout. On interroge l’art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle de l’art sur l’art, on cérébralise au maximum. »

Voir en contrepoint la démarche de Basquiat, qui savait bien que l’art se fait d’abord avec la main, qu’elle engage le corps et tout l’être au coeur du monde contemporain, et que sans elle, nous sommes perdus.

pourquoi dessiner, demande le blog du dessin? Dans la vraie vie, certains jours, on se demande ce qu’on est venu faire dans cette galère. L’atelier…

Voir l’article original 629 mots de plus

Dans nos vies secrètes


Dans nos vies secrètes
Nos vies secrètes ne se racontent pas sur facebook, ne s’enregistrent pas sur FourSquare. Elles ne sont pas géolocalisées. Google ne sait rien d’elles. Nos vies secrètes sont assez drôles, mais irracontables. « Dans ma vie secrète », chante Léonard Cohen (ici), « Je souris quand je suis en colère, je triche et je mens, je fais ce que je peux, je me débrouille, mais je n’oublie jamais la frontière qui sépare le bien du mal, et j’ai soif de vérité. »
Dans nos vies secrètes, on avance à l’instinct, dans l’incertitude et l’ambiguïté. Rien n’est clair ni gagné d’avance, il faut faire avec ce mur de brouillard, décider, risquer, choisir sa route. Il nous arrive souvent de nous tromper, de regretter, puis on avance. « Le Dealer veut nous faire croire que dans la vie c’est tout noir ou tout blanc, mais heureusement ce n’est pas aussi simple, dans ma vie secrète », chante ce vieux bandit de Léonard.
Elles sont lestées de jours amers, d’échecs, de renoncements sans gloire, nos vies secrètes, ce sont des murs d’ombre au long desquels nous glissons, furtifs, animés d’un étrange espoir. Mais pas toujours. Dans nos vies secrètes, nous faisons parfois des rencontres inespérées, de noirs miracles se produisent, et de nos plus graves erreurs naissent parfois des merveilles.
Nous avons, dans ces vies secrètes, des fréquentations inavouables avec des êtres imaginaires, et d’autres bien trop réels. Nous sommes libres d’inventer, d’oser sans craindre la critique ou l’incompétence, et nos limites s’effacent, dans nos vies secrètes. L’échec n’est qu’un dé parti de travers, prêt pour un nouveau tirage, une erreur à corriger. Tout est jeu, dans nos vies secrètes. Ce sont des trésors d’enfants, cachés tout au fond des armoires.
Ce sont des programmes déviés par des armées de hackers sans scrupules, agressifs et joyeux.
Nos vies secrètes se faufilent dans les interstices du contrôle social et du politiquement correct. Ce sont des virus transformés en œuvre d’art à l’ère de leur reproductibilité par des artistes inconnus, clandestins, hors cote.
Nos vies secrètes se moquent des quarantaines, des calories, des manger-bouger, mais comme Léonard nous savons toujours tracer la frontière qui sépare la bienveillance de la cruauté, la compassion de l’indifférence, le profane du profit. Nos vies secrètes se tissent, jour après jour, d’heure en heure, enrichies de contradictions. Elles se déroulent sans logique et sans cohérence, et s’autodétruisent après la jouissance. Elles s’écrivent en graphes discontinus, à l’encre invisible et fort sympathique.
Perdues pour les algorithmes, elles ne rapportent rien à personne. Elles ne sont pas échangeables, n’ayant ni valeur, ni contre-valeur.
Nos vies secrètes ne sont même pas des vies, d’ailleurs ceci n’est pas un texte, et vous n’avez rien lu.